2005年9月.
Depuis que j'avais mon Adam, les choses semblaient aller bien. Je dis bien "semblaient", car ce n'était pas le cas. Je cherchais à me cacher la vérité, mais cette conne est toujours plus forte, pas vrai ? L'alcool devenait de plus en plus présente. Mais ce jour-là, je n'avais pas bu une seule goutte de la journée (ou plutôt de la matinée) car le soir-même, Laruku donnait un concert au Tôkyô Dôme. J'avais décidé d'aller à la première, comme toujours. Et puis voir aussi ces dingues en furie devant leur idoles me faisaient toujours un peu délirer (vilaine !).
J'allai un peu en ville pour déstresser (bien que ce qui allait suivre n'allait pas m'aider). Ce n'était pas moi qui allait sur scène, mais j'avais toujours peur pour mon père, Tetsu, Ken et Yukihiro. Je déambulai un peu comme un zombie. Okay, dans le rues de Tôkyô, c'était légèrement abusé, mais je n'avais pas la tête à moi. La veille jamais eu une conversation avec Hyde à propos de Laura, comme quoi je devrais faire des efforts vis à vis d'elle. Ouais, bien sûr, plutôt crever que d'avoir une conversation avec cette pu... (non, restons polis) cette garce ! Le soucis était que j'avais rendez-vous avec elle pour justement discuter. J'avais décrété que je garderais la bouche fermée un maximum. Je n'étais plus loin du bar où Laura m'avait demandé d'aller, et à peine installée, cette dernière arriva. Je la regardai rapidement. Sapée des mêmes fringues qu'elles portait la première fois que je l'ai vue. Grâce à Jésus, on était pas habillées pareil : j'avais un jean tout troué et un haut Amérindien.
- T'es restée au Japon pendant tout ce temps ? demandai-je, plus ou moins étonnée, une fois qu'elle fut installée. T'as pas un boulot qui t'attend en France ?
- Si, mais j'ai pris un congés sans soldes.
- Ca va, t'as les moyens, remarquai-je, ironique.
Temps mort. Un ange passe.
- Euh... Annouck, il faut qu'on parle. Tu ne crois pas ?
- Nan. Je t'ai pas parlé pendant plus de dix-huit ans, alors un peu plus un peu moins. Et puis j'ai rien à te dire.
- Ecoute, j'aimerais bien te connaitre...
- Ben tu me connais. J'ai deux jambes, deux bras, un cerveau avec un QI dans la moyenne, des tatouages et je porte des lunettes pour lire. Autre chose ? Nan parce que si je suis ici te voir c'est pour mon père. Ni pour toi, ni pour qui que ce soit. Seulement pour lui. Compris ?
- Oui, bien entendu.
Un serveur passa prendre nos commandes. Laura prit une Heineken et moi un Coca-Cola.
- Bien, reprit Larua, je suppose que tu veux des explications ?
- Si tu veux me les donner, vas-y, répondis-je, en haussant les épaules.
Laura s'installa, et entreprit son mini-roman.
- Bon, je suppose que ton père t'a raconté sa version des faits...
- Ca veut dire quoi "sa version" ? Tu insinues que mon père est un mythomane ?
Sans m'en rendre compte, je venais de parler en français. L'autre abrutie m'avait entrainée dans son tripe, alors je me rattrapai illico, et répétai ma question.
- Ca ne me dérange pas que l'on parle français, me dit Laura dans notre langue commune.
- On est au Japon, alors on parle japonais. Ca s'appelle le respect.
- Comme tu veux.
- Eh ben voilà.
Les boissons arrivèrent enfin. Mon Coca me donnerait l'occasion de ne pas parler. Amen ! L'autre grognasse (veuillez excuser ma vulgarité) se décida enfin en voyant ma jambe gigoter, signe que j'étais prête à me lever. Je tentai de la calmer.
- Déjà, je veux que tu saches que je n'ai quasiment pas de regrets. Le seul, c'est qu'on se soit revues dans des circonstances très dures.
- Dures pour toi, coupai-je, entre deux gorgées de soda. J'ai pas connu Benjamin, je te rappelle.
Laura se racla la gorge, et continua :
- J'étais étudiante ici en japonais. Je suis arrivé au Japon deux ans avant de rencontrer ton père. Mes parents étaient des gens plutôt aisés, donc, j'avais une belle vie.
- Ils faisaient quoi ?
- Ca t'intéresse ? demanda Laura.
- Nan, c'est juste pour gaspiller un peu de salive. Après je vais avoir la bouche pâteuse et ça me dégoûte.
- Ma mère était prof de latin dans un collège privé, et mon père était chirurgien spécialisé dans tout ce qui était cardiaque.
- Pas des pauvres, quoi.
- Non, c'est vrai. Enfin, je n'avais aucuns amis ici en dehors du lycée, et la rencontre avec ton père a bouleversé ma vie.
Je pouffai.
- Tu m'étonnes que ça a changé ta vie.
- J'ai fait une connerie, et je la regrette assez, je te l'avoue.
- Ca fait plaisir à entendre. Rassure-moi, t'es pas psychologue au moins ?
- Non, répondit-elle bêtement.
- Pfiou... Grâce au petit Jésus. T'es d'une finesse pour dire les choses !
Il y eut un court temps mort. Sacrée ambiance.
- Après ta naissance, je suis allée dans un autre hôpital en urgences. Je ne voulais pas te voir, et encore moins revoir Hideto.
- Hyde, corrigeai-je, machinalement. La seule qui peut l'appeler Hideto c'est ma belle-mère.
Je pris mon verre pour boire un coup.
- Oui, bien sûr. Enfin, dès que j'ai pu, j'ai chopé le premier avion à destination de Marseille.
Je déglutis de travers et le Coca manqua de me passer par les narines. Je fus prise d'une sacrée toux et me tapai moi-même à la gorge. C'était le seul moyen pour que ça me passe. Laura, qui s'était levée, me donna des claques au dos. Me retenant de tousser encore, je lui fis signe que j'allais mieux. C'était surtout que je ne voulais pas qu'elle me touche. Elle alla se rassoir.
- Ca va mieux ?
- Ouais. (reprenant mon souffle). T'es de Marseille ?
- Oui, de grands-parents Espagnols d'Andalousie. Aussi bien d'un côté que de l'autre.
Je hochai la tête. Voilà pourquoi j'avais un petit accent chantant, autant dans une langue que dans l'autre.
- Je continue ?
- Si tu veux.
- Donc, à mon retour en France, j'ai tenté de reprendre une vie normale. J'ai abandonné tout ce qui touchait au Japon pour un temps, Hyde et toi avec. Mais ça a été plus dur que ce que je pensais. Ma mère, Eugénie, m'avait dit que ça me passerait un jour ou l'autre. Mon père était malheureux de n'avoir jamais vu sa petite fille.
- ...
- J'ai repris mes études après quelques mois d'inactivité, et je me suis dirigée vers la comptabilité. C'est un milieu qui m'a toujours plu.
- Pas moi. Je suis nulle en maths.
- Ah oui ? Moi je sais que j'adore.
- ...
- Par la suite, j'ai décroché un boulot dans une banque, et maintenant je suis comptable pour un organisme indépendant.
Une question me démangeait.
- T'as des enfants ?
Je levai mon visage vers elle, la défiant du regard.
- Oui.
Le mouvement infernal de ma jambe reprit bien malgré moi.
- Je me suis mariée, enchaina Laura, il y a dix ans. Mon mari a aussi des origines espagnoles. Nous avons eu une fille qui s'appelle Loli, qui a maintenant huit ans, et un petit garçon qui s'appelle Gabriel. Il a cinq ans.
- Et ils te manquent pas ? fis-je remarquer. Ca fait un moment que t'es ici.
- Je leur parle par webcam tous les jours, et je leur raconte tout. Je ne les lâcherai pour rien au monde.
- Ah ben c'est sûr, t'en a déjà lâchée une. C'est pas mal, non ?
- Annouck, ma vie n'a pas été aussi facile que tu le crois. J'ai été harcelée moralement par mon premier employeur, ma mère m'a souvent reproché ta naissance, et elle a souvent blâmé Hyde.
Une colère monta en moi. Cette teigne avait osé touché mon père ? Je crois que si elle avait été devant moi, je l'aurais démontée. Je pris la parole, pour lui montrer que ma vie n'avait pas été mieux.
- Et tu crois que je me suis amusée, moi ? Quand on me demandait la profession des parents en primaire, je disais que mon père était chanteur mais que je ne connaissais pas ma mère. Tu crois que j'ai été épargnée au niveau foutage de gueule ? Tu crois que ça me faisait pas mal de voir une gamine avec ses deux parents qui l'aiment ? Papa a dû se démerder tout seul pour m'élever sans jamais baisser les bras...
- Annouck, j'avais des rêves, des projets..., se défendit Laura.
- Et mon père, tu crois qu'il voulait finir sous un pont à glander ? m'emportai-je. Lui au moins il a su réaliser son rêve tout en prenant soin de sa fille.
- Tu as Megumi maintenant, de toutes façons.
- Ben, heureusement. Megumi au moins se comporte comme une mère. Je te dis pas à quel point j'étais heureuse le jour où Papa et elle se sont mariés. Et ça a été pire à l'arrivée de mon frère. Là, j'ai été vraiment comblée.
- Annouck, tu n'as jamais manqué de rien, du moins financièrement.
- Mais putain, l'argent ça achète pas des parents ! Tu t'es comportée comme une égoïste. Et maintenant que j'ai plus besoin de toi, tu réapparais ?
La sonnerie de mon portable me coupa dans mon élan. Je regardai l'écran. Sauvée !
- moshi-moshi ?
- Annouck, Papa da. o genki ka.
- hai, genki. Qu'est-ce qu'il y a ?
- J'ai besoin de toi, ma puce. Je sais pas quoi me mettre pour ce soir. Tu peux venir ?
- Ouais, j'arrive tout de suite. Tu me sauves !
- dôshite ?
- Je t'expliquerai. A de suite.
- C'était ton père ? demanda Laura, tandis que je remettais le téléphone dans ma poche.
- Ouais, faut que j'y aille.
Je me levai et, gonflée, bus un peu de bière du verre de Laura. Elle resta comme une carpe.
- C'est moi qui paye, annonçai-je.
- Annouck, ton père sait que tu bois ?
- Ben ouais, faut bien que je draine mes reins. Comment je pisse, sinon. Tu verrais les litres de lait que je m'envoie à moi seule...
- Je parle de l'alcool.
- Ah, parce que boire un peu de Heineken, c'est être alcoolo ? Fiou, première nouvelle. Bon, c'est pas que, terminai-je en sortant sept-cent yens de ma poche, mais je dois rentrer.
Je laissai le paiement sur la table et, sans un "au revoir", partis en direction de l'appartement. Si elle voulait passer pour une victime, elle aurait mieux fait d'aller voir ailleurs. Ca ne marchait pas avec moi.
