Mae govannen mellyn !

TADAAAAM ! C'EST MÔA ! J'ai retrouvé l'inspi (et du temps pour écrire, surtout...) ! Alors voici un pavé assez conséquent (attention à l'indigestion) ! C'est même le plus long de la fic à ce jour, écrasant de pas loin de 1000 mots le précédent record, alias "Pâle améthyste".

Pfff, et moi qui à la base n'ambitionnait qu'à écrire que quelques chapitres courts sur ces fichus Fëanorion !

ooo

Les petites précisions pour la route :

- Naturellement, l'univers et les personnages ne m'appartiennent en aucune manière ; tout est au vénéré J. R. R. Tolkien.

- Deux points de vocabulaire pour ceux qui ne maîtriseraient pas bien l'elfique :

*Carnistir (nom sindarin de Caranthir) signifie "Visage Rouge"

*Tyelkormo (nom sindarin de Celegorm) signifie "Empressé, hâtif"

(vous verrez vous même pourquoi c'est important à la compréhension du texte... ou en tout cas d'une partie) (mais bon, c'est pas la plus cruciale)

- Un nouveau chapitre inspiré par de magnifiques fanarts trouvés sur Internet et deux paragraphes du Silmarillion (ouais, on trouve l'inspiration ou on peut...)

- Un peu plus axé "Romance" que "Family" peut-être..

- Une plus belle histoire d'amour que ''Twilight'' garantie !

- J'aime pas ''Twilight''.

- Aucun lien avec Noël, à ma connaissance, et si vous en trouvez il sera involontaire.

- Pas d'apparition de Maedhros, comme promis ;) en fait, j'essaye de dédier un chapitre au moins à chaque Fëanorion, donc voilà... Chacun son tour, quoi !

- Et voila, je crois que c'est tout...

- Ah non, j'oublie une chose :

- BONNE LECTURE !

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Quand cent ans furent passés –

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Ce n'étaient que des Hommes, après tout. Un peuple qui était si différent du leur – et si primitif – que leur vie ne devait pas avoir beaucoup de valeur. Mais ils étaient sur les terres de Caranthir, et par conséquent sous sa protection. Alors quand les éclaireurs rapportèrent en urgence que les cavaliers humains étaient tombés dans une embuscade tendue par les Orcs, Caranthir arma ses troupes et les mena au combat.

Leur arrivée fut cependant trop tardive. Ils remportèrent la bataille, mais quand la fièvre du combat retomba, un grand nombre de vies humaines avait quitté les corps, gisants dans le fossé humide de boue par la pluie qui était tombée drue toute la nuit. Les renforts elfiques firent leur possible pour secourir les survivants et les ramener à la citadelle afin qu'on leur prodigue des soins ; Caranthir hissa sur l'arçon de sa selle le corps inconscient d'une jeune femme, vêtue comme tous de maille et de fer. Il l'avait brièvement aperçue lors du combat, et sa férocité et son habileté avec une lame entre ses mains avait gravé dans sa mémoire un impérissable souvenir. Et durant la chevauchée du retour, alors que la tête de l'humaine reposait, sans forces, sur son épaule, il se fit la réflexion que les Hommes n'étaient peut-être pas tous si chétifs et insignifiants qu'ils le paraissaient.

Les guérisseurs de sa maison ne purent réprimer une grimace quand la jeune femme fut soumise à leurs soins. Ils dirent qu'elle avait de la chance d'être encore en vie, et que ses blessures auraient été fatales à un autre pourvu d'une moins forte volonté de vivre.

Debout près du lit où reposait la blessée, Caranthir ne pouvait détacher son regard de son visage. Il la trouva très pâle, trop pâle, livide comme un cadavre.

Mais elle n'était pas laide. C'était la seule pensée qui persista dans son esprit. Peut-être ses traits manquaient-ils de finesse et de grâce. Peut-être n'y avait-il aucune lumière sur son visage. Mais elle n'était pas laide. Elle semblait si calme, les cheveux étalés comme un soleil noir sur l'oreiller blanc, les yeux clos et la respiration régulière. Elle était si différente du lion enragé qui frappait, tranchait et décapitait, une épée dans chaque main et les maniant comme si elles n'étaient que des extensions de ses bras.

Et il se prit à espérer qu'elle se réveille vite, car il souhaitait connaître son nom.

Quand il sortit de l'infirmerie, sous les demandes insistantes des guérisseurs qui avaient besoin de tranquillité pour soigner les multiples blessés, Caranthir croisa la route d'un serviteur qui l'informa de l'arrivée de Celegorm et Curufin. En se pinçant l'arête du nez, déjà découragé, il descendit à leur rencontre ; mais il ne put retenir un ostensible soupir quand ses frères lui racontèrent les évènements survenus à Nargothrond, où ils séjournaient jusqu'alors et d'où ils avaient été chassés à l'annonce de la mort de Finrod. Ils quémandèrent l'hospitalité en se lamentant de la cruauté de Maedhros qui la leur avait refusée à Himring. Il n'y avait dans leur ton aucune courtoisie, aucune diplomatie, et ils se comportaient comme des seigneurs qui avaient tous les droits sur ce lieu. Caranthir les regarda investir ses quartiers privés comme s'ils étaient les leurs, et il songea que les jours à venir seraient longs – très longs.


-Ce que je ne comprends pas, dit Curufin en faisant tourner son verre de vin entre ses doigts agiles, c'est qu'une femme comme Lùthien, que l'on dit pourtant sage et avisée, ait pu se laisser si facilement aller à une telle erreur que de s'éprendre d'un… mortel…

Le dernier mot était presque craché, et sa voix d'ordinaire posée, pleine de suprême hauteur, s'emplit de fiel méprisant, pernicieux et acéré comme le venin d'un serpent. Il était assis avec nonchalance sur un haut fauteuil de bois sculpté, les jambes croisées par-dessus l'accoudoir et la tête rejetée en arrière, la main tenant le verre gracieusement levé à la hauteur de son visage. Ses longues boucles sombres tombaient en cascades sur ses épaules, comme un voile tissé de soie noire. La lumière émanant de la cheminée dans son dos jetait sur son visage des éclairs rouges mouvants, creusant ses pommettes saillantes et dessinant le contour de sa mâchoire étroite.

-Peut-être l'a-t-il ensorcelée, grinça Celegorm, appuyé contre le dossier de la chaise de son cadet. Les Hommes sont d'étranges créatures dont nous n'avons pas fini de percer tous les mystères.

Son ton était mesuré, mais chaque trait de son visage était contracté, comme s'il se retenait difficilement de laisser éclater sa colère, et son attitude même était celle d'un maître froissé dans son orgueil. Sa main gauche reposait légèrement sur la poignée de l'épée ceinte à sa taille, d'un geste rodé par l'habitude, presque instinctif, mais ses doigts étaient parcourus de frissons nerveux qui laissaient à penser qu'il se tenait prêt à dégainer en un éclair.

-Non, s'exclama Curufin en éclatant de rire, d'un rire sec et sans humour qui ne fit qu'attiser les braises de colère dans son regard. Ces mortels ne sont pas assez puissants pour posséder la moindre once de magie. Et en fussent-ils capables, ils ne sauraient le mériter.

-Tout comme ils ne méritent pas de s'emparer d'une vierge de notre peuple, qui plus est le joyau resplendissant de Menegroth, renchérit Celegorm avec aigreur.

-Car vous vous jugez plus méritants qu'eux ?

D'un seul mouvement, les deux frères tournèrent la tête.

Caranthir avait lancé ces mots sans leur jeter un regard. Il leur tournait ostensiblement le dos, une main reposant sur sa hanche, l'autre appuyée sur les sculptures de marbres surplombant la cheminée, et son regard était plongé dans le feu. Sa chevelure d'ébène se confondait avec les habits sombres qu'il avait coutume de porter, et sa silhouette noire se découpait dans le foyer ardent comme l'ombre d'un démon.

-Ose répéter cela en nous regardant dans les yeux, le défia Celegorm.

D'abord, Caranthir ne bougea pas. Puis, lentement, comme à contrecœur, il se détourna de la cheminée pour leur faire face. Son visage était rougi, probablement par la proximité avec le feu ; mais le regard aigu de Curufin ne s'y trompa pas, et il esquissa un sourire condescendant.

-Trouve-tu une insulte personnelle à ton égard dans les propos que nous échangions, mon frère ? Interrogea-t-il, une pointe de raillerie perçant la voix.

-Es-tu vexé, Carnistir ? Persifla Celegorm en faisant paresseusement rouler le nom sur la langue, portant un regard insistant sur les joues cramoisies de son cadet.

La couleur vive de celles-ci s'accentua encore, et le regard de Caranthir fut traversé d'un éclair de colère. Il garda d'abord le silence, puis, d'une voix lente, il dit :

-Après le désastre de Nargothrond, Maedhros a refusé de vous laisser franchir à nouveau les portes d'Himring. Par pitié de votre pathétisme, j'ai, moi, accepté de ne pas vous chasser lorsque vous avez envahi mon domaine. Prenez garde à ce que je ne change pas d'avis. Voilà seulement trois jours que je vous ai accueilli, et je regrette de m'être montré si complaisant à votre égard. Si je reviens sur ma décision, les portes du Thargelion vous seront à jamais closes, et alors, à qui encore irez-vous réclamer gîte et couvert ?

Curufin se redressa brusquement, l'air scandalisé, et faillit renverser le contenu de son verre dans son mouvement. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit, étranglé par la prudence ; car il connaissait l'humeur facilement irritable et la rancune tenace de son frère, et il craignait qu'une parole de trop de sa part ne conduise ce dernier a réellement exécuter sa menace.

-Mais enfin, qu'avons-nous pu faire ou dire qui t'aie à ce point froissé, Moryo ? S'étonna Celegorm, l'affectueux surnom d'enfance de Caranthir lui venant instinctivement aux lèvres alors qu'il sentait le danger couver.

Celui-ci ne répondit pas. Dos au feu, son visage était plongé dans l'ombre, comme si elle était son élément, et son regard luisait d'une lueur prédatrice. Dans sa colère calme, sa rage froide – une flamme couvant sous la glace –, il était si semblable à leur père, en cet instant, et le feu dans ses yeux était si ardent, que vint à l'esprit de Curufin la pensée que leur père n'était pas tout à fait disparu ; qu'il continuait d'exister, comme un souvenir, au plus profond de chacun d'eux.

-Celui qui osera prétendre, sous-entendre ou seulement penser encore une fois que les humains nous sont inférieurs se verra jeté hors de la forteresse et banni à jamais, prononça Caranthir d'une voix tranquille, avec autant de décontraction que s'il parlait du temps qu'il faisait ou de l'étendue de la stupidité des gens de Thingol.

-Eh bien, soit, s'inclina Celegorm en levant les paumes en l'air en signe de bonne foi. Nous tiendrons notre langue, si c'est tout ce que tu demandes…

Mais il y avait une question silencieuse dans son ton, légèrement interrogatif, et la fin de sa phrase sonna comme s'il s'était retenu de justesse d'ajouter quelque chose.

Caranthir hocha sèchement la tête, le regard fuyant et les lèvres pincées. Il sentait que Curufin l'observait avec insistance, mais il préféra garder le silence, de peur de perdre contenance et de laisser échapper l'une des remarques désobligeantes qui se bousculaient dans son esprit.

-Je trouve tout de même étrange que tu soutiennes ainsi la cause des mo… humains, tenta malgré tout Curufin, que même son regard le plus noir ne semblait pas décourager. Il y a quelques temps encore, tu n'étais pourtant pas le dernier à médire sur eux ou sur les Nains…

-Peu m'importent les Nains, cracha Caranthir en plissant le nez.

-Mais les Hommes ?

Sentant qu'il venait de s'engager dans un cul-de-sac, Caranthir n'eut d'autre choix que de s'adosser au dernier mur pour mieux rebondir. Il regarda Curufin droit dans les yeux, et ses lèvres se retroussèrent en un rictus de méchante satisfaction.

-S'ils sont tous capables de vous donner une bonne leçon d'humilité comme Beren a su le faire, je me poste inconditionnellement de leur côté.

Au souvenir de l'incident dans la forêt, Curufin porta instinctivement sa main à sa gorge, là où Beren avait serré si fort qu'il aurait pu le tuer, si Celegorm n'était pas intervenu.

-Tu es d'une humeur bien taquine, ce soir, Moryo, gronda ce dernier en rejetant dans son dos une mèche blonde égarée sur son front. Que t'arrive-t-il donc ?

Il avait porté la main à son épée et le léger crissement de l'acier glissant hors du fourreau brisa le pesant silence qui était tombé sur le salon. Curufin posa une main apaisante sur son bras, et, d'une brève pression, l'enjoignit de lâcher son arme. Ce qu'il fit, bien à contrecœur.

-Peut-être a-t-il lui aussi été ensorcelé, ricana-t-il à voix basse. Un cœur corruptible peut si facilement se laisse aller… Laisse-moi deviner, Moryo, s'agit-il d'une humaine ?

Le regard de Caranthir se voila et son corps entier fut parcouru d'un frisson. Profitant de son avantage, Celegorm retourna le couteau dans la plaie en ajoutant :

-Ton avidité est plus grande que ta sagesse...

Un son étouffé, entre le soupir et le juron, échappa des lèvres de Curufin. Son regard, soudain inquiet, se porta sur Caranthir, et son expression se fit presque suppliante. Mais le quatrième fils de Fëanor toisa ses frères sans la moindre pitié, et il laissa tomber :

-Et toi, tu penses avec ta langue et non avec ton esprit, Tyelkormo…


Le lendemain, alors que l'aube se levait à peine sur le Beleriand, deux chevaux sellés attendaient Celegorm et Curufin dans la cour, et le garde qui les escorta jusqu'aux portes leur signifia très explicitement qu'ils n'étaient à l'avenir plus les bienvenus en Thargelion.


Du haut de la tour abritant ses quartiers, posté devant la fenêtre donnant sur la cour, Caranthir suivit du regard les deux chevaux et leurs cavaliers franchir le pont-levis. Un imperceptible sourire était sur ses lèvres, mais il ne se reflétait pas jusqu'à ses yeux, qui demeuraient durs et fixes.

-Seigneur Caranthir ?

L'interpellé se retourna vivement. Le premier médecin de sa maison se tenait derrière lui, les mains croisées dans le dos et la tête inclinée avec respect.

-Que me voulez-vous ? Interrogea Caranthir avec une pointe de curiosité.

Son humeur s'était allégée depuis que ses frères avaient déserté son palais, à un tel point qu'il se sentait presque joyeux. L'ombre du sourire qui planait avec hésitation sur sa bouche s'accentua, alors qu'il invitait d'un geste son guérisseur à se redresser.
-Je venais vous informer de l'état des humains que nous avons recueilli il y a de cela trois jours, mon Seigneur, expliqua celui-ci en hochant la tête au rythme de ses paroles. Deux n'ont malheureusement pas survécu malgré nos soins. Nous allons ériger un bûcher pour y brûler leurs dépouilles, comme le veut la coutume de leur peuple. Les autres manifestent des signes d'amélioration de leurs états, et quelques-uns se tiennent déjà debout sans problème.

-Eh bien, j'avais toujours imaginé les mortels comme des créatures faibles qui ne survivaient pas à la moindre blessure, s'étonna Caranthir, un sourcil arqué.

-Il semble que nous nous soyons trompés, mon Seigneur, s'enthousiasma le guérisseur, les yeux brillants avec passion. Ils sont plus résistants qu'ils n'en ont l'air. Ah, ce sont des créatures si étranges… C'est une chance pour mes confrères et moi-même d'en approcher de si près !

-On jurerait à vous entendre que vous parlez d'une nouvelle espèce animale, fit remarquer le fils de Fëanor avec une note taquine dans la voix.

Le guérisseur sembla brusquement soufflé dans son emballement, et ses sourcils se froncèrent.

-Oh, je… Non, évidemment, balbutia-t-il, confus. Les mortels sont, tout comme nous, des enfants d'Illùvatar, des petits frères de notre peuple…

Caranthir posa brièvement sa main sur son épaule.

-Je le sais bien…

Il marqua une pause, puis sa bouche se tordit d'un rictus un peu réservé :

-Dites-moi, comment se porte la jeune femme ?

-Etonnamment bien au vu des blessures qu'elle a subi, mon seigneur, répondit le guérisseur, reprenant un visage plus neutre. Elle a repris conscience durant la nuit.

-Serait-il… possible que je la voie maintenant ?

Et au moment où les mots franchirent ses lèvres, Caranthir les regretta. Que disait-il donc ? Quelle demande irraisonnée venait-il de formuler ?

-Bien entendu, mon Seigneur, fut la réponse.

Et comme dans un rêve, Caranthir se vit marcher dans les pas de son guérisseur et le suivre jusqu'à l'infirmerie. Les murs étaient de marbre blanc et des lierres fleuris courraient le long des colonnes soutenant le plafond. La lumière provenant des grandes fenêtres du hall était atténuée par des tentures de velours, et une atmosphère douce, presque intime, régnait dans tout le bâtiment, et un apaisant parfum de plantes médicinales flottait dans l'air. Quelques guérisseuses vêtues de blanc marchaient d'un pas vif le long du hall, portant bandages et flacons, et inclinaient brièvement la tête sur le passage de leur seigneur et du premier médecin.

Celui-ci les conduisit jusqu'à l'une des alcôves qui permettaient aux convalescents de disposer d'un peu d'intimité. Mais alors qu'ils s'approchaient, l'ouïe aiguisée de Caranthir capta des bruits étouffés qui ressemblaient à s'y méprendre à des sanglots.

Il s'arrêta net à l'entrée de l'alcôve, incapable de se résoudre à avancer davantage. La scène qu'il découvrit lui fit comme un coup au cœur. La jeune femme qu'il avait sauvée était bel et bien éveillée ; assise au milieu de ses draps froissés, elle était recroquevillée sur elle-même, le visage enfoui entre ses mains, les épaules étaient secouées de violents tremblements. Une guérisseuse elfe était près d'elle et ne savait visiblement que faire. Elle leva un regard désemparé vers le maître médecin, qui s'était avancé de quelques pas alors que Caranthir restait figé en arrière.

-Elle refuse que je l'approche, chuchota-t-elle en elfique, afin d'être sûre que l'humaine n'entendrait pas ses propos – même si, dans sa peine, elle ne semblait pas avoir remarqué l'arrivée de visiteurs.
-Que lui arrive-t-il donc ? Demanda le médecin.

-Les deux blessés que nous n'avons pas pu sauver étaient son père et son frère… répondit doucement la guérisseuse, l'air sincèrement affectée.

Quand il entendit ces mots, le cœur endurci de Caranthir s'attendrit brusquement ; et une grande empathie envers la malheureuse l'envahit, le surprenant par son intensité. Il ne lui était pas habituel de se soucier des autres, hormis peut-être de ceux qui lui étaient proches. Pourquoi avait-il l'impression de souffrir avec cette inconnue ?

Mais lui aussi avait perdu son père et l'un de ses frères – et bien que, moins d'une heure plus tôt, il en avait chassé deux de ses terres, il les aimait comme il n'avait jamais aimé rien ni personne. Sa famille était pour lui son plus beau trésor.

Il comprenait la douleur qui devait habiter cette jeune femme, qui n'avait, elle, même pas la consolation de pouvoir les revoir un jour, après la dernière nuit du monde, après le jugement de Mandos, quand une nouvelle chance lui serait offerte. Car la disparition d'un Homme n'était pas réparable, et après leur mort, il n'y avait rien.

-Votre père et votre frère seront incinérés avec tous les honneurs qu'il leur revient, laissa-t-il échapper, usant maladroitement des quelques notions qu'il avait du langage des Hommes.

Les deux guérisseurs tournèrent la tête, le dévisageant avec stupéfaction, mais ne s'autorisèrent aucune commentaire.

Les sanglots cessèrent. La jeune femme releva la tête, et son regard heurta celui de Caranthir. Il était gris comme la mer un jour de tempête, gris comme le roc et l'acier, rendus brillants et tranchants par les larmes.

Des mèches noires inégales tombaient autour de son visage comme les ailes d'un corbeau, soulignant la pâleur de sa peau. Sa pommette droite était barrée d'une cicatrice blanche, fraîchement refermée. Une larme solitaire avait glissé le long de l'arête de son nez jusqu'au coin de sa lèvre. Caranthir eut envie de tendre la main pour l'essuyer. Il n'en fit rien.

Quelques secondes passèrent, durant lesquelles le monde, le temps, leurs souffles et leurs cœurs semblèrent s'être arrêtés. Leurs yeux ne se lâchaient pas, et un combat semblait se jouer dans leurs prunelles, comme si chacun luttait pour faire ployer l'autre. Mais l'opiniâtreté de Caranthir était celle de son père, et l'humaine semblait dotée d'un bel aplomb. Elle soutenait son regard sans faillir et sans ciller, le menton levé, et son visage résolu ne montrait aucun signe d'intimidation.

Puis, d'un même mouvement, ils détournèrent la tête en soufflant par le nez. Les joues de Caranthir avaient viré au cramoisi et la jeune femme avait oublié ses larmes.

-Si vous étiez arrivé plus tôt, ils seraient en vie, répliqua-t-elle dans le langage des Hommes.

Sa voix n'était pas douce et satinée comme l'était celle des elleth. C'était une voix chaude et grave, un peu rauque ; une voix autoritaire, probablement plus habituée à donner des ordres qu'à chanter au son d'une harpe. Mais Caranthir l'aima dès qu'il l'entendit, bien que ses mots fussent durs, et aussi douloureux qu'ils étaient vrais. Une pointe de culpabilité lui titilla la gorge. Cependant, sa fierté refusa de s'abaisser à entrer dans le jeu de la jeune femme, et il se fit violence pour garder le silence. Davantage irritée par son absence de réaction, elle reprit en haussant le ton :

-C'est de votre faute !

Il secoua la tête, les lèvres pincées. Un sentiment familier commençait à prendre possession de son esprit : celui de la sourde colère qui rongeait secrètement chaque parcelle de son être comme un poison. S'il ne le réprimait pas très vite, l'incendie éclaterait et causerait des ravages. Ce n'était pas pour rien que Celegorm l'avait traité de petit démon durant toute son enfance, ni qu'il s'entendait si mal avec Maglor, dont le caractère doux et tranquille différait du sien en tous points. Ce n'était pas pour rien qu'il était le fils de son père. Il avait hérité de lui sa brûlante nature, le feu intérieur qui le dévorait et le poussait à répondre à son cœur avant de réfléchir avec son esprit, et n'était pas toujours capable de la contenir.

-Le Seigneur Caranthir ne peut pas être tenu responsable, intervint le premier médecin d'une voix paisible que perçait cependant un accent d'impatience. Sans son secours, votre peuple entier aurait péri sous les lances des Orcs. Est-ce que ce que vous auriez voulu ?

-Je préfère mourir que d'être redevable à un elfe !

Caranthir fronça les sourcils. Il ne sut ce qui le surpris le plus, entre le fait que l'humaine comprenne et parle l'elfique, ses paroles ou leur teneur.

-Vous aussi, c'est ce que vous penseriez si vous deviez la vie à des Hommes, n'est-ce pas ? Cracha la jeune femme en le foudroyant du regard.

Son parler quenya était rudimentaire et son accent saccadé. Les inflexions qui auraient été mélodieuses dans la bouche d'un elfe roulaient sèchement dans la sienne comme du Khuzdul. Caranthir retint de justesse une grimace et répondit d'un ton cinglant :

-Il y a trois jours, cela aurait probablement été vrai.

Il laissa planer un bref silence, avant de reprendre :

-Quoi qu'il en soit, vous et votre peuple êtes les bienvenus dans ma maison aussi longtemps que nécessaire, et qu'il vous plaira.

Ces mots semblèrent prendre l'humaine de court, et ses yeux clairs s'écarquillèrent. Mais elle se reprit bien vite, et elle rétorqua d'un ton railleur :

-Il ne me plaît guère de me trouver ici, en vérité. Nous ne vous dérangerons pas plus de temps qu'il n'en faudra à nos blessés pour se remettre sur pied.

-Cela sera la décision du chef de votre peuple, trancha Caranthir.

-Et il se tient justement devant vous, s'exclama-t-elle en se redressant avec fierté. Mon père était le chef des Haladin, et son fils, mon frère, devait lui succéder. Tous les deux disparus, il me revient de prendre soin de mon peuple.

Caranthir hocha lentement la tête, incapable de trouver quoi ce que soit à répondre. Il ne lui était pas habituel de voir une femme gouverner tout un peuple. Mais celle-ci était dotée d'un tempérament de fer exceptionnel. Il n'était pas inquiet pour elle.

Pourquoi le serais-tu donc ? S'étonna une petite voix dans son esprit.

-Quel est votre nom ? Demanda-t-il, plutôt que de poursuivre sur ce sujet.

Elle le considéra un instant en silence, les sourcils froncés d'un air méfiant. Puis elle lâcha en détournant le regard :

-Haleth, fille de Haldad.


Le lendemain même, au soir, on brûla les dépouilles d'Haldad et Haldar. La fenêtre d'Haleth donnait sur la cour, et toute la journée, elle entendit bruisser l'activité des serviteurs qui érigeaient le bûcher ; et elle pesta et maudit en silence la faiblesse de son corps cloué au lit, qui l'empêchait de descendre assister au dernier hommage rendu à son père et son frère.

Mais elle était déterminée et son désir était plus fort que sa raison. Elle se savait incapable de faire son deuil tant qu'elle n'aurait pas vu les corps des siens devenir cendre et fumée ; alors, quand la nuit commença à tomber et que l'éclat du soleil s'estompait à l'horizon, elle repoussa les draps et balança les jambes en dehors du lit. Mais quand elle tenta de se redresser, ses genoux cédèrent, et elle s'écroula sur le sol, incapable de se relever.

C'est l'instant que choisit une ombre noire pour se dessiner à l'entrée de l'alcôve.

Caranthir se mordit la lèvre quand il vit la forme étendue à bas du lit, et qu'il devina ce qu'Haleth avait essayé de faire.

C'est probablement ce que lui-même aurait tenté dans une situation similaire.

Alors il s'avança lentement, comme un chasseur devant une bête blessée que la douleur rendait imprévisible, et s'agenouilla auprès d'elle. Couchée sur le dos, elle lui adressa un regard menaçant :

-Si vous riez, je vous tue.

Mais le visage du fils de Fëanor resta imperturbable. Il ne trouvait de toute manière rien d'amusant à la situation, et était partagé entre exaspération et connivence, car il imaginait parfaitement la détresse qu'elle pouvait ressentir. C'était une si étrange sensation, d'être presque sûr de savoir et comprendre ses émotions, comme si un lien étroit était noué entre leurs âmes et leurs esprits…

-Je vais vous aider à remonter dans votre lit…

-Non, protesta-t-elle en repoussant la main qu'il tendait vers elle. Je n'y retournerais pas ! Je… je veux seulement…

Elle hésita, et la détermination de son regard sembla vaciller.

-Je sais, murmura-t-il.

-Non, vous ne savez pas, gronda-t-elle dans un souffle rauque. Vous et les vôtres n'êtes qu'une bande d'insensibles bellâtres dépourvus de sentiments. Vous ne savez pas…

Cette fois, l'envie de sourire pris Caranthir. Ainsi, les Hommes avaient des elfes une aussi mauvaise vision que les elfes avaient d'eux…

-Vous serez surprise, si vous pouviez lire dans mon cœur, déclara-t-il sans réfléchir.

Et il se pencha, glissa un bras autour les épaules d'Haleth et l'autre sous ses genoux. Avec précaution, il la souleva en veillant à ne pas appuyer sur les multiples bandages qui couvraient son corps. Instinctivement, elle s'agrippa à son cou d'une main, la tête contre sa clavicule découverte par le col échancré de sa tunique. Caranthir respira le parfum sauvage de ses cheveux, sentit le contact de ses doigts froids sur sa nuque, le cœur qui battait contre sa poitrine ; et il fut pris d'un vertige, comme s'il se tenait au bord d'un précipice noir, prisonnier d'une tornade de sensations nouvelles et troublantes.

Alors, portant délicatement l'humaine dans ses bras, il s'approcha de la fenêtre et la déposa sur le rebord, en lui recommandant de ne pas trop se pencher. Elle haussa les épaules, comme s'il énonçait une évidence. Après avoir hésité, Caranthir s'assis près d'elle.

-Faites attention à ne pas trop vous pencher, Seigneur, ricana Haleth. Vous pourriez tomber.

Un petit rire lui échappa, et il secoua la tête. Elle l'observa alors, la tête légèrement penchée sur le côté, avec dans les yeux une lueur d'intérêt.

-Je ne pensais pas que les elfes savaient rire.

-Nous ne sommes pas si différent de vous, répondit-il en portant son regard par-delà les murailles, sur les étendues de plaines et de forêts qui constituaient son domaine. Contrairement à ce que vous pensez, nous avons des sentiments.

-Pourtant, s'étonna-t-elle, vous êtes si… impassibles…

-Nos sens sont extrêmement aigus, dame Haleth, expliqua-t-il avec un léger soupir. Nous portons les émotions à fleur de peau, c'est pourquoi nous nous efforçons de les cacher.

-Oh, fit-elle seulement.

Ils gardèrent un instant le silence, le regard baissé sur l'activité de la cour. Le bûcher était monté et le premier médecin allumait une torche. Quatre serviteurs sortirent du bâtiment principal en portant des brancards où reposaient les dépouilles d'Haldad et Haldar. On les avait lavés, coiffés, rasés et parés de riches vêtements, et entourés de quatorze statuettes, chacune représentant un Valar. Les bras croisés sur la poitrine et les yeux clos, ils semblaient simplement dormir.

Haleth cilla quand ils furent acheminés jusqu'au bûcher, où on les déposa avec précaution.

-Merci, souffla-t-elle.

Elle ne dit rien de plus. Mais cet unique mot était plus éloquent qu'un discours.

Quand les flammes s'élevèrent sur le bûcher, dévorant les corps que la vie avait déserté, Caranthir sentit une main frêle saisir la sienne. Il la serra sans trop y penser. Son regard était hypnotisé par le feu, incapable de s'en détourner. Le feu l'avait toujours fasciné. Fut un temps, il le trouvait attirant, rassurant, chaleureux. A présent, il ne pouvait plus y penser sans revoir les flammes rouges de Losgar, et ce souvenir l'emplissait d'horreur.

Il caressa du pouce la peau soyeuse au grain fin de la main blottie au creux de sa paume, s'efforçant d'apaiser le rythme endiablé de son cœur. Le cauchemar était fini. Aujourd'hui, le feu avait un beau visage et libérait les âmes des corps. Aujourd'hui, le feu permettait au présent de devenir passé – à la vie de se faire souvenir.

Il tourna lentement la tête vers la jeune femme assise près de lui. Son regard fixait le bûcher enflammé et ses lèvres remuaient silencieusement, comme une chanson sans musique. Ses jambes se balançaient doucement au-dessus du vide qu'ils surplombaient, et sa main était abandonnée dans la sienne. Ses cheveux luisaient à la lueur des étoiles, brillantes bien loin au-dessus de leurs têtes.

Elle n'était pas laide.

Et elle était si jeune… la vie des hommes était si courte, si éphémère. Fragiles comme des fleurs, ils se fanaient au moindre coup de vent un peu violent. Pourtant, c'était une véritable tempête que venait de traverser sans ployer cette rose noire, si délicate et pourtant si vigoureuse. Elle avait en elle le feu qui forgeait les grands, et sa flamme était haute et intense.

Et son être entier s'émut alors qu'il la contemplait ainsi à la dérobée, la main dans la sienne et leurs cœurs battant au même rythme. Quelle était cette chaleur qui envahissait son cœur glacé ?

Elle n'était pas laide et son âme était lumineuse.

Elle était forte, et il le savait. Pourtant, il aurait voulu la protéger, la porter encore contre lui et lui offrir la sécurité de ses bras. Il aurait voulu lui épargner toutes les souffrances et toutes les difficultés, la sauver de la mort. S'il pouvait, si seulement il pouvait la ravir, s'envoler avec elle et la mettre hors de portée, sa rose aux pétales déjà de sang tachés…


Six jours suffirent à Haleth pour se remettre sur pied. Alors qu'on la tenait d'abord pour morte, elle semblait décidée à prouver à la maison des guérisseurs entière l'étendue de son erreur.

Le premier médecin ne cessait de s'étonner et de s'émerveiller de l'amélioration fulgurante de son état, et parlait d'elle comme un autre s'extasiait des progrès de sa fille qui effectuait ses premiers pas. Plein d'attentions envers elle, il ne semblait pas tenir compte de ses mines maussades, de ses regards noirs et de son mutisme obstiné. Jamais ni lui ni personne ne la vit sourire, comme si de lourds nuages d'orage obscurcissaient son ciel. Ses yeux étaient fixes et résolus, et il n'en coula plus une seule larme ; ils regardaient l'avenir, et ce qu'ils semblaient y voir la poussait en avant.

Quand elle fut capable de tenir debout et de marcher seule sans que tout ne se mette à tourner autour d'elle, elle décida qu'il était temps pour elle de partir. La plupart de ses gens étaient déjà remis, grâce à la médecine elfique, et comme elle, impatients de repartir.

Comment elle ? Vraiment ?

Depuis quelques temps, il lui semblait qu'une étrange langueur s'était emparée d'elle. Elle avait d'abord mis ce changement sur le compte de l'affaiblissement dû à ses blessures. Mais elle reprenait des forces, et pourtant cette sensation d'attente, d'espoir mêlé de tension ne disparaissait pas.

Seulement quand Caranthir était près d'elle.

Mais ces instants qu'il prenait pour venir la voir chaque jour lui paraissaient toujours trop courts.

Avant même de le connaître, elle le haïssait et le méprisait, et tout son peuple avec lui. Puis il l'avait intrigué, lui, ses habits sombres et son expression rogue. Le regard d'Haleth était clairvoyant, et il avait rapidement décelé la fragilité sous ces murs de pierre, la lumière perdue dans les ombres. Elle avait trouvé son cœur.

Mais elle ignorait qu'elle y avait frappé.

Peut-être sans s'en rendre compte, il lui avait laissé voir son âme. Elle avait vu le feu, la colère, l'orgueil et la fougue, elle avait vu le désir de bien faire et l'amour refoulé. Elle avait vu un miroir dans lequel elle reflétait, et en y plongeant son regard, s'y était perdue. La distinction entre le « toi » et le « moi » avait disparu.

Et c'était cette sensation qu'elle recherchait encore, qu'elle attendait sans le savoir, et c'était la présence de l'elfe qu'elle désirait près d'elle, parce qu'il était son reflet et qu'elle pouvait s'y regarder sans crainte. C'était lui qui provoquait dans son corps cette tension fébrile. C'était le souvenir de la nuit de feu, quand leurs mains s'étaient jointes face aux flammes qui engloutissaient le corps de son père et de son frère.

Et elle avait compris qu'il l'avait comprise.

Ils ne parlaient jamais l'un de l'autre. Mais elle savait qu'il avait vécu des choses horribles, et sans les avoir jamais vues, elle devinait ses blessures. Et le désir la prit d'être celle qui le soignerait, qui ferait de ses plaies des cicatrices, de ces cicatrices des souvenirs.

Mais Haleth n'était pas naïve. Caranthir était un miroir d'elle-même, et si on dit souvent que les opposés s'attirent, deux jumeaux s'opposent à s'en détruire. Leurs caractères étaient trop semblables pour s'accorder. A vouloir l'aimer, elle finirait par le haïr.

Mieux valait leur éviter à tous deux cette souffrance, et se séparer de lui tant que les liens étaient encore tendres. Elle n'avait pas peur de manier l'épée. Ce n'était qu'un fil à trancher…


-Seigneur Caranthir ?

Celui-ci leva le regard de la lettre de Maedhros qui venait de lui parvenir. Haleth se tenait devant lui, les mains sur les hanches. Elle était vêtue de mailles et de cuir, et l'épée pendait à sa ceinture. Ses cheveux étaient hâtivement tressés sur son épaule, et des mèches rebelles glissaient sur son front en masquant à demi ses yeux derrière leur rideau noir.

-Vous partez, soupira-t-il en repliant le parchemin dans son poing.

-Je vous serai infiniment redevable pour ce que vous avez fait pour moi et mes gens, prononça Haleth, les yeux baissés, mais il est temps pour nous de partir.

Elle pria pour que le sanglot qui frémissait dans sa gorge ne fasse pas trembler sa voix.

-Et je ne suis pas en droit de vous retenir, articula Caranthir.

Il pria pour que le regret qui envahissait son âme ne transparaisse pas dans son ton.

Ils restèrent immobiles, l'un en face de l'autre. C'était la première fois qu'il la voyait debout devant lui. Elle était si petite, si frêle, si jeune…

-Je suis heureux de vous voir en bonne santé, dame Haleth, lâcha-t-il du bout des lèvres.

-C'est grâce à vous, répondit-elle. Il ne sera à l'avenir plus dit que les elfes sont des créatures sans cœur, car je sais à présent que ce n'est qu'une légende sans fondement.

Il y avait un sourire sur ses lèvres.

Caranthir cilla pour chasser une larme traîtresse qui lui piquait le coin de l'œil. Il ne comprenait pas cette émotion soudaine qui lui prenait la gorge et compressait sa poitrine comme un étau. Cette douleur lancinante qui semblait déchirer son cœur en deux. Cette impression de vide dans son corps et dans son esprit, et cette certitude que quelque chose venait d'être irrémédiablement brisé…

Il avait envie de lui dire qu'il s'était attaché à elle. Il avait envie de lui dire qu'en une semaine, elle avait pris plus d'importance dans sa vie que ses frères. Ses frères… Il avait envie de lui dire qu'il avait chassé Celegorm et Curufin parce qu'ils avaient insulté son peuple.

Les paroles de Celegorm lui revinrent à l'esprit, avec la violence d'une gifle. Peut-être a-t-il lui aussi été ensorcelé. Un cœur corruptible peut si facilement se laisse aller… Laisse-moi deviner, Moryo, s'agit-il d'une humaine ?

Il n'avait qu'à moitié tort.

Il y avait tant de choses encore, qu'il aurait voulu lui dire… et qu'il lui faudrait taire à jamais, car elle ne serait plus là pour les entendre. Des choses qui brûleraient ses lèvres, enfleraient dans son cœur jusqu'à le faire exploser.

Des choses qui se résumaient en trois mots.

Trois mots qu'il ne pourrait jamais prononcer, et que jamais personne n'entendrait plus de lui.

Car le cœur d'un elfe n'était capable d'aimer qu'une fois.

Il venait de comprendre. Trop tard, bien trop tard.

-Je vous rends votre liberté, Haleth, déclara-t-il avec un fantôme de sourire aux lèvres.

Elle lui sourit en retour.

C'était un sourire que personne d'autre que lui dans cette forteresse ne verrait.

Elle avait un beau sourire.

Haleth tourna les talons, s'apprêtant à sortir. Son âme était en peine et son corps déchiré. Mais au moment où elle allait quitter la pièce, la voix de Caranthir la rappela :

-Attendez.

Elle fit volte-face, levant les yeux. Elle vit son visage pâle et ses joues roses. Elles les avaient déjà vues rouges de colères ; mais jamais roses.

Et cette image se grava dans sa mémoire, à jamais.

-Oui ? Demanda-t-elle.

-Vous êtes belle, Haleth.

Il s'avança d'un pas. Elle voulut reculer mais son corps ne lui répondait plus. Et elle resta figée sur le pas de la porte, alors qu'il se rapprochait d'elle. Il était si grand…

-J'aurais aimé vous voir rester, Haleth, reprit-il d'une voix expirante, sa poitrine se soulevant par saccades. J'aurais aimé vous parler de mes frères et de mon passé. J'aurais aimé vous entendre parler du vôtre… Mais je sais que je ne peux pas vous retenir si vous souhaitez vous en aller.

Elle ferma les yeux. Son cœur battait la chamade et une myriade d'émotions contradictoires agitaient ses entrailles, la faisant sentir à la fois glacée et brûlante. Sa tête tournait. Elle sentait le parfum métallique de Caranthir envahir ses poumons ; et elle voulut continuer de le respirer, encore et encore, pour le restant de ses jours.

-Je ne peux cependant pas vous laisser partir sans vous avoir dit…

Deux mains prirent les siennes et les serrèrent avec douceur. Elles tremblaient.

-… que je vous aime.

Les yeux d'Haleth se rouvrirent. Ceux de Caranthir l'observaient avec une fiévreuse appréhension. Elle ne les avait jamais vus d'aussi près. Ils étaient beaux, d'un profond rouge ambré au fond desquelles semblaient danser des flammes dorées.

-Je… murmura-t-elle.

Sa gorge était nouée et sa bouche si sèche qu'elle ne parvint pas à articuler un seul mot. Alors elle hocha lentement la tête, donnant silencieusement son accord.

Une seule fois. Une seule fois.

Une dernière bêtise avant de retrouver la raison.

Les lèvres de Caranthir rencontrèrent les siennes. Et tout le reste du monde cessa d'exister.

Je vous aime.

Ces mots la taraudaient. Elle brûlait de les prononcer à son tour. Mais il y avait les lèvres sur les siennes, qui avaient le goût du ciel et la couleur des étoiles. Alors elle se tut, et répondit au baiser, maladroitement, comme le font les amants empressés.

C'était le premier homme qu'elle aimait. Et il fallait que ce soit un elfe.

Quand ils se séparèrent, ils étaient à bout de souffle et leurs joues rosies d'émotion. Ils se regardèrent dans les yeux, puis s'écartèrent.

Le charme était rompu.

Haleth résista à la tentation de porter la main à sa bouche. Elle sentait encore sur ses lèvres la pression de celles de Caranthir, leur parfum et leur douceur.

-Me promettez-vous de revenir un jour ? Souffla le fils de Fëanor entre deux inspirations laborieuses.

Elle inclina la tête.

-Je vous le promets.

Et si son accent était toujours rêche et sa voix rocailleuse, il sembla à Caranthir que son ton avait, brièvement, pris un pli plus doux.

Quand elle monta sur la selle de son cheval, levant le bras pour rallier ses gens à elle, elle jeta un dernier regard circulaire à la cour de la forteresse du Thargelion, avec la certitude qu'elle la reverrait un jour. Alors, avec ses cavaliers, avec les Hommes du peuple de Haleth, elle s'en fut vers l'ouest, sans un regard en arrière – c'était inutile. Ce n'était pas un adieu…

Et il lui fit confiance, et il la crut. Et chaque jour, il regardait à l'ouest, guettant avec espoir le retour de celle qui s'en était allée bien loin, avec son cœur et ses plus tendres pensées.

Chaque jour, il attendit ainsi. Les semaines passèrent, puis devinrent des mois. La saison des pluies passa, puis celle du soleil dru, et celle des neiges, et celle du renouveau de la nature. Les années s'écoulèrent. Il attendait toujours, mais l'espoir s'amenuisait.

Quand cent ans furent passés, il comprit qu'il n'y avait plus l'espoir, car aucun Homme, même aussi fort qu'Haleth, ne pouvait vivre aussi longtemps.

Elle ne reviendrait pas.

Elle ne lui rendrait jamais son cœur, et il devrait vivre ainsi, seul et mutilé.

Elle ne reviendrait pas.

Pourtant, elle le lui avait promis…


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Non mais je vous jure, j'adore Caranthir ! Et je suis une grande fan du Halanthir (à moins que ça ne soit le Caleth ? En fait je sais pas si ce couple a un nom officiel...) et franchement, ces deux malheureux paragraphes sur eux deux dans le Silmarillion méritaient d'être un peu développés !

Le prochain chap mettre un moment à arriver, mais enfin vous commencez à connaître la chanson... donc disons, à l'année prochaine ! De bonnes fêtes à tous !