17.
Très discrètement, Aldéran avait été convoqué à l'Antenne de l'Etat-Major du SiGIP, histoire de faire le point sur son infiltration.
- En dépit de l'arrivée de la Lieutenante Feng, la situation n'évolue plus… Il s'agit là d'un status quo dangereux et de mauvais augure ! Le traître de l'Unité Anaconda ne peut que préparer un coup d'éclat. Et un blessé, cela suffit largement ! Tous les Inspecteurs du Lieutenant Doufert – et le Lieutenant lui-même – sont des policiers exceptionnels. Il faut mette fin à cette descente aux Enfers. Quelles sont vos intentions, Major Skendromme ?
Aldéran avait su ce qu'on allait lui dire.
- Prêcher le faux pour connaître le vrai, Général Grendele, répondit-il d'une voix sage.
- Vous en êtes là ?
- Je crains que le traître de l'Unité Anaconda n'aie les nerfs solides. Mais si je manoeuvre bien, j'aurai une chance de le bluffer.
- Faites comme vous l'entendez, au plus vite et soyez assuré que vous aurez toute l'aide nécessaire si vous nous en faites la demande.
- Il vaut mieux conserver la discrétion le plus longtemps possible. Je ne sais pas ce dont le traître serait capable s'il se sentait pris ou piège trop tôt… Je ferai de mon mieux, Général.
- A bientôt, Major Skendromme.
Torko sur ses talons, Aldéran quitta l'Antenne du SiGIP. A présent, il savait exactement ce qu'il lui restait à faire. Malgré tout, il ne devait pas se précipiter.
Eryna avait posé une question existentielle :
- Il ne va pas croquer mon hamster ou mon perroquet nain ?
- Aucun risque. Torko ne raffole que des aliments lyophilisés chauds ! De plus, il ne sera jamais seul avec toi ou tes animaux.
Rassurée, la fillette était repartie à travers le duplex en sautant à la corde.
- Tu es taré, Aldie !
- Merci, Sky. Mais, pourquoi tant de virulence ? s'étonna malgré tout son cadet.
- Je serai réprobateur tant que mon irresponsable frère adoptera un animal capable d'avaler notre sœur pour son petit déj' !
- Ridicule.
- Tu ne pouvais pas prendre le modèle en dessous ? grogna encore Skyrone. Celui-là frise les quatre-vingt kilos !
- Jaloux !
Skyrone ne se dérida pas.
- Aldéran, c'est un molosse, capable de te broyer le bras dans sa mâchoire. Eryna est une toute petite fille encore !
- Toi et moi avons eu trois chiens, rappela Aldéran, très sérieux. Et quand je fréquentais les bandes, j'ai bien connu les molosses c'est moi qui m'en occupais, étant le plus jeune. J'ai vu ce que l'on pouvait faire d'un animal doux… Torko ne s'est pas laissé contaminer par la haine, la sauvagerie des combats. A l'Ecole de Dressage, il apprend à une vitesse ! Il a quatre ans, mais suit l'enseignement de la Brigade Cynophile du SiGIP avec les puppies et les devance aux exercices ! Rassure-toi, Sky : je comprends les molosses et Torko trouve ses marques et sa place.
- C'est un animal… fit Skyrone, mais avec moins de colère.
- Voilà pourquoi il ne sera jamais seul avec Eryna ou un autre être humain, qu'il le connaisse ou non !
Skyrone s'était levé, tournant autour du canapé.
- S'il arrivait… S'il arrivait quoi que ce soit à Eryna…
- Sa saleté de perroquet l'a déjà pincée deux fois. Torko la défendrait plutôt en ce cas. Mais sache que soit j'isolerai Torko, soit je le garderai à l'œil quand Eryna est là.
- De toute façon, tu ne m'as pas demandé mon avis. Tu es assez grand pour t'occuper de ce chien et être prudent avec ceux qui l'entourent.
Aldéran soupira d'aise. A défaut d'avoir séduit, Torko avait gagné son droit d'entrée aux domiciles des Skendromme !
18.
Aux abords de la galactopole, une bande de fous furieux en voitures aux moteurs trafiqués semaient la pagaille. D'âge mûr, il ne s'agissait pas de jeunes écervelés. Menés d'une main de fer, ils faisaient de gros dégâts en ayant préparé leurs virées et n'hésitant pas à blesser tout qui se trouvait sur leur chemin.
Entre autres Unités, l'Unité Anaconda devait se rendre sur les lieux déterminés comme ceux de la possible virée suivante, afin de mettre un terme à leurs exactions.
Melgon terminait son briefing quand Aldéran se leva brusquement.
- Pas de précipitation, Aldie !
- Excusez-moi, Melgon, mais il y a quelque chose à faire avant de partir.
Melgon fronça les sourcils.
- Quoi donc ? Rassieds-toi, Aldéran !
Mais le jeune homme demeura debout, l'air fermé, déterminé.
- Si on part aujourd'hui, pour cette mission, l'un de nous n'en reviendra pas. Et pour cela, il faut que l'un de nous ne parte pas !
Melgon, Jelka, Kélog et Porène ouvrirent de grands yeux, ne comprenant pas grand-chose à ce que leur jeune partenaire venait de dire !
- D'accord, je n'ai pas été très clair, convint Aldéran. Je vais être plus direct en ce cas…
Il s'avança jusqu'à Jelka qui leva la tête, la mine boudeuse.
- Quoi ? !
- Inspectrice Ourosse, vous êtes en état d'arrestation. Vous avez le droit absolu de garder le silence. Tout ce que vous direz ou écrirez pourra être retenu contre vous devant un tribunal. Vous avez le droit de parler à un avocat à n'importe quel moment. Si vous désirez la présence d'un avocat et que vous ne pouvez en engager un, il vous en sera assigné un d'office…
- Suffit, Aldéran, tonna Melgon en s'interposant. Ce n'est vraiment pas le moment de jouer ! Nous sommes tous sur les nerfs à cause de ce traître, mais ça ne te donne pas le droit d'agir de la sorte ! Si décision à prendre il y a à l'encontre de l'un de mes hommes, elle revient à la Colonel Forgless ou à moi, en l'absence du SiGIP.
- Si ce n'est que ça… Le SiGIP, Lieutenant Doufert, ça fait un bon moment qu'il est là, rétorqua Aldéran en lui collant sous le nez sa plaque rouge de Militaire. Rendez-moi votre arme, Inspectrice Ourosse.
Une bombe réfrigérante semblait avoir figé Melgon et ses Inspecteurs. Les policiers présents sur le plateau avaient interrompus leurs tâches pour suivre cette scène dans la salle de réunion dont ils n'entendaient pas un mot mais qu'ils pouvaient cependant comprendre.
- Aldéran, tu es un sigipste… Tu n'étais là que pour nous épier… Y avait-il quelque chose de vrai dans tout ce que tu nous as dit ? bafouilla Melgon.
- Quelques-unes. Maintenant, je dois vous laisser partir en mission.
- Jelka…
- Je l'emmène à l'Antenne du SiGIP, fit Aldéran en passant les menottes à l'Inspectrice. Partez l'esprit dégagé, il n'y a plus rien à redouter à présent.
- Il faudra que tu m'expliques, Aldéran. Comment, Jelka… Comment, toi…
- Allez-vous en, Lieutenant Doufert, vous avez une intervention à mener.
Melgon réagit de façon automatique à l'ordre. Il se tourna vers Kélog Brovell et Porène Feng, les deux Inspecteurs qui lui restaient ! Les montres synchronisées, ils descendirent au parking prendre leurs trois véhicules d'interception.
Sur le plateau, Les policiers avaient laisser passer les membres restant de l'Unité Anaconda, sans un mot, ne parvenant pas à croire à ce qu'ils venaient de voir.
Dans le même silence de plomb, ils s'écartèrent pour que Aldéran emmène Jelka. Mais c'était un mutisme plein de réprobation.
Et, sans sa plaque du SiGIP qui lui donnait tous les droits, le jeune homme était certain qu'ils se seraient tous interposés pour défendre leur collègue de longue date et l'empêcher de l'embarquer !
Jelka instalée dans sa voiture, il put cependant quitter le Bureau AZ37 sans incidents.
Aldéran avait arrêté sa berline à quelques pâtés de maisons du Bureau, juste derrière un massif tout terrain sombre. Il sortit de sa voiture et vint enlever les menottes à Jelka. Ce qui valut à l'Inspectrice un coup de langue de la part de Torko.
- Tu crois qu'ils ont marché, Aldie ?
- Même quelques minutes, ça suffirait ! Mais, qu'il se croie sauvé par mon erreur, ou qu'il croie avoir le champ libre pour poursuivre, notre traître agira !
- Qui est-ce donc ? !
- Kélog Brovell.
Jelka Ourosse avait accusé le coup.
- Pourquoi ?
- Je l'ignore ! Il lui faudra s'expliquer quand on l'aura arrêté, réellement, lui. Merci d'avoir accepté de jouer le jeu. Je n'y serais pas arrivé sans toi.
- Ce fut un peu à contrecoeur, j'en conviens. Mais il le fallait, pour l'Unité. Et, d'un autre côté, j'ai été flattée que tu me demandes un coup de main !… Qu'allons-nous faire ? On ne peut pas laisser Melgon et Porène avec Kélog !
- Le SiGIP a mis ce tout terrain à notre disposition. On va les rejoindre et leur prêter main-forte. Reprends ton arme, Jelka.
Le jeune homme se mit au volant du tout terrain, Jelka à côté de lui, Torko à l'arrière, et démarra sur les chapeaux de roues, sirène hurlante.
Melgon et Porène devant lui, Kélog n'avait eu aucun mal à leur fausser compagnie ! En contact radio, ses deux collègues n'avaient eu aucune raison de jeter un coup d'œil dans leur rétroviseur pour s'assurer qu'il était toujours là ! De toute façon, ils étaient trop concentrés sur l'intervention à venir que pour se méfier de leur partenaire, surtout après l'arrestation opérée par Aldéran !
Kélog prit un autre de ses téléphones portables pour appeler le meneur de la bande de troubles-fêtes.
- Ecoute-moi, j'ai une meilleure cible pour nous. Rassemble ta bande. Il va falloir qu'on se planque quelques temps, mais je te promets un bénéfice et surtout une réputation inégalée ! On brouille la signature radar de nos véhicules et on disparaît !
Kélog sourit. Quoi qu'on en pense, il était le gagnant du jour !
