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Mes entrevues successives et interminables avec les docteurs en charge de mon dossier ne me permirent pas de dissiper le malentendu qui m'avait conduit dans cet établissement. J'eus beau me montrer aussi raisonnable que possible et leur dire que mon délire n'était que passager, ils insistèrent pour me maintenir cloîtré dans l'asile. La raison tenait probablement à mon incapacité à leur donner une version plausible de ce qui se produisit lors de l'expédition. Ils tentèrent de m'amadouer en m'assurant que je serais relâché lorsqu'ils seraient certains que je n'étais dangereux ni pour moi ni pour autrui. Mais je sentais qu'ils ne m'écoutaient que d'une oreille et que cette réponse systématique avait été répétée maintes fois à des personnes bien plus dérangées. Je restai docile malgré tout, ne souhaitant pas paraître plus fou qu'ils ne le pensaient déjà.
Les jours se succédèrent, rythmés par les bains glacés, les douches, les repas insipides et les potions hypnotiques. Il devint rapidement évident que les docteurs ne me laisseraient jamais sortir. Mais je me rendis compte que peu m'importait : l'asile me procurait l'isolement que j'avais recherché depuis mon retour en France. Lorsque j'en fis la demande, on me fournit du papier et de quoi écrire et l'on interdit à ma famille de venir m'importuner.
La seule personne avec laquelle je nouai des liens fut un jeune homme de quelques années mon cadet prénommé Vivien. Son esprit d'enfant, prisonnier d'un corps presque adulte, est le seul, à ce jour, qui puisse comprendre et accepter ce que j'ai vécu sans douter de ma santé mentale. Peut-être ne saisit-il pas toutes les nuances de ce que je lui racontai, mais il me crut. Lui parler de mon passé et de mes angoisses me libère d'un fardeau plus grand encore que la douleur physique qui m'étreint au réveil. Mes cauchemars sont moins terrifiants depuis que j'ai commencé à lui confier mes secrets les plus sombres.
Les démangeaisons, en revanche, se sont aggravées. Je dois régulièrement rappeler mes mains à l'ordre pour ne pas m'arracher la peau de mes bras ou de mes jambes. Les bains et les douches que les médecins me prescrivent atténuent le phénomène, mais seulement pour un temps. Par ailleurs, de violentes douleurs me paralysent quelques fois, en me donnant l'impression que mes os se déplacent et s'agitent de leur propre chef à l'intérieur de ma chair.
Mes quintes de toux occasionnelles sont toujours pour moi une source d'anxiété. Chaque fois que je regarde mes mains souillées par mes excrétions, je crains d'y voir des spores ou cette substance collante dans laquelle je rampai quelques semaines plus tôt. Je soupire de soulagement lorsqu'il ne s'agit que de sang. Lorsque ce n'est pas le cas, je demande à Vivien de frapper mon torse aussi fort qu'il le peut. Deux ou trois coups suffisent à expulser tous les corps étrangers de mes poumons, d'ordinaire. Comme il n'est pas dans sa nature de se montrer aussi violent, je dois toujours persuader Vivien de m'obéir en faisant appel à notre amitié et en lui promettant des récompenses. Il finit généralement par s'exécuter à contrecœur, les larmes aux yeux. Je ne peux m'empêcher de ressentir de la culpabilité en le voyant dans cet état. Mais je dois me débarrasser de ces toxines. Et il est la seule personne en qui je peux avoir confiance. Le souffle court et la poitrine en feu, je me délecte alors de cette victoire temporaire sur mon affliction.
Mon récit vient de rattraper l'instant présent. J'espérais qu'arrivé au terme de mon histoire, une illumination me viendrait. Que je saurais enfin dire si je suis fou ou si le monde l'est. Mais je suis toujours aussi perdu. Ma raison et ma mémoire se livrent une guerre incessante sans qu'aucun vainqueur ne soit désigné. Si je n'étais pas fou en entrant dans cet asile, je vais certainement finir par le devenir.
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Je ne pensais pas reprendre l'écriture de ce journal, mais les évolutions récentes de mon état sont trop bouleversantes pour que je les taise. Les cauchemars sont revenus, plus intenses que jamais. À tel point qu'ils prennent le pas sur la réalité. Des pensées malsaines s'insinuent dans mon esprit et prennent le contrôle de mon corps dans mon sommeil. Je me suis réveillé cette nuit, debout, nu, dans un couloir de l'asile, le corps d'un interné à mes pieds. Avant que je ne réalisasse pleinement ce qui venait de se produire, je fus maîtrisé par le personnel puis jeté dans un bain glacial. Que m'arrive-t-il ?
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Des champignons gros comme mon pouce ont commencé à pousser sur ma peau ! Je les ai arrachés non sans mal. Les docteurs pensent que je me mutile et m'ont imposé la camisole pour une journée entière… durant laquelle les champignons ont repoussé !
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Les pulsions qui m'animent pendant mon sommeil ont poussé les docteurs à me sangler la nuit. Je ne peux plus regarder qui que ce soit sans que des instincts sauvages s'emparent de moi. J'évite de m'approcher de Vivien pour ne pas lui faire de mal. Son innocence semble particulièrement attiser la flamme qui me ronge. Je l'imagine parfois à ma merci, ses yeux suppliants fixant le monstre qui le surplombe. Mes mains bougent d'elles-même et je succombe à l'onanisme. Honteux et dégoûté de moi-même, je m'arrache la peau et cogne mon front contre les murs, me jurant de ne plus laisser mon corps dicter ma conduite. Jusqu'à la crise suivante.
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Je dois me parler régulièrement pour ne pas oublier qui je suis, ou quel langage je parle, sans quoi des borborygmes abscons remplacent mes mots, voire mes pensées. Peut-être l'écrire m'aiderait-il ?
Je m'appelle François Duvergne. Je parle français.
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Mes jambes me font tellement mal. Avaient-elle cette forme auparavant ? Je ne sais plus.
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H'adg fizj rindich ziep'ntahl dofnuqbul kedh feij'iepak ! Rhikdat m'pruss deltijlavska, arkashig mu'ithul dor. Ethul djorak bahg isfapyl'yb ? Deklumtikkoq vorlypf tak !
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La voix du Bouc Noir a parlé. Les étoiles seront alignées cette nuit. Les portes s'ouvriront et je pourrai quitter cette prison sans le moindre effort. Je n'aurai plus jamais à dissimuler mes cornes naissantes sous une calotte. Il est temps pour moi de rejoindre les profondeurs souterraines et d'y cultiver un jardin de fertilité. J'emporterai avec moi le jeune humain réceptif. Ensemble, nous élèverons l'engeance du Bouc aux Mille Chevreaux qui germe en mon sein, loin de ces êtres pathétiques qui appellent « folie » ce qu'ils ne comprennent pas.
Peut-être l'humanité acceptera-t-elle un jour sa place dans la hiérarchie de l'Univers. Peut-être cessera-t-elle de craindre et de traquer ce qui ne lui ressemble pas. Peut-être que le vingtième siècle sera celui de l'Éveil. Alors, nous sortirons de nos tanières et tous rejoindront le Troupeau. Les forêts recouvriront le monde une fois de plus. Et dans les bois, une clameur résonnera à l'infini :
« Iä ! Iä ! Shub-Niggurath ! »
