Bonjour à toutes!
Une fois n'est pas coutume -n'y prenez pas trop goût- je poste en avance, histoire de rentabiliser ce joli jour férié et de ne pas avoir totalement l'impression d'être une procrastinatrice-née. (Et puis, ce n'est pas comme si vous alliez me reprocher d'avoir abrégé vos insoutenables souffrances en vous livrant enfin quelques informations sur le passé de notre cher Severus!)
Zeugma, Aurelie Malfoy, Cocochon, noumea, Dame-heron, blupou, Malta Til'Kenway, Nathea, Guest et WFdarkness, vos impressions, vos questions, votre soutien et votre fidélité me sont toujours aussi précieux: la langue française ne comporte pas assez de mots, alors vous allez dire que je me répète, mais MERCI.
Sachez d'autre part que Lasiurys me glisse toujours des commentaires aussi amusants que pertinents tant et si bien que je commence à me demander si je ne devrais publier ses notes plutôt les miennes (!)
Bonne lecture!
Quand Hermione s'éveilla ce matin-là, elle fut saisie d'une curieuse sensation qui n'était en rien liée à la vue désormais familière des rideaux bleu roi ou des moulures en feuille d'acanthe.
Ce n'était pas non plus cette lassitude résignée qui l'avait accompagnée durant ses cinq années au pensionnat, ni même l'angoisse des lendemains incertains : c'était une infime impression, fuyante et lancinante, quelque chose qui ne disparaissait jamais complètement dans son sommeil et qui l'assaillait avec une énergie renouvelée dès qu'elle ouvrait les yeux.
Puis elle se souvint.
Depuis une semaine, Georgiana gardait le lit, agitée d'une fièvre effroyable et le corps ravagé par cette violente éruption cutanée.
Depuis une semaine, elle tentait d'oublier chaque matin des mots qu'elle n'aurait jamais dû entendre ; depuis une semaine, elle s'efforçait de ne pas voir au-delà du vernis scintillant des apparences : en somme, depuis une semaine, elle faisait comme si cette conversation glaçante entre Lord et Lady Snape n'avait jamais existé.
Une fois de plus, elle avait trouvé refuge dans la lecture, et c'est en songeant avec délice aux heures qu'elle allait pouvoir passer à la bibliothèque qu'elle se prépara.
Elle avait terminé les Lettres Persanes*, dévoré l'Histoire d'un voyage en terre du Brésil* s'était enthousiasmée pour le Mariage de Figaro* et avait presque rougi en lisant les comédies de Marivaux* tant et si bien que rien ne pourrait mieux la combler que de nouvelles pages odorantes ou de précieuses reliures de cuir.
La grande bibliothèque du rez-de-chaussée était aussi majestueuse que délaissée : Lady Snape ne semblait jamais venir dans cette partie de la maison ; les enfants avaient dû l'utiliser un temps, à l'époque où ils jouaient encore à colin-maillard – quoi de plus adéquat, en effet, qu'une pièce spacieuse où les adultes ne pouvaient les entendre et où les fragiles bibelots étaient remplacés par des livres soigneusement alignés ? – quant à Lord Snape, il devait sans aucun doute préférer sa bibliothèque personnelle, de sorte qu'une fine couche de poussière sur les étagères trahissait un usage pour le moins restreint.
Après avoir rangé précautionneusement les livres empruntés – selon un classement à la fois chronologique et alphabétique – Hermione entreprit d'explorer les rayonnages supérieurs, perchée sur l'échelle de bois qui laissait voir, ô suprême inconvenance, cet interstice recouvert de bas blanc, ce petit espace où tout un siècle concentrerait ses fantasmes, entre le haut des souliers et l'ourlet des robes.
Elle piocha au hasard un ouvrage et lut sur la première page Justine ou les Malheurs de la vertu*; l'absence de nom d'auteur et l'étrange indication « En Hollande, chez les Libraires associés » ne lui évoquaient rien qu'elle n'ait déjà pu lire, et elle en eut la confirmation quand elle découvrit le frontispice allégorique qui laissait voir trois femmes, dont une entièrement nue* – assurément, elle n'aurait pas pu oublier un tel détail !
Dans un coin de la page une plume hâtive avait griffonné « Toi qui aimes tant les livres, j'espère que tu apprécieras celui-là. L. Malfoy. » Il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour comprendre le caractère de l'ouvrage, et à peine l'eut-elle réalisé qu'il lui sembla que son visage venait d'être marqué au fer rouge.
Gênée, les doigts moites, elle retira maladroitement deux livres qui avaient glissé afin de remettre l'ouvrage impudique à sa place. Se faisant, elle aperçut un petit volume, coincé verticalement entre le mur et la tranche des livres ; à tâtons, elle l'extirpa délicatement et exhuma une belle couverture de maroquin bordeaux agrémentée d'entrelacs dorés. À elle seule, la reliure constituait un véritable travail d'orfèvre, et elle fut étonnée qu'un tel objet ait pu être ainsi oublié derrière un quelconque opuscule graveleux, dans les hauteurs d'une bibliothèque délaissée.
Avec un frisson d'excitation, elle l'ouvrit et admira les belles lettres calligraphiées qui ornaient la première page : Journal de Livia Georgiana Elizabeth Snape.
Elle hésita une fraction de seconde – l'ouvrir, juste un bref instant, ou le reposer immédiatement ? – avant de céder à la tentation et de feuilleter précautionneusement quelques pages au hasard.
Savannah, le 1er mars 1781
Père a donné aujourd'hui une réception pour mes seize ans : elle fut splendide, comme à l'accoutumée. Il y a quelques semaines, un sculpteur réputé était venu pour modeler un buste à mon effigie et il nous a été dévoilé tout à l'heure. Pour être honnête, je pense que l'artiste m'a beaucoup embellie même si Père et Severus prétendent qu'il n'en est rien ; néanmoins, je reconnais que c'est là un magnifique cadeau et un ouvrage fort soigné.
J'ai eu également le plaisir de revoir Carlotta – c'est incroyable combien la maternité lui sied ! – et j'ai rencontré pour la première fois Vincent, le fiancé de Madeline, un homme très charmant, vraiment - Père trouve qu'ils sont beaucoup trop jeunes mais j'espère pour ma part qu'ils seront heureux.
Le cœur battant, Hermione jeta un œil au bas de la page, se promettant intérieurement de refermer le journal sur-le-champ et de le reposer sur l'étagère.
Quant à Severus, il jure ses grands dieux qu'il ne se mariera jamais car, dit-il, aucune femme sur terre n'est digne de devenir ma belle-sœur. Son admiration à mon égard est touchante mais je crains qu'il ne m'idéalise – un jour viendra où je le décevrai et cette pensée me serre le cœur.
Incapable de réprimer sa curiosité, elle tourna avidement plusieurs pages, ses yeux parcourant les lignes à une allure frénétique :
Savannah, le 19 juin 1781
La fille de notre femme de chambre, Helen, a quitté l'église en larmes hier et semble être inconsolable depuis. Il paraît que George a rompu leurs fiançailles – que les hommes peuvent être d'une cruelle inconstance !
Elle ne cesse de répéter qu'elle ne se mariera jamais et qu'elle vieillira seule : quand je lui ai dit que c'était un peu exagéré de penser une telle chose étant donné qu'elle a tout juste dix-neuf ans, elle s'est mise à pleurer de plus belle. Je crains que mes conseils ne soient guère utiles...
S'agissait-il de Miss Olivan ? Helen lui avait dit lors de son premier jour que sa mère travaillait déjà pour les Snape. Elle se mordilla la lèvre inférieure, songeuse.
Hermione aurait dû s'arrêter là – sa conscience le lui hurlait – mais la bouffée de sympathie qu'elle ressentait à l'égard de l'intendante la convainquit qu'après tout, elle ne faisait de mal à personne. De plus, c'était une de ces journées où le vent glacial dissuade les plus téméraires de sortir de chez eux, et depuis que Mademoiselle Snape était alitée, son emploi du temps s'était retrouvé singulièrement allégé.
Sans plus attendre, elle replongea dans sa lecture :
Savannah, le 12 septembre 1781
Ce matin, Severus nous a annoncé d'un air détaché que les Français avaient finalement remporté la bataille de Chesapeake*. Père a quitté la table, furieux, et je n'ai rien pu manger non plus. Je sais que mon frère est beaucoup plus préoccupé qu'il ne le montre mais je le trouve bien taciturne, ces derniers temps. Helen pense que c'est en rapport avec Miss Elizabeth, la fille de Sir Clarence qui était également présente en avril lors de mon déjeuner d'anniversaire. Père reproche sans cesse à Severus ses manières brusques mais il semblerait qu'il soit tout à fait civil avec elle depuis ce jour-là. Que je sache, il ne lui adresse pas plus de quelques mots quand nous les croisons à la paroisse, mais connaissant mon frère, cela représente déjà beaucoup pour lui.
Peut-être que Helen a raison après tout, Elizabeth a son âge et elle est très jolie.
Frémissante, Hermione sauta encore quelques pages et les protestations de sa morale se firent de plus en plus assourdies tant son attention était irrémédiablement captivée.
Savannah, le 28 septembre 1781
J'ai fait une rencontre tout à fait surprenante aujourd'hui et il suffit que j'y repense pour sentir mes joues s'empourprer.
Alors que je me promenais le long du fleuve avec ma gouvernante selon notre itinéraire habituel, mon chapeau s'est envolé – j'avais probablement mal noué mon ruban dans ma hâte de partir. Le temps que je me retourne et que je revienne quelques mètres en arrière, il avait été ramassé par un jeune homme dont le visage m'était totalement inconnu. Je l'ai chaleureusement remercié et comme nous ne nous connaissions pas, j'ai entrepris de me présenter – un éclair de surprise semble l'avoir traversé à l'entente de mon prénom alors j'ai précisé que ma mère aimait particulièrement l'antiquité romaine car mon frère avait également un nom impérial. Il a eut un rire tout à fait charmant et s'est présenté sous le nom de Richard Arkwright*. Entre temps, ma gouvernante nous avait rejoints et il s'est montré très aimable avec elle également. Il doit avoir entre vingt et vingt-cinq ans et vient tout juste d'arriver en Amérique, car, nous a-t-il expliqué, son père souhaite qu'il y implante des manufactures de coton.
J'ai répondu que c'était un projet très intéressant (bien que je n'y connaisse pas grand-chose, en vérité) et qu'il ne devait pas hésiter à solliciter l'appui de mon père puisque nous avons nous-mêmes plusieurs plantations, et notamment du coton. Après quoi, il a pris congé en s'excusant d'avoir interrompu notre promenade et m'a fait un baise-main ; j'ai tellement rougi qu'il a forcément du s'en apercevoir.
Abandonnant toute résistance, Hermione descendit précipitamment de l'échelle et se laissa choir sur un des fauteuils de velours pourpre, toute culpabilité envolée – un roman n'aurait pas pu être plus passionnant, comment pouvait-elle résister à une telle tentation ?
Savannah, le 13 octobre 1781
Richard Arkwright est venu aujourd'hui prendre le thé et il m'est apparu aussi élégant que lors de notre première rencontre. Ses manières distinguées semblent avoir fait une forte impression à Père, en revanche, Severus l'a toisé avec une parfaite indifférence.
Ils ont parlé affaires pendant plus d'une heure et je crois qu'il était également question de l'acquisition de nouveaux esclaves.
Je ne peux pas dire que je voie cette perspective d'un très bon œil car la présence de ces hommes si mal vêtus me met toujours mal à l'aise, mais Père dit que je suis trop sentimentale. Sans doute a-t-il raison.
Savannah, le 18 octobre 1781
Nous avons commémoré aujourd'hui la fin du siège de la ville*– voilà deux ans que ce calvaire est terminé mais il est encore frais dans les mémoires. Nombreux sont ceux qui y ont laissé la vie ou qui ont rejoint en toute hâte le continent. Il y a cinq ans, l'église aurait été comble mais désormais, nous n'étions plus qu'une petite cinquantaine. Le seul avantage est que j'ai pu apercevoir Monsieur Arkwright au fond de la nef. Il semblait seul.
Savannah, le 25 octobre 1781
Grands dieux, Helen a apporté le journal ce matin et les nouvelles me remplissent d'inquiétude : il y a une semaine, Yorktown* est tombée aux mains des insurgés qui suivent aveuglément George Washington. Je ne comprends pas les revendications de ces maudits « Patriotes » et encore moins l'aide apportée par les Français. N'étions-nous pas heureux, avant ? Pourquoi vouloir tout bouleverser ?
Severus a lu l'article d'un air sombre et a simplement déclaré « Cela ne finira jamais tant que les deux parties s'imagineront farouchement être dans leur bon droit. » J'ai répliqué que les Français n'avaient aucunement le droit d'être là et il a haussé les épaules, fataliste. Sur ce, Père a annoncé qu'il nous faudrait peut-être partir et j'ai éclaté en sanglots.
Savannah, le 17 novembre 1781
Que ne donnerais-je pas pour pouvoir inscrire en tête de ce journal n'importe quelle autre ville que Savannah ! Richard m'a parlé de ses nombreux voyages et jamais mon univers ne m'a semblé aussi petit !
Voilà une semaine qu'il vient quotidiennement prendre le thé, et même si Severus, Helen ou ma gouvernante sont toujours à proximité, il me semble avoir le cœur qui bat un peu plus vite quand il rentre dans la pièce.
Je n'ose écrire ces mots de peur de les rendre réels mais il me semble, parfois, durant de très brefs instants qu'il me dévisage de la même façon que Vincent regarde Madeline.
Savannah, le 22 novembre 1781
Seigneur, je n'ose y croire ! En partant, Richard m'a prêté un recueil des Sonnets de Shakespeare – Père sait combien j'aime lire et n'y a rien vu de suspect – mais je viens de l'ouvrir et il en est tombé un papier plié en quatre : il veut me voir seule, dimanche, après l'office ! J'ignore quel prétexte choisir pour rester un peu plus longtemps peut-être devrais-je mettre Severus dans la confidence ?
J'ai totalement confiance en lui, mais il est si sérieux, si réfléchi, si...adulte pour son âge que lui parler d'une chose aussi légère que l'amour – car oui, je l'avoue, je tiens trop à Richard pour que cela puisse être autre chose – me semble aussi incongru que d'annoncer à Père l'abolition de l'esclavage.
Après toutes les horreurs que la guerre nous a amenées, j'ai presque honte de sourire autant !
Savannah, le 26 novembre 1781
Un mensonge par omission est-il un mensonge ? J'ai dit à tout le monde que j'allais apporter quelques pâtisseries à la veuve Marshall après la messe et qu'il était inutile de m'attendre pour me raccompagner. (De toute façon, elle est terriblement bavarde à tel point que seul Severus, si ma sécurité avait été en jeu, aurait été capable d'attendre aussi longtemps.)
Évidemment, je ne suis pas rentrée seule puisque Richard est resté à mes côtés jusqu'au dernier virage avant la maison. Il m'a tenu la main durant une bonne partie du trajet et m'a déclaré ses sentiments avec une verve émouvante.
Il voudrait que nous nous mariions une fois la guerre finie, il est tellement persuadé que ce n'est l'affaire que de quelques mois que son enthousiasme est contagieux. Je lui ai dit que Père ne le laisserait jamais m'épouser avant mes dix-huit ans et il a répliqué que nous pouvions restés éternellement fiancés tant qu'il était autorisé à me voir ! Il m'a donné un léger baiser avant de me quitter, et tout ceci était si nouveau, si euphorisant que j'ai la certitude que mon visage est désormais différent.
D'ailleurs, en rentrant, il m'a semblé que Severus me dévisageait avec insistance – je n'ai jamais eu sa faculté pour cacher mes émotions, mais peu importe.
Livia Georgiana Elizabeth Arkwright, cela ne sonne-t-il pas merveilleusement bien?
Savannah, le 3 décembre 1781
J'ai finalement mis Helen dans la confidence, ainsi, c'est elle qui prétend m'accompagner durant mes longues promenades – le temps se gâte et je crains que ce stratagème soit de courte durée. Helen est si bonne de faire cela pour moi ! Si j'avais le cœur brisé, je serais bien incapable de tant de dévouement – Père a l'habitude de dire que l'on récolte ce que l'on sème, j'espère donc qu'elle recevra un jour toute l'affection et la gentillesse qu'elle mérite.
Ainsi, grâce à Helen, j'ai pu voir Richard tous les jours depuis dimanche dernier. Il dit vouloir attendre encore un peu avant de mettre Père et Severus au courant, je suppose que c'est plus raisonnable.
Savannah, le 20 décembre 1781
Ciel, que le temps peut être long ! Je comprends à présent pourquoi tant de poètes se sont épanchés sur le vide laissé par l'être aimé. Richard m'avait prévenue que sa famille arriverait en Amérique peu avant Noël, par conséquent, il est parti à Hinesville, là où son père possède un vaste domaine, et cela fait cinq jours que nous n'avons pas pu nous voir. Quand je pense aux trois semaines qu'il reste, je me sens dépérir.
Savannah, le 25 décembre 1781
Richard me manque plus que je ne saurais le dire. Que fait-il à cette heure-ci ? Il n'a répondu à aucune de mes lettres mais sans doute est-il terriblement occupé. Père n'a rien remarqué mais Severus semble s'inquiéter de mon faible appétit. Il m'a offert l'intégrale des tragédies de Shakespeare, cela aurait dû m'enchanter en temps normal mais je n'ai pas vraiment le cœur à la fête.
Savannah, le 9 janvier 1782
Le Nouvel An est passé – toujours aucune nouvelle de Richard. Je commence à croire qu'il m'a oubliée.
Severus a seize ans aujourd'hui. Il est déjà tellement grand – plus grand que Père – que l'on a du mal à ne pas le croire plus âgé. Il a reçu une magnifique montre-gousset en or, mais comme chaque année, rien n'arrive à le dérider. Je crois qu'il se reproche toujours la mort de Maman, et même si je n'ai aucun souvenir d'elle, je suis certaine qu'elle n'aurait jamais hésité entre sa vie et celle du bébé, si le choix lui avait été donné. Père est rarement très expressif mais il avait l'air particulièrement ému ce midi et je sais qu'il est allé au cimetière à l'aube.
Savannah, le 18 janvier 1782
Le temps est très humide depuis une semaine et malgré toutes les infusions dont Helen m'abreuve, je suis toujours aussi fébrile. Severus me fait la lecture quand mes yeux deviennent trop lourds ; ce n'est sûrement qu'un rhume, mais Dieu sait que c'est fort contraignant.
Savannah, le 20 janvier 1782
Le médecin vient de partir, il est persuadé que je serai sur pied d'ici trois ou quatre jours. Je n'ai toujours pas de nouvelles de Richard, pourtant, il devrait être déjà revenu à Savannah depuis plusieurs jours. Peut-être a-t-il ouï-dire que j'étais souffrante et qu'il a préféré attendre ?
Severus m'a vue péniblement écrire une lettre, il n'a rien dit mais il m'a adressé un regard si tendre que j'ai presque eu envie de pleurer.
Savannah, le 21 janvier 1782
Richard est revenu. Sa fiancée aussi. Je n'en reviens pas d'avoir été aussi sotte. Je comprends mieux pourquoi il voulait attendre avant d'officialiser sa demande. Dieu merci, seule Helen est au courant – il me reste donc encore un peu de dignité.
Savannah, le 26 janvier 1782
Mes yeux sont si rouges que Severus a fini par me poser des questions et je lui ai tout confessé. Il est entré dans une colère noire et a juré qu'un tel outrage ne resterait pas impuni.
Seigneur, faites que je ne cause pas la perte de mon frère !
...
Ils vont se battre en duel*. Severus a demandé à Sir Clarence d'être son témoin. J'aurais dû être plus forte et garder mes tourments pour moi. Je ne pourrais jamais me pardonner si Severus était blessé – ou pire ! Que dirais-je à Père ? Jamais il ne me pardonnerait une telle imprudence !
Savannah, le 27 janvier 1782
Severus est revenu blanc comme un linge, les yeux révulsés et a simplement dit que mon honneur était sauf avant de ranger soigneusement le pistolet dans le bureau de Père.
J'ignore si Richard est mort ou juste blessé. Je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.
Je ne sais plus pourquoi je pleure – de soulagement, de tristesse, de déception, de honte – il y a quelques mois, je n'aurais jamais imaginé pouvoir ressentir une telle palette d'émotions.
Savannah, le 31 janvier 1782
Richard est mort des suites de sa blessure ce matin. Severus me l'a annoncé à mi-voix j'ai compris qu'il était dévoré par la culpabilité et par le sentiment de devoir qu'il ressent à mon égard.
Je ne me rappelle pas d'avoir jadis partagé une aussi longue étreinte avec lui ; à la fin, je crois qu'il pleurait.
Savannah, le 2 février 1782
La fièvre empire je ne sais plus ce qui, de mon corps ou de mon cœur, me fait souffrir le plus. Le médecin ne devrait pas tarder à venir, j'espère que ce n'est pas...
« Puis-je savoir ce que vous avez trouvé ici ? » gronda soudainement une voix masculine.
Hermione bondit sur ses pieds avant même d'assimiler la situation, et alors que Lord Snape la fixait hargneusement, lui arrachant presque le journal des mains, elle réalisa brutalement que ses joues étaient baignées de larmes.
*Les Lettres Persanes sont un roman épistolaire de Montesquieu (1689 – 1755) publié en 1721.
*Jean de Léry (1536 – 1613), célèbre voyageur protestant, a écrit son Histoire d'un voyage en terre du Brésil vingt ans après son retour en France : le livre a été publié en 1578 à une époque où les guerres de religion faisaient rage. Montaigne, et plus tard Claude Lévi-Strauss se sont particulièrement intéressés à ce récit qui constitue une des bases de l'anthropologie.
*Le Mariage de Figaro est une comédie en cinq actes de Beaumarchais (1732 – 1799) publiée en 1778. La première n'a eu lieu qu'en 1784 à Paris, après plusieurs années de censure. Par sa dénonciation des privilèges de la noblesse, cette pièce est considérée comme l'un des symptômes avant-coureurs de la Révolution Française.
W.A. Mozart composera un opéra en 1786 : Le nozze di Figaro.
*Marivaux (1688 – 1763) a été un écrivain prolifique, ses plus célèbres comédies sont, entre autres : Le Jeu de l'amour et du hasard (1730) Les Fausses Confidences (1737). De son nom a été tiré le « marivaudage » , activité qui consiste à faire une analyse morale très raffinée ou à échanger des propos galants dans le but avoué de séduire. Néanmoins, de nombreux détracteurs lui ont reproché son style précieux, parfois artificiel, et ses figures obscures tant elles étaient recherchées.
Il est connu notamment pour avoir inventé l'expression « tomber amoureux » (on disait auparavant « se rendre amoureux. »)
*L'auteur est bien sûr le marquis de Sade (1740 – 1814). Il s'agit ici de la seconde version , publiée en 1791 : elle est donc un peu plus étoffée que Les infortunes de la vertu (première version de 1787) mais reste néanmoins beaucoup plus 'soft' que la troisième version (La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, suivie de l'histoire de Juliette, sa sœur) publiée en 1799 qui est réellement pornographique. (Imprimée à la fin du Directoire, la dernière édition sera accompagnée de gravures dont je vous laisse imaginer la teneur. Avec le changement de régime en 1799 , la liberté d'expression s'amoindrit, et sous le Consulat, cette version vaudra d'ailleurs à son auteur une arrestation sans inculpation ni jugement et un enfermement à vie à l'asile de Charenton.)
*Dans l'édition originale de 1791, un frontispice allégorique de Philippe Chéry représente la Vertu entre la Luxure et l'Irréligion.
*La bataille de la baie de Chesapeake, le 5 septembre 1781, constitue un moment crucial dans l'histoire de la guerre d'indépendance des États-Unis puisque la victoire de la flotte française (contre la couronne britannique) sera décisive pour la suite.
*Un certain Richard Arkwright (1732 – 1792) ingénieur anglais, est connu pour avoir inventé la machine à filer et avoir grandement participé à la révolution industrielle, dont le berceau est la Grande-Bretagne. Il a eu un fils du même nom (Richard Jr. Arkwright) dont il est question ici. (Ce dernier n'ayant jamais été en Amérique, je me suis permise un petit écart historique.)
*Savannah a été assiégée du 16 septembre au 18 octobre 1779 par les Français et les insurgés américains. L'assaut du 9 octobre contre les colons anglais s'est achevé sur un échec, ainsi, la Géorgie restera sous domination britannique jusqu'en 1782.
*Du 28 septembre 1781 au 17 octobre s'est déroulée la bataille de Yorktown qui signe la défaite de l'Angleterre face aux troupes franco-américaines (ces dernières étant dirigées par le comte de Rochambeau et George Washington.)
*Le duel est une pratique très courante au XIXè siècle, et parfois, le moindre affront pouvait être réglé de cette façon (à savoir également que chaque duelliste devait présenter un témoin, d'où la mention ici de Sir Clarence.)
C'est un topo littéraire très répandu : parmi les exemples célèbres, on peut citer Bel Ami ou Eugène Onéguine. Ironie du sort, Pouchkine, l'auteur du roman précité, mourra lui-même des suites d'un duel, à l'âge de 37 ans.
Mmh, par où commencer?
Un petit mot par rapport à cette grande hypocrisie qui règne au XIXè: vous avez remarqué que l'étiquette est extrêmement stricte, or par ailleurs, on a une véritable floraison d'ouvrages érotiques, voire plus, et les mœurs, dans certains coins obscurs des capitales européennes, sont loin d'être exemplaires. Ainsi, les ouvrages de Sade (entre autres) circulent sous le manteau avec une facilité impressionnante (= quoi de plus tentant que ce qui est précisément interdit? Vive la transgression, on connaît la chanson.)
Vous aurez remarqué cependant que Lucius, aussi libertin soit-il, a offert une version "modérée" de Justine à son ami: au-delà du fait que c'est assez délicat d'offrir un ouvrage pornographique à quelqu'un (je n'ai pas essayé, hein, mais vous avez saisi l'idée) cela reflète son caractère: volage et amateur de femmes, tout en étant sur le point de se ranger. Adepte de lectures audacieuses, sans néanmoins pousser la provocation jusqu'au bout. Bref, vous l'avez compris, cette référence n'était pas gratuite.
Sinon, quelles sont vos réactions face à la sœur de Severus? Déçues que ce ne soit pas un amour perdu dans le genre de Lily? Intriguées par ce qui est arrivé ensuite à la pauvre Livia?
Et que pensez-vous du Severus que l'on découvre à travers les yeux de sa sœur?
Concernant l'épisode "Richard Arkwright", je reconnais ne pas avoir été particulièrement novatrice à ce sujet puisque les histoires de fiancées cachées ou de femmes dupées sont légions à cette époque, aussi bien dans la littérature que dans la biographie de certains écrivains, de compositeurs, etc. Ceci dit, aussi "cliché" soit-il, cet épisode est essentiel puisqu'il conduit Severus à se battre en duel, ce qui, vous vous en doutez, laisse une grosse empreinte au niveau psychologique.
Enfin, qui a vu l'énorme point commun qui relie d'une certaine façon Hermione et Severus?
Je reste à votre disposition si vous avez des questions; sinon, je compte sur vous - et plus particulièrement sur les lecteurs qui ont ajouté cette histoire en alerte et/ou en favori sans se manifester jusqu'à présent - pour me faire part de vos impressions.
Dans le prochain chapitre, on aura une conversation houleuse, une Hermione qui s'affirme et un début de bal avec une petite phrase, qui, si je devine bien va mettre vos méninges en ébullition.
See you next week!
Ilda
