Rest assured when I find it, I will take it
Rest assured, when I find it
I will take it

I'm not a coward, like them
Well, I got my money
I'm not a coward, like them
I don't need more money

I'm never coming back here
There's only one way
Future Politics
I'm never coming back here
There's only one way
Future Politics

Austra - Future Politics


Je n'ai que des souvenirs flous du reste de la nuit. Je me souviens avoir marché sans but pendant un moment. Je me souviens des engelures, sur mes doigts. Je me souviens d'avoir atterri dans une taverne miteuse près du port. Des verres et des bouteilles qui s'accumulaient devant moi.

Je me souviens d'avoir fumé cigarette sur cigarette au point d'avoir la gorge en feu. Je me souviens de cette phrase qui se répétait encore et encore dans ma tête. La question que m'avait demandé Christine. Même l'alcool qui me brûlait la gorge n'arrivait pas à me faire oublier cette question ni ce que j'avais vu ce soir. Et si c'était mon enfant, qui se trouvait dans ce tapis ou mon fils parmis ces horribles photographies? Je commendai un verre de plus. Et puis un autre. J'ai perdu le compte.

J'ai de vagues souvenirs d'avoir accosté un adolescent efféminé de quinze ou seize ans, assis à côté de moi. Ou était-ce le barman? Je ne sais plus. Je crois lui avoir dit de garder sa bite bien au chaud dans son pantalon. Et qu'est-ce que ça faisait, de se faire taper dessus, par une brute qui disait vous aimer. Je crois lui avoir conté en long et en large ce que c'était, un accouchement, dans un hospice froid du Lower East Side. Je crois lui avoir dit ce que j'avais vu ce soir-là, mais je n'en suis pas sûr.

J'ai de vagues souvenirs de m'être querellé avec un type qui voulait toucher à mon visage. Ou était-ce parce que je lui avait refusé une cigarette? J'ai souvenir d'images floues d'une bouteille brisée sur le comptoir, de cris, d'un nez cassé, d'un visage étrange, surnaturel, qui me regardait, depuis le fond du bar, de mes phalanges en sang et de la neige sale sur laquelle on m'a jeté. Des rares passants qui m'évitaient sur le chemin retour. De l'odeur fétide de mes propres vomissements et du haut-le-cœur atroce qu'elle avait engendrée. Des étourdissements et des frissons.

Je ne me souviens plus trop comment j'ai fait pour rentrer chez moi. Tout ce que je voulais, c'était m'endormir et ne pas me réveiller. Je me souviens vaguement de la lumière sous ma porte. De la chaleur à l'intérieur. Du poêle déjà allumé.

Et lorsque je voulu m'écraser sur le divan, las, fiévreux et fatigué, je réalisai enfin que je n'étais pas seul chez moi.

Je ne me souviens pas bien du reste. Je me souviens de la main fraîche de Victoire sur mon front brûlant. De ses doigts sur mes lèvres lorsque j'ai voulu lui dire ce que j'avais vu, chez Strauss. De ses gestes doux qui me conduisaient jusqu'au lit et qui déboutonnait mon manteau, ma chemise et mon pantalon. De la fraîcheur du drap sur mon corps. Et de la chaleur de son corps contre le mien.

Je me réveillai tard dans l'après-midi le surlendemain, trempé de sueur. Encore et toujours hanté par ces tombeaux et ce poursuivant armé et invisible qui habitaient mes rêves fiévreux.

Et puis elle apparut sur le seuil de ma petite chambre, avec un bol de bouillon chaud. Victoire me souriait doucement. Elle avait les cheveux défaits et avait mis une de mes chemises de nuit. Je regardai un moment ses cheveux crépus qui lui faisaient une gigantesque aura autour de la tête. Un ange descendu du ciel. Elle s'assit sur le lit et me tendit le bol fumant.

- C'est une manie chez vous de toujours ressembler à un cadavre comme ça, Rivers ?

Je ne pus m'empêcher de rire, ce qui provoqua une quinte de toux. Elle me tapota le dos. Un instant, je fondis sous sa main. Je réalisai qu'on m'avait mis une chemise de nuit sur le dos et je crus mourir de honte. Un coup d'œil rapide me tranquillisa. J'avais toujours mon caleçon et les bandages qui écrasaient ma poitrine étaient en place. Je poussai un soupir de soulagement discret. Je voulus m'excuser. Elle m'arrêta d'un geste presque amusé.

- J'étais venue vous remettre votre veste. Je me suis endormie sur votre sofa, en vous attendant.

Elle me sourit, encore une fois, gênée. Je tournai la cuiller dans le bouillon, ne sachant plus quoi dire.

- Vous… vous êtes allé voir sur le chantier de l'Opéra ?

Devais-je lui dire que je soupçonnais qu'Émile faisait partie des nombreuses victimes du monstre ? Au plus profond de moi, je crois qu'elle savait déjà. Devais-je lui dire que Raoul de Chagny n'avait rien à y voir ? Pourtant, elle était là à me regarder d'un air songeur. Je restai muet, un long moment, pendant que j'avalais docilement son bouillon. Je secouai la tête d'un air navré et posai le bol sur la table de nuit, sans oser regarder la jeune femme.

- Victoire… Je…

Je n'osais pas lui dire que je voulais abandonner l'enquête. Que le petit était mort dans d'atroces conditions. J'en étais certain. Je sentis la bile remonter dans ma gorge. J'avais encore devant les yeux l'image de cet atroce pantin et les centaines de visages qui m'imploraient de leur regard déjà trop adultes. Je sentis les larmes me monter aux yeux. Comment pouvait-on mettre des enfants au monde et leur faire vivre ça ? Je ne voulais plus y retourner. Je ne voulais plus voir ça. Plus jamais. Je frissonnai et me recroquevillai sur moi-même. Une autre quinte de toux me secoua. Puis, je sentis la main chaude de Victoire dans mes cheveux emmêlés. Elle me prit contre elle alors que j'éclatais en sanglots, submergé par l'horreur et la fatigue. Cela dura un moment, je crois. Je sentais ses mains caresser ma tête. Un instant, je me raidis. Mais je finis par lâcher prise et m'abandonner contre elle. Nous restâmes au long moment en silence, puis j'entendis sa voix chaude rouler dans sa gorge, doucement.

- J'ai vu des photographies, dans le bureau. L'homme, celui qui ressemble à un magistrat, c'est votre père ?

Je hochai la tête, sans rien dire.

- Vous avez la même bouche fine et le même menton fier, vous savez ça ? Et la jeune fille, sur l'autre photographie… c'est votre mère, votre soeur ? Elle est très jolie….

J'eus un rire amer. Je ne sais pas pourquoi je gardais ce cliché. Sans doute pour souvenir à quel point j'avais été une idiote. Et pour me souvenir du chemin que j'avais parcourus depuis qu'on m'avait enlevé ce qui me restait de naîveté.

- C'était moi.

Victoire resta silencieuse un moment et leva mon visage de la main. Elle m'observa d'un air sceptique, en fronçant les sourcils. Puis la surprise apparut sur ses traits. Elle caressa mes cheveux d'un air interrogateur.

Ce fut à mon tour de demeurer silencieux. Je soupirai. Même Lily ne savait pas toute l'histoire. Et je trouvais qu'elle en savait déjà beaucoup trop. Elle s'amusait parfois à me le rappeler et je détestais ça. Je fis signe du menton vers l'anneau d'or que Victoire portait à l'auriculaire, pour changer de sujet.

- Votre fiancé…. Il vous traite bien ? Est-il jaloux ? Il n'est pas violent ? Il doit s'inquiéter là, non ?

Victoire me regarda avec une moue narquoise, balaya les cheveux sur mon front et approcha son visage du mien, sur le ton de la confidence.

- J'ai trouvé cet anneau au fond d'une valise qui n'était pas la mienne. Et je ne suis pas fiancée à qui que ce soit et je suis libre comme l'air.

Je sentais son souffle chaud sur mon visage et ses yeux sombres plonger dans les miens et me mettre au défi. Je levai le visage et l'embrassai. Quelque chose en moi voulut s'enfuir aussi loin que possible lorsqu'elle répondit à mon étreinte avec enthousiasme. Comment une femme comme elle pouvait-elle vouloir de moi ? Mais ses lèvres étaient douces, voluptueuses, chaudes et evoûtante et sa langue curieuse. Si curieuse… Ses mains sur ma nuque et dans mon dos m'enflammèrent. Bientôt son corps d'ébène s'enlassa au mien, épousa mes mouvements et se dévoila, petit à petit, courbe après courbe et je le savourai en entier, avec ses encouragements saccadés. Jamais elle n'insista pour que j'ôte la chemise de nuit qui me servait alors d'armure et je lui en fus infiniment reconnaissant. Ce n'est que lorsque nos corps en sueur s'abandonnèrent enfin, épuisés contre les draps que je sentis sa main effleurer le bandage sur ma poitrine pour monter vers ma joue gauche. J'eus un mouvement de recul et mon corps se raidit, tout entier. Mais le bout de ses doigts qui suivait doucement le tracé de ma cicatrice s'arrêtèrent sur mes lèvres.

J'entendis un raclement de gorge, derrière nous. Je me retournai, consterné par l'interruption pour me retrouver face à face avec une femme corpulente, au large visage pâle et grêlé. Elle me regardait avec ses petits yeux tristes, Sa robe, simple et usée, semblait trop serrée pour elle. Cela me prit un moment pour la reconnaître, à la lumière du crépuscule.

- POLLY ?! Mais qu'est-ce que….

Comme pour s'excuser, elle me montra une enveloppe. Je fronçai les sourcils. Elle le mit, avec un geste plein de précautions sur mon bureau.

- J'ai trouvé ça, sous ta porte. Je te le laisse là, hein.

Elle prit une grande inspiration et me fit un sourire peiné puis s'éclipsa plus loin dans l'appartement.

J'entendis alors des pas et le bruit d'une lourde canne sur laquelle on s'appuie trop, sur le plancher. L'amgoisse monta soudain en moi. J'aurais pu reconnaître ce pas entre mille. Je voulus protéger Victoire. Péniblement, j'essayai de me lever du lit et le vertige me prit. Lorsque je relevai la tête vers Victoire, je ne vis que de la peur. Elle fixait l'entrée, sans bouger, les mains crispées sur le drap qui cachait sa nudité. Une grande femme, énorme, les cheveux grisonnants et le visage ridé, toute vêtue de noir, affublée d'un chapeau melon, nous regardait avec concupiscence, dans l'ombre de l'embrasure de la chambre. Je vis son regard insidieux détailler chaque courbe de celle qui m'avait ouvert ses bras. Maggie me fit un regard mauvais. Je vis l'éclat de sa dent en or, effilée, briller dans le contre-jour.

- Alors, bien dormi, ma petite Matty ?

J'étais encore un peu faible et Victoire dut m'aider à boutonner ma chemise, tellement l'angoisse me paralysait. Elle enfilé sa robe à la hâte et regardait nerveusement la porte de la chambre. Dans mon bureau, j'entendais Maggie fredonner une vieille balade irlandaise, comme si de rien n'était. J'entendais sa canne de plomb battre la cadence et le temps. Je frissonnai. Je me penchai sous le lit et en sortit mon revolver que je tendis à Victoire. Je me dis doucement ma main sur l'épaule de Victoire, m'approchai le plus possible d'elle et lui chuchotai, le plus doucement possible, en lui pointant la petite fenêtre du menton.

- N'intervienez pas, vous m'entendez ? Si vous le pouvez… fuyez par la fenêtre. Vous n'avez qu'à bien vous agripper sur la rampe et vous laisser tomber… je l'ai fait une ou deux fois… vous risquez moins que si vous restez seule ici avec elle, croyez-moi.

Je me levai du lit pour me diriger vers la porte. Je jetai un dernier regard à Victoire. Elle me le rendit, avec un faible sourire aux lèvres. Elle essayait de cacher sa terreur et de garder son calme, comme toujours. Je lui en fus reconnaissant.

Lorsque j'entrai dans mon bureau, la vieille femme s'était déjà installée. Elle étudiait le cliché d'Émile, que j'avais laissé sur mon bureau. Je la détaillai un moment. Ses rares cheveux gris, qui laissaient peu à peu voir son cuir chevelu, attaché dans un chignon serré. Son visage était aussi frippé que celui d'un nourrisson laissait voir une moue amère malgré l'air de fausse bonne humeur qu'elle affichait. Ses lourds seins qui tendait le velours de sa robe austère. Hell-Cat Maggie avait jadis été une légende, trente ans plus tôt. Mais une balle près de la colonne vertébrale semblait l'avoir réduite à une carcasse de chair vieillissante et sans défense qui ne se déplaçait que difficilement. Elle n'avait certes plus l'air de cette femme solide qui m'avait prise sous son aile huit ans auparavant et qui m'avait lié de force à ses intrigues.

Mais croire que Maggie n'était plus qu'une pauvre vieille femme fragile était une erreur fatale. Un seul mouvement de travers et je me retrouverais avec une balle entre les deux yeux. Je le savais.

Je m'assis prudemment à mon bureau. Polly, debout devant la porte d'entrée, baissait la tête, honteuse. Je lui fit un sourire triste. J'avais, jadis, été à sa place. Je me reportai à Maggie, qui me dévisageai toujours. Je vis ses dents effilées, trop éffilées derrière ses lèvres crevassées. J'avalai ma salive.

Elle déposa devant moi, le journal de la veille, la page tournée sur un simple fait divers. Un incendie sur Mulberry Street, près de Canal Street. Un problème avec une fournaise, au sous-sol. Huit morts dont deux enfants. Je reconnus l'adresse. Je fermai les yeux.

- Lyons est arrivé juste à temps, à ce qu'on m'a dit. Il a fait un léger nettoyage, avant que la police arrive, comme tu peux le constater.

Elle marqua un temps de pause, en scrutant ma réaction. La feuille jaunie se troublait déjà devant mes yeux et mes mains tremblait. Huit morts. Maggie me fit un sourire presque maternel.

- Ils sont venus me voir hier. Ils ont même saccagé le bar. Rien de trop grave, je t'assure. Ils étaient un peu fâchés, tu vois. 5000 dollars, inutilisables. Il y avait du sang partout sur les billets. Sur tous les billets. On peut pas se servir de billets de banque tâchés de sang et de merde, comme ça. Une vraie perte. Et je les comprends.

J'allais répliquer lorsqu'elle m'arrêta, d'un grand coup de canne sonore sur mon bureau. Je tressaillis. Elle me pointa avec le bout de canne, d'un air autoritaire.

- N'en rajoute pas, Matt. Je n'ai pas dit un mot lorsque tu as voulu te partir ta p'tite affaire de privé, il y a trois ans et demi, quand tu as quitté Lily. Même si ça me faisait de la peine de te voir partir. J'ai enduré ta relation avec celle que j'aimais. J'ai enduré tes foutues dettes au bar. Même si je savais que tu n'avais pas un sou pour payer. J'ai enduré que tu te serves de mon nom pour tes p'tites affaires. Parce que tu as un sacré potentiel, chérie. Je t'ai laissé aller comme une grande fille. Parce que je croyais en toi. Je leur ai dit, moi, à Driscoll et à Lyons. Que c'était pas ma petite Matty qui avait fait ça. Que ma p'tite Matty, elle se prenait trop souvent pour un mec mais qu'elle n'aurait jamais les couilles de tuer quelqu'un. Encore moins comme ça. Ma p'tite Matty n'aurait pas été capable de faire une boucherie comme ça. Elle s'imagine en p'tit dur mais c'est un p'tit cœur sensible, ma p'tite Matty. Je leur ai même conté la fois où tu as trouvé, je ne sais pas trop comment, le mec de Lily et que tu m'as appelé, en plein milieu d'une foire d'Alabama, en pleurant, pour que je finisse le sale boulot. Parce que toi, tu n'étais pas capable d'appuyer sur la gachette. Je m'en souviens de celle-là. Ça les a calmé un peu.

J'étais livide et je le savais. Je pensais à Victoire qui était derrière et qui écoutait tout ça. Je me massai les tempes et tentai de répliquer, faiblement.

- Ma… Mazzola était déjà mort quand nous sommes arrivés. Molly a dû leur dire. Depuis au moins deux jours. Ils ont dû voir ça, non ?

Maggie me montra encore une fois ses dents pointues et frappa distraitement le plancher de sa canne.

- Ouais. Ils ont vu ça. Ils m'ont parlé de ton p'tit Monsieur français et de son flingue. Ils m'ont parlé de sa femme. Tu sais, je l'ai rencontrée, hier soir, au théâtre. Barry l'a engagé, finalement. Son contact à Chicago a beaucoup insisté. Elle a du talent, cette petite. Un sacré talent. Je l'ai vue à son audition. Un beau brin de fille. Un peu timbrée, surtout quand elle commence à parler de musique… mais le talent, oh bordel… jamais vu une fille chanter comme ça… Ce serait dommage qu'il lui arrive quelque chose, hein ? Ils m'ont parlé aussi de ta petite amie noire, tu sais. Parais qu'elle cherchait Mazzola, elle aussi, pour retrouver le môme, non ? On a trop tendance à nous sous-estimer, nous, les filles. Le sexe faible, qu'ils disent. Mon cul, oui. Je ne veux pas faire de mauvaises déductions… C'est une fichue bonne cliente. Elle est la bienvenue quand elle veut, avec cet argent-là. Ça me peinerait vraiment de lui faire du mal, comme ça.

Je portai ma main à mon visage, complètement terrifié. Pas la douce Christine, non. Et surtout pas Victoire. Pas Victoire. Maggie le savait. Trop bien. Je fondis et je suppliai.

- Écoutes Maggie… C'est pas moi. De Chagny n'a rien à voir avec ça. Il ne savait même pas où le trouver. Victoire non plus. C'est une fille bien, je le sens… C'était…. Avec ce que Joe a fait… il devait sûrement avoir des ennemis qui voulaient sa peau. Des pères de famille, des clients bernés, des anciennes victimes… Certains de ces garçons-là ont vieilli et… et je ne sais pas…. C'était un mec vraiment dégueulasse, si tu avais vu…

- Je sais ma belle Matty. Je sais. Sinon, tu serais déjà froide. Et ton p'tit français aussi. Shaney, c'est ça ? Ah, Joe… C'était un mec dégueulasse, Joe. Et il y avait 5000 dollars sur le plancher, barbouillé de son sang. Tu sais ce qu'on fait, avec 5000$ tâchés de sang ? On s'en sert comme combustible et c'est tout. Tu sais ce qu'il croit, Lyons ? Le mec qui a fait ça suivait ton p'tit français. Tu veux savoir ce que, moi, je crois ? Le mec qui a commis cette boucherie te suivait, toi. Juste toi. Le môme est disparu depuis trois semaines et Mazzola était encore bien en forme jusqu'à y'a 4 jours. Jusqu'à ce que tu décides d'enquêter dessus. Et tu ne l'as pas vu. T'as pas vu ça arriver, Matt.

Mais tu vas retrouver celui qui a fait ça. J'ai promis ça à Lyons. Et à Driscoll, tu vois. Et tu vas le retrouver, je le sais, moi. Je te donne un mois. Pas plus. Sinon, je devrai m'occuper de la p'tite française et de ta p'tite amie moi-même. C'est ça que j'ai promis à Lyons. Et je tiens toujours mes promesses, tu le sais. Et Roz n'attend que ça, s'occuper de ta nouvelle p'tite amie.

Elle se leva péniblement du divan, d'un air accablé. Elle s'agrippa à sa canne et se tourna vers l'entrée.

- Un mois. Je te connais. Tu vas me trouver ce mec en un rien de temps. Ne me décois pas, Matty. Il faudra plus qu'une rampe en fer, à ta petite amie, pour s'en sortir, ce coup-ci. Tu lui diras bonjour de ma part.

Et elle quitta mon bureau.

Lorsque je me dirigeai vers ma chambre, je constatai, non sans un étrange soulagement, que la fenêtre était ouverte. Victoire n'était plus là. Mon flingue non plus. Son anneau d'or était posé là, sur ma table de chevet. Je le ramassai et l'observai un court instant. Aucune inscription à l'intérieur. Un anneau tout simple. Il paraissait un peu serré, sur le doigt de Victoire. Sur le mien, il se maintenait en place comme un charme.

Je me rassis à mon bureau et fixai, pendant un moment, la photo de mon père. Qu'aurait-il fait, lui, avec toute cette affaire ?

Je baissai les yeux vers la paperasse qui encombrait mon bureau. Et je vis la lettre que Polly avait déposé au coin de celui-ci. Je tâtai l'épaiseur de l'enveloppe. Je la retournai. Sur le papier luxueux figurait mon nom, en lettres rouges. Je fronçai les sourcils, je reconnaissais cette écriture. La note trouvée chez les Chagny. Je l'ouvris. Une photographie et un feuillet. Je poussai un hoquet de terreur.

J'examinai le feuillet. La même écriture rouge, tremblante. Ou était-ce ma main qui tremblait ? Je ne sais plus. Les mots dansaient dans une valse macabre, devant mes yeux.. Je dus m'y reprendre à deux fois pour la déchiffrer. J'avalai ma salive et relu la lettre une seconde fois.

Où est l'enfant abandonné, Mathilde ?

Où est Émile ?

J'attends impatiemment notre rencontre.

F. de l'O.

Je laissais tomber la lettre sur mon bureau en tremblant. Ce que j'avais vu chez Mazzola - le dossier des Chagny, placé bien proprement au milieu de ce bordel sanglant – ne faisait aucun doute. Quelqu'un s'amusait avec la vie des Chagny.

L'enfant abandonné.

Je me revis, huit ans plus tôt, détournant la tête du nourrisson que Maud me présentait.

Maintenant, ce quelqu'un, supposément mort dans un incendie en Europe, neuf ans plus tôt, avait aussi décidé de s'amuser avec la mienne.

Je n'osais pas reporter mon regard sur la photographie. Je savais ce qu'elle contenait.

Émile.

Émile, amaigri mais toujours en vie. Vêtu de ses beaux me beaux habits du Dimanche qu'on lui avait fait enfilé le 23 décembre, tâchés et déchirés. Émile qui me regardait avec une terreur sans nom, debout, paralysé devant l'objectif, avec l'ombre du sinistre pantin de chair derrière lui. L'enfant m'implorait de son regard sombre, les yeux enfoncés dans leur orbites, de venir le délivrer des griffes fantomatiques qui s'était emparé de lui et qui ne comptait pas le relâcher.

J'eus l'impression de faire partie d'un sinistre jeu.

Un jeu qui ne faisait que commencer.


A/N : Ce chapitre a été fusionné avec le chapitre précédent. J'y ai enlevé le background de Rivers qui, après mûre reflexion, n'avait pas sa place à ce moment-ci de l'histoire.

Merci à Igenlode Wordsmith pour beta-reading!