Un grrros merrrci à 9 (Hello ! J'ai eu de la peine à écrire Marco, je ne suis pas très familière avec son personnage donc je suis contente qu'il soit fidèle à celui qu'il est :) Ahah oui Baer est longue à la détente ça c'est sûr, mais elle va prendre sa vie en main une fois ou l'autre, et peut-être bien qu'elle reverra Marco... pour l'instant, on est toujours à Sasburga. C'est le dernier chapitre, après ils s'en iront. Encore un long chapitre d'ailleurs mais un peu moins palpitant je trouve, c'est plus ses relations avec l'équipage qui se développent et ses pensées concernant son rang de Noble Mondial ! Enfin bref, j'espère ne pas t'avoir perdu en chemina ahah ! A bientôt :D), The story of a rabbit, Coton, kimaha, Yioru et Shamliu pour chacune de vos longues reviews sur le dernier chapitre, c'est terrible :D
Chapitre 10
Le Red Force était en vue. Baer monta la passerelle sur les talons de Bif, s'attardant sur les aspérités de la coque du bateau. De petits trous dû à l'érosion ou à des poissons carnassiers tenaces en parsemaient son bois vernis encore en bon état. Baer ne savait pas exactement si c'étaient de vrais trous ou de simples moisissures, elle ne distinguait pas vraiment la différence entre les deux. Dire que les bateaux l'intéressaient seraient un vilain mensonge. Tout ce qui comportait un mat ne l'intéressait guère. Mais elle devait bien faire un effort pour apprendre les nombreuses sortes de bateaux qui existaient et la façon dont on devait les entretenir.
En observant cette coque, Bear se dit que rien dans le monde n'était parfait. Elle encore moins. Devait-elle mentir à l'équipage sur son origine ? Elle n'avait aucune idée de ce que pensait Shanks des Dragons Célestes. Ce n'était pas une mince affaire d'aborder ce sujet avec eux sans paraître suspecte. Et elle redoutait plus que tout qu'il la juge ou l'abandonne sur une île de Big Mom.
En vérité, elle était totalement perdue et esseulée. Ne sachant que faire, que dire, son amnésie était un véritable fardeau qu'elle avait de plus en plus de peine à porter. Elle n'avait plus la patience de se promener d'île en île en espérant un jour rencontrer quelqu'un qui l'avait jadis connue pour apprendre, finalement, pourquoi elle n'était pas sagement restée chez elle. Et pourquoi elle avait encore la marque de diverses cicatrices sur le corps à cause de ses blessures antérieures.
Elle était fatiguée de tout ce cirque. Autant retourner à Marie-Joie, et elle serait fixée sur son sort. Mais quelque chose au fond d'elle ne se résolvait pas à quitter le Red Force : un pincement au cœur trop tenace pour être ignoré.
"On a été chercher spécialement du jus de lyme pour toi cet après-midi dans une petite échoppe familiale de l'autre côté de l'île", dit Bif avec panache en abattant ses jambes de fer sur la passerelle tel des boulets de canon. "J'ai pensé que tu serais contente de boire un de mes cocktails, je les réussis assez bien d'après les gars."
Baer était perdue dans ses pensées. Elle n'avait pas entendu la voix de Bif, ni celle de Lucky qui l'appelait depuis le pont d'un ton tellement enthousiaste qu'elle aurait de nouveau rougi d'embarras. Elle n'entendit non plus pas celle de Shanks qui fendit l'air violemment. Baer était loin de toutes ces voix bruyantes. Ses pensées s'enveloppaient d'une noirceur absorbante, le froid mordait sa peau en plantant ses crocs et en léchant son corps de partout. Baer sentait l'intérieur de sa poitrine se gorger d'un mal asphyxiant. Elle respirait de l'air lourd, dense, sans oxygène. Elle sombrait dans la folie, oui, c'était sûrement ce qu'elle vivait à cet instant. Elle perdait complétement l'esprit.
Un Dragon Céleste n'était pas raisonnable, elle ne l'était pas non plus.
Le cuistot avait raconté à Baer qu'un de ses congénères avait brûlé vif une famille entière car le père s'était révolté contre l'esclavagisme de sa petite dernière d'à peine cinq ans. Se sentant insulté, le Dragon Céleste avait ordonné que l'on attache la famille à l'intérieur de leur maison, et que l'on y mette le feu. Les flammes avaient tout ravagé, la famille dont on avait retrouvé que les os calcinés, la maison dont on avait retrouvé que les cendres, les cultures dont on avait retrouvé que la désolation d'une terre ravagée. La vie entière de ses voisins avait été effacée par pur caprice. Le cuistot n'était qu'un enfant à l'époque. Mais son regard n'était pas moins aveugle que celui d'un adulte. Son innocence avait été bafouée et il avait ressenti pour la première fois dans sa vie ce sentiment douloureux qu'on nomme injustice.
Mais les Nobles Mondiaux étaient-ils tous des monstres pour autant ? Elle était convaincue que non. Le froid était dérangeant, meurtrier, mais aussi salvateur, il était tout et son contraire. Baer était comme lui. En fin de compte, rien n'était tout noir ou tout blanc dans la vie, chacun avait sa part de bonté et sa part de méchanceté.
Le mal qui l'engourdissait sournoisement depuis plus d'une minute relâcha subitement sa poitrine. Une salve d'eau salée éructa de sa gorge et vint s'écraser contre la figure de Yasopp qui s'était appliqué à lui faire du bouche à bouche. Des mains la tournèrent comme une crêpe sur le côté pour vider ses poumons de l'eau qu'elle avait ingurgitée.
"Pourquoi tu t'es laissée coulée, ouhouh, tu m'entends ?"
Baer souffla la grosse goutte d'eau qui dégringolait de ses cils à sa bouche. Elle l'entendait oui, mais parler avec la capacité pulmonaire d'une femme centenaire atteinte de maladie respiratoire était difficile.
"Ne… me… postillonner… pas… dessus, haleta-t-elle.
- Tu n'as pas perdu ta langue en tout cas."
Baer cramponna ses yeux à ceux du capitaine. Il était en face d'elle, trop près si elle en jugeait par la main qu'il avait posée sur son flanc. Elle n'avait pas le courage de lui hurler dessus malgré le profond malaise qu'elle ressentait à savoir sa main si bas sur ses reins. Les cheveux roux de Shanks étaient tout emmêlés et collés à son front, sa barbe était perlée de gouttes d'eaux nacrées et ses habits trempés taillaient ses muscles à la perfection. Baer éprouva une pointe de la tristesse lorsqu'elle vit l'une des manches de sa chemise pendre pauvrement dans le vide. Elle mit quelques secondes à se relever et s'assoir convenablement contre les jambes de Ben.
"Si tu veux te baigner, tu devrais aller à la plage plutôt, à moins que tu trouves marrant que l'on vienne chercher ton cadavre dans l'eau demain matin.
- Je suis tombée, c'est tout.
- Pourquoi n'as-tu pas nagé jusqu'au rivage ? l'engueula Ben avec son calme légendaire.
- Je ne sais pas, je n'ai pas remarqué que j'étais tombée."
La mâchoire de Shanks se crispa imperceptiblement et tous les autres eurent un regard moralisateur, chose que Baer trouvait absolument déplacé pour des pirates. Baer chassa leurs mines déconfites d'un rire forcé et très peu naturel.
"Je plaisante, je voulais juste voir si vous me sauveriez ou pas. Histoire de voir si je peux vous faire confiance ou non, inventa-t-elle précipitamment.
- T'es stupide ou quoi ?
- Jugement de valeur, je vais le noter dans mon carnet d'émotion, s'apitoya-t-elle en reposant l'arrière de son crâne contre les genoux de Ben.
- Ton carnet de quoi ?" répéta Shanks perfidement. "Tu parles du trou qui te sert de cœur ?
- La ferme, ce n'est pas mon cœur mais ma mémoire qui a un trou !"
Baer avait lu qu'il était parfois efficace de noter les émotions et les situations pénibles que l'on vivait, ou mieux, avait vécu par le passé pour cesser d'avoir des cauchemars. Shanks lui adressa un sourire moqueur, qu'elle fit disparaître en pointant un index dangereux sur ses pieds.
"Faîtes attention capitaine, il se pourrait qu'une nuit prochaine vous vous retrouveriez à avaler par inadvertance ce truc puant qui vous sert de chaussures.
- C'est ton carnet d'émotion pour ton trou sans cœur qui te l'a dit ?
- Vous êtes incorrigible !" s'offusqua-t-elle en ôtant sa propre spartiate par la lui lancer dessus. "Vous la connaissez celle-là ? C'est ma cousine !", siffla Baer en tirant sur Shanks.
La spartiate ricocha pauvrement contre son torse. L'ensemble de l'équipage émit un soupir affligé en chœur mais tous furent ravis qu'elle ne l'ait pas manqué, ce qui aurait été encore plus affligeant vu la distance d'approximativement trois mètres qui les séparaient. Shanks ramassa la chaussure calmement et Baer crut voir une lueur féline habiter son regard lorsqu'il se redressa.
"Je t'ai peut-être invité sur mon navire, mais il ne me semble pas avoir invité ta cousine, dit-t-il le plus sérieusement du monde.
- Ah non ! Vous n'avez pas le droit de jeter mes affaires !
- Je vais me gêner tiens.
- Oh et puis allez-y, je n'en ai rien à faire de ma cousine, je la connais même pas", maugréa Baer.
Shanks haussa un sourcil, puis l'autre, et relâcha la chaussure qu'il tenait en otage. Il avait parfois tendance à oublier qu'elle n'était qu'une jeune fille rabougrie et névrosée qui gardait tout pour elle, quitte à se faire écraser par ses sentiments. Il savait qu'elle souffrait en son for intérieur. Shanks estimait qu'il n'était pas de son ressort d'aider Baer à gérer ses démons, il avait déjà fait suffisamment pour elle. Se moquer d'elle était bien plus divertissant.
En plus, il n'aimait pas la façon dont elle le regardait parfois. Un regard de haine aussi noir qu'une nuit sans étoile. C'était déroutant, car au contraire, parfois elle le dévorait de ses grands yeux verts et il ne donnait pas cher d'elle s'ils se retrouvaient seuls un soir alors qu'il aurait bu une quantité non négligeable d'alcool. Cette idée n'était pas si déplaisante, mais ce n'était pas demain la veille qu'il aurait le courage de s'aventurer sur ce terrain miné. Il préférait laisser Ben s'en occuper jusqu'à ce qu'ils puissent s'en débarrasser. Ils pourraient alors enfin reprendre le cours de leur vie paisiblement.
Shanks avait d'ailleurs hâte de savoir ce que Marco avait dit à Baer. Il s'était décarcassé pour que le commandant ne quitte pas l'ile avant d'avoir discuté avec elle. Il aurait très bien pu les faire espionner mais il avait suffisamment confiance en Baer. L'un comme l'autre n'avait aucune raison de mentir. De toute façon, Baer mentait très mal et à chaque fois, elle suait comme une loutre marine sortant de l'eau. Autant dire qu'elle n'était pas très douée pour raconter des bobards qui tiennent la route.
"C'est à cause de ce que Marco t'as dit que tu t'es laissée tomber dans l'eau sans rien faire ?
- Vous saviez que j'étais avec Marco ?
- Tu crois que tu l'aurais trouvé sinon ?" se moqua-t-il en passant sa main furtivement dans ses cheveux pour les plaquer contre le sommet de sa tête, où les gouttes ne lui rouleraient plus dans les yeux.
Baer avait été manipulée par ces vauriens. Il était évident qu'elle n'aurait jamais trouvé Marco sans eux, même dans une boîte d'allumette. Pour elle, chercher Marco le Phénix se traduisait par chercher une aiguille dans la mauvaise botte de foin. Elle était naïve d'avoir cru que cette rencontre n'était que le fruit du hasard.
"Pourquoi ne pas m'avoir dit tout de suite que vous l'aviez trouvé au lieu de me faire tourner en rond dans l'espoir que je tombe dessus ?
- En l'occurrence tu savais le nom exact de l'auberge où il se trouvait, ce n'est pas de notre faute si tu ne sais pas distinguer le nord du sud."
Rectification, c'était la vendeuse qui ne distinguait pas les points cardinaux les uns des autres, pas elle. Ils s'échangèrent des regards courroucés durant des secondes qui parurent interminables pour le reste de l'équipage qui les épiait tranquillement en sirotant leurs bières.
"Et alors qu'est-ce qu'il t'a dit ? »
Baer sourit hypocritement à Shanks, laissant son regard couler sur lui avec beaucoup d'orgueil.
"Je crois que je l'aime bien ce Marco… Il m'a dit qu'il m'avait récupérée à l'Archipel Sabaody. J'étais désespérée apparemment et déjà blessée." L'esclaffe de Shanks la contraria. "Apparemment je lui ai révélé que j'étais là-bas pour une vente aux enchères." Baer se toucha le menton pensivement. "Sûrement pour des livres précieux vu que je suis, d'après ce que je lui ai raconté sur l'île des Hommes-Poissons, la fille d'un bibliothécaire.
- La fille d'un bibliothécaire ?"
Il n'y avait pas pire déception pour tous ceux qui avaient espéré qu'elle soit une princesse ou une fille valant suffisamment d'or pour être supportée depuis tout ce temps. Avaient-ils seulement deviné qu'elle mentait ? Baer eut un coup de panique quand elle darda un œil discret sur un Ben très incrédule et ne put s'empêcher de rajouter :
"D'un bibliothécaire de l'Armée Révolutionnaire."
Elle avait aperçu un article dans le journal sur cette organisation hier. Son mensonge était d'autant plus plausible si elle ajoutait des faits réels. Baer se félicita mentalement de son idée de génie.
"Parce qu'ils ont des bibliothécaires ?"
Shanks était rudement sceptique, comme Ben, Bif et Yasopp. Lucky n'écoutait que d'une oreille, sa gigot cuit au feu de bois était nettement plus captivant que Baer. Cette dernière déglutit en maudissant le capitaine d'être aussi perspicace et intelligent sous ses airs d'alcoolique notoire. Elle n'arriverait jamais à le cerner, tantôt il était presque risible, tantôt il était doté d'une aura impressionnante. Baer le craignait autant qu'elle le détestait et l'admirait. Pour un pirate de bas-étage, ce contraste était très étrange. Elle ne connaissait rien à la piraterie mais ce genre de charisme devait être fort utile dans la vie d'un hors-la-loi.
"Bien sûr, j'imagine qu'ils recherchent ce qu'il s'est passé durant le Siècle Oublié… le Gouvernement Mondial tient énormément à ce que cette information ne s'ébruite pas, non ?"
Il ne répondit pas tout de suite. A croire qu'il sait réfléchir, pensa cyniquement Baer. Plus elle s'enfonçait dans le mensonge, plus il était dur de le rendre réaliste. Elle fallait qu'elle abrège cette discussion rapidement.
"Sans doute…"
Baer était en nage. Heureusement qu'elle était tombée dans la mer ; grâce à ce bain inopiné, ses gouttes de sueur se mêlait aux gouttes d'eaux salées incognito. S'ils la voyaient transpirer abondamment, ils sauraient qu'elle mentait.
"Il ne t'a rien dit d'autre ?
- Qu'il m'a emmené à Marbelos après que nous soyons passé par l'île des Hommes-Poissons, et que là-bas, je me suis volatilisée. Il ne sait pas pourquoi je suis partie des Sabaody en panique ni pourquoi j'ai perdu la mémoire, ni comment je suis arrivée sur l'île où vous étiez, ni comment j'ai atterri sur votre navire."
Baer se ratatina sur place. Ils la sondaient tous comme si elle était une étrangère et qu'elle tentait de les embobiner pour leur vendre des jouets en plastique à cinq cents millions de Berry. Mais ils abandonnèrent tout intérêt quand Bif leva sa choppe à Baer et lui refourgua un cocktail au jus de lyme en l'enfonçant dans son ventre. Elle était soulagée de ce revirement de situation. Shanks s'était détourné et avait rejoint d'autres gras à l'autre bout de la proue. Baer ne goûta pas son cocktail et fila directement dans sa cellule, après l'avoir donné à Ben. La nuit porte conseil et elle aurait l'occasion de mieux préparer son mensonge au cas où ils reprenaient leur interrogatoire demain.
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Baer avait mûrement ressassé les paroles de Marco cette nuit ; sa fuite de l'Archipel des Sabaody, sa stature de Noble Mondial, cette peur irascible de son passé oublié…
Elle avait catégoriquement décidé qu'elle ne retournerait pas à Marie-Joie.
L'emmener le plus loin possible, c'était ce qu'elle avait demandé à Marco et c'était ce qu'elle ferait. Personne ne soupçonnait sa parenté aux Dragons Célestes pour l'instant. Tant qu'elle tiendrait sa langue dans sa poche et qu'elle ne déformerait pas son mensonge en une histoire saugrenue, elle n'aurait rien à craindre sur le Red Force. De plus, la Marine n'avait sûrement aucune idée de l'endroit où elle se trouvait. Des soldats l'avaient vues avec Ben mais ils ne pouvaient pas conclure à l'heure actuelle qu'elle était toujours avec eux. Sinon elle ne saisissait pas pourquoi ils n'étaient pas encore venus la réclamer à Shanks.
Baer emboîta les différents éléments qu'elle avait retenu de sa rencontre avec Marco. Après coup, elle était certaine qu'il ne lui avait pas dit tout ce qu'il savait. Mais il était trop tard pour qu'elle exige de plus amples explications. Il avait déjà levé l'ancre.
Elle avait donc fui de l'Archipel en suppliant un pirate de l'aider. La raison de sa fuite était inconnue, mais elle était gravement blessée. Il l'avait conduite sous la mer, à l'île des Hommes-Poissons, seul point d'ancrage permettant de rejoindre le Nouveau Monde illégalement. La deuxième solution était légale et consistait à passer par Marie-Joie. Pourquoi donc se serait-elle embarrassée de ce voyage dangereux avec des criminels alors qu'elle avait la possibilité de s'y rendre sans encombre ? Baer supposait que la raison de ce contretemps était la vente aux enchères à laquelle elle avait assisté. Fuir des Sabaody avait été probablement un acte irréfléchi ou incroyablement bien planifié. Dans tous les cas, elle avait atteint l'île des Hommes-Poissons avec une mémoire intacte. Et de toute évidence, son mutisme envers Marco prouvait qu'elle avait quelque chose à cacher.
Puis ils avaient gagné le Nouveau Monde. Seulement, mauvaise surprise : la Marine était de pied de grue pour la sauver des griffes des hommes auxquels elle avait demandé de l'aide. La Marine n'était par conséquent pas son amie. Mais elle était sous le joug du Gouvernement Mondial, donc sous son joug si elle simplifiait son raisonnement. Pourquoi aurait-elle peur d'eux ou chercherait-elle à les éviter ? Certainement qu'elle ne voulait pas que l'on sache qui elle était ni pourquoi elle reniait sa vie de Noble Mondial.
Au contraire, elle s'était peut-être crue plus maligne qu'elle ne l'était et s'était perdue dans les quartiers malfamés des Sabaody. Pour survivre, elle avait été obligée de demander de l'aide au premier venu. Donc Marco. Elle l'aurait suivi sans faire d'histoire, jusque dans le Nouveau Monde, puis se serait volatilisée pour retourner à Marie-Joie en toute impunité.
Le souci était donc cette halte à Marbelos. Elle avait disparu sans laisser de trace. Était-elle partie de son plein gré ou était-elle tombée sur plus fort qu'elle ? Dans tous les cas, elle n'était pas retournée à Marie-Joie car selon sa carte maritime, ils s'éloignaient de la Terre Sainte de jour en jour.
Il était alors d'autant plus logique qu'elle poursuive son chemin et ne s'attèle pas à retourner à Marie-Joie. Que s'était-il donc passé entre sa disparition à Marbelos et son réveil chaotique sur le Red Force ?
Le cerveau de Baer surchauffait, debout à fixer l'horizon d'un air absent, tandis que les pirates détalaient tous pour se refaire une santé dans les bains de l'île. Baer avait prévu de s'y rendre dès demain. Shanks apparut sur le pont à la suite de ses hommes, s'étirant en sentant le soleil chauffer sur sa peau. Il avait un énorme sourire aux lèvres et ce sourire ne fit que redoubler lorsqu'il sentit le parfum du savon de Baer flotter jusqu'à lui. A chaque fois qu'elle prenait une douche, une odeur délicieuse de fruits exotiques courait le long des couloirs de son navire. Baer lui tournait le dos alors Shanks glissa sa tête par-dessus son épaule pour lui souffler à l'oreille :
"Alors, ils te vont bien tes nouveaux sous-vêtements ?"
Baer s'écarta instinctivement de lui. Elle se retourna aussitôt, abominablement gênée qu'il lui demande une chose pareille.
"Co… comment ? Je ne sais pas de quoi vous parlez et tenez-vous un peu plus loin, vous sentez fort."
Shanks lui lança un de ces regards « ne me prend pas pour un con » dont il avait le secret. Baer commençait à comprendre pourquoi il était le capitaine ici. On ne discutait pas ses ordres avec des yeux aussi perçants que les siens.
"Solia m'a dit que tu voulais les voler, pas très classe de ta part.
- Et c'est vous qui me dîtes ça ?"
Sa chemise était sale et avait été boutonnée à la hâte quand il s'était levé quelques minutes plus tôt. Additionner à ceci sa barbe de trois jours, son pantalon débraillé et son odeur puante d'alcool bon marché. C'était le type le moins classe du coin.
"J'aurais aimé y jeter un coup d'œil avant que tu ne dépenses mon argent n'importe comment, se plaignit-il.
- Même pas en rêve. J'imagine que vous l'avez remerciée comme il se doit.
- Je suis généreux, que veux-tu."
Un coup de pied de biche entre les fesses lui ferait le plus grand bien, pestiféra-t-elle intérieurement. Et heureusement qu'elle n'avait pas dit ceci à haute voix, il aurait encore eu l'occasion de détourner salement ses propres.
Baer le fusilla d'un regard assassin alors qu'il descendait la passerelle du Red Force en sifflotant. Il la taquinait d'une manière volontairement provocante mais ce n'était qu'un jeu pour lui. Tandis qu'elle, elle prenait tout à cœur.
Baer se retourna mains sur les hanches et salua le pirate aux yeux de chat et à la chevelure violacée qui était de garde avec elle aujourd'hui. Il ne portait pas de tee-shirt, juste un short et une ceinture argentée. Baer nota qu'ils étaient tous sacrément bien musclés dans l'équipage et qu'elle aurait eu l'embarras du choix si elle était adepte du voyeurisme.
"Une personne reste ici", il désigna la barre d'un doigt, "une autre dans la vigie. Tu préfères quoi ?
- On pourrait rester ensemble ?
- Je crois pas non", déclara-t-il fermement en se dirigeant délibérément à la vigie.
Baer pesta tout bas en se mordant la langue. Elle avait tendance à oublier qu'ils étaient de vrais salopards. Elle traina les pieds et s'installa confortablement près de la barre, de manière à surprendre le petit malin qui tenterait de voler le bateau. Mais était-ce seulement possible ? Un navire de cette envergure ne pouvait être dompté sans une dizaine d'hommes au minimum. Et encore, ce serait la catastrophe assurée. Baer imagina le cas de figure où une vingtaine d'hommes débouleraient sur le pont et la menaceraient de voler le Red Force ou les trésors qu'ils renfermaient. Que pourrait-elle faire, si ce n'est sauter par-dessus bord pour sauver sa propre vie ?
De longues heures s'écoulèrent ainsi paisiblement. Elle ferma l'œil une bonne dizaine de fois, se réveillant en sursaut et se cognant la tête sur le coin du gouvernail. Ses cauchemars étaient revenus cette nuit, amplifiés suite aux révélations de Marco. Du sang giclaient en boucle sur ses pommettes griffées, dans ses yeux, l'obligeant à s'essuyer encore et encore avec un tee-shirt déjà totalement imbibé de cet or écarlate. Une petite ombre courait dans le noir avec un souffle court, une petite ombre tirait sur sa robe brusquement, une petite ombre disparaissait de sa vue dans un bruit de chair écorchée.
La dernière fois qu'elle s'était assoupie, elle fut tirée de son sommeil par de larges mains la secouant dans tous les sens. Baer fit le mort. Pourquoi la dérangeait-on durant sa sieste ? Elle vit entre ses paupières entre-ouvertes que le soleil s'était couché. La lune brillait au-dessus de sa tête. Baer avait la bouche pâteuse et tous ses muscles étaient douloureux. Elle repoussa lentement Yasopp en décoinçant tous ses os qui craquèrent bruyamment.
"Tu n'étais pas censé garder le pont au lieu de roupiller ?
- Je ne roupillais pas, je me reposais juste les yeux quelques secondes… et il est où l'autre de la vigie ?
- Il est parti il y a trois heures déjà.
- Je le déteste.
- Pour si peu", susurra Yasopp mystérieusement. "On va boire un verre en ville avec Lucky, tu viens ?
- Hum oui d'accord, mais les autres sont où ?
- Déjà bien entamés, on pensait aller ailleurs dans un endroit que t'aimerais bien."
Baer se dépêcha de d'arranger ses cheveux et de lisser sa robe, puis ils dévalèrent la passerelle du Red Force joyeusement. Baer était très contente. C'était inespéré qu'ils l'invitent à passer la soirée avec eux dans un endroit plus calme que celui où se trouvait le reste de l'équipage. Un lieu sans rire gras et sans effluves de cuir ou d'alcool. Baer laissa son regard se perdre dans les rues de la ville éclairées par de grosses lumières jaunes semblables à des gros yeux de mouches. Des massifs de fleurs avaient été plantés le long des allées. Elles déversaient d'incroyables fragrances et embellissaient de couleurs vives et pétillantes les baraques vieillottes de la vieille ville construites avec des carrés de pierre grise et du bois à présent pourri par le temps capricieux qui sévissaient souvent sur l'île. Mais ces maisonnettes traditionnelles tenaient toujours debout. Les murs étaient rafistolés avec de la mousse solidifiée là où ils se détérioraient. La mousse était parfois utilisée pour créer du mobilier onéreux ou pour colmater les trous dans les toits également. Qu'importe où vous vous trouviez dans la ville, vous entendiez le clapotis de l'eau des centaines de fontaines en argent de Sasburga.
Baer adorait cette ville car elle était l'exact opposé de Tourtouga. Ici, personne ne vous pinçait les fesses en douce. C'était un lieu prospère, non soumis aux règles sous-disant de vigueur dans le Nouveau Monde. Les chasseurs de primes ne courbaient pas l'échine devant les pirates, que ce soit de simples truands ou un Empereur, ni devant le Gouvernement Mondial.
Baer aimait cet endroit parce qu'il y régnait un sentiment de liberté plus profond, plus désireux que sur les autres îles qu'ils avaient visitées.
"Je devais aller faire les courses avec le cuistot !" se rappela soudainement Baer.
Elle cligna des yeux bêtement.
"Il est allé tout seul. Personne n'ose te réveiller maintenant quand tu fais tes cauchemars à part le patron", s'esclaffa le tireur gaiement. "On ne veut pas se prendre une tarte gratuitement.
- Vous en faîtes encore tout un fromage.
- Ça plaît au patron de se prendre une claque mais pas à nous."
Le ton libidineux et incroyablement moqueur de Yasopp l'irrita légèrement. Cette association que l'on faisait communément d'elle avec Shanks était non fondée et dégradante pour elle. Elle ne voudrait en aucun cas fricoter avec ce type, pas même dans les esprits féconds des autres.
"Et on va où ?
- Dans un petit restaurant et après tu choisis où on ira boire un petit verre.
- C'est Ben ou Shanks qui vous a demandé de me surveiller ? se douta Baer en fronçant les sourcils.
- Aucun des deux."
Baer haussa les épaules, ce n'était pas bien important en fin de compte. Elle se rapprocha de Lucky, attrapant son bras d'un petit geste timide et ils zigzaguèrent nonchalamment dans la foule pour atteindre un petit restaurant, en bordure du port où régnait une certaine agitation, dans l'un des proches bars. Baer tenta de se mettre sur la pointe des pieds pour regarder ce qui attiraient tant les regards.
"Y a une bagarre", lui expliqua Yasopp, "ils autorisent des combats pour faire le spectacle dans certains endroits.
- Sympa", soupira Baer, "et mon pied de biche vous l'avez mis où ? J'aimerais bien le récupérer.
- Tu veux faire quoi avec ?
- M'entraîner", déclara-t-elle avec un sourire carnassier.
Yasopp et Lucky échangèrent un regard troublé, puis éclatèrent de rire ensemble. Baer donna un petit coup de poing dans le ventre à Yasopp qui ne sentit absolument rien, juste un chatouillis agréable.
"Tu vas te casser le poignet, fais attention, lui conseilla-t-il cyniquement.
- Je suis plus solide que j'en ai l'air !
- Tu as peur de la moindre chose qui sort de ta zone de confort !"
Il avait totalement raison, voilà pourquoi elle désirait apprendre à se battre. Baer comprenait que dans ce monde, il n'y avait pas de place pour les gens comme elle.
"On va te ramener auprès de ton père bibliothécaire, ne t'inquiète pas, un détachement de l'Armée Révolutionnaire a été vu près d'ici il paraît. C'était écrit dans le journal il y a quelques jours."
Le teint de Baer vira au vert, au point qu'ils crurent qu'elle était prête à vomir. Lucky et Yasopp reculèrent d'un bon mètre.
"T'as quoi ? Tu ne te sens pas bien ?
- Non, c'est juste que je… je déteste les chats."
Yasopp se retourna nonchalamment et vit un chaton lové contre un arbuste décoratif en mousse. Quand il le prit dans sa main, l'animal miaula gaiment et ronronna en recevant les caresses du tireur sur sa petite tête poilue.
"Il est mignon pourtant, les filles adorent les trucs mignons", répéta-t-il alors que Baer fusillait le chaton à chaque fois qu'il l'approchait d'elle en tendant le bras.
Baer le trouvait si craquant qu'elle eut beaucoup de peine à le renier. Ces gros yeux globuleux et brillants étaient très jolis, tout comme son pelage multicolore.
Elle se sentait affreusement mal depuis que Yasopp avait mentionné qu'ils comptaient l'acheminer à ces gens de l'Armée Révolutionnaire. Son plan tombait à l'eau. Ils découvriraient à coup sûr qu'elle avait menti. Baer voulait se donner un coup de pied de biche à elle-même d'avoir pensé que leur cacher son identité était la meilleure des solutions. Et elle aurait dû lire l'article avant de s'en servir inconsciemment, elle aurait ainsi su que l'Armée Révolutionnaire avait été vue tout près d'ici.
"Pourquoi elle serait près d'ici, cette Armée ?"
Sa voix frémissait d'appréhension.
"On ne sait pas encore grand-chose sur cette Armée, mais elle fait des remous… le Gouvernement Mondial la prend pour une menace sérieuse, mais difficile de prévoir ses actions aujourd'hui. Mais… ce n'est pas toi qui nous a dit qu'ils recherchaient à savoir l'histoire du Siècle Oublié ?
- Oui, oui, bien sûr, je demandais juste ça comme ça !"
Baer n'avait aucune idée de qui étaient ces gens, ni ce qu'ils fabriquaient de leur temps libre. « Merde, Yasopp est méfiant à présent. » Baer leur adressa un sourire rayonnant puis pointa le chaton qu'il avait reposé sur le muret où était planté l'arbuste en mousse.
"Allons-y avant que cette bestiole ne nous refile des maladies."
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Baer avait passé une belle soirée avec les deux pirates. D'abord, ils avaient mangé dans un restaurant où le met far était un grand panier de crevettes assaisonnées de diverses épices et cuites sur d'énormes braises. Baer en avait mangé jusqu'à se faire péter le bide et avait roulé jusqu'au bar, de l'autre côté du port. C'était un lieu très tranquille, avec des banquettes en cuir noir et de belles tables de bois poncées qui ne collaient pas la bière. Ils discutèrent de tout et de rien toute la soirée, Baer évitant soigneusement de parler de ses origines et de l'Armée Révolutionnaire, et rentrèrent au Red Force quand il fut minuit. Ses recherches sur les cauchemars avaient eu l'air de les intéresser et ils avaient daigné reconsidérer la question de son entraînement physique avec son pied de biche.
A l'aube, sous les chants énervants des mouettes du port, Baer déboula dans la boutique de sous-vêtements et chercha Solia des yeux. Une belle poupée blonde, habillée à la mode dernier cri, avec un air incroyablement suffisant flanqué au visage. Baer arpenta les rayons et tapa du poing sur le comptoir où trônait la caisse enregistreuse. Elle braqua ses prunelles sur la remise à demi-éclairée par un chandelier en argent.
Baer attendit deux secondes et sa patience atteignit ses limites. Elle cogna la caisse enregistreuse d'un coup de pied rageur et souffla la mèche de cheveux qui s'était plaquée sur son nez. Cette cruche serait capable de lui proposer d'un ton mielleux un chapeau melon pour remédier à la pagaille de ses cheveux, qu'elle lui offrirait pour la simple et bonne raison qu'elle se réjouissait déjà de se taper Shanks ce soir. Enfin, elle se réjouissait qu'il la remercie.
Cette vendeuse ne manquait pas de toupet d'avoir été répéter au capitaine tout ce qu'il s'était passé entre les quatre murs de sa cabine, jusqu'à la couleur de ses vieilles culottes – elle avait entendu Yasopp en rire avec des larmes aux yeux durant une bonne partie de la soirée d'hier.
Personne ne se soucia qu'elle fracasse la caisse enregistreuse sur le sol, ni qu'elle s'enfonce dans la remise sans y être invitée. Il n'y avait aucune vendeuse ni client dans les parages. Baer parcourut la remise à pas de dragons. Des cartons, des cartons, encore des cartons. Baer se cacha derrière une étagère lorsqu'elle entendit des éclats de rire à l'entrée de la boutique. Plus exactement deux éclats de rire, dont l'un lui était extrêmement familier. L'œil à l'affut, elle se cramponna à un petit coffre de mousse, au cas où elle devrait s'en servir comme projectile.
"J'ai passé une très bonne soirée, merci Shanks", roucoula la cruche. "Ce soir à la même heure ?
- Non désolé Solia, j'ai déjà prévu autre chose.
- Autre chose ?" répéta-t-elle d'une moue déçue.
Baer surprit un geste tendre de la part du capitaine, une main protectrice glissée sur son avant-bras. Il lui souriait sincèrement pour s'excuser. Baer observa attentivement Shanks, sa colère dégonflant dans sa gorge. Elle ne l'avait jamais vu aussi gentil, tendre, et préoccupé par quelqu'un qui n'était pas de son équipage. Et encore. Que représentait Solia pour lui ?
Elle pria pour qu'ils ne trouvent pas la caisse enregistreuse encastrée dans un mur. Mais Solia s'était rendu compte aussitôt qu'il manquait quelque chose sur son comptoir. Quelques débris de plastique avaient semé des preuves du crime. Solia s'esclaffa d'horreur quand elle aperçut sa caisse enregistreuse fracassée dans un rayon.
"Mon dieu, qui a fait ça ?"
Elle ramassa tous les débris et compta l'argent de la caisse minutieusement. Shanks l'observait en silence.
"Teky est allée chercher à manger pour le petit-déj, elle a dû laisser la boutique ouverte et quelqu'un a dû essayer de voler notre argent. Ça n'arrive jamais d'habitude, la présence des gardes dissuade tous les voleurs." Solia soupira de soulagement. "Le compte de la caisse est bon, ils n'ont peut-être pas eu le temps de prendre l'argent."
Shanks était dubitatif, peut-être parce qu'il avait déjà élucidé le mystère. Baer était cachée dans la remise, il sentait son parfum d'ananas et de noix de coco.
Il avala les mètres qui le séparaient de la remise en une fraction de seconde, surprenant ainsi Baer qui se tapa la tête contre le mur. Son teint était de la même couleur que la chair d'un mort-vivant. Il entendait distinctement les battements affolés de son cœur. Shanks aurait rigolé dans d'autres circonstances.
"Ça alors", articula-t-elle.
Shanks la coinça contre le mur. Son bras fit presque un trou dans le ciment tellement il mit d'ampleur dans son geste. Baer déglutit. Ses pauvres os tremblaient de peur. Le regard de Shanks était tout ce qu'il y avait de plus terrifiant avec ses yeux sombres et ses sourcils arqués.
"Je suis à deux doigts de m'évanouir.
- Je n'en ai pas fini avec toi", tonna Shanks d'une voix dangereusement basse.
Elle lui sourit bêtement en haussant les épaules. En quoi sa présence dans cette remise l'incriminait ? Il n'y avait aucune preuve de sa culpabilité…
"Pas fini ? Je suis innocente moi.
- Y a rien qui est innocent chez toi."
Baer eut un faible regain de courage.
"Vous pouvez vous les mettre où je pense, vos sous-entendus de pervers.
- Tu déformes toujours les choses comme ça t'arrange.
- Et vous, vous me faîtes peur.
- Vas-t-en avant que je ne décide à t'enfermer sans eau ni nourriture dans ta cellule pendant trois jours. »
Baer se décomposa. Son ton glacial la fit frémir jusqu'au bout de ses doigts de pied. Elle détourna les yeux, sentant des larmes lui monter aux yeux inexplicablement. Pourquoi s'énervait-il pour une simple caisse détruite ? C'était bête. Et pourquoi avait-elle envie de pleurer dans un moment pareil ? Elle riva ses prunelles au plafond pour tenter d'éviter l'inondation. Baer le poussa de l'épaule et sortit de la remise en craignant que le débordement de ses glandes lacrymales ne lui rende les yeux bouffis. Solia était déjà en train de réparer sa caisse mais Baer ne lui accorda aucune attention.
Elle passa sa journée à la source chaude pour se ressourcer, essayant d'oublier l'hostilité du capitaine du mieux qu'elle le put. La vapeur qui s'élevait des bains l'aida à faire une bulle autour d'elle. Lorsqu'elle sortit enfin de l'eau, elle était toute fripée. On aurait dit une vieille femme de cent ans avec une dentition étonnement complète. Pourtant elle se sentait en meilleur forme que jamais. Baer prit une longue douche, un luxe qu'elle ne se permettait jamais sur le Red Force et profita d'utiliser les produits offerts par l'établissement pour se laver les cheveux.
Baer sortit des bains une heure plus tard, propre et fraîche. Elle dénicha une jolie fontaine rectangulaire, couverte par un toit de lierre, et s'assit sur son banc en pierre. Elle resta immobile à méditer sur sa vie.
Elle se sentait misérable, bête et trouillarde. Ce n'était de loin pas l'image qu'elle souhaitait refléter.
Soudain, un vieil homme l'apostropha. Il titubait sur les deux baguettes qui lui servaient de jambes et tenait son ventre rebondi, sans doute le fruit de l'alcool, entre ses grandes mains calleuses. Il se laissa choir sur le banc à côté d'elle et déposa ses yeux révulsés sur Baer. L'alcool imprégnait son haleine douteuse et il entretenait une longue barbe grise.
"Vous savez quand passe la prochaine charrette ? Je crois qu'elle est déjà passée… je sais pas lire l'heure sur le panneau là…"
Il étouffa un rot entre ses lèvres gercées qui recouvraient des dents jaunes et des restes de nourritures décomposées. Baer le regarda sans aucune once de sympathie, un profond dégoût tiraillant son esprit. Elle murmura comme si elle avait honte de lui adresser la parole :
"Vous prenez quelle charrette ?"
Le vieux marmonna et lui redemanda l'heure impatiemment, butant sur chaque mot qu'il prononçait.
"J'arrive pas à lire le panneau… venez, je vais vous montrer…"
Le voyant se lever péniblement droit comme une barre de métal sur ses deux baguettes, elle l'imita à contrecœur. Le panneau était juste à côté du banc. Mais rien n'indiquait qu'une charrette passait par ici. Ce n'était qu'une affiche publicitaire. Il planta son doigt par deux fois sur le mot qu'il souhaitait qu'elle lise, mais Baer resta de marbre. Ce type était un peu fou et désorienté.
"Elle arrive bientôt votre charrette", déclara-t-elle doucement, ne voulant pas l'énerver davantage – la mésaventure avec Shanks lui avait suffi.
Le vieux observa le panneau un long moment puis revint s'asseoir à côté de Baer. Il était complètement bourré, ce qui expliquait sa difficulté à parler correctement et à réfléchir logiquement.
Brusquement, il se tourna vers :
"T'es une jolie jeune fille et gentille en plus", sourit-il d'un air si malsain que Baer en déglutit d'effroi. "Ça fait plaisir, un vieil homme comme moi, tu sais… ce n'est plus ce que c'était…"
Baer garda le silence, se contentant de lui sourire pour qu'il lui lâche la grappe.
"T'as quel âge ? Je parie que tu es plus jeune que moi…
- Je pense aussi, ria-t-elle nerveusement.
- De mon temps, à la belle époque, on faisait la fête mais pas comme aujourd'hui… un grand-père comme moi…. Tu sais, j'ai eu une attaque, j'étais paralysé d'un côté.
- Vous vous en êtes bien remis.
- Oh je suis veuf… quand j'étais jeune, on recevait les coups de ceintures, on faisait pas le malin à table… t'as pas connu ça toi hein ?
- Non, confia Baer, alors qu'elle mesurait l'ampleur du mal qui rongeait cet homme brisé par la vie.
- En tout cas t'es une jolie jeune fille, un grand père comme moi ça fait plaisir de les regarder…"
Baer fronça les sourcils. On ne décelait pas de tristesse dans sa voix ou dans ses gestes, mais ses yeux avaient comme dépéri. Elle ne savait pas si c'était dû à l'alcool ou à sa vie passée.
"Et la charrette, elle passe quand vous savez ? Je crois qu'elle est déjà passée…"
Il fixait à nouveau le panneau. Baer sentit une énorme peine grignoter son cœur lorsqu'elle jura qu'il s'apprêtait à lui redemander ce qui était écrit sur le panneau. Mais il se ravisa au dernier moment, ayant une nouvelle idée en tête :
"Et tu vas à la chasse aux mâles ? Hein ? Une jolie fille comme toi…
- Euh non.
- Choisis-le bien et avec de l'argent, dit-il de ses babines retroussées.
- J'y penserai…
- Et la charrette, elle passe quand ? Je sais pas lire le panneau… et tu t'appelles comment ? Ah tu vas pas me dire ton vrai prénom pas vrai ? ria-t-il avec de gros râles qui le firent tousser.
- Baer." Elle attendit que sa toux disparaisse. "Je vais devoir vous laissez. Bonne soirée à vous.
- Ah ça, on reste pas avec les vieux ! On préfère rejoindre les jeunes cons", siffla-t-il plus méchamment.
Baer sentit son pouls s'accélérer. La tendresse qu'elle avait éprouvée pour lui s'envola immédiatement. Elle se dandina sur place tandis que le vieil homme s'était rapproché d'elle en traînant ses fesses le long du banc. On a tous une part de noirceur au fond de nous.
"Baer, tu viens ?"
Elle remercia Ben de tout son cœur. Il lui tendait la main sous le menton, impatient qu'elle s'en saisisse. Ben quant à lui scrutait à tour de rôle Baer et le vieil homme qui n'avait pas bronché.
"Bonsoir vieil homme.
- Bonsoir jeune homme, t'es plus jeune que moi je parie… tu sais quand passes la charrette ? Je... j'arrive pas à lire le panneau là…"
Baer glissa sa main dans celle de Ben soulagée et ils partirent en laissant le vieil homme marmonner sur le banc.
"Il n'est pas méchant.
- J'ai vu", Baer resserra sa main autour de celle de Ben, "il a perdu la mémoire comme moi, mais c'est sûrement dû à la vieillesse et à l'alcool. Il est sûrement devenu alcoolique à la mort de sa femme.
- Hum."
Baer suivit Ben au travers de la rue, puis elle lui tira le bras pour l'emmener dans un coin discret, sous une serre en mousse qui cachait un adorable potager public.
"Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- Tu pourrais me parler un peu plus de cette femme.
- Je rentre au Red Force, une autre fois.
- Tu m'as promis de m'apprendre la navigation !"
C'était hors contexte mais elle espérait le faire rester grâce à ce prétexte. Et elle n'avait pas envie de retourne au Red Force et de croiser Shanks.
"Observe les nuages.
- En quoi je vais apprendre quelque chose ?
- On a beaucoup à apprendre des nuages et du ciel, fais ce que je te dis et ne m'emmerde pas. »
Ben avait déjà disparu. Comment avait-il pu être aussi rapide ? Baer se frotta les yeux à plusieurs reprises mais ce n'était pas une hallucination, Ben s'était volatilisé. Elle se promena en ville encore quelques minutes et croisa un des membres de l'équipage, Jacky, qui lui donna le nom de l'auberge où ils mangeraient ce soir. Baer le remercia et trouva celle-ci en un temps record. En pénétrant à l'intérieur, elle fut ravie de constater que Shanks n'était pas présent et qu'ils se passeraient de sa présence pour le diner.
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"Quand j'étais jeune, je portais la blouse blanche, grogna Bif d'une voix gorgée de saké.
- Tu me l'as déjà raconté", râla Baer
La musique de fin de soirée était d'une tristesse absolue, surtout avec Bif totalement soûl qui ne cherchait qu'à crier à l'île entière qu'il emmerdait la Marine et le Gouvernement Mondial. Par extension, il l'insultait aussi mais Baer se garda de le lui révéler. Soûl ne voulait pas dire mort. Et tout le monde savait que seuls les morts étaient en droit de garder un secret dans la tombe.
"Mais le courage n'est rien si l'on a pas ce qu'il faut là où il faut ! s'enorgueillit-t-il en empoignant une partie sensible de son anatomie.
- Bon sang, ôte tes sales pattes de là !
- Un homme, un vrai, a des couil..."
Baer le frappa avec son verre, mais même soûl, il avait réussi à l'éviter très aisément. Bordel, ces pirates étaient-ils vraiment aussi nuls qu'elle le croyait ? Déjà qu'ils avaient réussi à convaincre Marco de rester, un commandant puissant d'un Empereur pirate ! Baer reposa son verre sur la table avant de le casser et Bif l'enlaça aussitôt dans ses bras.
"Du caaalme ma joliiiie !
- Ne me touche pas avec tes sales pattes !
- Tu veux que je te touche avec quoi alors ?"
Tout le monde hurla de rire, sauf elle, parce que leurs blagues salaces n'étaient pas drôles du tout. Baer abandonna la bataille et s'exila dans un coin, là où elle serait plus tranquille. Elle s'assit à la table de Ben, seul à boire en observant ses compagnons faire les pitres. Il ne s'en lasserait jamais. Baer s'éclaircit la gorge, hurler sur Bif était éprouvant pour ses cordes vocales, mais elle ne dit rien. Elle regardait l'équipage rire aux larmes alors que Lucky avait avaler un os de travers, qu'un déluge de bière s'était abattu sur Cale – celui au tatouage de trèfle violet – et que le chant cacophonique de Lombar se hissait au beau milieu de cette porcherie, de sa voix rocailleuse que Baer n'affectionnait pas du tout.
"Elle avait ton âge quand je l'ai rencontrée", soupira Ben finalement.
Baer cligna des yeux, abasourdie.
"Ne fait pas cette tête de poisson frit, sinon je ne ta raconterai rien d'autre.
- Oui, oui", s'excusa-t-elle.
Il était autant bourré que les autres, mais Ben avait de la classe. Baer l'avait toujours admiré pour son flegme, son côté réfléchi et incroyablement intelligent, et sa confiance en soi. Il aurait pu se faire écraser par une montagne qu'il serait toujours pareil à lui-même, debout, humble et fier. Shanks lui vouait une confiance aveugle et pour qu'une personne reconnaisse votre valeur avec autant d'assiduité, c'était que vous étiez quelqu'un de formidable. Oui, Baer l'admirait parce qu'il était formidable. Et c'était d'autant plus ardu pour elle de le reconnaitre parce qu'il était un pirate. Pour elle, un pirate ne pouvait être formidable. Un pirate était l'exact opposé, soit un être lamentable doté d'une cervelle de la taille d'une noix. Baer admirait Ben parce qu'il était au-delà de cette vision simpliste du monde.
D'un sourire doux, elle contourna la table et vint s'assoir sur les genoux de Ben malgré ses grognements de protestation. Il y avait moult femmes dans la salle. Baer était une des plus belles à ses yeux mais ce n'était pas une raison pour qu'elle se permette d'investir ses genoux de la sorte, comme s'il était le vieux conteur d'histoires incompris du coin.
"Et j'ai quel âge d'après toi ?
- Pas plus de dix-sept ans ans je dirais."
Baer fit une moue indignée. Dix-sept ans, c'était trop jeune. Elle pensait être plus vieille mais une fois encore, elle ne s'en rappelait pas.
"Tu l'as rencontrée où ?
- Sur mon île natale, à East Blue.
- Tu as grandi avec elle ?
- Non, elle était seulement de passage. Enfin, elle est restée six mois dans l'hôtel au centre-ville. Toujours le nez fourré dans les fleurs, à se promener avec un bouquin dans les mains… c'était une femme cultivée et très belle. L'une qu'on ne voyait jamais par chez moi. Elle ne m'aimait pas beaucoup en fait", ricana Ben, "en ce sens elle te ressemblait beaucoup. Elle avait horreur des pirates.
- T'étais déjà pirate ?
- Je revenais d'un long voyage oui, je n'ai jamais vraiment aimé vivre comme tout le monde.
- Et elle venait d'où ?
- Elle était mystérieuse, elle ne m'a jamais dit d'où elle venait ni même où elle repartirait. Les premiers jours, elle m'ignorait totalement…
- Tu m'étonnes", commenta-elle cyniquement.
Ben fourra sa main dans les cheveux de Baer et tira dessus gentiment. Les lèvres de celle-ci brûlèrent d'un « espèce de sale brute », mais elle ne voulait pas le brusquer. Maintenant qu'il se livrait sans filtre, elle se devait de le caresser dans le sens du poil.
"Aie, j'ai compris, je me tais.
- Je n'ai pas grand-chose à te dire de plus. Elle te ressemblait beaucoup, les mêmes yeux, les mêmes cheveux.
- Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
- Je ne sais pas, elle est partie un matin en panique et elle n'est plus jamais revenue.
- Tu ne l'as pas cherchée ? se fâcha Baer.
- Non, on m'a dit qu'elle était morte.
- Ah…"
Ben racla une allumette qui projeta de minuscules étincelles dans les airs et mit le feu au bout de sa cigarette.
"Et vous vous êtes rapprochés comment ?
- Je t'en ai déjà assez dit, alors ne me pose plus de questions. Et vas poser tes fesses ailleurs."
Baer leva les yeux au ciel. C'était bien sa veine. Ben ne serait jamais assez soûl pour lui avouer ce qu'il avait sur le cœur. Elle libéra ses genoux, commanda un cocktail à la noix de coco sans alcool et sortit du bar en piétinant le sol. Ce cocktail spécial était servi dans une noix de coco. C'était très joli. Baer n'avait pas pu s'empêcher d'en boire cinq d'affilée. Elle marcha lentement dans les rues, s'imprégnant du lieu et de son caractère serein. Baer croisa plusieurs soldats en armure de mousse qui la saluèrent en se courbant légèrement en avant. La ville était très calme. Elle fit un crochet à la fontaine des quatre grands hommes de pierre. Ces statues immenses représentaient les fondateurs de Sasburga. Baer siffla son cocktail en écoutant le clapotis des mini-cascades qui couraient les longs de ces statues.
Une demi-heure plus tard, elle se décida à rentrer. Elle avait bu cinq cocktails sans alcool mais sa tête tambourinait tout de même énergiquement. Elle suspectait Bif d'avoir versé le fond de son verre de rhum dans son cocktail quand elle avait le dos tourné.
Baer ne résista cependant pas à l'appel du sable nacré de la page. Elle se roula dedans en rigolant puis se rassit en recroquevillant ses jambes contre sa poitrine. Elle se sentait jovial à observer l'horizon où aucune vague ne perturbait la surface lisse de la mer.
Subitement, une masse s'affaissa juste à côté d'elle dans le sable. Baer se décala en créant un petit tourbillon de grains autour d'elle. Elle n'avait pas entendu cet individu marcher jusqu'ici. Et la nuit noire n'arrangeait pas son appréhension.
"Si je voulais te tuer, tu serais déjà allongée au sol sans pouvoir bouger", la taquina Shanks.
Baer expira profondément et déposa sa noix de coco vide à ses pieds. Elle resta à bonne distance de Shanks car une infime partie d'elle avait déjà envie de se rapprocher de lui. Ce n'était pas bon signe. Et l'incident de ce matin lui restait coincer au fond de la gorge.
"Je croyais que vous aviez déjà quelque chose.
- Qu'est-ce que je fais là alors ?"
Baer le considéra un instant, oubliant cette chemise ouverte qui l'invitait à se rincer l'œil. Sans parler de son pantalon qui tombait sur ses hanches et laissait entrevoir une fine ligne de poils qui elle, lui promettait une charmante nuit d'allégresse.
Bif avait forcément versé deux verres d'alcool dans ses cocktails.
Elle chassa ces idées de son esprit et reprit contenance en ravalant un filet de bave qui menaçaient de couler au coin de sa bouche.
"Là, il se trouve que vous m'emmerdez."
Il brandit une bouteille sous son nez, dans l'espoir qu'elle y goûte, mais Baer l'ignora royalement. D'où avait-il pu la sortir ? Avait-il fait un tour de magie ? Baer lut l'inscription sur la bouteille avec dédain. Elle n'était pas son amie, elle n'avait donc pas à partager sa vinasse. Elle avait encore des sueurs froides de ce matin. Pourtant, en cet instant, elle n'avait pas peur de lui.
"Ce rhum vient de chez moi, c'est le meilleur que je n'aie jamais bu."
Qu'est-ce qu'elle en avait à faire que ce soit le meilleur ? Baer renifla lourdement comme un chat irrité. Shanks déboucha la bouteille à l'aide de son pouce et versa un filet de rhum dans sa bouche. Baer avala sa salive de travers. Ce geste anodin n'aurait pas dû créer autant de frissons dans son bas-ventre. Elle ne pouvait détacher son regard de la gorge de Shanks qui remuait en cascade pour acheminer le rhum dans son estomac.
"Pourquoi tu as fracassé la caisse enregistreuse de Solia ?
- Pourquoi vous avez parié votre bras ?" rétorqua-t-elle du tac-au-tac.
Il planta sa bouteille dans le sable et la reboucha soigneusement.
"Je l'ai sacrifié pour sauver un jeune garçon que j'aime beaucoup, il me fait penser au capitaine Rog… il n'est pas prudent", se reprit-il maladroitement. "Il est du genre à gueuler à tort et à travers, à se bagarrer avec des bandits pour l'honneur de ses amis. C'est un gamin attachant. Je lui ai légué mon trésor le plus précieux… j'espère un jour le revoir lorsqu'il sera devenu un grand pirate."
Shanks avait littéralement des étoiles dans les yeux et paraissait assez excité. Ce gamin devait vraiment être spécial. La carapace de Baer fondit encore un peu plus. Shanks n'avait pas hésité à perdre son bras pour un enfant. Baer n'aurait jamais donner de bras, ni même un seul de ses poils pour quiconque.
"A ton tour."
Baer hésita à inventer une histoire rocambolesque où elle se serait battue avec un voleur pour sauver ce qu'il restait de la caisse enregistreuse après l'avoir surpris en train de la démonter à coup de pieds. Mais Shanks n'était pas dupe, il n'y croirait pas une seule seconde. Et elle avait déjà suffisamment menti ces deux derniers jours.
"Je l'ai cassée parce que Solia est une cruche."
Son discours était beaucoup moins émouvant et fourni que le sien. Saleté de pirate, elle passait pour une personne sans cœur après lui.
"Tu n'es pas douée pour juger les gens."
Si elle l'était, il est clair qu'elle ne serait pas ici à patauger dans l'ignorance, dans un équipage pirate de pervers. Shanks enfouit sa main dans la sable et ôta ses sandales défaites pour en faire de même avec ses pieds.
"J'ai promis à un ami de veiller sur elle quand je le pouvais, c'est une femme avec du caractère qui s'est battue pour survivre. La vie ne lui a pas fait de cadeaux.
- La vie ne fait de cadeau à personne."
Un long et odieux soupir franchit les lèvres de Shanks lorsqu'il se laissa tomber en arrière pour se coucher dans le sable. Baer l'observait discrètement d'un œil contemplateur. La lune l'embellissait et l'habillait d'une sacralité quasi mystique.
"Pourquoi tu regardes les étoiles tous les soirs ?
- Je ne regarde pas les étoiles", s'étonna Baer en se blottissant à son tour dans le trou qu'elle avait creusé en se dandinant, "je regarde la lune."
Le menton dressé au ciel, elle planta ses iris vertes sur la magnificence de l'astre. Il n'était qu'un petit croissant égaré parmi les étoiles. C'était sous cette forme qu'elle préférait la lune.
"Pourquoi ?
- Je ne sais pas, j'attends quelque chose.
- Quoi ?"
Ce capitaine était agaçant avec toutes ses questions. Elle s'estima néanmoins chanceuse qu'il ne lui pose pas des questions auxquelles elle devrait mentir pour y répondre.
"Si je le savais, je ne serais pas là tous les soirs à la regarder pour essayer de m'en rappeler."
