Chapitre 8 : La voix dans ma tête
Une lumière aveuglante.
Une corde rêche.
Une chaise dure.
Un chantonnement, là-bas.
Anastasia, anastasia.
Mathieu ouvrit difficilement les yeux, une douleur lancinante lui perforant les tempes, la bouche pâteuse et les cils englués de sang coagulé. Dès que ses pupilles céruléennes se furent accoutumées à la forte lumière que diffusait le projecteur de scène braqué sur lui, il jeta des regards rapides et affolés autour de lui, espérant trouver une issue le plus possible. Mais qu'était-il arrivé à Antoine ? Cette folie qu'il avait lue dans son regard avant que le coup fatal ne soit porté l'avait marqué comme une empreinte au fer rouge.
- Tu es réveillé, chaton ?
Antoine avait les yeux rougis, le regard fou et les lèvres fendues de sécheresse. Il ne ressemblait plus à rien, et sûrement pas à Antoine Daniel. Il quitta la chaise où il était assis depuis plusieurs heures, et s'approcha, d'un pas aérien, de sa victime qui paraissait se liquéfier sur la chaise en bois brut.
- J'ai dis…
Antoine saisit la nuque de Mathieu et appuya violemment son front contre les hématomes douloureux de son homologue, qui grimaça sous la pression.
- Tu es réveillé, chaton ?
Le petit vidéaste hocha faiblement la tête, les yeux plissés par la douleur. Antoine le lâcha et retourna s'asseoir d'un pas décidé, sur sa chaise. Il la retourna d'une main, et s'y laissa tomber, les coudes appuyés sur le dossier.
Il s'alluma un énième petit bâton de nicotine et fuma sereinement, en regard sa victime se tortiller sur sa chaise, dans un élan de courage désespéré. Il ferma les yeux, tira une longue bouffée et profita du spectacle.
- Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu me fais ça ? Je t'aime, moi.
C'était la première fois que Mathieu lui disait je t'aime. Il éclata de rire, en même temps qu'elle, qui était aux anges depuis le réveil du vidéaste.
- Mais chaton, je n'ai rien fait du tout…
- Tu as essayé de me tuer, tu m'as mentit, tu m'as enlevé, attaché, et maintenant… Maintenant…
- J'ai fait bruler ton appartement aussi.
Le ton d'Antoine était atrocement tranquille. Mathieu laissa échapper un gémissement de douleur, ce qui fit rire son tortionnaire. Mais le petit châtain se redressa et planta son regard dans celui de son « amant ».
- Je veux savoir.
Antoine se leva, écrasant sa cigarette sous son talon. Il se tordit les mains, l'air torturé.
- Je veux pas vraiment le faire, c'est juste que c'est elle. Elle qui murmure dans mon sommeil, elle qui m'ordonne de faire… De faire toutes ces choses…
- Alors tout ça ? Tout ça, c'était toi ?
- Non ! C'est pas moi ! Tu n'écoutes pas ! C'est elle !
Mathieu leva un regard interrogateur vers l'homme en face de lui.
- Mais qui ça, elle putain ?
Antoine releva la tête, le regard fou. Il se jeta sur Mathieu et lui asséna un coup de poing dans la mâchoire qui le fit valdinguer.
- Je…
Un coup.
- N'ai rien…
Un nouveau coup.
- A t'expliquer.
Un dernier coup.
Mathieu était sur le sol, à moitié mort. Du sang coulait de son nez, son œil était gonflé, sa mâchoire tordue et sa lèvre fendue.
Il essaya de parler, mais ne réussit qu'à faire des bulles de sang. Une toux le secoua et le fit gémir de douleur.
Au-dessus de lui, Antoine, Anastasia, se dressa. D'une main, il releva sa victime et redressa sa chaise.
TUE-LE.
TUE-LE.
TUE-LE.
TUE-LE.
TUE-LE.
Mathieu se mit à hurler son désespoir, sa peur, sa haine d'Antoine, de cette voix dans sa tête. Il allait mourir. Mourir putain.
Antoine sourit.
Antoine l'embrassa.
Antoine tira.
Mathieu tomba de sa chaise.
Elle jubilait. Puis se tu.
Il s'assit, contemplant le cadavre de l'homme qu'il aimait. Il venait de tuer sans aucun remord l'amour de sa vie. Il voulait savoir, voulait comprendre. Mais elle restait muette. Elle ne parlait plus. Elle avait eu ce qu'elle voulait, et Anastasia n'avait plus de but.
Alors Anastasia était partie, laissant Antoine seul avec son désespoir et sa culpabilité.
Il s'effondra à côté de Mathieu, fou de douleur. Il sanglotait, pourquoi, pourquoi ? Putain, pourquoi ? Que c'était-il passé ?
Il se saisit de l'arme encore brûlante du coup tiré…
Le bras monta.
Le bras se tendit.
Le canon se colla contre la tempe.
Les lèvres se scellèrent une dernière fois.
Une larme coula.
La bouche s'entrouvrit.
Les poumons se gonflèrent encore une fois.
Les yeux se fermèrent.
Le doigt appuya.
Le bras se relâcha et l'arme glissa au loin.
Le corps s'effondra.
