-« … Monsieur Reno.

- Ca tombe bien, je vous cherchais.

- Vous avez besoin d'un renseignement de la part du service Militaire de la Shinra ?

- Oui, je voulais savoir où en était le dossier du nouveau Turk que l'on nous avait promis.

- Il me semble que vous avez eu un nouvel équipier récemment, non ?

- Non non non… Vous n'avez pas compris : je parle de celui qui devait intégrer les Turks, qui…

- Nous ne pouvons pas vous fournir autant d'effectifs que vous le désirez, Monsieur Reno.

- Quoi ? Son entrée chez nous était prévue depuis des années, vous avez changé d'avis ?

- Nous reparlerons de ça plus tard, j'ai un emploi du temps très chargé.

- Reste ici, rebut Shinra. N'essaye pas de m'éviter, je pourrais me vexer.

- Lâchez-moi !

- Sinon ?

- Sinon j'en référerai à vos supérieurs.

- Et ça les fera bien marrer d'apprendre que tu t'es pris des gifles, Monsieur… Laisse moi lire ton badge… Monsieur le « Directeur du Département Militaire ». Comme c'est pompeux ! J'ai plus d'importance qu'un pantin comme toi aux yeux de la Shinra alors ne me fais pas rire avec tes menaces. Les Turks sont trop puissants pour que qui que ce soit touche à un seul de mes cheveux sans y passer.

- La Nuit des Longs Sabres, ça vous dit quelque chose ?

- Le dossier. Où est mon équipier ?

- Vous n'êtes donc pas satisfait de celui que l'on vous a attribué ?

- Tu ne t'en doutes pas ?

- Elena est une jeune recrue très prometteuse.

- Oui mais moi je ne suis ni baby-sitter, ni professeur. Alors vous pouvez la renvoyer à l'école parce qu'elle sera peut-être prometteuse un jour mais pour l'instant elle a bien besoin d'entraînement.

- Ne soyez pas si sévère, elle s'améliorera.

- Oui mais moi j'avais demandé un expert, j'avais précisé avec qui je voulais travailler. Tseng en personne a fait la demande et elle a été acceptée par la Shinra. Alors où est-il ?

- Elena est pourtant très charmante, qu'avez-vous contre elle ?

- J'en ai rien à foutre ! Je ne fais pas ce boulot pour draguer espèce d'abruti ! Alors dis-moi où est Jéricho avant que je te balance par la fenêtre !

- Bas les pattes, Reno, tu commences à m'énerver. On m'a juste dit que tu devais te contenter d'Elena pour l'instant alors lâche-moi.

- Quoi d'autre.

- Il paraît que ton Jéricho a fait des embrouilles avec la Compagnie.

- Qui t'a dit ça ?

- Ce sont des bruits qui courent. On dit qu'il pose des questions, qu'il ne veut plus exécuter les ordres.

- C'est n'importe quoi, il a toujours obéi. C'est d'ailleurs pour ça qu'il fait un Turk parfait : il agit parce que c'est son boulot.

- C'est possible. En tous cas, il n'est pas la fille d'un notable de Midgar. Ceci explique peut-être cela.

- Alors c'est pour ça…

- Enfin bon, il ne faisait pas non plus partie de l'élite. Aucune étude, pas d'éducation, il n'est pas irremplaçable.

- Comparé à toi, si. Ne méprise pas ceux qui n'ont pas de diplôme, ils ont peut-être plus d'expérience que toi.

- Je ne pense pas que ce soit un argument recevable pour nos dirigeants.

- Vous n'avez décidemment aucun sens de l'honneur à la Shinra. Il s'est battu pendant des années, il a sacrifié sa vie pour la Compagnie parce qu'on lui avait promis ce poste et vous profitez de lui avant de le laisser tomber ?

- Il était motivé par l'argent, comme les autres.

- Faux, il était uniquement motivé par un idéal. Il voulait devenir Turk, c'était son seul but et il nous a démontré qu'il le méritait amplement. Alors je veux savoir quelles sont les vraies raisons de son absence. Il s'est battu pour la Shinra, vous n'avez même pas la reconnaissance du ventre ?

- A mon avis tu devrais plutôt t'inquiéter pour ton propre boulot, Reno.

- Pourquoi ?

- La rumeur dit que la Shinra pourrait bientôt être capable de se passer de vos services. Oublie Jéricho, surveille tes fesses.

- Il aurait du être le meilleur Turk de tous les temps.

- On ne le saura jamais.

- Bon sang mais qu'est-ce qui se passe ?...

La créature leva la tête. Les lettres lumineuses S-H-I-N-R-A s'étalaient sur la façade de ce bâtiment austère et rébarbatif. Elles ressortaient d'autant plus que l'obscurité avait commencé à envahir la cité.

Cela n'avait pas été trop long de trouver cet immeuble Shinra car tout le monde connaissait parfaitement son emplacement. Elle se l'expliquait facilement par le fait qu'une personne aussi importante que le Créateur devait forcément être connue. Elle ne fut pas déçue par Son palais. Il était exactement comme elle l'avait imaginé : haut, imposant, sérieux.

Le vent courait dans la rue qui bordait la tour mais elle n'avait pas tellement froid. Cette vision de splendeur la réchauffait pleinement. Elle s'approcha et tâta le mur. Il était solide, comme une frontière entre le monde des misérables mortels et celui au sein duquel elle allait être dorénavant acceptée.

Elle en avait vu des murs, elle avait vu des quantités de choses solides et belles durant sa courte existence mais cette sombre tour somme toute assez laide avait à ses yeux une aura de magnificence incomparable.

Elle regarda à travers la baie vitrée qui donnait sur le hall d'entrée. Une quantité impressionnante de soldats gardait l'immeuble. A leurs uniformes, elle reconnut les hommes jaloux qui avaient tenté de la supprimer quelques semaines auparavant. Elle hésita un instant. La reconnaîtraient-ils ? Dans le doute, elle courut se mettre à l'abri dans une rue adjacente.

Il fallait trouver un autre moyen d'entrer. « Comme au premier jour. » se souvint-elle.

Elle longea le côté droit du bâtiment. Mais il n'y avait rien à quoi s'accrocher pour y pénétrer. Les premières fenêtres étaient à plusieurs mètres de hauteur et la lumière qui filtrait au travers trahissait partout une présence. Il lui semblait avoir à faire avec une véritable forteresse. « Le Créateur est grand. »

Après plusieurs minutes, elle avait presque fait le tour de Sa demeure. Elle se dit que c'était une nouvelle épreuve imposée par Lui. Il allait donc lui falloir se battre face à tous ces soldats. Mais soudain quelque chose attira son attention. Elle n'avait pas remarqué un petit renfoncement qui se situait en fait à gauche de l'entrée principale. Elle se dirigea dans cette direction et entr'aperçut une porte. Une poubelle gênait le passage. Elle la tira avec peine (elle faisait sa taille) et scruta l'obscurité. Il y avait effectivement une entrée et celle-ci aurait du être signalée mais l'ampoule qui la surplombait avait été cassée.

La poignée était à sa portée mais la porte était fermée à clef. Sans appréhension, elle introduisit un doigt dans la serrure et tenta, avec une griffe, d'actionner le mécanisme. Il fallait de la patience et elle s'impatientait rapidement. Poussée par l'exaspération pourtant contraire à un tel travail de minutie, elle ferma les yeux et sentit un frisson parcourir son échine. Soudain, un flash de lumière l'aveugla et elle fut projetée en arrière par une force mystérieuse qui était sortie de la porte. Elle remonta lestement sur le monstre blanc et attendit. Puis elle réalisa que c'était en fait elle qui avait produit cet éclair, sûrement grâce à ces pierres multicolores enchâssées sur le bracelet.

Elle examina la porte. La foudre était née de l'intérieur et avait fissuré le panneau de métal. Un mince filet de fumée s'échappait de la plaie ainsi formée. Elle hésita puis caressa l'acier encore chaud. Sa puissance ne faisait qu'augmenter.

-« Et moi je te dis qu'il faut foncer dans le tas sans perdre de temps ! »

Le géant fit mine d'avancer mais ses compagnons ne le suivirent pas. Il s'arrêta et tourna la tête vers le jeune homme blond. Celui-ci tordit la bouche et dit :

-« Je ne sais pas Barrett. Il y a quand même pas mal de soldats dans cette tour. C'est un peu risqué, non ?

- Pourquoi, t'as une autre solution peut-être ? »

Barrett plongea son regard dans le bleu profond des yeux de son interlocuteur. Ils brillaient d'un éclat malsain, trop vif. Grands ouverts, perdus dans le vague, ils trahissaient une intense réflexion. Une jeune femme qui les accompagnait s'approcha et souffla au géant :

-« Je pense que Cloud a raison, tu sais. Il faut faire vite mais nous ne devons pas faire n'importe quoi.

- Alors restez en arrière, moi je n'ai pas peur. Ce ne sont pas quelques misérables soldats Shinra qui vont m'effrayer.

- Pourtant ils devraient… »

Barrett soupira et regarda son bras amputé au bout duquel avait été greffé un fusil mitrailleur. Il avait mal mais ne laissa pas transparaître sa douleur. La remarque de Cloud était d'une lucidité amère pour cet homme qui s'était battu toute sa vie et se sentait vieillir inexorablement. Il s'adossa à un mur, se frotta la nuque et regarda autour de lui. La jeune femme posa sur lui un regard tendre et sourit, comme une fille qui cherche à réconforter son père.

Cloud bougea alors et se dirigea vers le bâtiment dans lequel ils désiraient tant entrer, mais libres et vivants.

-« Il doit bien y avoir une entrée de service à ce bâtiment.

- Et tu penses qu'il n'y aura personne ?

- Disons qu'il y aura peut-être moins de monde… »

Ils le suivirent et inspectèrent les abords de la tour. Après quelques minutes de fouille, Cloud appela ses compagnons.

-« La voilà.

- Elle a un problème, leur porte. Regarde, il y a des fissures près de la poignée.

- Peu importe, il va falloir l'ouvrir sans faire de bruit.

- Ca ne va pas être facile, c'est une porte blindée avec des sécurités.

- N'empêche que cette fente… »

Barrett toucha la porte du bout des doigts. Cela l'intriguait. Il lui semblait qu'on avait attaqué le métal à la hache mais même si la déchirure était profonde, elle restait peu large. On aurait dit qu'elle avait éclaté.

Soudain, il écarta Cloud et saisit la poignée. Avec un raclement, la porte s'ouvrit. Avec un large sourire, il dit :

-« Ils n'ont même plus de quoi payer le personnel d'entretien, ou alors ont-ils perdu la clef. Quoi qu'il en soit, j'avais raison : il fallait réfléchir avant de se lancer tête baissée. »

Cloud eut un rire bref puis entra pour se retrouver au pied d'un escalier gigantesque.

Elle commença à gravir les marches. Elle avait perdu le compte des étages et n'avait pas encore aperçu d'autre porte. Mais cela ne l'inquiétait pas, de toutes façons elle n'était pas fatiguée par cette ascension.

Enfin, après plusieurs minutes (dizaines de minutes ?) elle arriva à un palier sur lequel se trouvait une ouverture. Elle entra et se retrouva sur un sol moquetté dans un couloir chaud et accueillant. Avançant un peu au hasard, elle se retrouva à un embranchement et s'interrogea sur le chemin à suivre. Elle vit sur sa droite un homme habillé de blanc et de noir qui semblait étonné de sa présence. Celui-ci se leva de sa chaise pour vérifier qui elle était.

Il demanda qui elle était, elle répondit qu'elle voulait voir le Créateur. Il s'apprêtait à poser une autre question quand une femme tourna rapidement à l'angle du couloir et, ignorant l'homme, s'adressa directement à la créature pour l'inviter à voir Celui qu'elle cherchait. La créature sourit et suivit celle qui devait être Sa secrétaire. Quant au garde de sécurité, tout était allé trop vite pour lui. Il se gratta la tête en grognant. Puis, décidant qu'on ne l'empêcherait pas de faire son travail, il partit le long du couloir pour rattraper les deux autres et faire respecter l'ordre établi par la Shinra.

Il laissa l'escalier sans surveillance pendant une dizaine de minutes.

-« Je cherche le Créateur… »

L'homme en face d'elle sourit, les yeux dans le vague. « Cela tombe bien, nous cherchons la Terre Promise. » pensait-il, mais cette blague ne le faisait plus rire. Il fit un geste de la main pour l'inviter à s'approcher de lui. La créature avança vers le bureau poli derrière lequel siégeait celui qui sans aucun doute devait être le Créateur. Elle restait bouche bée.

-« Te voici enfin.

- Maître…

- J'attendais ta venue avec impatience.

- J'ai franchi tous les obstacles pour te retrouver, Maître… »

Elle fixait sans sourciller ce dieu en costume-cravate qui représentait l'aboutissement de sa quête : celui par qui tout avait commencé, celui par qui tout devait finir. L'Alpha et l'Oméga.

Il plissa les yeux :

-« Quelle est cette chose sur laquelle tu es assis ?

- C'est mon esclave, ton serviteur. Le monde que tu as créé pour moi est vaste et rempli de dangers. Grâce aux pouvoirs que tu m'as conférés je suis capable de vaincre tous mes adversaires. Je suis minuscule, pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Pourquoi cette forme ?

- Parce que le modèle sur lequel je me suis basé était lui aussi… comment dire… Félin. » Le Créateur revint alors à la question qui le préoccupait : « Tu lui as donné la vie ?

- C'est une « chose », elle ne peut pas être vivante puisque tu ne l'as pas faite naître. »

Il hocha la tête, l'air grave. Il fit pivoter sa chaise et se retrouva face à la paroi vitrée qui donnait sur l'extérieur. Quelque chose le gênait, bien qu'il connût son texte par cœur. Dos à la créature, il décida de poursuivre :

-« Tu es mon œuvre, tout ce qui t'entoure est ma création, et tu en es le sommet. Voilà longtemps que je te regarde, que je te teste, que cherche à savoir si tu es loyal envers moi. Mais les épreuves ne sont pas terminées. Maintenant dis-moi : qu'as-tu fait depuis le Début ?

- J'ai fait ce que tu attendais de moi, Créateur. Je me suis réveillé dans ce monde et j'ai distingué le vivant et le reste. Puis je me suis vu, moi, et j'ai su que tout ceci ne pouvait provenir que de toi.

- Comment ?

- Je le savais. Tout paraissait si évident.

- Tu as trouvé seul ?

- Oui. Tu es le Créateur et je te cherche depuis le premier instant. Tu as posé sur ma route des obstacles mais je les ai franchis en prenant conscience de ce que je suis et de ce dont tu es capable. Puis tu as envoyé contre moi des jaloux et des méchants qui voulaient prendre ma place mais je leur ai montré qui m'avait créé. J'ai agi pour que tu sois fier de moi. Qu'en as-tu pensé ?

- Je suis satisfait. Mais continue donc ton histoire, tout ne s'est pas fini ainsi, n'est-ce pas ?

- J'ai ensuite pris la mesure de ce que tu attendais réellement de moi dans ce monde.

- Ah ? Quoi donc ?

- Que je fasse régner ta Justice. »

Il tiqua. Brusquement, on sortait de la trame du scénario pour improviser un morceau qu'il ne connaissait pas. On pouvait voir dans la vitre le reflet de sa grimace : ce n'était pas prévu. Il joignit les mains sous son menton et réfléchit. Que signifiait cette histoire de justice ? Cela se recoupait avec le témoignage de Jéricho en fin de compte. Il n'avait donc pas menti. Leur rencontre n'aurait jamais du avoir lieu mais un événement imprévu était venu changé le cours de choses. Et ce n'était pas Jéricho.

Pendant qu'il se perdait en conjectures, la créature continuait son récit. Elle parlait à présent de sa rencontre avec Silent Blast.

C'était donc eux ? Non, c'était impossible. Ils avaient allumé une mèche, ils n'avaient créé que l'étincelle, tout provenait en fait de la créature elle-même. Ils l'avaient trop bien faite.

Il la coupa net :

-« Pourquoi dois-tu faire la justice ?

- Parce que c'est la mission que tu m'as donnée. »

Difficile de raisonner avec un être aussi borné sans lui expliquer les tenants et les aboutissants, depuis sa création jusqu'à son lâcher dans les rues de Midgar. Il continua de l'écouter :

-« Le monde ne peut pas vivre sans Justice alors j'ai appliqué tes ordres pour que le monde sois comme tu le souhaite. Mais alors que j'avais trouvé ces gens qui défendaient la planète contre les terroristes, j'ai rencontré un homme qui faisait la même chose. Je sais que c'est une de tes créatures : il est fort et il cherche la Justice. Mais il n'était pas du même côté, comme s'il existait deux faces à ce monde et que chacune valait l'autre sans qu'il y ait de vérité absolue à leur sujet. Je pense qu'il n'y a donc pas de Justice car elle ne peut pas exister. D'après lui il semblerait que le Bien et le Mal ne soient pas des entités distinctes mais la réunion des choses qui composent l'univers. Cela signifie-t-il que ma mission a échoué ? Pourquoi m'as-tu créé alors ? »

Le Bien. Le Mal. Jéricho était donc beaucoup plus fort qu'on ne le soupçonnait. Oui, c'était vrai : ils étaient la Shinra, le Mal incarné pour les habitants des Taudis, qui essayait pourtant de créer un monde meilleur. Contenter une population qui n'avait de cesse de râler, voilà quel était leur travail. Une tâche ingrate, ils pensaient tous que la méchanceté et le vice peuvent être les seules motivations d'un régime, qu'il ne peut vivre que là-dessus. C'est ainsi que se fait l'histoire pensait le « Créateur ». Les civilisations futures diront que la Shinra c'était mal et que par conséquent chercher en elle une quelconque parcelle de bien serait appelé révisionnisme. Non, il ne s'attendait pas à être encensé par les prochaines civilisations car il savait toutes les mauvaises actions accomplies par la Compagnie. Mais secrètement il espérait que ses successeurs soient capables de faire la part des choses et de juger équitablement sans généraliser la vision d'un leader à toute une cité.

Jéricho et la créature. Et s'ils étaient la clef ? Ils voulaient créer le soldat parfait : ils avaient essayé les agents de l'ombre, les Turks et les manipulations génétiques. Peut-être qu'en fin de compte la solution nécessitait un mélange.

Mais les soldats parfaits n'étaient pas la finalité du projet, il fallait aboutir à une population parfaite. Créer des gens qui ne seraient jamais malades, qui aimeraient travailler, auxquels on pourrait faire confiance, qui serviraient leur patrie sans contrainte. Il se souvenait d'une étude d'un certain scientifique qui disait en substance : « L'individu est l'ennemi de la civilisation même si elle est faite dans son intérêt. Mais les problèmes ne sont pas inhérents à la civilisation, ils proviennent de l'homme lui-même. Ce sont ses pulsions anti-sociales et autodestructrices qui font que la société doit trouver un moyen de compenser les sacrifices qu'il fait pour elle. Sans contrainte, il ne ferait rien pour assurer sa survie alors il faut le forcer. Mais pour éviter qu'il explose, on lui concède le droit de s'adonner à ses plaisirs de temps en temps. »

Tous ces ignorants pensaient que leur pays pouvait vivre sans impôts et que le travail n'était qu'une des nombreuses expériences sadiques du gouvernement. Si on ne les avait pas forcés à bosser, ils se seraient tous laissés crever dans la débauche, le stupre, la saleté et les rires.

Et en fin de compte, s'il fallait choisir parmi les habitants de Midgar pour aller en Enfer, les sous-fifres de la Shinra comme lui seraient les derniers sur la liste.

Car finalement il n'était rien qu'un employé chargé de répéter son texte à la créature, il n'avait pas de poste à responsabilité bien qu'il fut un scientifique et seule la dénomination de « Créateur » lui donnait un sentiment de puissance.

Il aurait voulu voir ce projet aboutir pour voir une population heureuse, pour que la Shinra ne soit plus méprisée. Il ne fallait pas changer la Compagnie, il fallait changer les gens. Il le voulait, pour que ses parents soient fiers de lui pour une fois dans leur vie.

Il soupira et reprit à l'attention de la créature :

-« Tu es la création ultime, ma création. J'ai fait ce monde et je te l'ai donné. Tu n'as qu'une chose à respecter et c'est moi. Les seuls ordres que tu dois respecter sont les miens. Et tu prétends faire la justice parce que tu as pensé que je te l'avais dit ? Parce que tu imagines des choses alors elles sont vraies ? Tu suivrais la première chimère qui se ferait passer pour moi ? Je ne peux pas régir un monde qui n'a que pour essence les apparences des choses. Je règne sur une nature palpable et sur un subconscient universel. Mais mes ordres sont clairs, je les donne personnellement et tu entendras la voix du Créateur résonner sur les parois de ta vie lorsqu'il aura envie de te voir agir.

Oui, tu m'as déçu. Tu n'en n'as fait qu'à ta tête, tu as suivi le premier venu et surtout, surtout tu oses te laisser influencer par les autres et tu viens en plus les comparer à moi ! Même si ces ordres étaient venus de moi, comment pourrais-tu insinuer que je me suis fourvoyé ? Tu croirais plus un simple mortel que moi ? Comment peux-tu juger du fait qu'il est ma création ou non ?

Tu n'as pas à t'occuper de la justice ni même de ce qui peut être bien ou mal. Je t'ai conçu dans un but, celui de me servir et non pour exercer un quelconque jugement. Obéis et ne pense pas. Le jour où tu douteras de moi, les ténèbres s'abattront sur toi.

Tu t'es rendu coupable envers moi. Tu sais quel sort est réservé aux coupables ? Qu'as-tu à dire pour ta défense ? »

La créature était agitée de spasmes, elle tremblait et se ratatinait sur elle-même. Elle avait peur. En fait, elle ne savait pas exactement de quoi, elle avait juste conscience que le Jour touchait à sa fin, sans toutefois réaliser les implications obscures que cela avait pour elle. Si elle n'avait pas agi pour le Créateur, alors tout ce qu'elle avait fait n'avait plus de sens. Mais où avait-elle vu du sens pour la dernière fois ?

Le scientifique se leva et la toisa du regard, de toute sa hauteur. Elle eut soudain l'impression qu'il dominait les deux faces du monde, aussi bien celle qu'elle pouvait voir qu'une autre plus subtile, souterraine, maléfique.

-« Je vais te donner une autre chance. Ne me demande pas pourquoi, tu n'as pas à savoir. Maintenant donne moi ton bracelet et suis ma secrétaire, elle te montrera le chemin. D'autres t'apprendront ce que tu dois savoir puis tu reviendras devant moi pour que je te donne une mission. »

La créature, terrifiée, marcha à reculons vers la sortie en fixant le sol. Au moment de franchir la porte, le scientifique la rappela :

-« Dis-moi, tu es arrivé bien vite jusqu'à moi. Tu as trouvé le chemin tout seul ?

- Non, c'est l'homme qui me l'a montré.

- Il ne respecte pas mes ordres. Il faudra lui enseigner qui je suis. »

La porte se referma et il se retrouva seul. Il appuya sur un bouton et parla dans un interphone :

-« La post analyse du projet Génésis 24 est terminée Monsieur.

- Je sais, j'ai tout entendu.

- Ah ?

- Oui, celui-ci nous a donné tellement de mal que je dois avouer que je m'attendais à des problèmes. De ce fait j'ai voulu assister à la séance et j'ai branché les haut-parleurs. Sincèrement, vous m'avez surpris. Elle était sensée être conditionnée et prête à répondre à votre questionnaire mais quand j'ai vu la tournure que prenait l'entretien, je me suis dit que tout allait tomber à l'eau. Mais vous vous êtes surpasser pour improviser : j'avais bien cru à un moment que vous aviez abandonné alors que vous la laissiez parler pour qu'elle avoue tout. Et à la fin, quel retournement de situation ! Et en plus nous avons tous les renseignements nécessaires. Vous auriez dû être acteur, pas scientifique…

- Merci, Monsieur. Mais j'ai remarqué certaines choses qui m'inquiètent chez le spécimen.

- Je vous écoute. J'ai désormais tendance à vous faire confiance après votre numéro.

- Elle peut donner la vie mais elle ne se rend pas compte des conséquences.

- Et alors ?

- Elle est incapable de distinguer un tant soit peu le bien et le mal et elle fait vivre des monstres. N'est-ce pas dangereux ? Elle joue avec le feu des dieux, elle s'improvise apprentie sorcière mais elle ne sait pas ce qu'elle fait. Pour elle la vie et la mort n'ont aucune signification. J'ai peur que cela dégénère.

- Vous lui avez retiré ses matérias, c'est un début. Nous allons lui en donner certaines dont elle ne pourra pas mésuser. Le problème est qu'elle est trop inconsciente pour utiliser la matéria correctement. Le manque de cloisonnement de son esprit lui permet de faire de la magie pure, d'utiliser l'essence même du Mako peu importe sa couleur. Nous allons l'éduquer, comme les autres, et tout rentrera dans l'ordre.

- En ce qui concerne la conscience, je crois que nous sommes allé trop loin. Elle a trop de conscience pour obéir aveuglément mais pas assez pour définir le Bien et le Mal pour elle-même.

- Ce n'est qu'une chose, ne croyez pas qu'elle a une vie propre parce qu'elle se pose des questions.

- Elle cherche naturellement le Bien, la preuve en est que les ordres sur la justice qu'elle croyait émaner de moi provenaient en fait de son esprit. Du moment qu'elle se guide toute seule, ce n'est plus un objet. Mais je crois qu'il y a plus important encore : elle a peur de la mort.

- Elle l'a dit explicitement ?

- Non, elle ne sait même pas exactement ce que sait, ce ne sont que des images confuses pour elle. Mais quand je l'ai menacé, elle a reculé, elle a cherché à fuir, à se protéger. Elle a donc conscience que de son corps dépend son âme. Elle a conscience d'exister.

- Cela encore, c'est normal, c'était le minimum requis pour l'expérience. Nous voulions quelque chose qui ait assez de raison pour agir seul et connaître ses limites mais pas assez pour prendre des initiatives et interpréter ses ordres. Je ne crois pas au fait qu'elle ait eu peur de mourir, je pense plutôt qu'elle était impressionnée par son maître.

- Vous avez sans doute raison, Monsieur. Y aura-t-il des modifications sur le projet ?

- Non, il est parfait ainsi. Nous approchons la perfection.

- Et pour Jéricho ?

- J'ai une idée sur le sujet, et vous me l'avez fournie en parlant à 24 tout à l'heure.

- Bien Monsieur. Et…

- ? Attendez, je crois que nous avons un petit problème à cet étage. Je vais voir ce qui se passe, je vous rappellerai ensuite. »

La communication coupa brusquement.

Le scientifique se leva de son siège et alla coller son née à la grande paroi vitrée. Elle était vivante, il le savait. Mais plus que cela, elle en était consciente. Il inspira et se projeta mentalement à travers ce mur translucide. Il aimait faire ça pour se détendre et éluder tous ses soucis quotidiens. Il essayait de tomber, ou même de voler pour voir le monde différemment. Mais quand il passa de l'autre côté, rien n'arriva. Il était bien au-dessus du vide mais il était comme suspendu. Son imagination refusait de le propulser vers la rue loin en contrebas. Une force invisible venait compenser son poids, une réaction verticale ascendante qui contrait ses rêves en même temps que la force de gravitation.

Il s'écarta de la vitre. Il avait mal au cœur.