chapitre 10
Manuscrit H
— La communication était épouvantable, dit Ramsès à David tout en raccrochant le combiné dans le hall de la petite auberge, mais je crois cependant qu'Evans a compris le principal. Par contre, je n'ai rien saisi de ce qu'il a répondu – à cause des grésillements.
— Il n'y a pas de raison qu'ils s'inquiètent de notre retard, dit David tandis que les deux hommes montaient vers leur chambre. Curieux que cette voiture soit ainsi tombée en panne, non ? Elle est neuve et fonctionnait parfaitement jusque-là.
— Nous verrons ce qu'en dira demain le réparateur. Déjà bien beau que nous ayons trouvé une auberge pour la nuit. J'ai passé l'âge de dormir à la dure.
David et Ramsès entrèrent dans une chambre d'aspect modeste mais propre et accueillante, avec un feu qui ronflait dans l'âtre. Un plateau contenant du pain, du Stilton et de la bière chaude les attendaient sur une table.
— Je suis d'accord, dit David en s'étalant sur le lit. Que penses-tu de ce que nous ramenons comme informations ? On ne peut pas dire que ce soit très fructueux au final.
— Cette histoire est étrange. Je sens qu'il se trame quelque chose à Highclere… Pourquoi ni la femme ni la fille de Carnarvon n'ont-elles voulu nous recevoir ? Je sais bien que Père n'a pas été très diplomate avec le défunt lord Carnarvon mais enfin, il y a des mois de cela maintenant. Où se cache Carter ? Et puis, qu'est donc devenu O'Connell ? S'il a découvert une piste, nous n'avons pas eu la même chance, malheureusement.
— Nos talents de fins limiers seraient-ils rouillés ? Demanda David en riant.
— Nous étions plus opérationnels dans les bas-fonds du Caire, mon vieux, souligna Ramsès qui s'approcha de la table et se mit à tartiner du fromage sur une tranche de pain. Je me sens moins adapté aux châteaux huppés gardés par une domesticité hautaine. Il nous manque sans doute l'entêtement du vrai journaliste. Cette chère Margaret n'aurait certainement pas hésité à pénétrer dans les lieux déguisée en domestique – et peut-être O'Connell a-t-il lui aussi manœuvré ainsi, pourquoi pas ? Pour ma part, je ne me sentais vraiment pas d'humeur à tenter l'expérience.
— Il nous aurait fallu consacrer plus de temps à nos recherches, remarqua David. Ne trouves-tu pas curieux que nous ayons croisé à Londres cette vieille crapule de sir Malcolm ?
— Pas vraiment. Après tout, sir Malcolm Page Henley de Montague – On en a plein la bouche, n'est-ce pas ? – est un riche collectionneur bien connu des revendeurs, et donc le client idéal pour ces fausses antiquités.
— C'est un homme par ailleurs extrêmement désagréable, dit David sèchement. Il ne semble pas beaucoup m'apprécier.
— Il ne pense pas mieux de moi, je t'assure – ce qui se comprend, au vu de notre dernière rencontre. Il porte toujours cette canne à poignée d'argent dont il se servait pour frapper ses infortunés domestiques en Égypte. Sais-tu que ses cheveux blancs si bien coiffés sont en réalité une perruque pour cacher un crane nu comme un œuf ?
— Que la vanité est donc ridicule, s'exclama David. Tu m'as raconté comment il a cherché à voler le trésor de Toutankhamon, et j'imagine combien ce prétentieux nobliau a dû être humilié d'être arrêté par le lieutenant Aziz de la police de Louxor – un Égyptien – ou encore interrogé par l'inspecteur Aziz. Il n'est pas prêt de retourner en Égypte, aussi il est logique qu'il essaie plutôt d'acquérir quelques bribes du trésor chez les revendeurs. Après tout, il ne craint pas les pratiques douteuses pour acquérir ses antiquités. Tu le crois aussi colonialiste, n'est-ce pas ?
— Il n'est pas le seul, dit Ramsès tristement. Cet autre personnage que nous avons croisé, Sir William Portmanteau –
— Ce vieux bonhomme mielleux à la barbe blanche et aux yeux sournois ?
— Oui, c'est le grand-père de Suzanne – l'épouse de Nadji Farid – et il n'a pas hésité à déshériter sa petite-fille après son mariage. D'après Suzanne, c'est aussi un voisin des Carnarvon et un ami du défunt lord. Cyrus Vandergelt disait avoir traité une affaire de chemins de fer ou de charbon avec lui autrefois. C'est un arriviste qui a récemment acquis ses quartiers de noblesse et partage tout à fait les opinions de Sir Malcolm.
— Un ami de Carnarvon… ? Reprit David. Il a donc lui aussi pu entendre parler des antiquités. Est-il collectionneur ?
— Je ne sais pas, répondit Ramsès, mais j'ai pensé à autre chose. Après tout, ces antiquités étant des faux, les collectionneurs sont les proies visées de ce trafic. Certains les utilisent peut-être pour financer la lutte nationaliste en Égypte ou dans d'autres pays du Moyen-Orient, ou encore compromettre certains archéologues – et je pense à Carter en particulier, afin de l'éliminer des fouilles.
— Je ne sais rien de tout cela, Ramsès, dit David d'une voix ferme. J'ai promis à Lia de ne plus m'impliquer en politique et je compte tenir parole.
— Je sais, je sais, dit Ramsès d'une voix traînante. Je réfléchissais simplement aux différentes options. Ce trafic pourrait bel et bien être une couverture pour de secrètes activités politiques en Égypte. Peut-être devrais-je reprendre contact avec ce Brace… Hum – Smith, afin de lui poser la question ?
— Non, certainement pas, affirma David. Tu détestais Smith. Tu disais qu'avec ce genre de personnages, dès qu'on mettait le doigt dans leur organisation, on y perdait le bras.
— Je sais, dit Ramsès qui se leva soudain et se tint un moment devant la fenêtre, dos tourné à la pièce. Pourtant, j'aurais d'autres questions à lui poser – Je voudrais parfois savoir ce qu'est devenu notre vieil ennemi Sahin Pacha et aussi sa fille, Esin. Elle m'a sauvé la vie à Gaza.
— Et tu voudrais vraiment repenser à ces gens-là ? Demanda David en se soulevant sur un coude. Diable, Ramsès, tu aimes vivre dangereusement. Pour ma part, je préfère les oublier.
— Alors, je suis plus curieux que toi, continua Ramsès en revenant vers son lit. Je regrette de ne pas savoir si Carter est à Highclere ou à New-York – et je me demande de plus en plus ce que trafique Sethos en Amérique.
— Ah, l'oncle indigne, s'écria David en riant. Mais pour ce qui est de ta famille, tu devrais t'inquiéter d'un problème plus urgent.
— Que veux-tu dire ?
— Personnellement, je me demande plutôt ce qu'ont pu inventer le professeur et tante Amelia pendant les quelques jours où nous les avons laissés livrés à eux-mêmes.
— Je préfère ne même pas y penser.
Le lendemain matin, le garagiste confirma au premier examen que la panne n'était pas naturelle. La voiture avait été sabotée.
David et Ramsès revinrent enfin à Amarna House en début d'après-midi pendant une heureuse éclaircie. Comme des voyageurs égarés ou des soldats revenant du front, ils furent chaleureusement accueillis par toute la maisonnée réunie – seule Sennia, toujours alitée, manquait à la fête.
Devant le spectacle qu'offraient les domestiques alignés, les enfants qui agitaient les mains en trépignant, les deux jeunes femmes en robes claires bras dessus-dessous et enfin Emerson et moi en avant-garde, je dus avouer que notre famille manifestait parfois un certain penchant pour le théâtral.
Dès que la voiture s'arrêta devant le perron, les deux fillettes dévalèrent les marches en piaillant, suivies plus posément par David John. Tandis que David s'extirpait de derrière son volant – il avait depuis la guerre une jambe douloureuse qui se rappelait parfois à son souvenir – Ramsès ouvrit la porte de notre côté.
Il provoqua une surprise immédiate en sortant du véhicule avec dans les bras un chiot à longs poils dorés. Á sa vue, David John se figea tandis qu'Evvie et Charla poussaient un hurlement de joie.
— Ramsès, s'écria Nefret ravie. Qu'il est mignon.
— Un chien ? Dis-je du haut des marches d'un ton posé.
— Cré… Mais enfin, les garçons, où diable étiez-vous passés ? Beugla Emerson par dessus le brouhaha ambiant.
— Tiens, dit Ramsès en tendant le chiot à son fils. C'est pour toi.
Le dos raidi par l'émotion, David John saisit la petite bête qui comprit aussitôt son rôle et se mit à lui lécher énergiquement le visage.
Bien entendu, les humains de la maisonnée n'avait pas été les seuls à accueillir les arrivants. Le Grand Chat de Ré était également présent. Dès qu'il repéra l'intrus, il arqua le dos, gonfla son pelage rayé et s'approcha de David John et du nouveau-venu d'un pas souple et menaçant. Mon Dieu, songeai-je avec effroi, nous voilà bons pour une nouvelle querelle animalière. Je ne me souvenais que trop bien de la façon dont le chat avait accueilli l'arrivée d'Amira autrefois à Louxor.
— Comment s'appelle-t-il, Papa ? Demanda David John.
— Cairn.
Lorsque le Grand Chat de Ré atteignit le bas des marches, David John eut un élan inattendu et déposa la petite bête à terre devant lui. Intrigué, le gros félin fit le tour de l'intrus qui jappa un peu plaintivement mais ne montra d'aucune frayeur particulière. Pour faire bon poids, Evvie et Charla déposèrent également devant le chiot chacun des chatons qu'elles tenaient dans les bras. Triphis et Heket étaient trop jeunes pour savoir que chiens et chats avaient parfois des différences comportementales. Elles acceptèrent avec naturel leur nouveau compagnon et, lorsque le chiot s'accroupit, grimpèrent chacune d'un côté à l'assaut de son dos. Devant cet accueil de sa progéniture, le Grand Chat de Ré conclut sans doute que l'intrus ne présentait aucune menace. Avec une grâce dédaigneuse, il tourna le dos au petit groupe et remonta les marches avant de disparaître dans la maison.
— Mais que se passe-t-il donc ? S'écria impatiemment Emerson en trépignant. Ne restez pas tous plantés là. Entrez, voyons.
Chaque enfant récupéra donc son animal et, tandis que j'embrassais affectueusement David, j'entendis Ramsès expliquer à son fils :
— C'est un terrier d'Ecosse, David John, un petit animal joueur, facétieux et d'une intelligence remarquable d'après celui qui me l'a vendu, disait-il.
— Qui était-ce Papa ?
— Le garagiste qui a réparé la voiture.
— Est-ce que Cairn deviendra plus tard aussi grand qu'Amira, Papa ? Demanda encore David John.
— Non, affirma Ramsès – et je poussai un soupir soulagé. Même adulte, le terrier d'Ecosse reste de petite taille. J'ai vu cela au garage. Le père avait une trentaine de centimètres de haut et pesait environ huit kilos.
— Tu sais, David John, dit Nefret en caressant la tête soyeuse du petit chien, Cairn ne connaît pas encore son nouveau foyer. Il va donc te tester au début afin de connaître les limites admises. Fais bien attention à rester ferme avec lui.
— Est-ce un chien de garde, Ramsès ? Demandai-je en serrant mon fils dans mes bras tandis qu'il m'embrassait.
— Pas vraiment, Mère, répondit-il. Malgré son aspect un peu rustique, le terrier d'Ecosse est un tendre. Cairn se montrera probablement bon gardien et nous préviendra de l'arrivée d'un étranger mais il lui fera également fête. Ce n'est pas non plus un modèle d'obéissance mais je crois que son côté imprévisible amusera certainement les enfants.
— Seigneur, dis-je consternée tandis que Nefret éclatait de rire.
Une fois les arrivants restaurés et rafraîchis, l'animation retomba et les enfants acceptèrent de rester un moment à l'extérieur tandis que nous nous regroupions au salon afin d'échanger les dernières nouvelles.
Ramsès nous fit un condensé rapide de leur séjour à Londres. Assis à côté de Lia dont il tenait la main, David l'écouta avec un léger sourire, émettant parfois un commentaire pour préciser un point de détail.
— Bon, commenta ensuite Emerson qui avait écouté avec une impatience grandissante. En bref, vous n'avez rien découvert du tout. C'était bien la peine de rester absents aussi longtemps.
— Ce pessimisme ne vous ressemble guère, Emerson, dis-je sévèrement. Je dirais plutôt que certaines hypothèses ont pu êtres éliminées, comme par exemple tout réseau lié aux revendeurs habituels. Si Ramsès et David l'ont vérifié à Londres, c'est sans doute la même chose au Caire ou à New-York puisque ni Cyrus ni Sethos n'ont rien trouvé non plus. Cela ne m'étonne pas d'ailleurs. Comme je vous l'ai déjà dit, il est évident que celui qui a monté cette escroquerie procède plutôt par ventes privées. C'est beaucoup plus discret.
— J'y ai pensé aussi, Mère, admit Ramsès en me jetant un regard approbateur. Il est plus sûr de contacter directement une clientèle riche et peu scrupuleuse.
— Bah, grogna Emerson, tous les collectionneurs se valent.
— Dans ce cas, objecta Nefret, pourquoi Cyrus Vandergelt n'aurait-il pas déjà été contacté ?
— Son amitié vis à vis nous est trop connue, dis-je en réfléchissant. Et je le crois plus scrupuleux que ce que prétend Emerson.
— Vous oubliez le point principal, ma chère, ricana Emerson. Ces antiquités sont fausses et Vandergelt, qui est un vieux renard, me demanderait sans nul doute une expertise avant d'acquérir une telle pièce d'origine douteuse.
— C'est exact, admis-je. La clientèle du faussaire se rétrécit alors : Des collectionneurs riches, peu scrupuleux – et naïfs.
— Ne trouvez-vous pas que sir Malcolm correspond à ce client idéal ? Demanda David. Après tout, comme Ramsès vous l'a dit, il se trouvait chez l'un des revendeurs que nous avons visités.
— Etiez-vous déguisé, Ramsès ? Demandai-je.
— Non, Mère. Nous passions par hasard. Sir Malcolm m'a reconnu – et je dois dire qu'il n'a pas été très satisfait de me voir.
— Quand je pense que nous avions arrêté cette crapule en flagrant délit et qu'Aziz n'a même pas été fout – fichu de le garder en prison, explosa Emerson. Quel incapable.
— Vous êtes injuste, Père, s'exclama Nefret qui avait un petit faible pour le policier égyptien. La remise en liberté de sir Malcolm n'a rien à voir avec les capacités professionnelles de l'inspecteur Aziz, et vous le savez parfaitement. Des autorités supérieures ont pesé sur lui afin d'obtenir la remise en liberté de sir Malcolm.
— Vous avez raison, ma chérie, dis-je. Au moins, ce triste sire a été publiquement humilié et c'est une leçon qu'il n'oubliera pas de sitôt. Je ne crois pas qu'il osera se remontrer en Égypte.
— Je ne vois pas comment on peut réellement parler de l'autonomie du gouvernement égyptien si la police n'est même pas libre de garder des criminels en prison, objecta Nefret.
— Lorsqu'il s'agit des intérêts économiques, la simple justice passe bien après la politique, dit David un peu sèchement.
— Avez-vous pu tirer quelque chose de ce pantin de Montague ? Demanda Emerson que les intrigues – politiques ou autres – ne passionnaient guère.
— Non, dit Ramsès en esquissant un sourire. Il nous a à peine salués. Il sortait cependant de chez un revendeur où il avait cherché des objets en provenance d'Égypte.
— Pourquoi n'a-t-il pas été contacté par le faussaire ? Dis-je.
— Peabody, grogna Emerson, vous semblez considérer que votre théorie fumeuse est définitivement vérifiée. Ce n'est pas le cas, je vous le rappelle. Bon, laissons tomber les revendeurs et passons plutôt à Carter. Vous dites que vous n'avez rien découvert non plus à son sujet à Highclere ?
— Comme je vous l'ai déjà dit, Père, ni lady Carnarvon, ni sa fille n'ont accepté de nous recevoir. Cela m'a un peu étonné je l'avoue, même après notre – hum – malentendu avec le défunt lord. Cependant, David et moi avons passé quelques jours à l'auberge et les villageois nous ont signalé que les dames du château sortaient très peu. Pourtant, une voiture fermée passe de temps en temps sur la route en direction de Londres.
— Je m'inquiète aussi du sort d'O'Connell, où a-t-il pu disparaître ?
— Ramsès prétendait qu'il s'était peut-être introduit dans le château déguisé en domestique, dit David en riant.
— Ah, comme Margaret autrefois. Cette fille ne manquait pas de culot. Hum – Vous auriez pu aussi tenter cela, Ramsès.
— Je ne suis pas certain que mes talents aillent jusqu'à servir à table, Mère, dit Ramsès impassible – mais je vis qu'il était amusé. En quittant Highclere, nous avons croisé une autre vieille connaissance : Sir William Portmanteau.
— Sir William est un financier, dis-je pensivement. S'il s'est rendu à Highclere c'est qu'il y avait un but précis. Mais lequel ?
— Je me contrefiche de ce vieux fou, s'exclama Emerson furieux. Il doit simplement courtiser la mère – ou la fille. Aucun intérêt. Je veux savoir où est passé ce faquin de Carter.
— Nous n'avons eu aucun écho de son éventuelle présence sur place, admit Ramsès. Il doit donc être en Amérique.
— Il faudrait que Sethos nous réponde sur ce point, dis-je. Pour ce qui est de sir William, peut-être ne cherche-t-il en effet qu'à mettre la main sur les avoirs de la veuve de Carnarvon.
— J'ai pensé à autre chose, continua Ramsès d'une voix contrainte. Vu la folie qui s'est créée autour de Toutankhamon ces derniers mois, ce trafic de fausses antiquités est certainement fructueux. David disait récemment que les nationalistes avaient envisagé un moment de réellement mettre en vente le trésor pour rembourser la dette extérieure nationale. J'ai donc envisagé que certains acharnés aient pu s'accrocher à l'idée et initialisé ce trafic pour financer la lutte nationaliste en Égypte.
— C'est une hypothèse osée mais intéressante, dit Emerson les sourcils froncés. Inquiétante aussi. Il y aurait d'autres retombées au niveau archéologique. Cela pourrait compromettre Carter et, vu son statut actuel, l'éliminer définitivement de la tombe.
— C'est aussi ce que j'ai pensé, Père.
— Nous voici donc avec deux optiques diamétralement opposées, dis-je d'un ton animé. Vu que le faussaire a obligatoirement eu accès à certains objets contenus dans la tombe, c'est soit un des archéologues du groupe de Carnarvon, soit un Égyptien du gouvernement. Dans le premier cas, le trafic a été monté pour rembourser – si je puis dire – lesdits archéologues d'avoir été spoliés du contenu de la tombe, dans le second cas, le trafic vise au contraire à les éliminer définitivement de la scène.
— Vous avez simplifié les choses à l'extrême, ma chérie, dit Emerson, mais j'avoue que votre schéma me plait.
— Bravo, tante Amelia, dit Lia avec un enthousiasme qui fit rire Nefret et David.
— Nous n'avons fait que parler de nos aventures, dit Ramsès quand le calme fut revenu. Qu'en est-il de votre côté ? Se serait-il passé quelque chose ici durant notre absence – du moins à part l'opération de Sennia dont Nefret m'a brièvement parlé pendant que je me changeais ?
Le ton traînant et quelque peu moqueur de Ramsès me galvanisa. Il m'offrait cependant une ouverture parfaite. J'étais bien certaine que, durant les courts instants d'intimité où le jeune couple s'était retrouvé, Nefret avait parlé le moins possible. Et Lia également. Une épouse aimante qui récupère son mari après plusieurs jours d'absence a généralement – du moins, à mon avis – d'autres préoccupations en tête que les discours. Et puis, nous n'avions rien vécu de si inhabituel après tout. Il faut bien avouer que, dans notre famille, les agressions d'ordres variés ne sont pas aussi rares qu'elles ne le devraient.
— Ramsès, dis-je d'un air entendu, je ne m'étonne pas que Nefret ne vous ait rien raconté, et je ne crois pas, David, que Lia ait été plus loquace, n'est-ce pas ? Ne rougissez pas mon garçon, c'est bien normal. Une épouse aimante qui récupère son mari après plusieurs jours d'absence a d'autres préoccupations en tête que les discours – du moins, à mon avis.
Curieusement, Lia et Nefret se mirent elles aussi à rougir comme des écolières. Emerson eut une toux étranglée et me jeta un regard outragé. Seul Ramsès, fidèle à lui-même, resta impassible.
— Pour répondre à votre question, mon cher enfant, continuai-je avec un sourire suave qui éveilla aussitôt la suspicion de mon fils, nous avons connu quelques petits aléas, mais parfaitement gérés, si je puis dire. En bref, il semble que Robbie Clerkenwell ait été attaqué par Stephen Briggs, le fils du tavernier – Et, pour élucider cette histoire, votre père a dû aller s'abreuver au pub du village. Ensuite, nous avons intercepté l'inconnu du parc. Blessé d'un coup de couteau dans le dos, il est actuellement dans une chambre là-haut. Evans n'est pas seulement maître d'hôtel, il a aussi été chargé par Sethos de nous surveiller. L'ex-Maître du Crime était au courant du trafic mais n'avait pas le temps de s'en occuper. Il est vrai qu'il donne des conférences au Met et cherche à s'installer en propriétaire terrien en Amérique. Quoi d'autre ? Ah. Nous avons réglé une petite querelle domestique entre Heket et Triphis. Enfin, les Vandergelt quittent Louxor et mettent en vente le Château. Voilà— Auriez-vous par hasard des questions ?
Mon petit discours, rapidement expédié dans un silence absolu, eut un remarquable succès. Emerson en restait la mâchoire béante, à me regarder fixement. Nefret et Lia se tenaient les côtes de rire. David ouvrait de grands yeux sidérés et même Ramsès semblait secoué. Je dois avouer que j'étais très fière de moi.
— Encore bravo, tante Amelia, dit enfin Lia d'une voix hachée par un fou-rire à peine maîtrisé.
— Mais enfin Peabody, que vous prend-il ? Éructa Emerson qui récupérait à peine et n'avait pas recouvré son énergie coutumière.
— Je suis très impressionné, Mère, dit enfin Ramsès. Et, si vous le permettez, j'aurais effectivement quelques questions.
— Moi aussi, rugit Emerson à pleins poumons. Où diable avez-vous pris cette idée grotesque que le jeune Briggs – J'avais oublié son nom – a assommé Clerkenwell ? Crénom de nom, qu'en savez-vous ? Je vous ai dit que je retournerai au village afin de l'interroger mais… entre Sennia et ce satané Morcook, j'ai eu d'autres préoccupations.
— C'est bien compréhensible, Père, intervint Ramsès. Qui est au juste ce Morcook ? Est-ce réellement l'homme au manteau noir que les jumeaux avaient intercepté dans le parc, celui qui possédait le scarabée ? Comment…
— C'est bien lui, dis-je, prenant de vitesse Emerson qui s'apprêtait aussi à répondre – ce petit jeu m'amusait toujours. Nous l'avons retrouvé blessé…
— … à saigner comme un bœuf sur le marbre de l'entrée…
— … et Nefret l'a soigné. Un coup de couteau dans le dos, ainsi que je vous l'ai dit. Il avait perdu beaucoup de sang aussi n'avons-nous pu l'interroger qu'hier soir, lorsqu'il a repris conscience. Il n'a pas vu son agresseur. Lui aussi est un homme de Sethos qui, comme Evans travaillait – travaille encore – pour Sethos. Morcook servait de messager. Emerson a assez mal pris la nouvelle que Sethos, en frère attentionné, ait chargé Evans de nous protéger.
— De nous surveiller, oui, explosa Emerson furieux. Ce satané… Il savait – Avant même de partir en Amérique, il savait que circulaient des faux bijoux provenant de Toutankhamon. Il a gardé ses contacts dans le marché illégal des antiquités. Grrr.
— Ne vous étouffez pas, Emerson. Sethos a eu raison. Après tout, s'est une manière plutôt efficace d'obtenir des renseignements intéressants, dis-je calmement avant de poursuivre à l'attention de Ramsès et David. Au lieu de nous prévenir directement de ce qu'il avait appris, Sethos a préféré nous faire parvenir un scarabée par l'intermédiaire de Mr Morcook. Je me demande d'ailleurs comment il l'a récupéré ? Bien évidement, l'intervention musclée des jumeaux et du Grand Chat de Ré n'avait pas été prévue.
— Comment ce scarabée a-t-il disparu de la chambre de David John pour se retrouver dans la roseraie avec Robert Clerkenwell ? Demanda Ramsès.
— Nous n'en avons aucune idée, répondis-je un peu vexée, cela reste encore un mystère. Á mon avis, ce scarabée n'a d'ailleurs rien à voir avec l'agression de notre pauvre jardinier. D'après les renseignements ramenés par Emerson de la taverne, la sœur de Robbie serait… Hum – courtisée par Stephen Briggs, le fils du tavernier. Maggie n'a que seize ans, vous savez, aussi son frère doit trouver…
— Peabody.
— Oui, c'est en effet un autre débat, Emerson – Mais seize ans, quand même, que diriez-vous s'il s'agissait de Sennia ? Il n'empêche que les deux garçons s'étaient déjà battus à cause de Maggie. Il faudrait avoir un entretien privé avec le jeune Briggs et aussi reparler à Robbie.
— Nous attendrons donc des aveux complets avant d'admettre la véracité de votre théorie sentimentale, ma chère, grinça Emerson. Mais si le jeune Briggs a pour habitude d'assommer ses adversaires par derrière, il va m'entendre. Cependant, votre hypothèse a une certaine logique. Depuis le début, je voyais mal le rapport entre un paysan du Kent et un scarabée égyptien.
— Si vous le souhaitez, Père, je pourrai aller parler à Stephen et à Robert, proposa Ramsès. Que vous a dit d'autre ce Morcook ?
— Il venait juste de reprendre conscience lorsque nous l'avons interrogé, aussi ne sommes-nous pas restés longtemps, dis-je.
— Il était en possession d'un plan de la tombe de Toutankhamon, coupa Emerson, un plan très détaillé d'ailleurs.
— Et aussi d'un message de Sethos demandant des renseignements concernant Richard Bathell.
— Qui est donc Richard Bathell ? Demanda David éberlué.
— L'un des secrétaires de Carter, répondit aussitôt Ramsès. Je me souviens de lui – Un homme blond, la trentaine, bien éduqué. Il fait partie des cas de la malédiction…
— D'après la liste de Mère, fit remarquer Nefret, il est mort d'un arrêt cardiaque ou d'un accident vasculaire. C'est rare à son âge. S'il n'y a pas eu d'autopsie, comment savoir ?
— C'est une histoire bien triste, dis-je. Le père de ce jeune homme s'est suicidé dans les semaines qui ont suivi la mort de son fils. En cherchant des renseignements suivant les ordres de Sethos, Mr Morcook a cependant découvert que, peu avant son décès, Mr Bathell avait travaillé avec Alasdair Asquith, un Ecossais…
— Ne me parlez plus d'Ecossais, rugit Emerson.
— Pourq… commença Ramsès
— Du calme, mon cher Emerson, dis-je, nous y reviendrons. Je disais donc que Mr Asquith travaillait comme secrétaire aussi bien pour Howard que pour lord Carnarvon. Mais il a disparu. D'après Mr Morcook, Mr Asquith avait eu de quoi être troublé. Il avait été – hum – romantiquement impliqué avec une demoiselle Mary Scott-Arthur.
— Il me semble connaître ce nom, dit Ramsès. Elle était aussi à Louxor il y a deux ans, n'est-ce pas ?
— Oui, sans doute, dis-je. C'était l'infirmière personnelle de lord Carnarvon. Elle aussi est morte récemment, dans son sommeil. Et elle n'avait que quarante ans.
— C'est horrible, s'exclama Lia.
Il y eut un bref moment de silence. Puis Emerson s'agita et Ramsès revint à la question qui devait le turlupiner.
— Qu'avez-vous donc contre les Ecossais, Père ? S'enquit-il.
— Rien, marmonna Emerson.
— Emerson est un peu sensible sur le sujet depuis la dernière lettre de Margaret, dis-je posément. Elle a assisté à une conférence au Met où— Comme par hasard – Sethos n'a pu l'accompagner. Or, ce soir-là— Comme par hasard – Howard Carter s'est désisté et c'est son secrétaire, Mr Novarn Racdrol – Un homme soi-disant d'origine écossaise, comme par hasard barbu et affligé d'un fort accent – qui a mené les débats.
— Si je vous suis bien, Mère, dit Ramsès les sourcils levés, vous pensez que ledit secrétaire serait en réalité Sethos ?
— Je ne fais pas que le penser, c'est l'évidence même, affirmai-je. D'ailleurs Emerson a été le premier à remarquer que Novarn Racdrol était très exactement Lord Carnarvon à l'envers.
— Remarquable, Père, admit Ramsès – puis il ajouta entre ses dents serrées : Et si conforme à l'humour de ce cher oncle.
— C'est aussi mon avis, dis-je en le fixant (Ramsès n'avait jamais réussi à surmonter l'agacement que les manières désinvoltes de Sethos lui inspirait souvent, Emerson non plus d'ailleurs.) Toujours d'après Margaret, continuai-je, la conférence était très réussie, avec des photographies remarquables et…
— … et un plan de la tombe affiché derrière l'orateur, grinça Emerson. Un plan de la tombe très certainement identique à celui que possède Morcook.
— Je ne vois pas trop le rapport, dis-je.
— Vu l'esprit tordu de mon frère, il doit y en avoir un.
— Pensez-vous que Sethos, avant de changer de personnage à cause de la présence de Margaret, aurait pris l'identité de Carter ? Demanda Ramsès. Et qu'il soit donc celui qui ait donné toutes ces conférences au Met? C'est possible, bien entendu, mais dans quel but ? C'est un travail si énorme.
— D'après Emerson, il veut juste piller leurs collections, dis-je calmement (et j'entendis David s'étouffer), mais cela me semble improbable. En fait, maintenant qu'il est marié et – hum – père adoptif, Sethos cherche à mon avis à trouver une stabilité, et même une respectabilité. Voyons, il a le projet d'acheter des terres et d'acquérir un portefeuille d'actions. Il n'aurait aucun intérêt à se créer des problèmes avec la justice américaine.
— Je comprends mieux pourquoi vous teniez tant à savoir si Carter se trouvait ou non à Highclere, Père, dit Ramsès en réfléchissant. Cela mériterait sans doute d'y retourner voir.
— Mais pas tout de suite, s'écria Lia en s'accrochant au bras de David. Vous venez juste de revenir.
— La prochaine fois, j'irai avec vous, grommela Emerson.
Au cours de la matinée, j'avais passé un long moment auprès de Sennia, heureuse de voir qu'elle recouvrait rapidement la santé et que son regard s'animait à nouveau. Peut-être cette infection avait-elle été la cause de son récent dépérissement après tout ?
En arrivant, Ramsès n'avait pu immédiatement voir la jeune fille qui était endormie.
Aussi, dès qu'il apprit son réveil, il monta lui rendre visite, accompagné de Nefret. L'après-midi était déjà bien avancé. Un soleil voilé perçait à travers les nuages et illuminait les vitres. Au delà, j'entendais de joyeux cris animés, mêlés à des jappements sonores. Les enfants devaient jouer sur la terrasse avec le nouveau petit chien.
Un terrier d'Écosse, pensai-je avec un sourire. Pauvre Emerson, lui qui ne voulait plus entendre parler des Écossais.
Lui et moi étions restés au salon à deviser avec David et Lia. Les priorités d'Emerson étant toujours archéologiques, il avait entrepris David sur divers aspects de son voyage en France, critiquant sans vergogne le directeur du musée du Louvre et donnant un avis non sollicité sur la suite de la carrière professionnelle du garçon. Après l'avoir écouté pérorer un moment sans juger bon d'intervenir, j'échangeai avec ma nièce d'agréables réflexions sur l'évolution des mœurs qu'avaient apportées en France les années folles, leur influence en Angleterre, avant d'évoquer l'importance de la fermeté dans l'éducation. Lia était une femme douce et indulgente. J'étais heureuse pour elle qu'aucun de ses quatre enfants – malgré le caractère un peu trop vif d'Evvie – ne soit aussi difficile à élever que Ramsès l'avait été.
Á mon avis, Lia était une épouse et une mère comblée. J'avais joué un certain rôle dans son mariage et son bonheur sans nuage faisait plaisir à voir.
