12.
Avec des mouvements lents pour ne pas brusquer son corps douloureux, Aldéran avait pris place dans son fauteuil de la salle de réunion.
- Où en est-on de l'enquête sur l'enlèvement de Magon Bréand ? interrogea-t-il.
- Comme généralement avec les Gorgeons, ils n'ont laissé aucune trace derrière eux, grommela Kycham.
- Les Techniciens Experts ont investi le magasin d'antiquités, mais ils s'étaient évaporés, tout était nettoyé, désinfecté, ils n'ont même pas trouvé une goutte de sang, celui de Timer ou le tien. Mais ils continuent de fouiner, commenta Soreyn.
- Les résultats te seront communiqués dès qu'ils nous parviennent, compléta Jarvyl.
- C'est une impression ou vous voulez vous débarrasser de moi ? gloussa le grand rouquin balafré.
- Tu ne crois pas que ta vue revenue, tu n'avais pas à prendre de tels risques insensés ! ? aboyèrent ses trois Subordonnés.
- Magon et moi avons été compagnons de combat. Je l'apprécie et c'est un gars bien. Il est fou amoureux de sa femme et ces deux-là se sont enfin trouvés, il était hors de question que les Gorgeons les séparent.
- Et ça justifiait qu'Ayvi manque se retrouver veuve ? grinça Soreyn.
- Oh, une fois de plus ou de moins, rétorqua Aldéran en haussant légèrement les épaules. Vous savez pertinemment que c'était mon devoir !
- Il n'empêche que ce n'est pas toujours à toi de prendre tous les risques ! insista Kycham.
- Ah oui, et à qui donc ? aboya Aldéran en retour. Sur ce coup, il fallait quelqu'un connaissant les rites Gorgeons !
- Et, comme par hasard, tu étais le seul qualifié ? marmonna Jarvyl. Je suis sûr que Jelka et ton Toshiro Oyama auraient pu rassembler tous les renseignements nécessaires pour ce défi proulanx !
- Les gorgeons n'auraient pas marché. Il faut plus que réciter des répliques ou procéder aux rituels. Les gorgeons doivent sentir qu'on vit ces préparatifs et qu'on ira au bout du défi.
- Tu vas t'en remettre ? questionna Kycham, la mine préoccupée.
Aldéran mit un moment avant de répondre, le regard soudain dans le vague, le sang ayant déserté ses joues.
- Il me faudra vivre avec, fit-il enfin. Comme avec tous les traumatismes qui se sont succédés depuis ma tendre enfance et que j'avais oublié. Il me semble que je suis en thérapie ininterrompue depuis que cette balafre a marqué mon visage… Cette décapitation s'ajoute à la liste, c'est tout !
- C'est tout ?
- Oui, Jarvyl ! Maintenant, puisqu'il n'y a rien de neuf, je vais à mon bureau, j'ai quelques formalités administratives à remplir pour couvrir la fouille de chez cet antiquaire !
- Ca va aller ? murmura Soreyn qui ne savait comment formuler son souci sans provoquer l'ire de son imprévisible ami roux.
- Je suis endolori, pas impotent ! se récria de fait Aldéran en quittant rapidement la salle de réunion, c'est-à-dire très lentement !
Depuis sa table de travail, levant la tête, Aldéran sourit au couple qui se trouvait sur le seuil de son bureau.
- Dis donc, papa, tu fais dans les jeunettes sur le tard ?
- Que veux-tu, Aldie, cela signifie simplement qu'en dépit de mes cheveux blancs, et je te les dois presque tous, j'ai conservé le charme des Mâles Alphas de la famille. Tu t'en plaindras moins, à mon âge, quand tu pourras avoir un joli petit lot comme celui-ci à ton bras.
Aldéran rit de bon cœur.
- Ayvi ?
Ayvanère pouffa, quittant de fait le bras de son beau-père pour ceux de son époux, doucement pour ne pas lui faire mal.
- C'est vrai que vous avez tous un charme fou ! reconnut-elle. On est venus te chercher, tu dois te reposer à l'appart.
- Mais je vais bien !
- Comme si on allait te croire, avec cette tête de déterré… On va manger un bout tous les trois, tu as besoin de reprendre des forces, puis toi tu souffles jusqu'à la complète cicatrisation de tes blessures !
- J'ai trop de boulot !
- Il attendra.
- Non !
Son téléphone émettant sa sonnerie musicale, il le sortit de sa poche, le portant à son oreille.
- Skendromme.
Il s'éloigna de quelques pas, mais Ayvanère tout comme Albator avaient parfaitement vu un prénom féminin – inconnu d'eux deux - s'afficher sur l'écran !
13.
Après une nouvelle matinée de shopping, mais cette fois cela avait été pour de la maroquinerie, Aldéran et Skyrone s'étaient rendus dans un restaurant de poissons pour un déjeuner léger et savoureux.
- Si jamais ton ami Odhel t'appelait, rassure-le : j'expédie le coffret des flacons des soins de son prochain trimestre dès la fin du week-end. Est-ce que… ?
- Je pense que le ton de ses courriers, dont tu es en copie, est éloquent : la dégénérescence cellulaire est enrayée. Ton traitement commence même à obliger les tissus à se recomposer. Il est tiré d'affaire, grâce à toi et à tes recherches, Sky !
- J'en suis heureux pour ton ami. En revanche, il sera à jamais une sorte de vampire. Mais il vivra avec son épouse et profitera de cette étrange existence. Et toi, ça va, Aldie ?
- Oui, tout baigne. Pourquoi cette question ?
- Je ne sais pas. J'ai comme l'impression qu'il y a une sorte de malaise entre Ayvanère et toi, et je ne suis pas le seul à le penser !
- De quoi je me mêle ? maugréa dans ses dents le grand rouquin balafré. Ayvi et moi ça baigne, sinon nous ne fêterions pas nos vingt ans de mariage !
- Sans fête, justement.
- Comme si le décorum importait. On nous a baignés dans les fastes depuis notre naissance ! Un peu de paix, de tranquillité, de vie privée justement, sont plus que les bienvenues !
- Mais nous sommes ta famille ! protesta néanmoins Skyrone. Même si ce n'était qu'un dîner au snack du coin, ça nous irait, du moment que tu nous associes à ton bonheur – sauf que là ça n'en prend pas nécessairement le chemin… Je m'inquiète pour toi, Aldéran. Nous sommes tous préoccupés !
- Mêlez-vous de vos oignons, ça me fera des vacances ! siffla Aldéran. Tout va très bien, un point c'est tout ! Quoi, pendant que toi et moi sommes ici, Delly est en train de monter le bourrichon à Ayvanère et elle va me faire une tête au carré à mon retour à l'appart ?
- C'est très possible !
- Je te hais ! Si tu voulais ficher le boxon dans mon couple, c'est réussi !
- Comme si tu n'y arrivais pas tout seul…
Aldéran aurait aimé en coller une à son aîné, voire mieux encore filer à toutes jambes, mais il fut juste capable de se lever péniblement et de quitter le restaurant à petits pas, chacun d'eux renvoyant un écho douloureux dans son corps et lui faisant serrer les lèvres sur de faibles gémissements.
De fait, à la tête que tirait sa femme, Aldéran comprit qu'elle n'allait plus faire l'autruche, et inversement !
- Je crois qu'il est grand temps que nous ayons une explication ! siffla-t-elle quand il eut ôté sa veste et se soit servi un verre d'eau. Je sais très bien que même si nous aimons nous réjouir, nous n'en faisons pas une priorité. Mais vingt ans de mariage, c'est plus qu'important et symbolique ! Tu sais ce que nous avons fait pour les dix ans !
- Oui, j'étais là… grommela-t-il.
- Notre famille, nos amis, espèrent de belles réjouissances, s'amuser, partager notre bonheur, être juste là et ce même si on servait des hamburgers et des frites ! Tu ne crois pas qu'il est grand temps qu'on se concerte pour les rendre heureux ?
- Au cas où tu l'ignorerais, j'ai quelques obligations prioritaires ces dernières semaines… Mais, j'y pense !
Ayvanère caressa doucement le bras de son époux, tâchant de le réconforter, sans oublier qu'elle était furieuse et très énervée envers lui !
- Ne devrait-on pas y réfléchir à deux ? Cela a toujours fonctionné ainsi entre nous !
- Ce n'est pas de la mauvaise volonté, mais je n'ai vraiment pas le temps de jouer à ça. J'ai tellement de choses à faire et si peu de temps. Sans oublier Gardlyne qui doit me guetter depuis un immeuble, dans la visée de son fusil de sniper, avant de venir à ma rencontre pour le duel final !
- Je n'ignore rien de tout cela, mais je n'aime pas ce que je subodore depuis des semaines… Et cet appel d'avant-hier, ce prénom, cette Lassance, qui est-ce ?
- Une relation d'affaires.
- Tu veux dire qu'elle te rencarde sur les Gorgeons ou même cette Gardlyne ?
- Non, je ne peux pas te mentir sur ce point. Mais elle m'aide bien dans un projet important et qui me touche au premier point !
- Aldéran, je suis ta femme, j'ai le droit de savoir !
Ayvanère monta plus encore sur ses grands chevaux.
- Et si tu prépares en cachette ces vingt ans, et que tu me le dissimules, tu es le pire crétin de cet univers ! J'aime les surprises, mais il ne faut pas exagérer, et encore moins m'exaspérer sur ce point ! En jouant ainsi de mes nerfs et de mes émotions, tu es uniquement exaspérant !
Ayvanère se dégagea de l'étreinte de son mari, s'éloignant de quelques pas.
- C'est exaspérant et odieux ! Aldéran, je viens de passer des semaines à être ton bâton d'aveugle, à te soigner maintenant après les blessures empoisonnées de ce duel gorgeon, je mérite plus de respect !
- Je te ferai plaisir, crois-le, si ça peut t'apaiser.
- Mais qui est cette Lassance ?
- Une connaissance.
- Aldéran !
- Une relation d'affaires, vraiment, un contrat nous lie ! Accepte cette explication, pour le moment, Ayvi. Je t'aime, tu es la plus précieuse à mes yeux, avec nos garçons, et je ne veux pas que tu en doutes.
- Si, vu ton attitude, je ne peux te croire ! jeta alors Ayvanère, le regard flamboyant, poings serrés. Nous avons tout à partager et surtout les bons moments, et ce n'est pas uniquement pour nous sauter mutuellement dessus ! Lassance ?
- Je te dirai tout une fois que Gardlyne sera neutralisée. Car tant que cette vieille folle sera en liberté, et que je sois son contrat à elle, je ne peux faire aucun projet d'avenir.
- Là, je te comprends… Mais ma patience n'a plus guère de limite et je ne t'accorderai plus guère de crédit… Et ces vingt ans de mariage pourraient bel et bien finir par un divorce !
- Tout de suite, le grand mot…
- Et je le pense entièrement !
- Fais-moi confiance, Ayvi.
- Je vais essayer…
- Merci. Tu ne le regretteras pas !
- J'espère bien ! Et j'irai dormir dans la chambre d'ami.
- Ayvi…
- Et prépare-toi ton dîner, moi je vais becqueter avec des copines !
Ayvanère sortie, Aldéran avait appelé Lassance.
- Je suis disponible, tu peux venir ! Il ne reste plus que les derniers détails à régler. Je touche au but !
- Et je vais tout faire pour t'y aider. J'arrive !
