Chapitre 10: Discussions

Odin interrompt Thor juste avant qu'il ne tue Byleistr, fils de Laufey venu dérober la Cassette, plongeant le guerrier dans la confusion.

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Thor était l'incarnation même d'Asgard. Puissant guerrier, le cœur bon et toujours prêt à se battre pour aider ses amis, il avait gagné le respect et la sympathie de tous et représentait l'Asgardien parfait selon tous les standards. Il était la fierté de ses parents et nul ne doutait qu'il ferait un roi exceptionnel quand Odin, père de toutes choses, lui passerait le pouvoir.

Mais parfois, les intentions de son père lui échappaient complètement. Jamais Thor n'aurait remis ces choix en doute car il avait appris avec l'expérience qu'ils étaient empreints de sagesse, mais la confusion restait.

La décision de laisser Byleistr en vie faisait sans aucun doute partie des choses dont le prince asgardien ne comprendrait le sens que plus tard.

Un léger échange de regard avec Sif lui fit comprendre qu'il n'était pas seul à manquer la logique de ces actions. Cependant, faire remarquer cela alors qu'Odin fulminait devant lui n'était probablement pas une excellente idée.

-Je t'écoute mon fils, gronda le roi d'une voix menaçante. Explique moi pourquoi tu as préféré agir sans attendre mes ordres.

Thor le regarda droit dans l'œil.

-J'ai considéré que la situation requérait une réaction urgente et immédiate, répondit il avec la plus parfaite sincérité. Je ne pouvais me permettre d'attendre que vos ordres soient exécutés, il fallait arrêter la menace aussitôt que possible.

Le trio palatin partagèrent leur assentiment.

-Et bien sûr, cela n'a rien à voir avec le fait que tu désirais te venger de l'un d'entre eux?

-Quel guerrier ici présent n'a pas vengeance à prendre sur l'un de monstres meurtriers? demanda Thor avec une arrogance réfléchie.

-Pourquoi faut il toujours que tu me compliques la tâche, mon fils? demanda Odin dans un mélange de grognement et de soupir. Je suppose que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même de ne pas t'avoir informé... Quand à vous, gronda t'il à l'adresse du trio palatin et de Sif, je laisserai les actions passer puisque vous avez été guidé par votre Prince. Sachez cependant que je ne suis pas dupe un instant et que si je devais à nouveau entendre que vous avez osé enfreindre mes ordres le châtiment sera bien plus terrible qu'un simple avertissement ! tonna t'il. Et maintenant, sortez !

Les quatre amis échangèrent un regard de soutien avec Thor avant de s'incliner et de partir.

-Merci de votre clémence père, dit il avec sincérité. Et au risque d'outrepasser mes limites, que pourriez vous donc dire qui puisse justifier votre clémence à l'égard de ce géant ? Outre le fait qu'il ait réduit en charpie des centaines des nôtres, nous avons déjà gagné contre son peuple ! C'eut été l'occasion d'asseoir notre force.

D'un geste de la main, Odin invita son fils à venir s'asseoir face à lui. Thor s'exécuta, curieux et intrigué. Odin agissait toujours ainsi quand il s'apprêtait à lui expliquer ses raisonnements et chaque fois, le prince était stupéfait par la sagesse dont son père faisait preuve. Il ressortait toujours de ces leçons avec l'impression de voir une nouvelle sphère du monde.

-Nous avons gagné cette guerre, il est vrai Thor. Les géants n'ont plus la force nécessaire pour résister aux troupes d'Asgard sur le long terme et ils vont lentement mais inexorablement rencontrer leur déclin maintenant que la Cassette n'est plus en leur possession. Cependant, rajouta le roi avec un ton froidement sérieux, ne commets pas l'erreur de les croire inoffensifs à présent ! Cette guerre pourrait encore se prolonger aisément sur une centaine d'années au moins avant que toutes les zones rebelles de Jothuneim soient pacifiées. Nous devrions probablement brûler chaque hameau jusqu'aux fondations. Nul besoin de t'expliquer les conséquences tragiques qui en résulterait pour Asgard autant que pour Jotunheim… Les autres royaumes verraient peut-être notre puissance, mais elle verrait également notre cruauté. De gardiens, nous deviendrons tyrans et Asgard risquerait de faire face à une révolte simultanée.

Thor hocha la tête lentement, procédant les informations. Même si le lien avec le géant de glace lui semblait très lointain, cela s'éclairerait certainement plus tard.

-Et ce serait sans compter sur les nombreuses vies que de braves soldats perdraient. S'acharner ici ferait plus de tort que de bien. Laufey a beau être un roi cruel et sans respect pour la vie d'autrui, il n'est pas idiot pour autant. Contrairement à beaucoup, il a dû réaliser la situation dans laquelle nous sommes. Il sait qu'il est dans son intérêt de sortir du jeu avant que sa lignée et le socle de pouvoir qu'il s'est construit ici ne soit complètement annihilée, même s'il doit pour cela mettre de côté sa fierté et ses désirs d'expansion. Laufey n'a pas atteint sa position par la simple force brute, il est retors et plus intelligents que la majorité de ses sujets. Il acceptera sa défaite pour ce qu'elle est et se retirera du jeu pour pouvoir panser ses plaies avec honneur. Avant de revenir à l'attaque quand ses forces seront revenues.

Odin poussa un soupir et se servit un verre d'hydromel, avant d'en tendre un à son fils, qui le prit silencieusement.

-Dans ce cas de figure, c'est moins Laufey qu'il te faut craindre que son héritier. Laufey et moi savons que les géants de glace n'ont aucune chance de gagner sans la Cassette, mais ils peuvent tout de même créer de sérieux dégâts. Si nous partons aujourd'hui avec un traité de paix, cela ne fera que repousser inévitablement les choses. Le futur roi de Jothuneim va passer son temps à haïr les Asgardiens, à rêver comme un enfant de prendre sa revanche. Je doute que son père lui dira qu'il n'a pas la moindre chance contre nous, pas plus que je ne crois que les géants de glace le croiront s'il le faisait. Cette idée de vengeance va mûrir et enfler, infectant chaque jeune géant jusqu'à ce que tous soient prêts à réattaquer. Le traité ne sera alors plus qu'une simple feuille face à la fureur d'un peuple.

-Un roi ne doit jamais chercher la guerre mais il toujours y être préparé…

-Exactement, acquiesça Odin. Il y a plus que de fortes probabilités que tu aies à affronter les Jotnars à nouveau. Il faut donc que tu sois prêt à le faire le cas échéant, mais sans pour autant perdre de vue que la meilleure solution serait de rester en paix. Byleistr que tu as affronté aujourd'hui est comme tu le sais l'héritier de Laufey. C'est à lui qu'un jour le trône reviendra. Crois tu que mes hypothèses quand à une future guerre soit si irréaliste ?

-Pas le moins du monde père, répondit Thor avec un froncement de sourcil. Mais alors, pourquoi ne pas m'avoir laisser le tuer ?

-Parce qu'alors son frère Helbindi aurait pris le pouvoir et, bien qu'il est possible qu'il t'eût été reconnaissant de lui avoir ouvert la voie du pouvoir, je doute fort qu'il aurait envisagé de solutions pacifiques. Tu as eu raison de mettre Byleistr hors d'état de nuire comme de ne pas le laisser s'échapper. Mais maintenant, nous avons un élément capital de Laufey entre nos mains. Cela pourrait être l'occasion que nous cherchons de construire une vraie alliance entre Jotnars et Aesirs.

Thor regarda son père avec des yeux blancs. Il aurait pu lui annoncer que les Aesirs vivraient désormais avec les Migardiens qu'il aurait été aussi surpris.

-Et vous pensez que ça va être l'occasion pour que nous devenions les meilleurs amis du monde ? Que, comme par magie, cette créature décide soudainement de se comporter en être doué de raison et de ne pas tuer tout ce qui ne lui plait pas ? Faut il que je lui tienne compagnie tout le temps de sa courte captivité chez nous en espérant qu'il rentrera transformé ?

-Tu te moques, mais tu as déjà senti la solution Thor, le gronda légèrement le roi.

Le prince sentit son estomac se nouer en comprenant qu'Odin était on ne peut plus sérieux. Jusque là, la logique était sans faille et il comprenait comment le père de toutes choses avait pu arriver à cette conclusion mais quelque chose en lui le rendait malade rien que d'envisager cette idée. Quand il était arrivé la première fois sur Jothuneim, Thor avait d'abord ressenti dégoût naturel envers les géants de glace, issu des récits de guerre et des différentes histoires de son enfance.

Sa réaction actuelle n'avait rien avoir avec cette révulsion d'enfant. Il avait vu de ses propres yeux de braves soldats - des compagnons, pères, frères, maris - broyés, gelés, réduits en morceaux par le même genre de créatures qu'il allait maintenant devoir… quoi ? Devenir ami avec ? Jamais Thor ne pourrait contenir sa répugnance.

-Ce sont des bêtes.

La phrase lui avait échappé, stupidement, mais elle était on ne peut plus vraie à ses oreilles. Odin fronça les sourcils et son regard s'assombrit.

-Les Jotnars sont un peuple barbare et violent, mais ils ne sont pas pour autant incapables d'apprendre Thor, le rabroua t'il vertement. Leurs manières peuvent te paraitre choquantes, et elles le sont par bien des aspects, sans que cela les condamne à toujours les appliquer. Si tu les traites en animaux, rien de plus normal qu'ils se comportent comme tels ! En tant que futur roi, tu te dois de montrer l'exemple, assèna t'il d'un ton sans réplique.

Le silence se fit entre les deux hommes alors que Thor comprenait qu'il ne gagnerait pas sur ce point.

-Nous rendrons visite à Laufey demain, reprit calmement Odin. Tu m'accompagneras et je t'autorise à amener tes quatre compagnons s'ils agréent auparavant de tenir leur langue.

Thor acquiesça.

-Byleistr nous accompagnera, continua le roi. Le voir en notre possession devrait à la fois assurer notre sécurité et nous donner la main dans les discussions qu'il y aura. Il sera de la plus haute importance que vous vous montriez polis et non menaçants. Si tu ne t'en sens pas capable ou si l'un de tes amis y éprouve quelques difficultés, je me passerai de votre présence.

-Bien père, répondit Thor les dents serrées. Je ferai très attention.

Odin poussa un soupir avant de sourire.

-Je suis déjà fier de ta compréhension et que tu sois prêt à faire un effort, mon fils. Tu as merveilleusement grandi et je ne doute pas que tu feras un merveilleux roi plus tard.

-Ne t'avance pas trop, plaisanta Thor. Tu essaies simplement de me piéger à faire un effort !

-Comment ? s'exclama Odin d'un ton théâtralement surpris. Tu as réussi à voir à travers mon attrape si subtile ? Je dois me faire trop vieux !

Les deux dieux échangèrent un regard amusé avant d'éclater de rire.

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Loki réapparut soudainement dans la petite pièce qui lui servait de chambre, un large sourire sur le visage. Que ces Asgardiens pouvaient être stupides ! Il retint un rictus en se remémorant le visage du prince et de ses petits acolytes. Sans doute valait il mieux qu'il les évite pour un petit temps à compter d'aujourd'hui, mais qu'importe ? Ce ne serait pas la première fois, loin de là, qu'il devrait éviter quelqu'un.

Ses yeux carmins brillèrent de malice quand ils se posèrent sur la pierre turquoise qu'il tenait toujours serrée dans sa main. Ah ! Echapper à Odin, Heimdall et au Prince Thor en même temps tout en veillant à ce que la pierre reste en sa possession. Il se demandait bien comment son père allait réussir à l'accuser d'un échec cette fois.

Son visage se tordit soudain en une moue furieuse quand il se rappela que les Aesirs étaient parvenus à dérober la Cassette. Il avait pourtant prévenu Laufey que c'était inutilement dangereux de l'amener sur le champ de bataille, mais le géant s'était entêté !

Le Jotunn eut un reniflement méprisant qui se tordit en une grimace de douleur quand il s'avança trop précipitamment. Sa jambe était encore faible, il lui faudrait faire attention. Il posa sa main sur sa jambe et une lumière verte brute entoura la plaie. Malgré lui, Loki admira la précision du travail de l'infirmière Aesir. Sa magie était encore trop grossière quand elle quittait le domaine des illusions. Une fois satisfait du résultat, Loki sortit de sa chambre discrètement.

Les couloirs de la forteresse de glace étaient sombres et silencieux, plus que d'habitude. Loki pouvait presque sentir la noire colère de son roi flotter au dessus de leur tête. Au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans les entrailles du palais, il pouvait sentir l'odeur métallique du sang se renforcer et des cris et grognements se faire entendre.

Il n'accorda aucun regard aux deux gardes qui le croisèrent, trainant entre eux un troisième corps qui paraissait plus mort que vif. Les deux Jotnars, qui le dominaient facilement de deux mètres, le regardèrent avec une haine et un mépris évident mais Loki ne réagit pas. Laufey semblait d'une humeur meurtrière - au sens littéral du terme - et le jeune géant avait d'autres choses en tête que de leur apprendre un peu de respect. Cela pouvait attendre.

Comme il s'en doutait en pénétrant dans la salle, son père était confortablement installé dans son trône, son visage crispé en une moue furieuse. À ses côtés, Helbindi faisait les cent pas comme s'il cherchait à se concentrer. Loki retint un rire. Ca, ce serait une première ! Mais l'expérience lui avait appris qu'il valait mieux rester discret et silencieux. Il s'approcha donc calmement de sa famille sans se faire remarquer.

-Je ne comprends pas comment cela a pu arriver, s'exclama Helbindi. Nous faisions de terribles ravages dans leur rang père ! Personne ne pouvait entraver votre route. Nous avons joué de malchance. Rien de ceci ne serait arrivé si la Cassette n'avait pas soudainement perdu de sa puissance alors que vous vous battiez bravement contre cette crapule d'Od...

-Tais toi, ordonna Laufey d'un ton plus froid que la glace. Je ne veux pas entendre le nom de cette vermine prononcé en l'enceinte de mon palais, me suis je bien fait comprendre ?

Helbindi s'immobilisa aussitôt, pétrifié.

-Et tes pitoyables explications ne changeront pas les résultats de ta triste incompétence, continua Laufey d'un ton menaçant. Je te conseille donc de te taire et de te tenir tranquille, ma patience s'écourte à une vitesse de neige en Muspelheim. Je m'occuperai de ton cas pathétique une fois que ton frère sera revenu avec la Cassette.

-Pardon ?

Loki aurait dû se taire.

Il le réalisa aussi vite qu'il ouvrit la bouche, mais sa surprise était telle qu'il ne put retenir ce simple mot de lui échapper. Sûrement avait il dû mal entendre. Ses frères étaient souvent connus pour leurs idées peu conçues au point qu'il se demande parfois s'ils en avaient, mais Laufey n'aurait pas fait une chose aussi stupide que d'envoyer Byleistr récupérer la Cassette ? Non ? Non ?!

-Toi, s'étrangla Helbindi en le fusillant du regard. Que fais tu là, sale petit…

Un seul regard furieux de Laufey le fit se taire et reculer.

-Ai je demandé que tu prennes la parole, nabot ? siffla le souverain en se penchant vers Loki. Ou peut-être penses tu que j'aurai dû écouter tes conseils avant de prendre une décision ?

Bien sûr que Laufey aurait dû le consulter avant: envoyer Byleistr au camp des Asgardiens était de loin la décision la plus stupide que Loki ait jamais entendue. Mais la perspective de rester sauf lui paraissait plus attirante que de prouver qu'il avait raison.

-Bien sûr que non, mon roi, répondit il poliment en inclinant la tête en signe de soumission et respect.

-C'est ce qu'il me semblait, gronda Laufey en se reculant. Peut-être pourras tu m'expliquer pourquoi ton si merveilleux plan comprenant ta pierre magique à décider de nous faire défaut alors que nous étions sur le champ de bataille ? N'as tu pas pensé à nous prévenir de ce risque ?

-Voyons père, intervint Helbindi avec un sourire victorieux -et ô, que Loki le détestait pour pouvoir appeler Laufey ainsi, quand lui risquait souffrances s'il s'y risquait devant quiconque-, ce ne serait pas la première fois que ce rebut planifierait de m'humilier, même au dépends de notre peuple. Rien ne l'empêche d'avoir provoqué notre chute dans le seul but de me mettre en défaut.

-Bien entendu, répondit Loki avec une colère glacée qu'il avait héritée de Laufey. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai insisté qu'il fallait renforcer les défenses de la pierre et que prendre la Cassette de l'Hiver sur le terrain était une idée si peu brillante que l'on touchait presque au crétin fini. Il est presque amusant de constater que la seule occasion où le mou lichen qui te sert de cerveau décide de réaliser qu'il peut servir à quelque chose, c'est pour accuser autrui de tes propres erreurs.

-Espèce de bat… ! commença son frère en se ruant vers lui d'un air meurtrier.

Un mur de glace invoqué par Laufey heurta le belligérant en pleine poitrine et l'envoya s'écraser dans le mur opposé avec un craquement prononcé.

-ASSEZ, rugit le souverain en se levant, les surplombant désormais, ses yeux carmins lançant des éclairs. SORTEZ D'ICI IMMÉDIATEMENT.

Loki se hâta de courber la tête en signe de soumission et recula prudemment, geste que le géant jugea d'un œil mauvais avant de se détourner.

Cela faisait des années que Laufey n'attendait que l'occasion pour pouvoir se débarrasser de lui. Loki n'était pas pressé de quitter ce monde. Il avait heureusement eu la chance que son père soit assez retors que pour reconnaitre son utilité et ne le tue pas plus tôt, mais rien n'empêcherait le roi de lui ôter la vie dans un acte de colère.

Il n'avait rien de surprenant que son frère l'accuse. Jamais Helbindi ne manquerait l'occasion de descendre le mouton noir - le nabot- de la famille royale, et c'était bien la seule chose sur laquelle il s'entendait avec Byleistr.

Et Byleistr, cet idiot, qui devait maintenant être aux mains des Aesirs… !

La situation n'aurait pas pu être pire. Avec un peu de chance, Odin ne réaliserait pas l'opportunité qui s'offrait à lui, mais Loki en doutait. Il avait réussi à le tromper, mais le roi des dieux jouait dans une catégorie largement supérieure à celle des géants dont Loki avait l'habitude. Son père était dans une situation plus que délicate. Cependant, si Loki manœuvrait avec précaution, l'occasion pourrait se révéler l'opportunité dont il avait toujours rêvé.

Un sourire malin apparut sur son visage alors que sa main serrait la pierre.

Tout ce qu'il lui restait à faire c'était de jouer correctement ses cartes lors de la rédaction du traité de reddition et apprendre à courber la tête, assez que pour qu'il convainque ses frères qu'organiser un "malencontreux accident" sitôt Laufey mort soit une mauvaise idée.

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Le vent violent qui n'avait cessé de battre les plaines glacées s'était enfin calmé remarqua Thor en observant les environs. Le brouillard givrant avait également disparu et l'on pouvait enfin apercevoir la glace noire ébène qui composait la capitale de Jotunheim. Les hautes murailles sombres s'élevaient, entourant un palais aux formes découpées et le dieu du tonnerre sentit la méfiance l'envahir. Hogun et Sif échangèrent un regard inquiet, mais pas un mot ne leur échappa.

Guidant l'escouade, Odin montait Sleipnir avec une assurance que son fils était loin de ressentir. Fermement menotté et attaché au cheval de Thor, Byleistr courait à un rythme régulier. Le géant de glace s'était vu proposer également une monture, mais il leur avait simplement craché à la figure, se moquant de leurs faibles apparences. Suite aux consignes de son père, le prince asgardien avait essayé de se montrer civil, mais toutes interactions avec le Jotunn s'était soldée par des grognements et des insultes.

La dizaine de guerriers s'engagea avec précaution au travers des grandes portes, qui avaient été ouvertes sous les ordres de Laufey.

Quelques minutes plus tard, ils mirent pied à terre et s'avancèrent dans le palais de glace. Des centaines d'yeux rouges les observaient avec fureur dissimulés par la pénombre, mais aucun ne se risqua à les attaquer. Les murs lisses reflétaient étrangement leurs images.

Quand ils atteignirent enfin la salle du trône, Thor fût frappé par la froideur qui s'échappait des lieux. La salle était dépourvue de tout ornement à l'exception d'un large siège de pierre noire, où Laufey était installé. Son regard infernal parcourut leur délégation en se fixant un peu plus longtemps sur son fils, qui baissa la tête.

Thor regarda avec précaution le second géant de glace qui se trouvait à gauche du souverain. Aussi massif que leur prisonnier, son visage semblait partagé entre la satisfaction et le mépris.

-Odin, gronda le roi des géants dans un bruit d'avalanche.

-Laufey, répondit calmement Odin.

-Je peux constater que tu as posé tes mains sur mon fils, grogna Laufey. Non content de m'avoir dérobé la Cassette de l'Hiver, tu viens jusqu'ici et ose m'imposer une telle vue ?

-Ce sont tes seules actions qui ont conduits à une telle extrémité, rappela le roi des dieux. Et c'est parce que ton fils s'est risqué à nous attaquer qu'il est dans cette situation. Beaucoup considéreraient que les Aesirs ont fait preuve d'indulgence avec vous. Toutefois, je ne crois pas qu'entretenir des rapports hostiles nous profiteraient sur le long terme Laufey. Je suis venu ici pour m'assurer que les autres royaumes ne soient plus menacés par ton armée.

À ces mots, le roi des géants se leva, dominant de plusieurs mètres. Sur les côtés, ses guerriers se mirent en position d'attaque et son fils transforma son bras en épée de glace.

Thor et les autres Aesirs posèrent aussitôt la main sur leurs armes, mais un geste d'Odin les immobilisa.

-J'entends tes mots Odin. Et accepte de me retirer suite à ta dernière fourberie, tonna Laufey avec une colère sous jacente.

Le visage d'Odin se contracta une milliseconde, laissant transparaitre sa surprise, mais il retrouva rapidement une apparence détachée et acquiesça. Thor et les autres guerriers asgardiens furent moins discrets dans leur étonnement face à l'annonce.

-Mais comme tu le sais, tous les prisonniers doivent être relâché lors de la rédaction d'une reddition, continua Laufey. Je te demanderai donc de relâcher mon fils immédiatement, en respect avec nos lois.

Thor sentit Sif et Hogun se raidirent encore plus et il remercia mentalement les Nornes que Fandrall et Volstag aient acceptés de rester au camp. Très lentement, agissant de manière presque mécanique, le prince asgardien détacha les menottes de Bylesitr, qui se contenta en réponse de le pousser en arrière violemment. Une épée fut aussitôt placée sous sa gorge par Sif, que Byleistr regarda avec haine. Mais un regard d'Odin retint la guerrière de lui trancher la gorge.

-Cela fait deux fois que je dois épargner ton fils, commenta brutalement Odin en se tournant vers Laufey. C'est mon dernier avertissement à son égard.

-Et il a reçu efficacement celui ci, démit le roi des génts avec agacement. Il est jeune et vif, les affrontements avec des Asgardiens sont devenus naturels pour lui.

Un silence se fit entre les deux groupes alors que les mots mal choisis engluaient chacun dans une hostilité grimpante.

-Tu ne peux nier que la situation ici interpelle, Laufey... fit remarquer Odin avec un haussement de sourcil. Comment pourrions nous rédiger un accord aujourd'hui, supposer conserver une paix durable entre nos royaumes, si celui qui est supposé te succéder est déjà si prompt à nous agresser?

Laufey serra les poings, mais resta silencieux.

-Peut-être... continua Odin qui semblait en pleine réflexion, peut-être devrions nous l'emmener quelques siècles à Asgard, pour lui apprendre notre culture... Cela lui permettrait de mieux nous comprendre et servirait de garantie de paix entre nos deux royaumes.

Le silence qui suivit ces paroles fut lourd de sens pour tous ceux présent quand ils réalisèrent que Laufey ne pourrait refuser cette suggestion sans remettre en cause la validité de tout accord à venir. Suggestion qui consistait à servir son fils sur un plateau d'or en tant qu'otage.

Et malgré leur longue discussion, Thor se demanda si cette idée n'était pas au final plus néfaste pour Asgard que pour le géant de glace lui-même.

Intéressé qui ne semblait encore d'ailleurs pas avoir compris quelles implications étaient en jeu.

Après un très lourd silence, le roi de Jothuneim reprit enfin la parole.

-Mon fils a effectivement encore beaucoup de choses à apprendre de moi avant de prendre la place qui lui revient de droit. Cet accord serait l'occasion parfaite pour qu'il comprenne pleinement l'importance de la diplomatie.

-Et comme cet accord sera ratifié en pleine coopération, il devrait n'y avoir aucun inconvénient à ce qu'il soit à Asgard pour apprendre, dit Odin d'un ton nonchalant.

Thor retint un sourire. Si Laufey réfutait, il niait l'idée de coopération pour la rédaction et autorisait Odin à imposer ses conditions. Et s'il agréait, les Aesirs gagnaient un excellent moyen de pression sur les géants de glace.

-Mais ce sont les habitants de Jotunheim que Byleistr devra diriger, pas d'Asgard, dit le roi des géants avec une pointe de moquerie. Il est important qu'il se familiarise avec les us et coutumes de son peuple.

-Et ceux et celles des pays voisins seraient donc à traiter en quantité négligeable? Ou bien devras tu tenir le trône jusqu'à ce qu'il les maitrise toutes?

Le ton était doux au premier abord, mais chaque mot avait été choisi avec soin. Encore une fois, le dieu blond resta impressionné par la capacité de son père à conserver toujours le dessus. Sans doute aurait il dû alors remarquer le sourire retors qui avait étiré les lèvres de Laufey.

-Oh que non Odin, répondit le géant de glace avec un ton satisfait, je reconnais pleinement l'intérêt de maitriser les habitudes des autres habitants d'Yggdrasil. Et ce n'est pas contre l'idée d'envoyer un de mes héritiers à Asgard que je rechigne, car je pensais en réalité y envoyer l'un des frères de Byleistr, qui est chargé de cette spécificité. Je suppose en effet que cette suggestion conviendrait également à cette personne, puisqu'il deviendrait le conseiller référé en cette matière... De plus, sa capacité d'adaptation est assez incroyable. Runt, avance toi je te prie, ordonna Laufey en se tournant vers sa gauche. Je ne pense pas que vous aviez déjà eu le plaisir de rencontrer mon aîné ?

Thor sentit la colère l'envahir quand il vit s'avancer à pas précautionneux le maudit sorcier, dont les yeux rouges étaient résolument fixés droit devant lui.

-Mes salutations, dit calmement Loki. Vous ai je beaucoup manqué ?

Seule la surprise empêcha Thor de se jeter sur le nouveau venu. Par la suite, il s'en féliciterait mais sur l'instant, il ne ressentit qu'une brusque rage. Ce devait être une plaisanterie; une mauvaise farce. Même la perspective de vivre avec Byleistr comme frère lui paraissait préférable à cette solution !

Odin se contenta d'ignorer la remarque et se retourna vers Laufey, son visage tentant et échouant à dissimuler son mécontentement.

-Voilà une excellente réflexion et un geste de diplomatie qui ne sera pas oublié, constata le dieu des dieux. Je ne serai pas insensible au point d'interdire à ton fils de vous dire ses au-revoir, nous l'attendrons aux premières heures demain à notre campement.

Le ton faussement chaleureux n'échappa à personne.

-Nul besoin de vous faire attendre inutilement, rétorqua le roi des géants avec un contentement flagrant. Jothuneim ne poursuivra pas cette guerre, mais nous sommes loin d'être les seuls dangers ici bas. Je ne voudrais pas qu'il arrive malheur à tes hommes après notre discussion simplement car vous nous attendiez…

Sur ce, Laufey posa une main sur l'épaule de Loki qui apparut encore plus petit aux yeux de Thor. Après une brève accolade et un échange de regard avec ses deux frères, le sorcier marcha d'un pas tranquille vers l'escouade d'Aesirs et se plaça aux côtés d'un garde avec une évidente tranquillité. Thor ne put s'empêcher de le fusiller du regard. Il ne paraissait même pas anxieux ! Se pensait il maintenant à l'abri d'une quelconque vengeance ? Ou espérait il faire table rase du passé ?

Sous ses doigts, Mjölnir se mit à vibrer.

-Bien, répondit Odin avec un regard en coin à leur nouvel invité. Je me retire donc pour l'instant Laufey. Nous nous reverrons pour régler les différents détails.

-Evidemment, répondit le roi des géants d'un geste dédaigneux de la main. Et maintenant, si tu n'y vois pas d'inconvénients, j'ai d'autres affaires qui m'attendent.

Odin ne s'y trompa pas et après un semi-salut, les Aesirs quittèrent les lieux.

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Dire que Loki aurait été surpris par le déroulement des événements aurait été incorrect. Il s'attendait à cette fin dès qu'Odin avait commencé à argumenter pour garder Byleistr sous son contrôle. Et il s'en était douté dès que son père était si pauvrement intervenu.

Cela ne voulait en aucun cas dire qu'il n'était pas furieux de sa présente situation.

Sans étonnement, les adieux de sa famille s'étaient révélés déchirants. À dire vrai, Loki aurait presque pu apprécier l'ironie. Son père et ses frères lui avaient pour l'occasion manifestés plus d'affection qu'au cours de ces trois derniers millénaires, courtoisie réservée à son sacrifice. Malheureusement, cela l'avait empêché de prendre quoi que ce soit qui aurait pu lui appartenir et dont il aurait pu avoir besoin. Mais pourquoi faire après tout, puisqu'il serait sur Asgard, n'est ce pas ?

La seule chose qui parvenait à lui remonter le moral était la perspective de son père tentant -en vain - d'expliquer à ses deux fils uniquement bons à se battre pourquoi respecter un papier pouvait avoir un peu d'importance. Parvenir à les convaincre de regarder la feuille serait déjà un exploit !

Malgré sa tentative de rire, le jeune sorcier ne parvint qu'à assombrir son humeur. Seul contre les politiciens et ce vieux renard d'Odin, Laufey n'avait pas une chance. Jotunheim allait sombrer dans l'une des périodes les plus sombres de son histoire et le seul qui aurait éventuellement pu changer la donne se retrouvait pieds et poings liés (de manière figurée, les nornes soient louées) chez le parti adverse.

Pour un peu, il aurait pu jurer de frustration.

Non que quelqu'un le réalise bien sûr. Son père ne penserait probablement aux services qu'il aurait pu rendre qu'au moment même de la rédaction, et encore. Quand aux asgardiens, ils ne se sentaient que certainement floués de se retrouver avec le fils honni de Laufey, rien de plus.

Ses doigts jouèrent par réflexe avec la couture du pantalon qui lui avait été gracieusement offert par les Aesirs. Il avait toutefois fermement refusé la tunique de toile brune. Le sorcier pouvait encore comprendre l'usage d'un pantalon et de bottes, bien que trop longs à son goût, mais l'utilité de couvrir son torse et ses bras lui échappaient complètement. En plus de l'entraver et de lui donner chaud, les vêtements irritaient sa peau.

Le géant de glace regarda avec dégoût les pièces de cuir qu'il avait du mettre sur ses mains. Des gants, lui avait dit Thor.

Et voilà un autre problème qui n'allait pas tarder à lui retomber sur le crâne, plus que probablement sous la forme d'un mystérieux marteau magique.

Loki ne détestait pas vraiment le prince asgardien - bien que l'inverse soit visiblement vrai -. Non, Loki définirait plutôt ses sentiments comme un mélange de mépris, d'indifférence et d'une large dose d'antipathie. Au moins, le prince asgardien serait peut-être en partie content de sa présence sur Asgard. Le Jotunn s'était interrogé un instant sur le temps qu'il faudrait avant qu'ait lieu un malencontreux accident (qui aurait sans aucun doute vocation de lui prendre la vie) puis avait mentalement haussé les épaules. Quelle importance ? Il devrait simplement garder tous ses sens en alerte, rien de nouveau sous le soleil.

-Debout, géa… Jotunn, ordonna soudain Thor en apparaissant, ses quatre compères sur les talons. Nous partons.

Loki ignora aisément les regards méfiants et ouvertement menaçants tout en s'exécutant. Sa situation était assez précaire pour qu'il ne se risque pas à l'aggraver. Silencieux et les traits impassibles, il suivit le prince jusqu'à la large esplanade rocheuse où l'armée asgardienne était débarquée la première fois. Les dernières traces du campement ennemi avaient disparu et bientôt, rien ne subsisterait de leur présence hormis les marques de brûlure du Biforst que la neige aurait tôt fait d'effacer.

Bien sûr, la route entre les deux royaumes serait bientôt remise en activité pour que le traité de paix puisse être rédigé, mais il ne faisait aucun doute que ce serait la dernière fois que Loki l'emprunterait avant plusieurs millénaires - si tant est qu'il la reprenne un jour - .

Il regarda une dernière fois la nature brute et réalisa avec une légère surprise qu'il ne ressentait pas grand chose à l'idée de quitter cet endroit. Un rayon de lumière fendit soudainement le ciel et se posa sur eux, les arrachant à Jothuneim.

À suivre…


Bien, j'essaie ici des chapitres plus longs… C'est difficile pour moi, car j'hésite toujours entre des dialogues plus complexes accompagnés des descriptions longues et un scénario rapide et tranché. Du coup, j'ai un peu de mal à trouver l'entre deux. Si quelqu'un à des conseils, je suis toute ouïe. On gagne toujours à s'améliorer !

De même, je me demandais si vous, lecteurs suivant cette histoire, préféraient de longs chapitres ou de courts. En sachant que mon rythme de parution est ce qu'il est (quelque peu chaotique).