Gays of thrones

Chapitre 10

Jojen et Bran

Brandon Stark, énième du nom, avait toujours eu de la chance. Il était né dans un château, avait mangé à sa faim, porté des vêtements en cuir fin, avait reçu une éducation, fait plein de bêtises sans jamais se faire frapper par sa mère, et même quand il dépassait les bornes, on trouvait encore le moyen de le déresponsabiliser : à force de grimper partout, il avait fini par tomber sur de méchantes gens qui l'avaient poussé. Certes, c'était des gens méchants, mais tout de même : s'il avait été sage, il n'en serait pas là. Et voilà que, en dépit d'un faux pas évident de sa part (sans mauvais jeu de mots), il était handicapé à vie, et toute sa famille persistait à croire qu'il n'en était pas responsable.

Rien d'étonnant donc si, une fois Winterfell tombé aux mains du petit Greyjoy, Bran était parvenu à s'échapper, emportant avec lui son loup, son destrier humain, sa sauvageonne domestiquée, et même son petit frère, et le loup de son petit frère. Incroyable qu'une telle caravane ait pu disparaître dans le plat pays du Nord au nez et à la barbe de douze Fer-Nés. A croire qu'ils ont les oreilles rouillées : de vrais abrutis, ces Fer-Nés !

Grâce à sa baraqua, Bran et sa clique ne furent pas recherchés. Theon ne s'était pas acharné au-delà d'une journée, et avait préféré brûlé deux autres mômes à la place. Des gamins que Bran avait envoyés bosser à la ferme, pendant qu'il révisait ses cours de géo et que son frère cassait des noix. Ah, quel beau pays que Westeros, on y trouve toujours un pauvre péquin pour y trimer et crever à sa place.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu'il s'était fait de nouveaux amis. Le Nord du Mur était la destination à la mode chez les jeunes nobles à l'approche de l'hiver, et sur le chemin des vacances vers Châteaunoir, Bran avait rencontré Jojen et Meera Reed, et ils avaient très vite sympathisé.

Bran se souvenait avec émotion de leur première rencontre. Jojen lui était apparu, là, dans la brume forestière, avec sa petite tête de fouine, et aussitôt Bran avait ressenti quelque chose. Son cœur s'était mis à battre plus vite, un peu comme ce jour où il avait vu Ser Jaime Lannister en train de jouer à saute-mouton avec sa sœur la reine en haut de la tour.

Après avoir remis Osha à sa place, ils avaient pu entamer une conversation entre gentlemen, et s'étaient très vite trouvé des points communs : « Ah, vous allez dans le Nord, vous aussi ? – Ah bon, ton papa aussi est un seigneur ? - Sans rire, toi aussi, tu fais des rêves avec des corneilles à trois yeux ? » Bref, c'était génial, il avait enfin trouvé un compagnon de jeux digne de ce nom qui partageait son intérêt pour les histoires et créatures gothiques.

Evidemment, ils faisaient croire aux autres qu'ils discutaient de choses stratégiques, histoire qu'on leur foute la paix. Mais Meera était bonne fille : elle chassait, pistait, cuisinait, lavait les fourrures et réparait ses armes sans demander son reste. A la fois multitâche et soumise aux garçons : une Nordienne comme on n'en fait plus. Certes, Osha était un peu jalouse, et ce n'était pas Hodor qui risquait de lui remonter le moral, alors Bran lui envoyait Rickon dans les pattes. Faut que ça se rende utile, un petit frère.

Et pendant que les femmes trimaient et se provoquaient mutuellement, Bran n'intervenant que quand elles faisaient trop de bruit, en vrai chef de famille, il avait tout loisir de parler avec Jojen.

« Jojen, lui avoua-t-il un matin, cette nuit, j'ai fait un rêve étrange et pénétrant. »

« Tu as encore rêvé de la corneille à trois yeux ? »

« Non, j'ai rêvé de nous deux. »

« Ah ? Pas moi. »

Bran se sentit gêné : « Et… c'est grave si on ne rêve pas de la même chose ?

« Non, lui dit Jojen en souriant, ça arrive. Ce n'est pas grave. »

Jojen était très mignon quand il souriait. Il ressemblait à un lutin. Bran se sentit rougir.

« Et que faisait-on dans ce rêve ? »

« Euh… Nous étions dans les bois… »

Jojen regarda autour d'eux : « T'es sûr que c'était un rêve, Bran ? »

« Oui, parce que nous courrions. »

« Ah ? »

« On se tenait la main, on flairait le sol à la recherche de proies, et j'avais très chaud. »

« Et ensuite ? »

« Ben rien. Je me suis réveillé. »

Jojen ne put cacher sa déception. Comment pouvait-il interpréter avec si peu d'éléments ?

« C'était sûrement les loups. Tu as voyagé dans la peau d'Eté. Tu es un zooman, Bran. »

Bran réfléchit. Contrairement au reste de sa famille, il le faisait naturellement, et il n'en mourrait pas : « Un zooman, c'est quelqu'un qui se met dans la conscience des animaux ? »

« Exactement. »

« Mais moi, je ne voyage pas seulement dans la tête de mon loup. Je sais aussi quel chemin suivre rien qu'en touchant du bois… »

« C'est vrai, lui dit Jojen, les yeux brillants d'admiration. Tu es exceptionnel, personne d'autre ne peut faire ça. »

« Qu'est-ce que tu en sais, Jojen ? Tu as vu beaucoup de pays ? »

« Euh… non. »

Bran aurait dû flairer l'escroquerie. Mais non, il en était resté au « tu es exceptionnel », et ça lui tordait les boyaux. Mais c'était agréable. Jojen était tellement compréhensif, tellement différent de Mestre Luwin. Bran pouvait lui parler en toute confiance, Jojen croyait en lui, il ne lui infligeait pas ses propres échecs pour l'empêcher de vivre ses rêves.

« Mais alors, dit-il, si je suis capable de tout savoir à travers n'importe quelle forme de vie, je ne suis pas un zooman, je suis… comment ça s'appelle ? »

« Je ne sais pas, dit Jojen, je ne connais personne d'autre comme ça. »

« Un bioman ? »

« Ce serait logique. » admit Jojen.

Bran lui confia alors : « Le plus bizarre, en fait, c'était au réveil. »

« Comment ça ? »

« Eh bien… D'habitude, quand je suis perdu dans les bois, je caresse un arbre et il me chuchote où aller. Mais cette fois, c'était comme si… comme si j'avais une boussole corporelle. »

« Une boussole ? »

« Oui. Une aiguille qui m'indique où aller. »

« Vers le Nord ? »

« Non, elle était dirigée vers toi, Jojen. »

Une corneille passa. Mais comme elle n'avait que deux yeux, personne n'y prêta attention.

Jojen regardait Bran. Il ne savait pas du tout comment interpréter cette histoire d'aiguille. Un psy aurait sans doute pensé que Bran, comme Arya, aurait été traumatisé par les coups d'aiguille de leur sœur aînée (eh ouais, en fait, Sansa apprenait à confectionner des poupées vaudous avec Septa Mordane, maintenant vous savez tout), malheureusement, il n'y avait pas de psy à Westeros. C'est dommage, un psy aurait été très utile à bien des personnages. Par exemple, un psy aurait pu empêcher Robb de décapiter Lord Karstrak en lui expliquant que ce n'est pas Theon, et que les deux petits Lannister ne sont pas ses frères, mais bon, buter des gens, c'est plus rigolo. Un autre aurait expliqué à Cersei que Tyrion n'était pas responsable de la mort de leur mère, quitte à haïr quelqu'un, autant haïr son père, et de toute façon, au bout de trente-cinq ans, il y a prescription, bon sang ! Quant à Jaime, alors là, Jaime ! On sait bien que c'est dur de perdre sa mère en pleine phase œdipienne, mais est-ce une raison pour reporter cet amour sur sa sœur, hein, mon garçon ? Faut grandir, un peu, sinon pas étonnant qu'on se retrouve à buter des mômes comme dans la cour de récré !

Heureusement, même sans psy, Jojen posa la bonne question (du moins celle que Bran espérait) : « Et cette aiguille, où se trouve-t-elle ? »

Bran défit alors son ceinturon.

« Ici. » dit-il.

Jojen se pencha pour mieux regarder : « Mais je ne vois rien ! »

Bran rougit, et rabattit aussitôt sa tunique.

« Je t'assure qu'il y a quelque chose ! », dit-il, sans regarder Jojen.

Ce dernier comprit qu'il avait dit une bourde. Il décida de réconforter Bran : « Ce n'est rien, lui dit-il. Cela arrive. Ce n'est pas grave. »

Bran boudait. Une vraie tête à claques, ce gosse.

« Bran, lui dit Jojen, il ne faut pas que tu te décourages. Ne baisse pas les bras ! »

Ce n'est pas mon bras qui se baisse ! songea Bran, énervé.

« Si tu te décourages, poursuivit Jojen, nous te perdrons. »

Tant mieux, comme ça tu pourras me regretter !

« Et si nous te perdons, nous perdons tout. »

« Tout, tout… c'est vite dit, Jojen : on n'a déjà plus rien ! »

« Ne dis pas ça, Bran… »

« Sois lucide : j'ai perdu mes jambes, j'ai perdu Winterfell, j'ai perdu ma famille (sauf Rickon, mais franchement, vu son utilité, ce n'est pas ça qui va me consoler !), ma vie confortable, ma vieille Nan… »

Bon sang, si je regrette la vieille Nan, c'est que je touche vraiment le fond, réalisa Bran.

« Il te reste la corneille, Bran ! La corneille ! »

Mais qui peut être assez bête pour plaquer son château pour suivre une corneille difforme ? Bran avait envie de crier : ce n'est pas la corneille que je suis, Jojen, c'est toi ! Mon petit lutin que je veux lutiner.

Mais il ne put se déclarer : Osha intervint aussitôt.

« Mais qu'est-ce que tu lui mets encore dans la tête comme idées ? », lança-t-elle à Jojen, en l'envoyant bouler dans un bouleau, ce qui fit aussitôt accourir Meera au secours de son petit frère.

Ignorant l'indignation de Meera et les protestations de Bran, elle prit celui-ci dans ses bras : « Allons, allons, mon petit seigneur, ça va aller… »

« Mais lâche-moi ! », grognait Bran.

« Oui, renchérissait Meera, lâche-le que je te casse la gueule pour t'apprendre à cogner les plus faibles que toi ! »

« Oh la la, soupira Osha, tout de suite, les grands mots ! Je ne l'ai pas cogné, ton frangin, je l'ai juste un peu bousculé parce qu'il embêtait Bran. Et au passage, à son âge, il serait temps qu'il apprenne à se défendre tout seul ! »

« Oui, et à mon âge, tu devrais arrêter de me cajoler ! », insista Bran.

Le ton montait, personne ne voulant lâcher ses positions (et Osha ne voulant pas lâcher Bran). Merra finit pas lui tomber dessus à bras raccourcis. Les deux femmes roulèrent dans la fange en se crêpant la tignasse, pour le plus grand plaisir d'Hodor qui les regardait s'arracher leurs nippes en poussant des « Hodor ! » approbateurs.

Jojen revint vers Bran : « Dis-donc, dit-il en observant les deux femmes, tu ne trouves pas que ça prend une tournure bizarre ? »

« Je m'en fiche, répondit Bran, en haussant les épaules, j'en ai marre de devoir intervenir pour les séparer ! »

« Mais moi, je ne peux pas m'interposer, insista Jojen, elles me mettraient en pièces en moins de deux ! Je t'en prie, Bran, il faut faire quelque chose, on ne peut pas les laisser là à se… euh… mais qu'est-ce qu'elles font en fait ? »

Osha et Meera s'étaient en un rien de temps transformées en deux corps recouverts de boue de la tête aux pieds, et elles continuaient à s'agripper et à rouler l'une sur l'autre en poussant des cris de plus en plus bestiaux. On aurait dit qu'elles avaient été touchées par le fléau de Valyria.

Quoiqu'il en fût, Bran ne regardait pas le match. Il jetait des regards à droite à gauche.

« Jojen ? », demanda-t-il.

« Quoi ? »

« Tu saurais où est passé Rickon ? »