Chapitre 10
Le jour des obsèques de Laurence arriva bien trop vite pour celles et ceux qui l'avaient connu. En se préparant ce matin là après une énième nuit sans sommeil, Alice se rappela les fausses funérailles que le policier avait organisées l'année précédente, après avoir simulé sa mort. Même en connaissant la vérité, la jeune femme avait éprouvé un sentiment étrange, un malaise diffus, comme un présage funeste à défier le destin de cette façon...
Ce n'était que de la superstition, se répéta-t-elle, le cœur gros. Comment aurais-je pu prévoir que le pire allait se produire un an plus tard ? A cet instant précis, elle se prit amèrement à souhaiter que Laurence ait de nouveau organisé sa disparition pour mieux réapparaître et confondre son assassin. Hélas, ce n'était qu'une illusion, un faux espoir. Cette fois, il ne sortirait pas d'un confessionnal comme un diable de sa boîte, un sourire moqueur aux lèvres…
La rousse s'observa sombrement dans le miroir. Dieu qu'elle avait une mine à faire peur ! Pâle, les traits tirés, elle refusait de mettre du maquillage et ses vêtements noirs la rendaient encore plus sinistre. En tout et pour tout, elle ne devait avoir dormi qu'une quinzaine d'heures en cinq jours. Alice se sentait lasse, épuisée nerveusement par un chagrin qui ne semblait pas s'apaiser. Dès qu'elle fermait les yeux, elle le voyait avec son éternel costume bleu et sa voiture de sport rouge, arborant ce sourire insolent qui cachait une grande sensibilité et des blessures secrètes… De nouvelles larmes lui brûlèrent les paupières. Elle n'était pas prête à le laisser partir. Elle ne pouvait pas lui faire ses adieux, c'était impossible. Laurence lui manquait atrocement et cette sensation omniprésente était teintée de désespoir et de souffrance quasi-physique.
Avril essaya de penser à autre chose, mais jamais elle n'était épargnée, tellement leurs vies s'étaient imbriquées l'une dans l'autre sans qu'ils en aient réellement conscience. Il lui suffisait de se rendre quelque part, dans des lieux qu'ils avaient fréquentés ensemble et tout lui revenait en mémoire comme si c'était hier. Quand elle était retournée au commissariat, elle avait cherché des yeux machinalement la Facel Vega dans la cour mais déjà un autre véhicule occupait la place attribuée à Laurence. Sa plaque avait même disparu, idem pour celle de son bureau, qui attendait un nouvel occupant. Marlène lui avait dit qu'elle n'avait pas pu y retourner, que cela lui était physiquement impossible. Alice comprenait parfaitement pourquoi. L'ombre charismatique de Laurence continuait à y planer.
Avec lassitude, elle frotta de nouveau ses yeux rougis. Elle croyait avoir pleuré toutes les larmes de son corps, mais apparemment, ce n'était pas le cas : l'épreuve qui l'attendait allait être la plus difficile à surmonter et elle dut ravaler un sanglot, rien qu'à la pensée du cercueil de Laurence, au moment de la mise en terre…
La sonnette retentit, chassant la terrible image. C'était Marlène qui venait la chercher. Sans échanger un mot, les deux jeunes femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre. Alice vérifia une dernière fois sa mise - celle de Marlène avec sa voilette noire était comme d'habitude parfaite - puis elle inspira un bon coup. Voilà, rien ne servait à se masquer la vérité, il était temps d'y aller. Elles partirent rejoindre Timothée Glissant qui se chargeait de les emmener.
Comme la première fois, l'assemblée ne fut guère nombreuse devant l'église : tout le commissariat avec à sa tête un Tricard clairement perdu, était là, accompagné par quelques officiels, dont le préfet de police, des militaires et des compagnons de la Résistance avec leurs drapeaux. Quelques anonymes et des curieux se pressaient à l'écart, notamment un cortège impressionnant de femmes qui s'ignoraient de façon hypocrite les unes, les autres, certaines le visage dissimulé pour ne pas qu'on les reconnaisse. Il était difficile d'ignorer l'aura de Laurence quand on voyait leur nombre, pourtant Alice préféra ne pas retenir cet aspect de l'homme dont elle était tombée amoureuse… Ces femmes, après tout… aucune n'avait réellement compté dans la vie du policier, aucune n'avait suffisamment été proche de lui, comme Marlène et elle avaient pu l'être. Le coureur de jupons qu'il avait été, n'avait paradoxalement été fidèle qu'à ses deux amies. Trois solitudes s'étaient croisées un jour pour ne plus se quitter jusqu'à ce que la mort leur arrache l'élément moteur de leur trio.
Au bord des larmes, Avril aperçut Alexina et fut frappée par l'image terrible d'une mère effondrée. La vieille dame semblait avoir pris dix ans d'un coup et était accompagné par un homme élégant dont elle ignorait tout. Sans hésiter, la rousse la rejoignit et elles se serrèrent l'une contre l'autre, unies dans la même douleur.
« Alice, c'est une telle tragédie… jamais je n'aurais pensé... »
La voix de la vieille dame se brisa et elle ne termina pas sa phrase. Les parents ne devraient jamais perdre un enfant, pensa Alice en la serrant à nouveau dans ses bras.
« Je suis de tout cœur avec vous, Alexina. Si jamais vous avez besoin de quelque chose, n'importe quoi, n'hésitez pas… »
« Merci, vous êtes adorable... Swan vous appréciait, vous savez ? Mon fils ne parlait jamais de ce genre de choses mais je savais qu'au fond, il vous aimait. Une mère sait ça. »
Alice n'eut pas la volonté de la contredire et lui adressa un sourire triste alors que le glas se mettait à sonner, annonçant l'arrivée du corbillard. La voiture noire s'arrêta devant elles, puis la foule se signa pendant que quatre hommes portaient l'imposant cercueil en chêne massif dans l'église. Alexina soutenue par Alice et son compagnon leur emboîtèrent le pas, suivis de Marlène, Glissant et Tricard, puis le personnel du commissariat. Tout le monde prit place alors que des chants liturgiques s'élevaient en attendant le début de la cérémonie.
Un autre protagoniste était présent aux côtés du préfet à double titre : c'était Félix Blanc Gonnet. Il voulait rendre hommage à Laurence et prendrait d'ailleurs la parole pour dire quelques mots au nom du Ministre de l'Intérieur. Bien sûr, il honorait la mémoire d'un camarade de combat, d'un homme qu'il avait côtoyé et qui était devenu un ami. Mais en ce triste jour, il caressait également le secret espoir que Dimitrov, monstre d'orgueil par excellence, se montre aux funérailles pour se prévaloir de sa victoire. Le Directeur du Contre-espionnage avait placé deux de ses hommes parmi la foule des anonymes, dans laquelle se trouvait une personne qui ne lui était pas inconnue…
… Henri Magellan, le fournisseur lillois de l'armée et ami intime de son patron, Jean Donnadieu. Il s'excusa auprès du préfet et le rejoignit.
« Magellan ? Je ne m'attendais pas à vous trouver ici… Vous connaissiez Laurence ? »
« Seulement de nom, il faisait régulièrement la une des journaux de la région… Je suis là, parce que sur les conseils de votre Ministre, j'ai appelé votre secrétariat qui m'a informé que vous étiez à des obsèques ici, à Tourcoing… Je suis désolé de vous déranger dans de pareilles circonstances mais je devais vous parler d'urgence. »
Magellan faisait partie de ce genre d'hommes qui n'aimaient pas attendre. Il faisait aussi partie des personnes à qui on disait difficilement non, compte tenu de son réseau de relations.
« A quel sujet ? »
Magellan entraîna Blanc-Gonnet un peu à l'écart.
« Il s'agit de ce dont je vous ai parlé, la fuite d'informations, peut-être même le vol de mes brevets, vers une puissance étrangère ou une autre société. Où en êtes-vous de votre enquête ? Avez-vous pu dénicher la taupe qui sévit dans mes usines ? »
« Une affaire d'état des plus importantes m'a empêché de poursuivre mes investigations, mais vous pouvez dire au Ministre que je prends votre problème à cœur, Magellan. C'est même une priorité nationale compte tenu de vos contrats avec l'Armée française, mais avec les événements récents, je pare au plus pressé. »
« C'est cette affaire qui vous amène ici ? »
« Oui, je viens de perdre un ami… Vous comprendrez que je souhaite désormais faire toute la lumière sur ce qui lui est arrivé. »
« Je comprends parfaitement… Ce Laurence, c'était un bon flic ? »
« Le meilleur. »
« Toutes mes plus sincères condoléances… Vous pourrez m'accorder quelques minutes à la fin de l'office ? J'aurai une idée à vous soumettre. »
« Bien sûr. »
Félix retourna à sa place, non sans avoir cherché dans l'assistance un autre visage familier.
Dans l'ombre de la sacristie, juste derrière le chœur, une vieille dame avait assisté à toute la scène par une petite fenêtre dissimulée qui lui permettait de voir sans être vue. Elle observait les deux hommes en train de discuter et aurait bien aimé être une petite souris pour entendre ce que ces deux individus se disaient.
Le Père Jacques, celui qui allait célébrer la messe, fit tout à coup son entrée, et l'interrompit dans ses réflexions :
« Marie ? Vous avez vu traîner mes lunettes ? »
« Non, mon Père. »
Le prêtre regarda la forme floue qu'il distinguait mal. Sa bonne était davantage pliée en deux que d'habitude, non ? Les rhumatismes sans doute. Sans ces maudits lorgnons, il n'y voyait rien. En revanche, elle avait une drôle de voix enrouée...
« Vous avez pris froid ? »
La vieille dame voûtée s'éclaircit la gorge.
« Oui… »
« Soignez-vous, ma bonne Marie… Ah ! Il faut absolument qu'on les retrouve, sinon je ne pourrais pas lire l'homélie… »
Marie fit mine de chercher en tournant le dos à l'ecclésiastique. Le prêtre dérangea des livres, écarta des papiers, souleva quelques vêtements sacerdotaux et découvrit enfin ses lunettes.
« Ça y est ! Bon, je crois que je n'ai rien oublié… »
Le prêtre tâta ses poches, sortit comme il était entré, sans avoir remarqué le subterfuge. Quelques secondes plus tard, Laurence - alias la vieille Marie - le vit rejoindre son pupitre. Peu à peu, le silence se fit dans l'édifice. Puis la messe en son honneur commença…
Contrairement à la fois précédente, il n'était pas dans l'intention de Laurence de se découvrir et de réapparaître d'entre les morts. Il observa l'assemblée, reconnut des visages familiers, essaya de graver les traits de ceux qu'il ne connaissait pas dans sa mémoire, en cherchant un indice quelconque qui l'aiderait à le mettre sur la voie…
Un mouvement au premier rang attira son attention et il vit que sa mère avait été obligée de s'asseoir, terrassée par le chagrin. Alice était à ses côtés, ainsi qu'un vieil homme dont il ignorait tout. La journaliste la tenait dans ses bras en pleurant également. La boule au ventre, il les observa toutes les deux se réconforter, en se sentant coupable et impuissant. Il lui fallait faire fi de ses émotions parasites, alors froidement, il se força à détourner les yeux pour se focaliser à nouveau sur sa mission.
La cérémonie se poursuivit sans incident. Laurence écouta attentivement Félix quand ce dernier prononça quelques mots. Il n'y avait rien de particulièrement chaleureux dans son discours mais c'étaient les paroles d'un officiel haut placé. La fonction même de Félix et sa présence en ces lieux soulevait des questions sur le rôle exact de Laurence pendant la guerre. Rien ne filtra à ce propos, mais quand au nom du Président de la République et pour services rendus à la Nation, il fut élevé au rang de Chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume, il y eut des murmures dans l'assemblée.
Laurence les ignora et continua sa surveillance. La cérémonie arriva à son terme et la foule sortit sur le parvis… sauf Félix et l'inconnu en costume fait sur mesures, qui reprirent leur conversation.
Le curé n'allait pas tarder à revenir et Laurence voulait savoir à qui le Directeur du Contre-espionnage parlait. Il devait se retrouver à proximité du parvis quand l'individu sortirait. Il quitta rapidement la sacristie par le presbytère attenant, se faufila dehors parmi les paroissiens en claudiquant et en essayant de ne pas se faire repérer et parvint près de sa 4CV Renault quand il le vit...
Tricard était exactement à deux mètres de lui ! Laurence maudit sa malchance et lui tourna prestement le dos. En pestant, il se plia en deux pour masquer sa haute taille. Le commissaire divisionnaire se retourna au même moment et crut que la vieille dame, qui souffrait probablement d'un lumbago sévère, voulait traverser la rue. Naturellement, il lui proposa galamment de l'aider...
Laurence tenta de ne pas céder à la panique. S'il était découvert, tout était fichu. Quand Tricard lui parla, Laurence marmonna des paroles inintelligibles d'une voix de fausset. Le divisionnaire prit cela pour un assentiment, se saisit alors du bras de la vieille dame et ils marchèrent cahin-caha de l'autre côté... Arrivé sur le trottoir d'en face, Laurence s'aperçut que l'interlocuteur de Félix était en train de se diriger vers une DS noire et s'apprêtait à monter en voiture. Il devait retraverser pour rejoindre son véhicule ! La 'vieille dame'houspilla le Divisionnaire avec sa canne. Ce dernier se protégea comme il put.
« Vandale ! Voyou ! Laissez-moi tranquille ! »
« Mais enfin, je ne voulais que vous aider, Madame… »
« Je ne vous ai rien demandé, jeune homme ! »
« Mais… »
« Hors de ma vue, espèce de malotru ! »
Tricard resta pantois et ouvrit des yeux ronds en voyant la vieille toujours pliée, traverser prestement dans l'autre sens, sans aucune difficulté. S'il savait que Laurence souriait de façon sardonique en imaginant la tête sidérée de son patron...
« Les vieux, c'est plus c'que c'était, hein, Commissaire ? » Demanda une voix familière dans le dos de Tricard.
« Oh, ça va, Martin ! Vous pouvez garder vos commentaires pour vous ! »
Rabroué, le jeune policier se mit à bouder. Tricard haussa les épaules et se détourna en ayant déjà oublié l'incident.
Laurence passa également à autre chose rapidement, monta dans sa 4 CV et démarra. Il suivit la DS à bonne distance sans toutefois la perdre de vue. La voiture le mena à une adresse qu'il identifia immédiatement. Laurence avait désormais un lien. Bientôt, il aurait un nom.
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A la fin de cette longue journée, Alice et Marlène étaient épuisées. Après la sépulture, elles avaient accompagné Alexina Laurence et son compagnon à la gare pour le train de Paris. La vieille femme était effondrée, sonnée par la disparition brutale de son fils, avec qui elle n'avait pu se réconcilier. Alice la regarda partir, le cœur lourd, peinée… Comme Marlène et elle avaient toutes les deux le moral dans les chaussettes, elles décidèrent de rester ensemble le soir en portant leur tristesse comme un manteau pesant sur leurs épaules.
Sur les coups de dix neuf heures, la sonnette retentit. Marlène alla ouvrir et découvrit Félix Blanc Gonnet sur le seuil.
« Je peux parler à Alice Avril ? »
Sans cacher son antipathie, Marlène s'effaça pour le laisser entrer. Le Directeur du Contre Espionnage pénétra dans le petit salon et Avril l'aperçut, pas plus surprise que ça.
« Qu'est ce que vous voulez ? »
« On s'est juste aperçu à l'office et je n'ai pas eu le temps… » Il leva une main désabusée. « … Ce discours… Je sais que Swan s'en serait moqué. Toutes ces grandes phrases, vides de sens, cette hypocrisie… Seuls l'action et le geste comptaient pour lui... Personne ne devrait ignorer le rôle qu'il a joué pendant la guerre, et pourtant, il restera un héros anonyme parmi tant d'autres… Je me fais bien comprendre, Alice ? »
Avril le regarda en n'en croyant pas ses oreilles.
« C'est pour me dire ça que vous êtes venu ? Pour ne pas que je divulgue vos petits secrets ? »
« Pour ne pas que Laurence soit livré en pâture à la vindicte populaire, oui. »
« Vous me connaissez vraiment mal… Je l'aimais, c'était mon ami, malgré nos désaccords. Jamais je n'aurai abusé de la confiance qu'il plaçait en moi. »
Félix eut un sourire et fit immédiatement un geste d'apaisement.
« Je vous crois. En cela, vous lui ressemblez. C'est pour ça que je disais que vous auriez fait une équipe formidable tous les deux. La confiance réclame de l'honnêteté, l'honnêteté demande d'être sincère, et pour être vrai, il faut être soi-même. Chacun de vous l'était. »
Alice baissa la tête.
« Je m'inquiète sincèrement pour vous, Alice… »
Avril eut un geste las et haussa les épaules.
« Si vous êtes là, c'est pour me parler de l'affaire, Félix. Déballez ce que vous êtes venu dire. »
« Très bien. Je comprends que vous vous méfiez de moi mais vous avez tort, nous sommes du même bord, et je vais vous en apporter prochainement la preuve... L'homme retrouvé mort il y a quelques jours, votre agresseur, a un nom : il s'appelle Dominique Castro. C'était un type peu fréquentable, un ancien boxeur à la réputation sulfureuse, devenu mercenaire. »
« Un mercenaire ? »
« Nous cherchons à savoir qui était son dernier employeur. »
« Vous pensez à Dimitrov ? »
« C'est probable... Castro a sans doute été tué parce qu'il en savait trop. »
« J'ai vu son visage et je pouvais l'identifier. »
« Exact. Si le commanditaire a cru bon de se débarrasser du maillon faible, ça veut dire qu'il se sent aux abois. Une fois que nous aurons établi le lien entre eux, nous pourrons remonter la piste. »
Avril eut un ricanement.
« Pff… Vous ne savez même pas comment coincer Dimitrov. »
Félix eut un sourire.
« Une opportunité s'est présentée à moi aujourd'hui qui m'a donné une idée. Vous connaissez Henri Magellan ? »
« Non. C'est qui ? »
« Un riche industriel dans l'aéronautique. Depuis quelques temps, il se plaint qu'on lui vole des brevets et des secrets de fabrication dans ses usines de la région. Ce genre d'agissements ne vous rappellent rien ? »
« C'est la marque de fabrique des Quatre. »
Félix hocha la tête et prit un air mystérieux.
« Une petite enquête infiltrée chez Sélignac, dans les bureaux d'études d'Henri Magellan, ça vous dit ? »
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En enfilade, les voitures s'arrêtaient devant la porte de l'hôtel particulier et déversaient leurs lots d'invités. Tout ce que Lille comptait de notables et de sommités politiques et culturels se retrouvaient chez Henri Magellan pour une soirée de galas au profit d'une collecte de fonds pour des associations caritatives de la région.
Méconnaissable sous sa barbe, sa perruque aux cheveux gris et ses lunettes à écailles, Laurence se présenta à son tour à l'entrée avec son invitation. La musique résonnait doucement en provenance des salons à l'étage. Il n'eut aucune difficulté à se faire admettre sous un nom d'emprunt. Son élégance légendaire avait disparu au profit d'un dos voûté qui masquait légèrement sa haute taille et d'une tenue moins assurée.
Il ne fallait pas qu'on le reconnaisse, d'autant que dès l'entrée, il avait aperçu quelques personnes qu'il connaissait. C'était le moment de faire un test. Il feignit une maladresse au moment de prendre un verre de champagne et bouscula une dame un peu forte, la femme du préfet de police. Platement, il s'excusa auprès d'elle et de son mari qui n'y vit que du feu. Son déguisement était efficace.
L'incident provoqué passé, Laurence partit à la recherche d'Henri Magellan, l'hôte des lieux, dont la rapide enquête qu'il avait mené, lui avait révélé le nom. Sans surprise, il trouva ce dernier en compagnie de Félix... mais il ne s'attendait certainement pas à apercevoir Avril aux côtés des deux hommes ! A cette vision, le policier eut un instant de panique alors que toutes les alarmes résonnaient soudain d'instinct dans sa tête. Qu'est-ce que la rousse faisait là ? Les deux hommes manigançaient quelque chose et Avril se retrouvait encore une fois au cœur du danger, comme à son habitude, totalement inconsciente des risques ! Une envie irrésistible d'étrangler la rouquine le chatouilla et il dut faire taire sa colère avant de décider d'un plan d'action.
Discrètement, Laurence s'approcha du trio qui ne prêtait absolument pas attention au personnage effacé qui semblait observer les autres invités. Il tendit l'oreille…
« … Et vous croyez que ce sale type va tomber dans le piège que vous allez lui tendre ? S'il est aussi malin que vous le dites, il va flairer l'affaire à des kilomètres ! » S'écria l'organisateur de la soirée.
« Alice va s'infiltrer et démasquer la taupe au sein de votre entreprise, Magellan. Elle se montrera discrète. »
« Mais vous ne comprendrez même pas de quoi parlent mes ingénieurs, Mademoiselle ! Comment voulez-vous remarquer quelque chose de suspect ? »
« Et si vous m'expliquiez de quoi il en retourne pour que je paraisse moins ignorante, Monsieur Magellan ? Je suis capable d'apprendre et de m'adapter. »
« Ce sont des informations secrètes ! »
« Magellan, vous avez voulu confier cette enquête à mes services. Je vous envoie une personne de confiance qui observera les comportements qui sortent de l'ordinaire. »
« Donnez-moi quelqu'un qui a de l'expérience ! »
« Alice a déjà parfaitement réussi des missions d'infiltration sans être soupçonnée. Elle sera parfaite dans ce rôle car personne ne se méfiera d'elle…. »
L'homme hésitait encore. Félix reprit la parole pour tenter de le convaincre.
« Le Ministre est d'accord pour qu'on agisse ainsi. Il ne comprendrait pas que vous refusiez notre offre, surtout après les demandes d'aide que vous lui avez adressées… »
« C'est ridicule. Sans vouloir vous offenser, Mademoiselle, je ne crois pas que vous soyez faite pour cette mission. »
A ces paroles, Laurence ne put qu'acquiescer en son for intérieur, alors qu'Avril répliquait vertement au Directeur des établissements Sélignac. Avant que la situation ne s'envenime entre eux, Félix intervint.
« Magellan, je vous assure qu'Alice est la personne qu'il vous faut… Maintenant, si vous avez une plainte à adresser à Jean Donnadieu, je ne vous empêcherai pas de la déposer. Je dois cependant vous rappeler que notre Ministre me fait entièrement confiance sur la partie exécutive des missions qu'il me confie. En conséquence de quoi, il ne souhaite pas y être mêlées de près ou de loin, et niera toute implication si les choses devaient mal tournées… Je décide avec son accord mais en assume seul les risques. Cette proposition est donc à prendre ou à laisser. »
L'homme tergiversa, puis finit par accepter à contrecœur. Laurence les entendit encore discourir sur les modalités de l'intervention d'Avril, puis Magellan s'éloigna pour s'occuper de ses autres invités.
Inquiet, Laurence garda un œil sur la journaliste. Elle semblait également surveiller l'entourage de Magellan et souriait d'un air las, contraint, en portant sur elle son chagrin comme un fardeau. Il tacha d'occulter le fait que son absence était probablement la cause de cet état. Quand Avril quitta les lieux, il poussa un ouf de soulagement et put enfin se concentrer sur Henri Magellan.
Après avoir salué diverses connaissances, ce dernier prit congé. Laurence prit le risque de le suivre en empruntant le même couloir que lui, mais Magellan avait déjà disparu. Il poursuivit ses recherches dans quelques pièces lorsqu'un bruit de conversation dans ce qui semblait être un bureau, attira son attention. Le policier écouta en se faisant le plus discret possible. L'industriel n'était pas au téléphone. Il en eut confirmation lorsque son interlocuteur lui répondit en français avec un fort accent slave.
Laurence sentit les petits poils de sa nuque se hérisser au son de cette voix grave qu'il connaissait bien pour l'avoir écouté maintes fois sur bandes : Dimitrov, la tête pensante des Quatre, se trouvait dans la pièce avec l'industriel lillois !
Un entretien secret, voilà qui corsait singulièrement l'affaire. Ou le criminel faisait chanter Magellan et tentait de lui imposer de nouvelles conditions, ou les deux hommes se connaissaient, ce qui semblait peu probable au premier abord... Ne voulant écarter aucune hypothèse, Laurence écoutait attentivement mais il ne parvenait pas à bien entendre ce qu'ils se disaient, d'autant que Magellan restait parfaitement maître de lui, malgré des divergences qui lui faisait parfois lever la voix pour imposer sa part du marché… En désespoir de cause, le policier attendit dans la pièce contigüe qu'ils en terminent pour se faire une opinion.
Quand l'entretien s'acheva, Magellan raccompagna lui-même Dimitrov à la porte, suivis discrètement par Laurence. L'occasion était trop belle pour la laisser passer. Parvenu dans la rue sans se faire remarquer, Laurence emboîta le pas à sa Némésis…
A suivre…
Merci d'avance pour vos commentaires, remarques et autres petits mots. On s'achemine bientôt vers des retrouvailles entre nos héros…
