- Mais arrêtez ! Nous n'avons rien à nous reprocher !
Encadré par deux soldats qui le maintenaient debout, Pazu avait du mal à conserver son calme. De l'autre côté de la table, un troisième homme avait saisi Sheeta par le poignet pour la forcer à se lever. Sans ménagement, il la tira vers la porte.
- Lâchez-moi ! Je peux marcher toute seule, répliqua-t-elle en se dégageant.
- Avance ! ordonna un quatrième militaire en poussant violemment Pazu dans le dos.
- Puisque je vous dis que nous n'avons rien fait de mal !
Il ne reçut en réponse qu'une seconde poussée qui l'envoya percuter une table, puis deux mains fermes se posèrent sur ses épaules et le dirigèrent vers la sortie. Plus conciliante, Sheeta atteignit cette dernière sans qu'on l'y contraigne. Tandis qu'elle plongeait dans la rue froide, elle entendit l'homme aux lunettes noires s'adresser à l'assistance :
- Mesdames, Messieurs, veuillez nous pardonner pour cette intrusion si soudaine. Je vous souhaite de passer une excellente fin de soirée.
Un corps s'affala aux pieds de la jeune fille.
- Pazu !
Son ami avait percuté de la tête le sol pavé et paraissait sonné. Un fin filet de sang coulait le long de sa tempe.
- Allez ! Debout ! ordonna un soldat en empoignant le garçon par le col pour le redresser.
- Arrêtez ! Il est blessé ! supplia Sheeta qui tentait de s'interposer.
Un militaire lui bloqua le passage et elle le gifla. Mais déjà deux autres se précipitaient vers elle. En quelques secondes, Sheeta se trouvait soumise à une clé de bras, incapable de résister.
- Suffit ! intima l'agent gouvernemental. Que l'on attache cette furie.
Pazu, lui, demeurait inoffensif. Toujours à moitié assommé, soutenu par son gardien, l'adolescent peinait à rester sur ses pieds.
- Que s'est-il passé avec celui-ci ?
- Refus de coopérer, Monsieur.
- Pas de brutalité. C'est ce qui nous a été demandé. Ils doivent être en état de nous indiquer le chemin pour Laputa.
- Laputa... songea Sheeta. C'est donc bien de ça dont il est question, une fois encore. Mais Laputa a été détruite, ou en tout cas dans sa quasi intégralité.
- Ligotez-le également. Nous ne pouvons prendre le risque qu'ils...
L'homme du gouvernement ne put terminer sa phrase, soudain jeté au sol. Pazu, dont l'inconscience était feinte, venait de lancer son coude contre la mâchoire de celui qui croyait le maîtriser et avait bondi. Avant même que ses adversaires ne puissent réagir, son poing avait démoli la pommette de son opposant tandis que de l'autre main il s'emparait de son revolver. Le canon de ce dernier pressé sous le menton de leur chef, Pazu se tourna vers les soldats.
- Reculez ! Reculez immédiatement ou je tire !
Furieux, les militaires s'écartèrent. Crachant un jet de sang accompagné de quelques dents, celui dont le jeune homme s'était libéré voulut faire l'inverse, le regard noir de colère, mais ses collègues l'en empêchèrent. Pazu fut heureux de constater qu'il venait d'acquérir l'avantage psychologique.
- Relâchez Sheeta ! ordonna-t-il.
- Fai...Faites ce qu'il dit, souffla son otage, à peine audible.
Libérée de ses liens, l'adolescente rejoignit son compagnon qui plongea la main dans le col de sa chemise pour en tirer un autre revolver. Il le lui tendit avec empressement et elle ne put refuser, se contentant de lui jeter un regard noir.
- Plus tard, répliqua-t-il. Va à l'avion et démarre le moteur !
Sheeta obéit car c'était en effet ce qu'il y avait de mieux à faire. Elle comptait sur Pazu pour leur fournir le plus de temps possible. Elle remonta la rue jusqu'à une première intersection, évitant soigneusement de frôler qui que ce soit de peur qu'il s'agisse d'un officier en civil. Elle bifurqua ensuite en direction de l'aérodrome et de ses hangars.
Alors qu'elle approchait de la zone des hangars, elle discerna dans la pénombre les silhouettes de trois individus. Des militaires, jugea-t-elle en les détaillant à la lumière de la lune. Ils semblaient faire le tour de chaque appareil, probablement avec l'intention de réquisitionner, voire peut-être même de neutraliser leur Race Swift. Astucieusement, Sheeta s'empara d'une vieille clé à molette qui traînait dans le hangar le plus proche et le lança de toutes ses forces dans le hangar n°3, provoquant un tintamarre assourdissant qui attira l'attention des soldats. Elle profita de la diversion pour rejoindre le hangar n°7.
Sans tarder, elle huila les roues de l'avion, regrettant de ne pouvoir réaliser un examen plus approfondi, et s'apprêtait à lancer le moteur lorsqu'un grincement l'immobilisa. Quelqu'un venait de la rejoindre. Silencieusement, elle tira le revolver qu'elle avait glissé à sa ceinture et se cacha dans l'ombre. Elle n'avait jamais tiré sur un homme, c'était tout juste si elle en avait déjà braqué un. Aussi se crispa-t-elle lorsqu'elle aperçut la carrure forte d'un des trois miliciens aperçus plus tôt.
- Bizarre, j'aurais juré avoir entendu du bruit. Mmh ? Tiens, mais ce serait pas… Race…Swift. C'est l'engin qu'on recherche. Faut vite que je prévienne le…
Mais tandis qu'il se dirigeait précipitamment vers la sortie, l'homme s'arrêta net. Un détail venait visiblement de l'interloquer.
- Snif… Un instant. Ça sent fort l'huile. Et quand je suis entré, la lumière était…
Il s'accroupit précipitamment à deux pas de la porte de sortie et se saisit de son fusil automatique. Les doigts de Sheeta se resserrèrent un peu plus sur son arme. Elle n'avait plus le choix. Si elle ne voulait pas être capturée, elle allait devoir s'en servir. Dissimulée dans un recoin sombre, elle attendit le moment propice, lorsque l'homme se détourna de sa cachette, et le mit en joue. Son doigt resta pourtant paralysé, incapable d'appuyer sur la détente. Elle n'allait pas pouvoir le faire.
Le regard de son adversaire se dirigea droit sur elle et Sheeta lut dans ses yeux qu'elle était repérée.
- Sortez d'ici ! Les mains bien en l'air !
Sheeta se recroquevilla dans son coin, se sachant perdue. Elle avait tant espérer pouvoir s'enfuir sans opposition.
- Ne m'obligez pas à tirer ! la prévint-il. Sortez sinon je…
Un bruit sourd suivit d'un autre de chute conclut son injonction. Discrètement, la jeune fille jeta un œil… et son cœur se remit à battre.
Penché sur le corps inerte du soldat, son revolver en main tenu par le canon, Pazu vérifiait que sa victime avait été correctement assommée. En sueur, probablement à cause d'une course effrénée comme le confirmait son souffle rapide, le jeune homme regardait en sa direction.
- Pazu ! s'écria son amie en lui sautant au cou.
- Sheeta ! Tu n'as rien ?
- Non, grâce à toi. Où sont les autres militaires ?
- Regroupés dans l'auberge avec la menace de descendre leur chef s'ils en sortent.
- Pazu !
- Quoi ? Je n'avais pas le choix. J'ai envoyé le type au pays des songes et me voilà. Maintenant, dépêchons nous de décoller.
Se gardant d'une ou deux remarques bien senties, Sheeta bondit sur le zinc et plongea devant les commandes de pilotage pendant que Pazu ouvrait en grand la porte du hangar. Un œil au-dehors l'avertit que leurs poursuivants n'avaient pas eu la patience de les attendre à l'auberge. Le tambour des pas qui se rapprochaient emplissait l'espace.
- Ne perdons pas de temps ! s'écria le garçon en s'élançant vers l'avion.
L'hélice de ce dernier battait déjà l'air et l'appareil prenait de la vitesse. Pazu eut juste le temps de se saisir d'un des barreaux menant à sa place. Fermement maintenu contre la carlingue, il entendit une première rafale de balles siffler à ses oreilles et rebondir sur le métal, leur Race Swift ayant été équipé de protections supplémentaires contre les armes à feu après quelques expériences malheureuses. Pazu, lui, ne disposaient pas d'une telle défense et tenta tant bien que mal de se hisser vers le haut de l'avion.
- Dans les airs ! hurla-t-il à sa compagne.
- Je ne peux pas ! On n'est pas assez rapide !
Blême, le jeune homme réalisa que des dizaines de fusils et de revolvers se trouvaient à présent pointés sur eux. Il ferma les yeux et attendit la mort. Une explosion furieuse retentit alors. Ce n'était heureusement pas le Race Swift qui prenait feu, mais les rangées armées qui l'entouraient. Du ciel assombri plongeaient des dizaines de formes noires, pareilles à de grands rapaces fondant sur leurs proies et ravageant les rangs adverses à grands coup de … lasers ?
En une seconde, les deux amis reconnurent les apparitions. Des robots de Laputa, combattants immenses et dévastateurs par leur puissance. Tandis que leur MS 230 prenait finalement la direction des nuages, l'aérodrome se transformait en un gigantesque champ de flammes. Le temps pour le couple d'atteindre une altitude suffisante et il découvrait, horrifié, que la cité entière avaient subi les foudres des machines. Les cris de panique ou d'agonie étaient couverts par les déflagrions incessantes que provoquaient les attaques aériennes.
Dans le sillage des robots, une pluie noire se mit à tomber, engloutissant chaque bâtiment, chaque pavé sous un flot aussi sombre que l'encre.
- Pazu, c'est terrible ! Les gens qu'on a croisé tout à l'heure, l'aubergiste et sa femme…
Aucune réponse ne lui parvint. Derrière elle, son ami était trop bouleversé pour réfléchir.
Soudain, un trait de lumière les frôla. Désormais seule matière en mouvement dans ce tableau de ténèbres, leur avion faisait une cible idéale pour les robots.
- Pourquoi nous attaquent-ils ? s'écria Pazu. Ne sont-ils pas censés te protéger, toi l'héritière de Laputa ?
- Peut-être que ce n'est plus le cas depuis que la pierre a disparu.
Un choc violent, semblable à un impact, fit trembler l'aile droite de l'avion, l'envoyant faire une vrille sur le côté. Un des assaillants venait de percuter l'appareil.
- Sheeta !
- Je sais ! Je sais !
La jeune fille tira sur le manche de toutes ses forces et parvint à faire remonter l'appareil.
- On va pas pouvoir les éviter encore très longtemps !
- Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, hein ? s'emporta Sheeta en faisant une embardée pour esquiver un nouveau laser.
Pazu allait répondre qu'il n'en savait rien lorsqu'un éclair blanc les aveugla. Un trou de lumière venait d'apparaître juste devant eux.
- Fonce là-dedans ! ordonna-t-il, conscient que la situation pouvait difficilement être pire.
- Oui !
En un instant, les robots se retrouvèrent privés de cible.
