- Mais bon sang, qu'est-ce que tu fais là Shirley ? s'indigna Arlong.

L'immense sirène devant lui lui adressa un charmant sourire.

- Mes aïeux, quel accueil ! Je t'ai connu plus aimable que ça.

Elle s'exprimait toujours avec soin, lentement, en choisissant ses mots. Maintenant qu'elle approchait de la majorité, sa voix avait perdu son timbre aigu de petite fille ou même d'adolescente. Arlong haussa un sourcil.

- Vraiment ?

- Non.

C'était bien ce qu'il lui semblait. Il posa un œil blasé sur sa petite sœur.

Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vue, elle avait encore grandi. Sa capuche couvrait la majorité de son visage mais il distinguait parfaitement son œil bleu clair, celui qui n'était jamais dissimulé derrière sa frange de cheveux noirs. Il semblait que c'était bien là les seules similitudes physiques qu'ils possédaient tous les deux, des yeux bleus glacés, des cheveux noirs de jais et des dents pointues. En dehors de ça, il était impossible de dire qu'ils se ressemblaient. Il était né avec des jambes, on avait accordé à sa sœur une superbe queue de requin taupe d'un bleu nuit sublime. Le haut de son corps était celui d'une belle femme à la peau blanche immaculée, protégé des regards par son éternelle blouse violette à manches longues et à capuche, attachée seulement en son centre. Son ventre plat et une partie de sa poitrine plutôt avantageuse étaient révélés sans qu'elle ne s'en offense. Ses longs doigts fins s'achevaient en d'élégants ongles vernis manucurés avec soin et se joignaient avec douceur sous son menton sans défaut. Son rouge à lèvres sombre soulignait ses lèvres fines et étirées.

À n'en point douter, Shirley était devenue une jeune femme magnifique. Et terriblement grande.

- Je vais devoir rappeler à mes hommes de ne pas te sauter dessus, marmonna-t-il.

Shirley eut ce qui ressemblait à un petit rire de dédain et sortit de sa longue manche une liseuse pourpre et blanche qu'elle alluma avec classe. Arlong cilla. Depuis quand fumait-elle ?

- Tu ne devrais pas t'en faire pour moi, Arlong, commenta-t-elle tranquillement en tirant plusieurs bouffées de fumée adoucie. Je sais me défendre même contre les indiscrets de ce type.

- Je ne le sais que trop bien ! C'est pour eux que je m'inquiète !

Shirley partit d'un petit rire mutin.

- Ohohoh ! Moi qui pensais que tu jouais encore les possessifs. Mais quelle idée, n'est-ce pas ? Toi, mon frère, possessif ? Ce serait incroyable, où irait le monde ?

Arlong tiqua, elle avait toujours eu ce don de l'agacer dès qu'elle ouvrait la bouche.

- Bon arrête de me faire chier et dis-moi plutôt...

- Ton langage, mon frère ! coupa net Shirley de sa voix soudain dure et glaciale.

Son visage avait soudain perdu son côté gracieux et charmant. Si un regard pouvait percer aussi bien littéralement que métaphoriquement, Arlong ressemblerait certainement à une passoire à l'heure actuelle. Shirley était un maître incontesté en la matière.

Arlong sourit sournoisement de toutes ses dents. Son aversion pour la grossièreté n'avait pas changé. Lui aussi pouvait encore l'énerver.

- Mille excuses, chère petite sœur, appuya-t-il mesquinement.

Il distingua dans son regard bleu courroucé une pointe de tristesse. Parfois, il se disait que s'il parvenait à lire le regard des gens, c'était essentiellement grâce à elle. Là encore, il l'avait blessé, mais il ne faisait que rappeler un fait, rien de plus, elle n'avait pas à le prendre mal.

- Même après tout ce temps, commença-t-elle à regret, tu ne me considères toujours pas...

- Nous sommes ce que nous sommes, trancha-t-il. C'est comme ça, ma sœur. Si ça ne te plaît pas, adresse-toi à notre enfoiré de père !

- Ton langage, Arlong ! s'indigna Shirley. Et arrête avec ce ton, j'ai compris !

- A la bonne heure !

Décidément, il ne comprenait pas pourquoi Shirley s'offusquait d'un détail aussi insignifiant. Ce n'était pas la mort, après tout il appelait bien ses hommes et les membres de son peuple « ses frères ». Il était évident qu'il conservait ce même attachement pour elle, mais malgré tout, il n'arrivait pas à la voir comme un membre de sa famille de sang. Pour lui, la famille n'était qu'une mauvaise blague.

Il ne se souvenait pas du visage de ses parents, ses souvenirs les plus lointains et précis commençaient à partir du moment où son père lui avait lâché la main, après l'avoir intentionnellement perdu dans la zone de non-droit. Il ne se rappelait même pas de son visage à ce moment-là, et encore moins de sa mère. Peut-être était-elle morte en le mettant au monde, peut-être avait-elle été tuée ou enlevée par des humains, ou peut-être l'avait-elle tout simplement abandonné elle aussi dès qu'elle en avait eu l'occasion. Il n'en savait rien, il n'avait pas le moindre souvenir ni même sentiment d'avoir eu une mère un jour. Lorsqu'il y repensait, à de très rares occasions, les gens du passé n'avaient pas de visage, comme si quelqu'un était passé les inspecter et les avait tous gommés proprement. Tout était gris et glacial, les murs de l'orphelinat, ceux qui le régissaient, son ambiance, tout.

ooOoo

S'il n'avait pas rencontré un trio d'amis déjà bien soudés, Hachi, Chu et Kuroobi, à cette période de sa vie, il n'aurait sans doute pas eu la volonté de survivre dans ce monde. Même si au tout début, il avait failli casser les jambes de Kuroobi qui, dans un moment maladroit, lui avait lancé qu'Arlong avait de la chance, qu'il avait encore un père.

Qui voudrait d'un tel père, franchement ? Ce n'était pas parce que cette tête de raie avait vu son propre père se faire tailler en morceau et qu'il en gardait un souvenir traumatisant que cela lui donnait le droit de dire ça ! Après ce jour, Arlong lui avait continuellement cherché querelle, mais Kuroobi faisait de son mieux pour ne pas répondre à ses provocations, Arlong avait prouvé sa force sur lui.

Lorsqu'il se remémorait cette épisode de sa vie, Arlong s'en voulait énormément. Il se disait à chaque fois qu'il aurait dû venir le trouver plus tôt pour faire la paix avec lui. Mais il avait trop de rage dans son corps de petit enfant pour la canaliser. Il en voulait au monde entier et il comptait bien le montrer. Et le pauvre petit garçon-raie en avait fait les frais durant un long moment.

Ce n'est que bien plus tard, alors que les quatre enfants s'étaient regroupés dans le grenier, qu'Hachi avait proposé ce qui lui semblait être l'idée du siècle.

- Quand on sera grand, nous monterons un stand de takoyakis ! Ce sera les meilleurs du monde et tout le monde sera heureux ! Nyuuuu ! Je ferais la cuisine sans m'arrêter ! La sauce sera délicieuse ! On aura un toit vert et jaune et des roues de toutes les couleurs avec des grelots, et...

Hachi continuait de parler avec des étoiles dans les yeux. Il était si passionné et excité qu'il entraînait les autres dans son enthousiasme. Avec lui, les horreurs de leur monde disparaissaient, devenait pour quelques merveilleux moments de simples cauchemars sans impact.

- Chu pourrait même servir les clients ! continuait joyeusement Hachi. Toi aussi Arlong, nyuuu !

À cette période, Arlong était encore plus associable que maintenant. Il avait détourné le regard avec une petite moue.

- Je me vois mieux à la caisse, avait-il répondu.

- Si tu veux ! Nyuuu ce serait tellement bien ! Et Kuroobi, tu pourrais...

- Passer la serpillière ? avait suggéré pernicieusement Arlong. Je te vois bien ramper au sol, Monsieur-je-m'écrase !

Il était fier de son commentaire, en dépit des yeux scandalisés tournés vers lui.

- Arlong ! C'est pas gentil !

Hachi était décidément trop tendre, il n'aimait pas quand des disputes éclataient entre eux. Kuroobi, au bord des larmes, se sauva en courant.

La nuit venu, alors qu'Arlong s'était levé pour soulager un besoin pressant, il avait entrevu une petite lumière bleue provenant d'une pièce normalement vacante. Intrigué, il s'était approché et avait jeté un œil. Kuroobi était assis en tailleur au centre de la pièce, les épaules tremblantes. La lumière semblait provenir d'un coquillage qu'il serrait précieusement dans ses mains.

- Papa... papa, sanglotait-il. S'il-te plaît, donne-moi ton courage et ton contrôle, ou je me retrouverais tout seul...

Il faisait de son mieux, mais il avait énormément de mal à se calmer. Pour la première fois de sa vie, d'aussi loin qu'il put se souvenir, Arlong eut honte. Mal à l'aise, il retourna dans sa chambre sans bruit, sans parvenir à fermer l'œil. Le lendemain il prit Kuroobi à part. Pour la première fois, il le regarda droit dans les yeux et réalisa qu'il n'y avait pas une once de crainte dans ce regard clair.

Il ne s'écrase pas du tout.

Arlong soupira.

- J'aurais aimé avoir un père comme le tien.

Les yeux écarquillés, le sang de Kuroobi ne fit qu'un tour et son coup de poing partit tout seul.

- Parle pas de mon père ! T'as pas le droit !

Arlong se releva et cracha par terre avec un petit ricanement amer.

- J'ai pas le droit hein ? Parle pour toi ! T'as pas le droit de lui pleurnicher dessus ! Sois fier de lui plutôt ! Montre-toi digne !

Il se prit un deuxième coup, mais il le balaya d'un rictus moqueur.

- Et après ça parle de contrôle.

- Tu m'as espionné ! hurla Kuroobi.

- Pas le choix, tu chouines trop fort !

La dispute avait dégénéré en bagarre et le vacarme qu'il firent attira les responsables. Ils furent séparés de force sous les commentaires acerbes des adultes.

- Il faut les enchaîner, ces deux là !

- Foutons-les dans un placard !

- Ouais, attachons-les vite ! Qu'on ait enfin la paix !

Ils ne plaisantaient pas. Arlong et Kuroobi se retrouvèrent ligotés dos à dos et jetés dans un placard fermé à double tour.

- J'te déteste !

- Moi aussi !

Ils continuèrent un moment à se rugir dessus jusqu'à ce qu'ils aient mal à la gorge. Puis, dans ces ténèbres restreintes, ils finirent par se sentir mal.

- Arlong ?

- Quoi ?

Ils avaient tout les deux besoin d'entendre leur voix, de se distraire.

- Tu es jaloux de moi ?

Il y eut un silence pesant.

- Arlong ?

- Peut-être.

- Pourquoi ? J'ai vu mon père mourir devant moi. Il n'y a rien d'enviable.

Il sentit Arlong remuer inconfortablement.

- Au moins, ton père t'a aimé.

- Pas le tien ?

Son rire de dédain grinça contre les parois miteuses du placard. Kuroobi perçut toute sa rage et sa détresse.

- Si je le retrouve un jour, je le tue, dit-il très calmement.

Kuroobi acquiesça dans le noir.

- Je t'aiderai.

Arlong essaya de le regarder par-dessus son épaule malgré cette épaisse mer noire.

- Pourquoi ferais-tu ça ?

- Parce que je crois que je te comprends.

Il y eut un autre instant silencieux durant lequel Kuroobi crut entendre un reniflement, mais il ne dit rien. Puis la voix d'Arlong perça timidement l'obscurité.

- Quand on sera grands, il faudra que tu aides Hachi avec ses takoyakis. Il est trop nul.

ooOoo

Il y eut les rêves éphémères de l'enfance, la dure réalité de la vie, l'adolescence, la peur, la venue d'autres comme Jimbe, l'entraînement quotidien au combat pour gagner ne serait-ce que le droit de marcher dans un petit bout du quartier en prouvant sa force. Il y eut les humains, les gangs, les enlèvements, l'apprentissage du sang versé.

Et au milieu de tout ça, il y eut Shirley.

L'homme-requin, adolescent, venait à peine de fêter ses quinze ans. Il n'y eut pas de cérémonie ni de fête, mais il célébra joyeusement ce jour, au même titre que tout les autres, en s'accordant une beuverie dans un bar en dehors des bas-quartiers. Il lui sembla que la serveuse lui faisait de l'œil avec insistance depuis quelques jours et il commençait à se demander quelles étaient ses possibilités avec elle. Avec un peu de chance, celle-ci ne demanderait pas d'argent en échange, et il deviendrait enfin un homme. Il essaya de lui accorder un sourire ravageur qui ne passa pas très bien et souleva son chapeau en guise de salutations. Puis il se lança :

- Toi, ma petite, j'suis sûr que t'es pas ce genre de salope.

C'était sensé être un compliment de son point de vue éméché, aussi il ne comprit pas pourquoi elle prit cet air révolté et le fit jeter dehors sans sommation.

- Pfff, bah si finalement ! Elles pensent vraiment qu'au fric !

Des pas se rapprochèrent de lui et il entendit un ricanement.

- Et c'est toi qui dit ça ? fit la voix moqueuse de Kuroobi. Si tu acceptais de te séparer de quelques malheureux billets, il y a longtemps que tu ne serais plus l'éternel puceau de la bande. En parlant de bande, tu peux au moins ?

- Ta gueule toi ! Je t'ai pas sonné ! s'exclama Arlong, rouge de honte et de colère.

Kuroobi partit d'un grand rire avant de vite redevenir sérieux.

- En fait je venais te chercher, fit-il en levant son pouce par-dessus son épaule en direction d'un autre bar. Y a un type là-bas qui veut te voir. Il a dit que c'était personnel. Il veut que tu sois seul.

Arlong haussa les épaules, désabusé. Sans doute un énième chef de gang qui venait revendiquer une partie de leur territoire. Ça tombait pile.

- Super ! Je vais m'amuser un peu !

- Tu veux que je reste dans le coin ?

- Nan, t'inquiète, vas plutôt te faire piquer ton pognon !

Il éclata de rire et se dirigea tranquillement vers le bar indiqué.

L'homme-poisson qui l'attendait à l'intérieur lui lança un sourire fourbe qu'il n'apprécia pas. Au fur et à mesure qu'il avançait vers sa table, quelque chose se tortilla désagréablement dans ses entrailles. Puis il se planta devant lui et tout se figea. Son souffle, son sang, l'espace et le temps. Il ne le reconnaissait pas, mais le doute n'était pas permis, son corps, lui, se souvenait depuis le premier jour.

Ce n'était pas un règlement de compte, pas de ceux qu'il connaissait.

L'homme-poisson se leva et désigna une petite sirène camouflée derrière lui. Elle ne devait pas avoir plus de trois ans, et elle se cramponnait en silence à sa main. L'homme se dégagea et lui mit une énorme perle qui ressemblait à une boule de cristal entre les mains à la place. Puis il regarda Arlong, toujours figé, droit dans les yeux.

- Je te la laisse.

Sa voix était claire et forte. Le ton assumé et sans regrets. Arlong sentait son corps trembler. Il voulait bouger, l'attraper, l'étrangler, le rouer de coups, mais il était emprisonné dedans. L'homme rajusta son long manteau rouge sang et sortit sans un mot de plus. La petite fille déboussolée le suivit du regard sans comprendre. Elle tourna ensuite ses yeux vers Arlong qui n'avait toujours pas bougé. Il vit ses yeux bleus, si clairs et innocents, emplis d'incompréhension. Exactement les mêmes yeux qu'il avait quand il était enfant.

Une décharge violente parcourut son corps entier et il se rua hors du bar à la poursuite de cet homme. Mais il était trop tard.

- Kuroobi ! rugit-il en dernier recours.

L'homme-raie apparut presque immédiatement à ses côtés.

- Bon sang Arlong, j'étais en train de conclure !

Arlong ignora ses reproches et le saisit brusquement par son gilet en coton noir.

- Où est-il ?! Tu l'as vu partir ?

Abasourdi par son comportement soudain bestial, Kuroobi comprit que c'était sérieux. Il le prit par les épaules et le regarda dans les yeux.

- Je ne l'ai pas vu, non, mais on va le trouver. Explique-moi.

Il le sentait trembler de colère sous ses paumes. C'était grave.

- C'était lui ! fulmina-t-il. Je veux le tuer !

Kuroobi comprit et réaffirma sa prise sur son ami. Il s'en voulait d'avoir écouté cet homme, de ne pas être resté avec Arlong. Une colère sourde gronda en lui.

- On va le trouver, tu as ma parole.

À ce moment-là, ils entendirent un petit gazouillis tout près d'eux, et réalisèrent que la petite sirène rampait par terre dans leur direction, incapable de marcher comme eux. Arlong fronça les sourcils et détourna le regard, incapable d'en supporter plus. Kuroobi pencha la tête.

- C'est sa fille, précisa Arlong tant qu'il le pouvait encore.

- Donc ta...

- Je ne peux pas.

Kuroobi soupira.

- On ira la mettre à l'orphelinat tout à l'heure alors. En attendant, nous...

- Grand frère !

Arlong se retourna vivement. La petite fille, sa demie-sœur, tendait ses petites mains vers lui et l'observait de ses grands yeux. Elle s'étala par terre, puis se redressa du mieux qu'elle put et tendit encore ses mains vers lui.

- Non.

Kuroobi sentit une pique dans son cœur. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où Arlong avait parut si effrayé.

- Arlong, tenta-t-il, on ferait mieux d'y aller.

Arlong acquiesça et tourna le dos à l'enfant. Il fallait qu'il retrouve son père, qu'il lui brise les os. Il devait le faire.

La petite voix derrière lui l'appela encore, mais il ne se retourna pas. Il se mit à marcher, chercha sa colère pour se concentrer dessus. À chaque fois qu'il pensait la trouver, il entendait les supplications de l'enfant. Son sang bouillait dans ses veines. Il avait recommencé. Dix ans plus tard, il avait recommencé !

- Grand frère ! pleura la sirène.

L'instant d'après, il se précipitait vers elle. Il voulait lui dire qu'elle se trompait, qu'il n'était pas responsable, qu'il ne la connaissait pas, qu'elle devrait se passer de lui.

Au lieu de ça, il la prit dans ses bras et la serra contre lui. Dieux des Mers, elle était si petite, si fragile !

- On rentre, dit-il d'une voix étranglée.

- On l'amène à l'orphelinat ? demanda Kuroobi derrière lui.

- Dis pas de conneries !

Un sourire étira les lèvres de Kuroobi. Le soir-même, ils feraient la fête pour marquer l'arrivée d'un nouveau membre de leur famille.

ooOoo

Depuis ce jour, Arlong l'avait pris sous son aile. Il n'était peut-être pas le meilleur des grands frères, surtout qu'il rappelait sans arrêt qu'ils ne partageaient que le sang de leur enfoiré de père, ce qui blessait et rendait furieuse Shirley. Elle le prenait trop personnellement à son goût. C'était juste la vérité, il avait fait sa part après tout.

- Bon, et maintenant, tu vas peut-être enfin me dire comment tu es arrivée jusqu'ici ? Ce n'est pas comme si tu possédais ce navire ! Et comment tu as su où j'étais ?

Shirley prit son temps pour tirer plusieurs fois sur sa longue pipe avant de lui répondre.

- Effectivement tu me donnes si peu de nouvelles que je n'aurais su où chercher. Heureusement pour moi, rappelle-toi que j'ai un don. Enfin, une malédiction.

Arlong ferma les yeux.

- J'avais oublié ta satanée boule de cristal ! Pour ma part, je ne considère pas que voir le futur soit une malédiction. Être voyeuse, ce n'est pas si mal.

Il sourit en anticipant sa réaction.

- Voyante ! enragea Shirley.

Ça marchait à chaque fois. Il éclata de rire.

- Ce n'est pas drôle Arlong ! Je ne vois que les mauvaises choses ! C'est pour ça que c'est une malédiction !

- Mais non ! contra son frère. La preuve, tu m'as bien vu dans ta boule, ce n'est pas ce que j'appelle une mauvaise chose.

À cela, Shirley posa sur lui un regard on ne peut plus sérieux.

- Quoi ?

- Tu vas finir malheureux, Arlong.

Il lui offrit un sourire carnassier sans chaleur.

- Ça m'étonnerait.

Shirley secoua la tête tristement.

- Je ne peux pas tout voir, mon frère, mais j'en suis sûre. Si tu continues ainsi, tu perdras quelque chose de très précieux. Et ça te détruira.

Arlong se leva.

- Il est tard, tu me raconteras comment tu es arrivée demain, tu dois être fatiguée.

Il souleva son corps gigantesque et la maintint contre lui aussi confortablement que possible pour lui éviter un déplacement trop difficile. Shirley soupira puis sourit.

- Tu comprendras tout seul demain, fit-elle sur un ton mystérieux.

Arlong grogna puis eut un petit sourire en coin.

ooOoo

Cléo ne parvint pas à dormir cette nuit. Elle restait au chevet de Medley sans parvenir à se lever. Dès qu'elle entrevoyait une fine pellicule de sueur se former sur la peau de son aînée, elle s'empressait de la tamponner délicatement. L'air marin et les crissements des insectes rendaient l'atmosphère supportable, mais le silence de sa sœur mettait Cléo mal à l'aise. Jamais elle n'aurait cru penser ça un jour, mais ce qu'elle désirait le plus au monde, en cet instant, c'était que Medley se réveille pour la traiter de tous les noms d'oiseaux. Cléo la laisserait faire, elle prendrait tout, puis elle la serrerait dans ses bras. Et elle lui raconterait tout.

Cléo se mordit la lèvre. Elle mentait sur ce dernier point. Malgré son désir de lui prouver sa confiance, elle ne voyait tout simplement pas comment c'était possible. Les mots resteraient bloqués une fois de plus. Rien que d'y penser, elle se sentie nauséeuse.

Pourtant il faut que j'y arrive ! Pour mon bien, et pour elle.

Le jour finit par pointer son nez et Cléo, épuisée, alla se mettre au lit. Il n'y avait rien à faire pour le moment. À peine toucha-t-elle l'oreiller que son esprit se dissolvait pour partir ailleurs. Il se répandit à travers le monde et le temps, absorba les innombrables éléments qui s'offraient à lui pour les oublier aussitôt. Il lui fallait rester vierge pour accueillir toujours plus de merveilles. Elle ne possédait qu'un nombre limité de pages, qu'une quantité limitée d'encre. Elle ne pouvait pas se permettre de tout inscrire dans sa mémoire.

Elle voyagea si loin, pendant si longtemps, tandis qu'une multitude de pages folles tourbillonnait autour d'elle.

Cléo se réveilla en sursaut. Elle tenait sa solution.

Elle se précipita à nouveau dans la chambre de Medley, vérifia que tout allait bien, et inspira à fond.

- Attends-moi encore un peu, tu sauras tout à ton réveil.

Si Cléo ne pouvait pas parler, rien ne l'empêchait d'écrire. Ce serait sans doute pénible, désordonné, mais nécessaire. Et elle laisserait tout à Medley, jusqu'à ce qu'elle se décide de lire, ou d'en faire ce qu'elle voulait.

- Tout sera à toi. Tu en feras ce que tu voudras.

Armé d'un bloc de papier et d'un stylo plume, elle coucha à l'encre bleue la prière ligne en tremblant.

Il était une fois, il y a très longtemps, un royaume caché dans le ciel...

ooOoo

Katsu courrait en suivant le sentier forestier. Il voulait améliorer son jeu de jambes et son souffle, surtout dans les montées. Elles restaient son point faible le plus problématique, il voulait le combler avant la semaine prochaine. Il secoua la tête. Aujourd'hui encore il n'était pas satisfait.

Il ne voulait pas seulement gagner. Il voulait écraser son adversaire, c'était ce qu'il se répétait tous les jours.

Lorsqu'il franchit l'entrée de Libblanc, il en oublia presque de s'arrêter. Il laissa ses jambes l'entraîner aussi loin qu'elles le pouvaient après qu'il eut cessé de les pousser. Puis il se tourna vers Chu qui l'attendait, accroupi près de l'escargot-projecteur avec... non, il était seul.

- Bah, il est où Hachi ? demanda Katsu.

Chu secoua la tête d'un mouvement sec et agacé.

- Pour ne PAS répondre à ta question, laisse-moi te dire que les escaméras fonctionnent ! Chu !

Étonné, Katsu cilla. Chu avait vraiment l'air contrarié.

- Heu... bah tant mieux alors.

Il observa son camarade plus âgé marmonner tout seul dans son coin.

- Et après, on va encore dire que je déteste les femmes ! C'est faux, chu ! Elles n'ont juste pas ma préférence, mais je les respecte autant que les hommes ! Mais celle-là ! Chu ! Par pitié, faites qu'elle s'en aille vite !

- Ah, toi aussi tu déteste Cléo ?

Chu interrompit ses gestes et leva lentement la tête pour lui jeter un regard d'incompréhension totale.

- Quel est le rapport ? C'est qui Cléo ?

Katsu avait oublié que Chu ne s'intéressait pas nécessairement à ses activités.

- Seulement mon adversaire, maugréa-t-il. Si on peut appeler ça un adversaire.

Chu haussa les épaules.

- Chu ! Je ne peux pas encadrer les humains, mais je n'ai pas encore de raison de haïr celle-là plus qu'un autre.

Katsu hocha la tête avec condescendance. Chu n'avait juste pas encore eu affaire de près à elle.

- Donc, que se passe-t-il en réalité ?

Chu croisa les bras sur sa poitrine dévoilée et sortit sa meilleure expression boudeuse.

- Tu dois être le seul à ne pas être au courant, chu ! Shirley, la sœur de notre capitaine, est arrivée hier soir.

- Sa sœur ?

Il ne l'avait jamais rencontrée, d'ailleurs il ignorait jusqu'à son existence avant cette révélation. De ce fait, il fut doublement surpris.

- Et c'est elle que tu ne supportes pas ?

Encore une fois, Chu regarda Katsu comme s'il venait de lui annoncer une absurdité, comme l'existence d'îles flottant dans le ciel.

- Dieux des Mers ! Chu ! Non ! J'apprécie assez Shirley, d'autant que je dois être le seul qu'elle a toujours épargné ! Chu ! Je n'ai jamais été vulgaire en sa présence, c'est ce qui m'a sauvé. C'est qu'elle sait être effrayante parfois, il vaut mieux ne pas la contrarier. Mais je la considère comme une petite sœur aussi.

Katsu préféra ne pas imaginer la fameuse Shirley pour le moment. Chu enchaîna d'un ton soudain plus grinçant.

- Par contre, elle n'est pas venue seule, elle a su se faire embarquer sur un foutu navire pour arriver ici ! Franchement, elle aurait pu trouver n'importe qui d'autre, je n'aurais rien dit, mais là...

Il fronça les sourcils et prêta l'oreille attentivement, un air inquiet peint sur le visage. Ses craintes se confirmant, il fit les gros yeux et expira tout l'air dans ses poumons d'un seul coup.

- Bah tu vas voir ! Quand on parle du Kraken on en voit les tentacules !

Imitant avec ses index les mouvements d'un chef d'orchestre qui tape son pupitre de sa baguette, il écarta les bras théâtralement et commença à guider une symphonie silencieuse au moment pile où une voix stridente retentissait.

- J'en ai assez ! Où est mon prince ? Qu'il se montre ! Je sais qu'il est là !

Abasourdi, Katsu vit surgir une femme-poulpe qui, comme Hachi, était rose et possédait six bras qu'elle agitait rageusement dans tous les sens. Un foulard noir à motifs blanc retenait ses longs cheveux blonds. Chu accentua dramatiquement ses gestes en grognant.

Derrière la femme-poisson, Hachi se hâtait pour pouvoir la suivre en se tortillant.

- Nyuuuu ! Octopako, je t'en prie ! Épouse-moi !

- C'est mon prince que je cherche, pas un pauvre maraud !

- Nyuuuu ! Mais je peux être un prince moi aussi ! Je suis le prince des takoyakis !

À cet instant, Chu laissa tomber mollement ses bras, complètement blasé, et Katsu tomba à la renverse.

ooOoo

Arlong tentait encore de digérer ce qu'il venait de voir.

- Donc, si je comprends bien, tu as fait croire à cette... tarée que le prince de ses rêves se trouvait sur cette île ?

Shirley acquiesça une unique fois, son œil bleu pétillant de malice.

- Ce qu'il y a de génial avec la voyance, c'est que je suis la seule à savoir ce qui se cache dans ma boule de cristal. Et comme mes prédictions se sont toujours réalisées – elle lança à son frère un regard appuyé et il leva les yeux au ciel – personne ne songe à remettre mes inventions en question.

- Et tu n'aurais pas pu trouver quelqu'un d'autre ? Regarde dans quel état est Hachi ! Elle va lui briser le cœur, comme à chaque fois !

Shirley alluma sa liseuse sans se sentir concernée.

- Et il s'en remettra vite, comme à chaque fois. J'aime bien Octopako, dit-elle simplement. Je ne m'ennuie jamais avec elle. Et puis, si ça se trouve, elle trouvera un vrai prince au cours de ce voyage et tout sera bien qui finira bien.

- Tu n'en penses pas un mot, tu l'aurais vu dans ta boule !

Shirley soupira, exaspérée.

- Je ne vois que les mauvaises choses ! Les grands bouleversements !

- Une évolution matrimoniale dans la vie de cette folle est un grand bouleversement !

- Parle pour toi !

- Ne me mêle pas à ça ! Je n'ai jamais inclus cette notion dans ma vie !

Shirley forma un rond avec sa bouche et un petit cercle de fumée s'échappa de ses lèvres rouges. Puis elle y passa l'annulaire fin de sa main gauche. Elle resta à peine quelques secondes à observer cette bague immatérielle avant de la dissiper totalement.

- Moi non plus, avoua-t-elle pensivement. C'est vrai que je n'en vois pas l'intérêt.

Elle se rendit compte que son frère n'était plus auprès d'elle. Il s'était levé et marchait d'un pas décidé vers le village.

- Octopako ! cria-t-il. Ramène ton cul vite fait et tire-toi !

- Ton LANGAGE Arlong !

ooOoo

Cléo ne fit pas attention ni à l'heure ni à l'avancement de la journée, mais elle su se situer approximativement lorsque Gunther vint lui rendre visite avant le service du soir.

- Pas d'évolution ? demanda-t-il d'entrée.

Dos à lui, Cléo secoua la tête.

- C'est comme le médecin a dit, il lui faudra un peu de temps pour se remettre. Il est passé tout à l'heure lui donner ses perfusions.

Elle se redressa correctement sur sa chaise, retourna le bloc de papier sur ses genoux et reboucha soigneusement son stylo plume avant de le poser sur les feuilles. Gunther vint prendre place à côté d'elle, s'apprêta à lui dire quelque chose mais se tut en remarquant son expression.

- Ca va Cléo ? Tu pleures !

Elle expira et hocha la tête. Bien sûr qu'elle pleurait.

- Je suis en train de ressortir mes vieux démons, expliqua-t-elle en tapotant le papier du doigt. Ce n'est pas... disons, une expérience agréable.

C'était un euphémisme. C'était comparable à une noyade dans une eau noire et visqueuse. Elle suffoquait en ce moment au milieu de cette eau sans lueur, sans air, sans savoir par où nager pour rejoindre la surface et la lumière. C'était terrifiant et très douloureux.

- Faire face à ses démons, commenta Gunther. Cela demande beaucoup de courage.

Incertaine, Cléo haussa les épaules. Elle ne se sentait pas courageuse du tout.

- Je suis loin d'avoir fini. Et je ne sais pas si je serais capable de le refaire. Et surtout, je ne pourrais pas montrer ça à beaucoup de monde. Je me suis toujours dit que moins on en savait, mieux c'était. Que seul le futur importait, qu'il fallait profiter du moment présent et enterrer le passé.

Gunther l'écouta en silence puis, constatant qu'elle s'était tue, se gratta l'arrière du crâne.

- C'est un point de vue défendable. Ce qui importe le plus est ce qu'on peut encore contrôler. On peut agir sur le présent et essayer d'anticiper le futur. Cependant, enterrer le passé me semble une erreur. Grâce à lui nous pouvons apprendre de nos erreurs, et des erreurs des autres aussi. Et surtout, si ton passé te trouble ou t'empoisonne, le reste de ta vie en pâtira. Il ne faut absolument pas le laisser derrière, il te rattrapera toujours. À un moment, il faut s'arrêter, se retourner et lui faire face.

Il s'éclaircit la gorge, un peu mal à l'aise quand il la vit mordre sa lèvre, ses larmes menaçant de déborder.

- Cléo, je ne sais pas ce qui t'est arrivé et je ne cherche pas particulièrement à savoir. Ce qui compte c'est que tu sentes bien toi. Si un jour tu veux m'en faire part à moi aussi, même par écrit, je t'écouterai. Mais je crois comprendre, vu ton état, que c'était très dur. Se retourner pour faire face à... quoi qu'il te soit arrivé, j'ai l'impression que ça équivaut à faire face à la mort. C'est pour ça que je te trouve très courageuse.

Cléo frissonna et ravala une boule dans sa gorge.

- Merci Gunther. Mais pour le moment est-ce qu'on peut... parler d'autre chose ?

- Oui bien sûr ! la rassura précipitamment Gunther. Aucun problème ! Tu veux que je te raconte comment le chef a essayé de me tuer cette fois ?

Cléo se mit à rire et acquiesça, reconnaissante.

Ils parlèrent longtemps de choses plus ou moins futiles, puis lorsque la tension fut quelque peu retombée, Gunther lança un nouveau sujet :

- Au fait, tu as vu qu'il y a un autre bateau qui a accosté ? Ce sont encore des hommes-poissons !

Intriguée, Cléo cligna des yeux.

- Non, je n'ai pas quitté la chambre aujourd'hui.

- Comme beaucoup d'entre nous quand on a compris ce qu'ils étaient. Deux bateaux, ça commence à faire beaucoup ! Mais d'après ce que j'ai saisi ils ne vont pas rester longtemps. Apparemment le... le requin n'a pas trop apprécié et cherche à les renvoyer sur l'océan.

Soudain soucieuse, Cléo lui prit le bras.

- Tu as revu Arlong ? s'inquiéta-t-elle. Il ne t'a rien fait ?

Son ami secoua la tête.

- Tu es folle ! Plus jamais je ne l'approcherai celui-là ! Je l'évite du mieux que je peux, quitte à me cacher toute la journée. Depuis hier, j'ai peur qu'il défonce les portes des cuisines pour venir me faire bouillir !

Il mit du temps à se calmer et reprendre plus sereinement.

- Mais bon, tout le monde dans Chryselle et peut-être même Libblanc est au courant. On ne peut pas dire qu'il soit très discret !

- J'imagine...

- Enfin, ces nouveaux arrivants sont un peu bizarres aussi, surtout une ! Elle non plus n'est pas très discrète. Apparemment elle chercherait intensément un prince.

Cléo fronça les sourcils, étonnée. Un prince ? Ici ?

- De toute évidence, on l'a mal renseignée.

- Oui, mais elle y croit dur comme fer au vu de son insistance ! En plus, il y a l'homme-poulpe qui lui court après ! Ce serait presque drôle si il n'y avait pas le... lui aussi sur ses talons.

Cléo émit un petit rire en imaginant la scène.

- Et les autres ? Ce sont des pirates ?

- Non, ils ont l'air d'être des marchands. Il paraît qu'ils parlaient de repartir immédiatement après avoir largué « la bombe », mais le requin leur a formellement interdit.

Il n'arrivait pas à croire que Cléo puisse sourire à un moment pareil.

- Dommage, ça aurait pu l'occuper ! rit-elle en imaginant déjà un éventail de situations comiques.

Mal à l'aise, Gunther se leva.

- Bon je vais y aller, je vois que tout va bien de ton côté.

Cléo inclina la tête et il se mordit la lèvre. Peut-être n'avait-il pas choisi les bons mots. Mais elle lui offrit un sourire.

- Je vais t'accompagner, j'ai un truc à faire à Libblanc. Laisse-moi un instant !

Elle passa devant lui et dévala les marches. Gunther, après avoir rajusté le drap de Medley alors qu'il était déjà en place, la suivit. Il l'aperçut à temps remettre une planche du parquet en place et fourrer quelque chose dans sa poche. Puis elle lui accorda un autre sourire et ils sortirent ensemble.

Heureusement, ils ne croisèrent ni Arlong, ni beaucoup de ses acolytes. Apparemment, eux aussi s'étaient planqués pour éviter la femme-poulpe. Au moment de se séparer, Gunther tourna la tête vers Cléo et la vit entrer chez le joaillier.

ooOoo

- Par pitié ! Dites-lui que vous devez repartir et rembarquez-la à votre bord ! Elle est insupportable ! On a déjà presque perdu un membre de notre équipage !

Devant la supplique de Katsu, traumatisé par la dépression sévère de Hachi qui, depuis plusieurs heures, se roulait dans la fontaine cassée en position fœtale, le chef des marchands secoua la tête.

- Écoute mon petit gars, nous on ne demande qu'à s'en débarrasser de cette folle ! Si ton capitaine ne nous avait pas menacé, il y a des lustres qu'on serait repartis ! Mais là, en sachant qu'on va se la coltiner encore pour un certain temps, on va profiter de sa balade sur terre pour décompresser. Et crois bien qu'on va prier pour qu'elle y reste un trèèèès long moment ! Ce n'est pas moi, ni aucun d'entre nous, qui allons la rappeler avant l'heure fatidique !

Voyant que c'était inutile, Katsu se détourna en grognant, un début de migraine tambourinant dans les tempes. Autant partir s'entraîner encore un peu avant le coucher du soleil.

Juste avant de quitter la plage, il aperçut une silhouette qui venait dans sa direction. Il soupira avec lassitude en reconnaissant Dana. Celle-ci se figea en le voyant, surprise, et se mit à trembler comme une feuille.

- Tu n'écoutes jamais ce qu'on te dit toi ? Enfin après tout, fais ce que tu veux, ce n'est pas mon problème. Je t'aurais prévenue.

Il prit soin de passer à une bonne distance d'elle en marmonnant, les mains dans les poches.

- 'Sont pénibles, les gonzesses !

C'est alors qu'il entendit sa voix.

- Heu... mais, c'est que je...

Il fit mine de ne pas l'entendre et poursuivit son chemin. Il se souvenait que trop bien de comment ça s'était fini la veille, et ça risquait de recommencer.

- Bonne soirée, lança-t-il tout de même sans un regard.

- Katsu !

Cela l'arrêta. Il la regarda avec des yeux de poisson rouge. Puis il secoua la tête et fit mine de l'ignorer à nouveau.

- Je... je ne sais pas ce que tu voulais faire hier, mais tu m'as fait peur. Très peur.

Il soupira.

- J'ai remarqué, merci. T'inquiète, je n'essayerai plus rien.

Dana se tortilla maladroitement.

- En fait, je n'aime pas qu'on me touche. Je ne sais pas si c'est ce que tu voulais...

- Écoute, je n'en sais rien, d'accord ? s'énerva Katsu. Je ne me souviens pas ! Mais je ne voulais ni te faire peur, ni te faire mal. Et ça a bien foiré ! J'ai eu l'impression que tu ne voyais qu'une chose très sale en moi, alors que je ne le voulais absolument pas ! Juste... bon, je n'ai pas spécialement envie de revivre ça, alors tu m'excuseras, je m'en vais.

Il fut surpris quand Dana se planta devant lui, les bras écartés.

- Attends, il... il faut que je te dise q-quelque chose !

Katsu soupira et passa sa main sur son front.

- Tu rigoles, tu trembles rien qu'en étant près de moi. Pas besoin de te forcer, j'ai compris, je...

- Je suis désolée !

Ça n'avait été qu'un murmure, mais il lui sembla qu'il résonnait encore pour les siècles à venir.

- Pardon ?

- Je... je suis désolée ! J'ai peur de toi, de tes mouvements, je n'y peux rien ! Mais je sais que tu m'as aidée hier ! Je... je te remercie.

Le jeune homme-poisson cilla et se gratta la joue.

- Ce n'est rien, vraiment, répondit-il en baissant les yeux. Mais vraiment, tu devrais éviter de revenir là, surtout si tu ne veux ni croiser mon capitaine ni que je vienne à ta rescousse de... de la même façon... qu'hier.

- Ah ! En fait... essaya-t-elle avant de s'interrompre puis, encouragée par un geste de Katsu, elle enchaîna. Je venais ici pour... peindre. Avant. Avant que vous...

- Oh.

Après une hésitation, Dana se décala légèrement et se mit à observer l'océan, désormais presque entièrement camouflé par les deux bâtiments.

- Cette vue était si belle, commenta-t-elle. Elle m'a toujours apaisée. Alors je venais presque tous les jours pour peindre.

- Et plus maintenant ?

Il lui sembla déceler un frisson en elle.

- Je n'y arrive plus. Pas avec ce navire. Et en plus il y en a un autre maintenant.

- L'autre ne restera pas longtemps, tenta Katsu avec un petit sourire crispé.

- Mais le vôtre si.

Katsu sentit quelque chose se tordre dans ses entrailles. Il ne se souvenait pas avoir jamais abrité quoi que ce soit en lui qui puisse lui donner cette sensation de mal-être. Il mit cette empreinte de côté, au même endroit que son envie urgente de s'excuser.

Heureusement Dana enchaîna d'une petite voix, comme si elle confiait un secret :

- Enfin... en fait j'avais arrêté un peu avant. J'avais déjà décidé de ne plus peindre ici.

Intrigué, le jeune homme-poisson se gratta la tête.

- Tu en as eu marre de cet endroit apaisant ?

- Non. J'aime toujours... j'aimais toujours venir ici.

Sans doute avant notre arrivée, pensa Katsu avec amertume.

- J'ai voulu offrir le dernier tableau que j'ai peint ici. J'avais tout mis dans cette œuvre en ne pensant qu'à lui.

- Lui ? demanda-t-il prudemment en redoutant la réponse.

- C'est mon âme-sœur !

Bingo ! Le Roi des cons !

Un grognement gronda dans la gorge, mais Dana ne l'entendit pas.

- Quand j'ai voulu lui apporter, ce sont ces grosses filles qui s'accrochent toujours à ses basques qui m'ont reçue.

Katsu dut ravaler un commentaire.

- Elles ont dit tout le mal qu'elles pensaient de ce tableau et se sont moquées ouvertement. Je n'aurais pas dû les écouter, mais tout ce qu'elles disaient sonnait terriblement vrai. J'étais à deux doigts de prendre mes jambes à mon cou quand Yan est arrivé.

Dana s'interrompit de nouveau, perdue dans ses souvenirs contemplatifs. Katsu fit une nouvelle grimace qui passa également inaperçu.

- Et donc, je suppose que Roi des... que ton Yan a rétabli la situation en un tour de main, c'est ça ? grommela-t-il maussade.

La jeune fille fronça les sourcils. Katsu devina que ça ne s'était pas très bien terminé. Du moins pas comme elle l'avait espéré.

- Il a juste dit « C'est quoi ce truc ? ».

Katsu attendit, mais il n'y eut rien d'autre.

- C'est tout ? s'enquit-il tout de même.

- C'est tout.

Katsu ne put s'en empêcher. Il se frappa le front de sa main et la laissa recouvrir ses yeux longuement. Il ne savait pas à quoi ressemblait ce tableau, il ignorait s'il le qualifierait de splendide ou au contraire d'horrible, il n'y connaissait pas grand chose à l'art. Seulement, Dana lui avait dit qu'elle avait tout donné. Tout son cœur, ses espoirs, son amour. Elle y avait sans doute passé des heures, il l'imaginait très bien en train d'hésiter sur la couleur à choisir, se demandant si elle devait vraiment rajouter une infime touche de plus sur la toile. Devait-elle peindre le paysage tel quel, ou devait-elle rajouter un élément singulier ? Ce n'était pas n'importe quelle peinture, elle était destinée à un homme précis, à quelqu'un dont elle voulait recevoir l'attention. Alors, après avoir achevé son œuvre, les questions devaient l'avoir hantée. Était-ce tout ce dont elle était capable ? Était-ce suffisant ? Devait-elle tout recommencer ? Puis elle avait dû prendre son courage à deux mains pour le lui apporter.

Tout ça pour entendre « C'est quoi ce truc ? ».

- Mais quel con ! s'exclama Katsu sans pouvoir se retenir.

C'était vraiment donner de la confiture à un cochon !

Dana sursauta et tourna la tête vers lui, intriguée.

- Ah, mais il l'a quand même accepté, alors ça me suffit.

Katsu allait lui dire sa façon de penser quand elle enchaîna :

- Mais j'ai arrêté de peindre après ça.

- Tu vois ! Ne dis pas que ça te suffit alors ! Moi tout ce que je vois, c'est que tu aimais venir peindre ici et qu'il a trouvé pile les mots pour t'enlever ce plaisir ! Ce n'est pas rien !

Dana cilla.

- De toute façon, aujourd'hui ça n'a plus d'importance, puisque je ne peux plus approcher cette plage. Et je ne pourrais plus être apaisée avec ce navire.

Katsu dû se mordre la langue. C'était vrai, aujourd'hui ce n'était plus Roi des Cons qui continuait à la priver de ce plaisir, c'était eux. Et il ne pouvait décemment pas se pointer comme une fleur devant Arlong et lui dire « Hé capitaine, est-ce qu'on pourrait s'accoster à une autre plage ? » Il lui faudrait donner une justification valable. Dire qu'il n'aimait pas que cette petite humaine soit triste n'était assurément pas une bonne idée !

Il ne pouvait pas faire ça, d'autant qu'il ne comprenait pas très bien pourquoi il ressentait tant le besoin de la consoler.

- J'aurais aimé voir ce tableau, dit-il tout simplement.

- J'aurais aimé pouvoir repeindre.

Dana ne s'adressait pas vraiment à lui, elle ne faisait que dire ce qu'elle ressentait à voix haute, comme un regret que l'on cherche à exorciser.

- Et puis, si tu veux vraiment le voir, je peux te dire où il est.

Katsu grimaça. Il n'avait pas particulièrement envie d'aller visiter la demeure de son Altesse.

- Laisse-moi deviner... prétendit-il de réfléchir. Hum... dans sa chambre ?

Dana secoua tristement la tête.

- Il... il est accroché dans le bar de l'Oseille, à Libblanc.

Il y eut un instant de flottement.

- De quoi ?

Il vit le visage de Dana se déformer brièvement avant de vite regagner un semblant de sang-froid.

- Il m'a expliqué que, comme il pouvait voir ce paysage tous les jours en sortant de chez lui, il l'avait vendu au patron du bar.

N'osant en croire ses oreilles, Katsu secoua la tête.

- C'est une blague ?

- Non, mais il m'a dit aussi que... que j'avais un certain talent parce... parce qu'il avait pu en tirer un bon prix alors... c'est qu'il était content... je... c'est... c'est merveilleux, non ?

Katsu en perdit sa voix. Elle arrivait à dire une chose pareille tandis que des larmes débordaient sans retenue sur ses joues. Il secoua la tête.

- Il... il faut que j'y aille !

S'il restait, il allait la toucher encore. Il ignorait juste si ce serait pour la consoler ou la secouer.

Il se dépêcha de la laisser derrière lui, tentant de fuir cette masse noire qui grandissait en lui. Ce type, cette ordure ne méritait pas une telle dévotion, un tel aveuglement. C'était injuste !

Ces pas le menèrent partout dans le village, jusqu'à ce qu'il tombe sur le bar de l'Oseille. Il y entra sans pouvoir s'en empêcher, interrompant par sa seule présence toutes les conversations de la salle. Mais il n'y prêta pas attention. Il n'avait d'yeux que pour ce tableau accroché au mur. Il repensa à tout ce que Dana lui avait dit. Et, saisi d'une impulsion, il décrocha l'œuvre et repartit avec, sans rencontrer la moindre résistance. Lorsqu'il fut de nouveau seul, il le contempla, de plus en plus dégoûté.

- « Je peux voir ce paysage tous les jours en sortant de chez moi », cita-t-il en imaginant Son Altesse Roi des cons sortir ça à Dana. Quel... tocard !

Il n'avait rien compris ! Katsu n'était pas certain de tout comprendre non plus mais il le sentait dans ses tripes. Cette peinture, ainsi que toutes les autres avant, n'étaient en rien identiques ni au modèle, ni entre elles. Il voulut courir jusqu'à l'endroit où il avait quitté Dana pour le lui dire, mais bien sûr elle n'était plus là.

Déçu, il choisit de rentrer dans sa nouvelle maison, toute envie de courir l'ayant quitté. Il y déposa le tableau de manière à ce qu'il soit bien mis en valeur. Puis un sourire doux, puis machiavélique, naquit sur ses lèvres.

Le lendemain, quand Roi de cons sortirait de chez lui, il trouverait une belle surprise en son honneur.

ooOoo

Décidément, cette furie était rapide ! Depuis la fin de la matinée, Arlong n'arrivait pas à mettre la main dessus. Il avait l'impression d'entendre sa voix stridente dans le village tout entier. Ses oreilles en bourdonnaient encore.

- Mais c'est pas vrai ! Qu'est-ce qui lui a pris ? – il prit une voix plus aiguë – « J'aime bien Octopako, je ne m'ennuie jamais avec elle ! » Je t'en ficherai moi ! Ah c'est sûr, on ne s'ennuie pas !

Lassé, il s'appuya contre la façade d'une boutique parée de pierres aux couleurs variées. Quelle journée ! Ça ne lui avait pas manqué.

Lui et ses compagnons avaient rencontré cette femme il y a longtemps, lors d'une promenade dans les quartiers plus illuminés de leur île, dont celui de Beverly Fish. Elle était assise sur un banc, en train de se pouponner de ses six bras. Une main arrangeant sans cesse ses cheveux, deux tenant chacune un miroir, un rouge à lèvres dans une autre, un petit sac très féminin tournoyant autour d'un doigt aguicheur, elle adressait des clins d'œil coquins à ceux qui se tenaient à proximité. Un petit attroupement s'était généré autour d'elle, montrant qu'elle avait une certaine notoriété.

Hachi, qui à l'époque n'avait en tête que son stupide rêve de monter un stand de takoyakis, en avait eu la tête retournée. Kuroobi n'avait pas été exactement indifférent non plus. Quant à Chu, inutile de dire que le spectacle ne l'intéressait pas le moins du monde. Et Arlong, bien qu'il ne la trouvait pas laide, n'avait pas été attiré plus que ça. Ils se mirent donc tous d'accord pour laisser cette opportunité à l'homme-poulpe. Ils pensaient, au vu de son comportement, que cette femme serait une prise facile, même pour lui.

Que de douces et naïves espérances !

Il se souvenait encore très bien la façon dont elle avait regardé son pauvre ami, cette manière bourgeoise et hautaine dont il l'avait toisé. Il se souvenait parfaitement de leur échange si bref.

- Mon ami, je suppose que vous ne faites pas partie de la haute, tout comme moi ?

Les rires moqueurs autour d'eux l'avaient rendu malade.

- Nyuuu... je ne peux pas en dire autant, non. Ah, mais je vous trouve très jolie !

Hachi lui avait adressé un grand sourire naïf.

- Mmmm. Voyez-vous, je n'ai pas tellement le temps de faire des écarts, j'ai un rêve dans la vie.

- Oh ! Moi aussi ! C'est sans doute un signe !

Arlong avait dû rabattre sans chapeau sur sa tête pour cacher le fait qu'il avait honte pour lui. À côté de lui, Chu secouait la tête et Kuroobi restait parfaitement de marbre, le dos bien droit.

- Bon bon, si vous insistez, soupirait la femme-poulpe. Alors dîtes-moi votre rêve. Le mien est de rentrer au palais pour épouser un prince !

- N...nyuu... moi je, je pourrais vous offrir les meilleurs takoyakis du monde ! Ils surpasseront de loin les meilleurs mets que l'on sert au palais ! Je rêve de monter un stand de takoyakis !

Chacun avait énoncé son rêve avec des étoiles dans les yeux, mais ceux d'Octopako étaient vite devenus vides et désintéressés.

- Nous n'allons pas nous entendre, avait-elle coupé net. Bon, au suivant ! N'y a-t-il donc personne qui sied à ma valeur ?

L'attroupement s'était resserré subitement autour d'elle et Hachi s'était retrouvé propulsé hors du cercle.

Cela avait marqué la fin de leur première rencontre. Arlong aurait aimé que ce fut la dernière. Malheureusement, Hachi avait de la suite dans les idées et chaque jour ils entendirent parler d'elle, chaque jour il allait la voir, chaque jour il était éconduit, de plus en plus sèchement. Et à chaque fois ils le ramassaient à la petite cuillère.

- La bourge et l'idiot, énonça-t-il pour lui-même. Où a-t-on vu ça ?

Il fut interrompu dans ses pensées par le bruit tout proche d'une porte qui s'ouvre et d'un tintement de clochette.

- Encore merci, fit une voix qu'il connaissait. Bonne soirée !

Encore un bruit de porte que l'on referme cette fois, le même tintement plus étouffé. Des bruit de pas légers qui s'éloignent. Arlong écouta tout, immobile, puis jeta un coup d'œil discret dans la rue adjacente.

Ses cheveux bleus se soulevant subtilement à chaque pas, son corps se balançant et réagissant comme s'il suivait un rythme, Cléo avançait en direction de la plage en fredonnant un air sans paroles. Une étrange mélancolie envahit l'espace autour d'elle alors que, à travers ses lèvres closes, filtrait sa voix. Il y avait quelque chose d'attirant, un peu comme lorsque chantent les sirènes, mais pourtant cela restait complètement différent.

Il secoua la tête et décida de la suivre aussi silencieusement qu'il le pouvait. Il l'entendait parfois changer de rythme, de ton. Elle le fit passer sans savoir par une gamme de sensations qui lui alla directement au cœur.

La musique est le langage du cœur. Personne ne peut le traduire ni l'expliquer, pas même le musicien qui la crée. Une interprétation logique, même magistrale, sans erreur, ne peut reproduire la clarté que le cœur a saisi lorsque seule existait la musique pure et brute. Seul le cœur comprend totalement. Ne mets pas de mots dessus. Écoute, n'explique pas.

Alors il écouta. Tout en la suivant en silence, sans se questionner, il écouta simplement. Quelque chose gratta à nouveau sa surface de sa mémoire.

Tu entends ça, Arlong ?

Il n'était plus question de la musique, il le savait.

C'est le plus beau son du monde.

Il secoua la tête. Avec cette voix qu'il ne reconnaissait plus venait toujours un déchirement. Non, il n'entendait pas. Il sentait, de toute façon, qu'un tel son n'existait pas en ce monde.

- Hachi voyons, ressaisis-toi mon grand !

Arlong, en reconnaissant la voix de sa sœur, eut le réflexe de se dissimuler dans l'ombre d'une maison. Cléo avait atteint la fontaine et regardait, intriguée, Shirley réprimander sévèrement l'homme-poulpe.

- Heu... pardonnez-moi mais est-ce que tout va bien ? demanda Cléo.

Shirley, qui venait de noter sa présence, lui adressa un sourire poli.

- Oh oui, ne vous en faites pas mademoiselle. Il s'est seulement fait rejeter pour la centième fois.

- La centième ? répéta Cléo incrédule. Le pauvre, je suppose...

Shirley secoua la tête en soupirant.

- Ne faites pas attention, il s'en remettra vite. Je vais le confier à mon frère, il le fera boire. C'est une de ses spécialités.

Ah bah merci ! s'indigna Arlong qui n'apprécia que moyennement que sa sœur parle ouvertement de lui avec un humain. Surtout celle-là.

- Je ne suis pas sûre que ce soit très raisonnable, commenta la cervelle de moineau qui n'eut même pas l'idée de demander qui était ce frère. J'ai des souvenirs plutôt... vifs vis à vis de l'alcool.

- Moi de même, approuva Shirley. Vous n'imaginez pas toutes ces grossièretés qu'ils peuvent débiter ! Mais que voulez-vous, ils ne connaissent pas d'autres moyens. Ah les hommes ! Désespérants ne croyez-vous pas ?

Arlong dut se retenir physiquement pour ne pas débouler sur sa sœur et lui faire ravaler ses paroles. Cléo haussa les épaules, clairement indécise.

- Excusez-moi mais vous faites bien partie du nouvel équipage ? Celui qui vient d'arriver ? demanda-t-elle prudemment.

Comme Shirley acquiesça sans se départir de son sourire, elle enchaîna :

- En fait je cherche un marchand qui serait intéressé par les bijoux.

L'œil de la sirène pétilla immédiatement.

- Allez au bateau et demandez Spade. Vous ne pouvez pas vous tromper, c'est un homme-espadon.

Le visage de Cléo s'illumina d'un coup.

- Merci beaucoup ! Ah, et bon courage avec... suggéra-t-elle en désignant Hachi.

Elle adressa un signe amical à Shirley et fila vers sa destination. La sirène la regarda s'éloigner un moment en silence, puis elle lança :

- Tu vas rester caché longtemps ? Depuis quand et-tu devenu couard ?

Arlong grinça des dents.

ooOoo

- C'était un plaisir de traiter avec vous, énonça poliment Spade, l'homme-espadon.

Plusieurs liasses de billets dans les mains, Cléo ne souriait pas.

- Je ne peux pas en dire autant.

La crête dorsale aux reflets jaunâtres de l'homme-poisson frémit d'indignation.

- Et bien, pardonnez-moi, mais il me semble que vous en ayez quand même tiré un bon prix !

Cléo avait dû marchander avec lui pour obtenir à peu près la somme que le bijoutier lui avait estimé. L'expérience avait manqué de la faire défaillir, et plusieurs fois elle avait failli renoncer.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. J'aurais juste préféré ne pas m'en séparer, ils m'étaient très précieux sentimentalement. Mais je n'ai pas le choix.

- Ah que voulez-vous ? Ainsi va la vie des fois, il faut savoir ce que l'on veut.

Il sortit un mouchoir en tissu et se moucha bruyamment.

- Quand repartez-vous ? demanda alors Cléo.

Spade renifla.

- Dès que notre passager aura terminé ses affaires ici. Autant dire que nous n'en savons rien. Mais certainement avant la fin du mois.

- Peut-être qu'il y aura des gens qui voudront faire affaire avec vous.

- Ils sont les bienvenus.

Cléo le remercia et prit congé. Elle ferait passer le message.

Il lui restait une dernière chose à faire avant de rentrer.

ooOoo

- Mon frère, je t'aime beaucoup, tu le sais.

Arlong, assis à ses côtés sur le tapis de coussins qu'il avait mis en place pour elle, haussa un sourcil.

- Il y a un « mais », c'est ça ?

- Mais je n'approuve pas tes méthodes.

Il s'y attendait.

- Pourquoi crois-tu que je ne t'ai pas emmené avec nous ? Tu es incapable de comprendre.

- Il me semble avoir grandi dans le même environnement que toi, et pourtant je n'éprouve pas ce besoin insensé de soumettre tout ce qui bouge.

Arlong secoua la tête. C'était bien ce qu'il disait, elle ne comprenait pas.

- Tu sais que nous allons tourner en rond si nous avons encore cette conversation. Comme toujours. Autant arrêter là tout de suite.

Un jour, lorsqu'il aurait réussi, elle devrait reconnaître qu'il avait bien agi.

- Tu échoueras, mon frère.

- Tu dis ça parce que tu n'as rien vu dans ta boule de cristal ? Ne t'inquiète donc pas, c'est normal, puisque tu ne vois que les mauvaises choses.

- Ton rêve est une mauvaise chose en soi. Tu ne t'en rends juste pas compte.

Arlong lui adressa un sourire plein d'hypocrisie. Il cherchait la chose la plus vulgaire possible à lui dire quand quelqu'un toqua à la porte.

- Qui est là ? aboya-t-il.

Il y eut un instant de silence, puis sa voix calme lui parvint :

- C'est Cléo. Nous avons des choses à nous dire.

Surpris, il se leva, oubliant Shirley et son petit sourire en coin, et ouvrit la porte.

Le round suivant allait commencer.