Chapitre 09: Et là, j'ai fui

J'ÉTAIS À NOUVEAU DEHORS il y a un instant, je regardais le pare-brise de la Chevelle, je fixais le mot 'Karen' gravé dans le verre et ça m'a frappé. Ça pourrait vraiment être le moment. Ma dernière danse, ma dernière chasse, mon fusible finalement grillé. L'heure pourrait être venue. Peut-être bien que tout ce que 'Karen' signifiait c'est que je serais bientôt avec elle. Réconfortant d'un côté.

Il y a une raison pour laquelle je n'ai pas terminé de vous raconter l'histoire de Karen tout à l'heure. Elle ne commence pas bien, et elle ne finit pas bien non plus. Cependant, le reste est important... Ça vous dit qui je suis vraiment et c'est le but, pas vrai? D'étaler la vraie histoire pour que les gens ne se fassent pas de fausses idées sur pourquoi j'ai fait les choses que j'ai faites. En plus, je n'ai pas d'autres piste, juste un mot. Juste Karen. Donc, voici comment s'est terminée l'histoire.

V'voyez, après que Rufus ait exorcisé le démon du corps de Karen, il m'a donné le cours pour débutants, monstres pour novices. Le même cours pour débutants que je vous donne maintenant, sauf qu'il ne m'a pas épargné les trucs les plus sombres, on peut dire qu'il s'est lâché. Il m'a parlé de choses qu'il avait vu en exerçant son métier qui me donnèrent la nausée, et n'étaient pourtant que des trucs de base. Rufus avait un objectif derrière cet échange d'infos sinistres: pour une raison quelconque, il pensait que j'avais du potentiel.

Rufus avait pourchassé le démon à travers plusieurs États, connaissait ses méthodes, il s'attendait donc à un bain de sang en arrivant chez moi. Il avait repéré les présages (moi aussi, mais je les avais attribué à la météo du Dakota du Sud), et les avait suivis jusqu'à ma porte d'entrée. Ce qu'il trouva à l'intérieur ne correspondait pas à ses attentes; oui, il y avait du sang, mais ce n'était pas le mien. je n'avais pas été en mesure d'exorciser le démon, mais j'avais réussi, seul, résister face au démon et Rufus vit quelque chose là-dedans. Pensait que je pourrais devenir un chasseur décent, avec le bon entraînement. Il se trouve que Rufus commençait à se sentir un peu seul sur les routes, et recherchait un chasseur accompli avec qui faire équipe...sauf que la plupart des chasseurs ne sont pas du genre social. Tous ceux à qui il en avait parlé avaient rejeté l'idée d'emblée, et soudainement entraîner un partenaire semblait sacrément plus facile que de recruter un vétéran.

Rufus était différent de bon nombre de chasseurs; il avait une famille. Il avait une petite amie à Omaha dont il était fou amoureux, mais ne supportait pas l'idée de vivre avec. Il avait avec elle une petite fille qui devait avoir neuf ou dix quand je l'ai rencontré. Rufus n'a jamais épousé sa petite amie (son choix à elle, pas celui de Rufus), mais ils étaient, au même titre que quiconque, une famille, avec juste quelques petites idiosyncrasies, comme le fait qu'il ne soit jamais à la maison et que quand exceptionnellement il y était, il ramenait des têtes de monstres, pas du bacon. Aussi bien sa petite amie que sa fille savait ce qu'il faisait, et toutes deux le supportait (autant que l'on peut faire lorsqu'on soutient son bien-aimé mettant sa vie en danger chaque semaine).

Je suppose qu'il a vu en moi quelqu'un de la même trempe que lui, il voulait me prendre sous aile, mais après quelques heures de "Story Time avec Rufus", j'en avais assez. Je lui ai dit, sans mâcher mes mots, que je voulais qu'il parte, qu'il me laisse avec ma femme morte pour la pleurer. C'est alors qu'il m'a dit le pire. Qu'une fois que vous saviez pour ces choses, les occurrences ne cessaient de venir. Que le démon avait été exorcisé, mais qu'il n'avait pas été tué. Il était encore là, quelque part, et pouvait revenir à tout moment. Que pire, d'autres choses commenceraient à me trouver. Qu'une fois que vous aviez eu une expérience comme celle-ci, vous aviez une sorte d'odeur de folie sur vous, qui ferait sortir toutes sortes de créatures des bois. Je sais maintenant qu'il exagérait; que la plupart des gens peuvent, après ce genre de choses, retourner vivre leur vie d'ignorants et prétendre qu'ils n'ont pas vu les choses horribles qu'ils ont vu, mais à l'époque s'était comme s'il me condamnait à la peine de mort. Non seulement, ma femme était morte, mais il n'y avait aucun moyen pour moi de reprendre et continuer à vivre ma vie comme avant. Mes choix, tel qu'il me les présenta, étaient soit aller en prison pour le meurtre de ma femme, soit commencer à chasser avec lui.

Je n'en suis pas fier du tout, mais j'ai choisi la troisième option, j'ai fui.

Après que Rufus m'ait aidé à m'occuper du corps de Karen, du sang et de débarrasser des autorités, je me suis enfui sous le couvert de la nuit. J'avais préparé un sac de voyage tandis que Rufus frottait le sol ensanglanté de la cuisine et c'est tout ce que j'ai emporté avec moi lors de ma fuite. Je conduisis vers l'ouest, vers la Californie que Karen avait toujours voulu visiter. Elle avait de la famille sur la côte Est, mais n'avait jamais rien vu à l'ouest des Rocheuses. Alors que je traversais le Colorado, j'aurais donné n'importe quoi au monde pour qu'elle se trouve avec moi, sur le siège passager. Pour qu'elle puisse voir le soleil se lever sur les montagnes, le ciel bleu clair... Je ne veux pas devenir top émotionnel ici, mais alors que je conduisais, j'ai passé un marché avec moi-même. J'allais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour oublier ce que j'avais vu et vivre ma vie comme si j'étais encore le même homme que celui que Karen avait épousé. J'aurais dû savoir que ça n'était pas possible.

Je n'avais pas de destination précise à l'esprit quand j'ai pris la route, juste le désir de m'éloigner le plus possible de Sioux Falls et de Rufus. Cela m'offrait de nombreuses options, chaque embranchement de la route était une direction choisie en une fraction de seconde: droite ou gauche, Nord ou Sud, civilisation ou m'enfoncer plus encore dans la nature sauvage. La plupart du temps, la nature l'a emporté. Je n'avais pas grand-chose à dire aux gens... personne ne pourrait me rendre ma femme, alors à quoi bon? J'ai passé une semaine sur un site de camping dans les Rocheuses, vivant de petit gibier (j'avais un fusil de chasse dans le coffre de la voiture quand j'ai quitté la maison) et évitant les habitants du coin. Mais même ça, c'était trop. J'avais été camper avec Karen quelques semaines plus tôt seulement et les souvenirs n'arrêtaient pas de faire intrusion dans mon crâne, peu importe avec quoi je tentais de me distraire. Principalement de l'alcool si vous voulez savoir. Je devais m'éloigner plus encore, quelque part n'ayant aucune connexion avec mon ancienne vie.

Ce n'est que lorsque je suis grimpé sur l'une des collines surplombant San Francisco qu'une destination me vint en tête, un cargo appelé Nishigo Maru venant du Japon était amarré aux docks. On ne peut pas trouver beaucoup plus éloigné du Dakota du Sud que le milieu de l'Océan Pacifique. J'avais toujours voulu monter à bord d'un bateau à vapeur en partance pour une destination exotique, il y avait quelque chose d'apaisant dans l'idée d'un long voyage comme celui-ci, rien autour de vous à part la mer et le vent chargé de sel soufflant à travers votre barbe. Je ne connaissais rien sur les navires, mais j'en savais assez sur les moteurs pour me rendre utile, alors je me suis dit que ça valait le coup de tenter.

Laissez-moi vous dire, Rufus avait raison sur un point: pour moi en tout cas, il n'y avait pas d'échappatoire à la vie de chasseur. J'étais entré dans le monde du surnaturel par un pont à sens unique, et durant le laps de temps que ça m'avait pris pour tenter de faire demi-tour, une centaine de monstres et autres horreurs m'avaient suivi. Je pensais peut-être que je fuyais. Ce n'était pas le cas. Je plongeais en plein dedans.