Chapitre IV
Heureusement, ce début de nuit fut la partie la plus houleuse de la maladie qui frappa Javert. Lorsque le médecin revint à l'heure promise, la fièvre était déjà redescendue à un niveau beaucoup plus acceptable. Il ne pouvait pas être dit qu'il fût complètement remis et en bonne santé, cependant il était hors de danger s'il restait attentif et ne s'exposait plus aux éléments sans protection appropriée.
Javert se réveilla durant l'après-midi et, bien qu'il se sente encore quelque peu désorienté, il ne restait rien de l'état quasi-hallucinatoire qui l'avait frappé pendant la nuit.
« Valjean ? » appela-t-il lorsqu'il réalisa qu'il se trouvait toujours au lit mais que le soleil brillait, haut dans le ciel, lui faisait remarquer que c'était le milieu de la journée, mais ne sachant pas exactement combien de temps s'était écoulé depuis son dernier souvenir.
Les gargouillements de son estomac le renseignèrent que cela faisait maintenant un bon moment depuis son dernier repas et il réalisa, avec recul – et une once d'effroi – qu'il ne portait pas la même chemise de nuit qu'avant, bien qu'il ne puisse pas se souvenir s'être changé.
« Javert ! » s'exclama Valjean alors qu'il entrait dans la chambre, alerté par l'appel de l'inspecteur. « Vous êtes réveillé ! »
« Vos pouvoirs d'observation sont tout simplement ahurissants, » marmonna Javert sarcastiquement, sa voix encore quelque peu enrouée mais plus forte que la veille. « Quel jour est-on ? »
« Mercredi, » renseigna promptement Valjean, ayant anticipé la question. « Vous avez été inconscient plus ou moins vingt-quatre heures. Enfin, vous avez repris conscience pendant la nuit mais votre fièvre était bien trop haute pour que vous vous en souveniez, il me semble. »
Javert se renfrogna, essayant d'exercer sa mémoire, n'appréciant pas ce nouveau trou, mais Javert avait raison, il ne pouvait pas se souvenir de quoi que ce soit. Il espérait simplement que rien de trop embarrassant ne s'était produit mais, toutefois, notant qu'il n'était plus en possession des mêmes habits, il n'avait que peu d'espoir.
« Qui m'a habillé ? » demanda-t-il, presque accusateur.
Valjean refusait de s'excuser ou de se sentir coupable. Il avait agi de la seule manière possible vu les circonstances et il le referait sans même y réfléchir s'il y était amené.
« J'ai dû vous faire prendre un bain froid, à cause de votre fièvre. Il n'y avait pas d'autre moyen pour la faire retomber assez rapidement, » expliqua-t-il succinctement, d'une voix qui ordonnait à Javert ne de pas essayer de combattre sur le point et il ne l'aurait pas fait de toute manière.
Il n'était très certainement pas heureux du fait que Valjean ait dû prendre soin de lui comme s'il avait vraiment été un enfant – alors qu'il n'était pas en train de jouer le jeu bien évidemment – mais il ne pouvait pas en vouloir à Valjean.
« Merci, » murmura-t-il, comme si le mot avait été difficile à prononcer et Valjean ne fit aucun commentaire, se contenter d'acquiescer.
« Est-ce que vous vous sentez mieux ? » demanda-t-il et Javert hocha la tête.
« Je dois avouer que j'ai faim, » dit-il sans se démonter, sachant que ce n'était pas le moment de laisser son orgueil prendre le dessus et l'empêcher de demander ce dont il avait besoin pour aller mieux. « Est-ce que je pourrais avoir à manger avant que vous n'alliez travailler ? »
Valjean cligna des yeux, plusieurs fois. Ce n'était pas la demande, il s'était bien douté qu'il aurait faim après plus d'un jour sans un repas. Le reste, cependant…. Son inspecteur ne pouvait pas être sérieux ?
« Vous ne pensez tout de même pas que je vais vous laisser seul alors que vous êtes malade ! » s'exclama Valjean, comme si c'était une aberration d'y penser seulement.
Javert haussa un sourcil.
« Je me sens beaucoup mieux. Je vous assure que je n'ai pas besoin que vous me gardiez, » constata Javert mais Valjean ne voulut rien entendre.
« Cela n'a rien à voir avec votre habileté à prendre soin de vous-même. C'est une question de principes. On ne laisse pas un en- quelqu'un seul lorsqu'il est malade. Je ne vais pas aller à l'usine alors que vous êtes cloué au lit. »
Le lapsus ne passa pas inaperçu à l'oreille de Javert et ses yeux se rétrécirent alors qu'il fixait son interlocuteur d'un regard froid. Il n'appréciait vraiment pas le fait que Valjean semblait oublier qui il était vraiment et il se demanda soudainement si sa maladie n'avait pas rendu la chose encore pire.
« Je ne suis pas un enfant, Valjean, » contra-t-il, sa voix dangereuse et Valjean leva les mains en signe de reddition.
« Je sais, je sais. Je vous promets, je ne l'ai pas oublié. Ce n'était qu'un lapsus de ma part et j'en suis désolé mais je voulais bien dire une personne. Je vous assure, même si vous étiez dans votre corps d'adulte, je vous dirais la même chose. »
Javert scruta son visage, cherchant la moindre trace de mensonge, mais ne pouvant au final en trouver aucune. Il céda. Apparemment, Valjean pensait vraiment ce qu'il disait quand il affirmait qu'il ferait la même chose pour un adulte et cela… le surprit moins qu'il n'aurait pu le penser il y avait quelques mois de cela. Cependant, il ne pouvait pas le laisser faire. Valjean était le maire de la ville, en plus de la personne en charge d'une usine entière. Il avait déjà manqué deux jours de travail à cause de lui, et avait largement entamé le troisième.
« Vous devez y aller. Vous êtes le maire, vous devez très certainement avoir des choses bien plus importantes à faire que de rester à la maison avec moi. Si quoi que ce soit venait à se produire, il y a toujours Madame Antoinette. »
« Non, je n'en ai pas. »
Javert cligna des yeux à ce qui semblait être un non sequitur. Puis fronça les sourcils, en se rendant compte du sens de la phrase. Finalement, il argumenta.
« Qu'est-ce que vous voulez dire vous n'en n'avez pas ? Vous n'allez pas me faire croire que vous n'avez rien à faire ! »
C'était absolument impossible et il n'était pas d'accord pour avaler les mensonges de Valjean. L'homme avait été honnête au possible avec lui jusqu'à maintenant il n'allait pas laisser les choses changer simplement parce qu'il avait pris un coup de froid.
« Bien sûr que j'ai des choses à faire à l'usine et à la mairie, mais ce n'est pas ce que vous avez demandé. Et je peux vous dire avec certitude que je n'ai rien de plus important à faire, » répéta Valjean, insistant bien sur ce point, et Javert se retrouva sans voix.
Comment est-ce que cet homme pouvait croire pour une seule seconde qu'il était plus important que le reste de la ville car, au final, c'était bien ce qu'il disait en choisissant de prendre soin de lui plutôt que de faire son travail et prendre soin de la ville dans son entièreté. Cependant, il pouvait bien voir dans les yeux de l'homme qu'il le pensait et qu'il ne changerait pas d'avis, peu importe son argumentation. Il était borné et insisterait probablement pour rester à ses côtés jusqu'à ce qu'il soit remis sur pied. Cela ne fonctionnerait pas.
Javert acquiesça tout de même, sans grande conviction.
« D'accord, je ne dirais rien à propos d'aujourd'hui mais demain vous irez à l'usine et, » continua-t-il en haussant la voix, alors que l'homme était sur le point de le contredire. « Je viendrais avec vous. »
Valjean ferma sa boucha, ravalant immédiatement l'argument qu'il allait avancer et fronça les sourcils, paraissant étudier la proposition.
« Est-ce que vous êtes sûr que c'est une bonne idée ? Est-ce que cela ne serait pas prendre le risque de retomber malade ? » demanda Valjean, incertain de se souvenir de la facilité avec laquelle les enfants se remettaient une fois le pire passé, ses souvenirs n'étant que des ébauches de flash.
Javert secoua la tête.
« J'irai bien demain. Je serais peut-être un peu plus facilement fatigué qu'à mon habitude mais rien de bien méchant. Pas de quoi se faire du souci si je reste dans votre bureau. Il faudra simplement que je fasse attention à ne pas reprendre froid et… à vous avertir cette fois-ci si je sens des frissons. »
La dernière partie fut prononcée dans un murmure seulement, une part de lui embarrassé parce qu'il avait su qu'il avait froid ce jour-là, bien avant le début de la pluie, et s'il avait seulement écouté Valjean au lieu d'ignorer les avertissements de son corps, de s'entêter et insister que tout allait bien, qu'ils pouvaient sans autre continuer à marcher, il n'aurait jamais été malade en premier lieu. Il avait su dès le début qu'il aurait dû écouter l'homme, mais il n'avait pas voulu céder.
Valjean n'avait apparemment pas réalisé qu'il avait simplement ignoré le bon sens. Il avait seulement cru que le froid avait pris Javert par surprise au lieu d'être ignoré pendant la plus grande partie de la journée. Ses yeux se firent sévères malgré lui.
« Oui, vous m'avertirez, » dit-il, sa voix ne laissant aucune place à de quelconques protestations, même si Javert avait voulu dire quelque chose.
Il acquiesça, châtié, baissant les yeux sous la force du regard presque noir dirigé contre lui, son comportement lui révélant une fois de plus l'urgence de trouver les bohémiens avant qu'il ne reste plus rien de l'homme qu'il avait été, excepté ses souvenirs.
Le regard de Valjean se radoucit et il se serait morigéné dans sa barbe au sujet de sa fâcheuse tendance à oublier que Javert n'était pas un enfant puis, lorsqu'il se souvenait de cela, oublier qu'il commençait à ressentir les émotions comme un enfant.
« Je vais aller vous chercher quelque chose à manger et à boire. Et si vous vous sentez vraiment mieux demain, alors je vous emmènerais avec moi à l'usine, » dit-il, se levant pour joindre les actes à la parole.
« Valjean ! » appela Javert alors qu'il regagnait la porte et il se retourna avec étonnement. « Merci. »
Valjean sourit à la pensée, tout sauf spontanée.
« Je vous en prie. »
Dire que les ouvriers de l'usine et le contremaître furent surpris lorsque le maire arriva pas seul comme à son habitude, mais avec son petit visiteur, serait vraiment sous-estimer la chose et les commérages et messes-basses se propagèrent comme de la poudre autour des tables. Personne, cependant, n'osa faire de remarque au su et vu de l'homme en question, ou de l'enfant qui restait si silencieux et bien élevé dans le bureau du chef. De plus, cela mettait du baume au cœur des employés de voir que leur patron avait trouvé quelqu'un avec qui passer du temps, alors qu'il avait été si seul auparavant.
Javert devait bien admettre qu'une partie de lui avait voulu venir à l'usine avec Valjean pour une raison autre que de le forcer à aller travailler à nouveau – bien que cela avait été la raison principale qui avait motivé sa décision. Il commençait à s'ennuyer à rester seul à la maison avec Antoinette qui, la plupart du temps, ne faisait que de l'ignorer, spécialement maintenant qu'il n'y avait plus rien à investiguer à l'intérieur de l'édifice. Cependant, il réalisa que, bien que Valjean soit lui très occupé, une journée au bureau pour Javert n'avait rien de bien excitant et regarder l'autre homme travailler ne faisait rien pour apaiser son sentiment d'inutilité absolue, qui commençait à devenir routine.
Il choisit pourtant de ne rien dire de cela au maire, par peur que celui-ci ne décide de ne pas rester, de le ramener à la maison et donc de rendre son insistance à venir ici et souffrir tout au long de la journée un vain effort. Non, il aurait tout simplement à supporter son ennui jusqu'à la fin de la journée ce qui, au vu des habitudes de Valjean, n'allait pas tarder à arriver.
Il se recroquevilla dans la chaise qu'il s'était approprié à son entrée dans le bureau, heureux que pour une fois Valjean ait meublé la pièce en accord avec sa station dans la ville, au lieu de seules absolues nécessitées comme c'était le cas chez lui. Il supposait que c'était pour éviter de faire jaser les personnes qui travaillaient à l'usine ou venaient simplement le visiter dans son bureau pendant les heures de travail. Cela devait éviter bien des questions. Songeant à tout cela, Javert ne se rendit même pas compte que ses réflexions devinrent foules et il s'endormit, sa fatigue n'ayant pas complètement disparu malgré tout le sommeil qu'il avait rattrapé ces jours passé, comme il en avait averti Valjean le jour passé.
Valjean avait énormément de travail à accomplir pour rattraper tout ce qu'il avait omis de faire durant ses trois jours d'absence. Être maire était loin d'être de tout repos et il devait admettre qu'il avait presque peur de penser à combien il aurait eu à faire s'il avait continué de rester à la maison, sans l'insistance de Javert. Cependant, il mettait maintenant un point final à sa journée et, une fois qu'il posa le stylo et se retourna vers son invité pour lui faire part de la nouvelle, il fut coupé dans son élan et laissa l'esquisse d'un sourire attendrir son visage.
Javert était présentement endormi, roulé en boue sur sa chaise, apparemment sans un souci au monde. Valjean fronça les sourcils, ne souhaitant pas le réveiller. Son inspecteur avait bien besoin de repos. Cependant, il hésitait car il ne pouvait pas rester et passer la nuit-là. Il était pourtant certain que Javert n'apprécierait pas l'alternative qui s'offrait à lui. Oh, et bien, il pourrait toujours le réprimander une fois réveiller, il supposait.
Précautionneusement, sans un bruit, il s'approcha de la petite silhouette et le souleva gentiment, un bras sous ses jambes et s'arrangeant pour que l'enfant noue ses bras autour de son cou afin qu'il soit capable de le porter tout en gardant une main libre. Javert remua quelque peu dans son sommeil, entrouvrant les yeux, mais Valjean l'apaisa avant qu'il n'ait eu le temps de se réveiller complètement.
« Chut…. Rendormez-vous, tout va bien, » murmura Valjean et, si quelques semaines auparavant, Javert serait sorti en sursaut du sommeil face à un tel ordre, aujourd'hui tout ce qu'il fit fut de se rendormir immédiatement, se pelotonnant inconsciemment contre l'épaule de Valjean.
Heureusement, il ne restait plus personne dans l'usine pour voir le spectacle et Valjean s'acquitta rapidement du chemin au travers des rues, ignorant les regards curieux s'attardant sur lui, attiré par ce qu'il se passait et désireux de savoir combien il était proche de l'enfant qu'il avait pris avec lui au travail. Parmi tous ces regards inquisiteurs, il y en eut un qui persista plus longtemps, jusqu'à ce que le maire et l'enfant soient tout deux hors de son champ de vision.
Observant attentivement, s'assurant que l'enfant ne fasse pas semblant de dormir mais était réellement, profondément, perdu dans le royaume des songes, la vieille femme se sourit à elle-même. Elle avait une promesse à tenir.
Valjean eut à peine le temps de mettre le nez dehors le jour suivant avant que le murmure de la ville entière concernant le retour du groupe de bohémiens sur les docks n'arrive à ses oreilles. Tout comme la première fois, les gens avaient recommencé à se plaindre, voulant leur départ, mais il n'y avait pas encore eu de plainte pour vol ou autre méfait. Apparemment, les gitans n'avaient fait que parquer leurs caravanes et n'avaient pas posé le pied hors de la zone. Comme s'ils attendaient…
Alors que les rumeurs allaient de bon train autour d'eux, Valjean jeta un coup d'œil à Javert qui marchait à ses côtés, ayant décidé de braver une journée de plus à l'usine avec lui, et l'inspecteur hocha la tête.
Il avait immédiatement compris que les bohémiens devaient être le même clan qu'il recherchait et le fait qu'ils s'étaient finalement révélé au grand jour, comme s'ils n'avaient jamais quitté les lieux, voulait dire que la vieille femme qui lui avait jeté son enchantement avait décidé qu'il avait bien appris sa leçon et qu'il était temps de rompre le sort. Cependant, à l'inverse du moment où elle l'avait jeté, sans préambule, la décision appartenait cette fois-ci à Javert lui-même.
Cela aurait dû être simple. Il n'y avait rien de plus aisé que de dire à Valjean qu'il fallait qu'ils s'y rendent immédiatement, mais dans la solitude de ses pensées, alors qu'ils changeaient la direction de leurs pas pour s'en aller vers les docks, son esprit était en ébullition. Il devait combattre ses doutes, son hésitation et son anxiété. Il aurait dû sauter de joie – au figuré – mais tout ce à quoi il pouvait penser était : qu'est-ce qui allait se passer maintenant, une fois qu'il aurait retrouvé son état normal ?
Il avait, sans même le réaliser, laisser Valjean imprégner sa vie, en devenir une partie intégrante, pas en tant qu'obsession, de but à attendre comme cela était le cas auparavant, mais en tant que personne. Une personne qui était là, à ses côtés, tout au long de la journée. Une personne à qui il pouvait parler, qu'il pouvait écouter ou avec qui il pouvait simplement exister, dans la même pièce, en silence, confortablement. Est-ce que cela allait disparaître une fois qu'il serait adulte, une fois qu'il serait de retour à son poste en à nouveau en position d'autorité, ayant le pouvoir de décider du sort de Jean Valjean ?
C'était une chose pour l'homme de se sentir à son aise avec lui, même en sachant sa réelle identité, lorsqu'il était un enfant parce qu'il n'y avait absolument rien qu'un enfant puisse faire avec le savoir qu'il était un ex-forçat en cavale, rien qu'un enfant puisse faire pour convaincre les autorités que le maire d'une ville était quelqu'un qui devrait être jeté en prison. Mais, même avec son assurance à Valjean qu'il n'allait pas le renvoyer devant un jury, la balance du pouvoir allait complètement changer et qui savait comment Valjean allait y réagir ? Il allait probablement perdre la seule personne sur cette terre qu'il aurait pu appeler son… ami, il supposait était le mot juste, aussi étrange que celui puisse paraître. Il avait beaucoup de connaissance mais aucune n'avait jamais été assez proche pour ce titre, excepté cette fois-ci.
Cependant, peut-être qu'ami n'était pas vraiment le mot juste. Cela incluait une relation sur un pied d'égalité mais il savait que ce n'était pas le cas ici. Il savait que Valjean, tout autant qu'il respectât Javert même sous sa forme actuelle était incapable de complètement se dissocier du fait que la personne en face de lui n'avait, physiquement, que six ans. Les effets du sort avaient également fait que Javert avait regardé, plus d'une fois, les actions de Valjean comme il aurait pu juger de celle d'un père. Il s'était comporté de la façon dont Javert avait toujours imaginé – lorsqu'il s'était permis de l'imaginer, il y avait très longtemps de cela, et qu'il n'avait rien d'autre pour occuper ses pensées – un père l'aurait fait envers un enfant chéri. Cela lui avait fait du bien mais, peu importe ce qui allait se passer maintenant, cela allait se terminer.
La pensée, aussi désolante qu'elle était, envahit son esprit et, prit au dépourvu, il trébucha, manquant de tomber à terre mais réussissant à se rattraper de justesse. Valjean s'en rendit compte immédiatement et tourna un regard inquiet sur lui.
« Javert ? » demanda-t-il dans un murmure, n'autorisant pas sa voix à porter de peur que quelqu'un n'entende ses propos et pose des questions auxquelles il ne pourrait pas répondre.
« Ce n'est rien. Je suppose que je me demande simplement ce qu'il va se passer maintenant, Pa- Valjean, » dit-il, les mots s'entrechoquant sur sa langue et il rougit à ce qu'il avait failli dire, ses pensées ayant été interrompues si brusquement qu'elles en coloraient sa parole.
Valjean ne manqua pas le lapsus et il hoqueta presque sous la vague d'émotions qu'il produisit en lui. La dernière fois que Javert l'avait appelé de ce nom, il avait été en plein délire, amené par la fièvre, et pouvait donc être expliqué par le fait que l'homme ne s'était pas vraiment rendu compte d'où il se trouvait et, surtout, avec qui. Cette fois-ci, il n'y avait rien pour justifier cela, excepté peut-être des émotions naissantes, mixées avec les effets de l'enchantement.
« Vous… vous m'avez appelé comme cela une fois, » admit Valjean doucement, posant sa main de manière possessive sur la tête de l'enfant, se demandant si le geste serait brutalement rejeté.
« Vraiment ? » demanda, surpris, Javert qui ne pouvait se souvenir d'une telle occasion mais ne secoua pas la tête pour déloger la main de l'homme. « Je… »
Il n'était pas certain de comment il pouvait admettre à Valjean qu'il n'avait aucune idée de ce dont l'homme était en train de parler. Il n'aurait pas dû se faire de souci.
« C'était pendant que vous étiez sous l'emprise de la fièvre. Je sais que vous ne vous souvenez pas de cela. Cela… cela ne changera rien, » continua Valjean. « Quand vous serez de retour à la normale, rien n'a besoin de changer si vous ne le voulez pas. »
Les mots étaient à peine prononcés, à peine articulés, Valjean n'ayant jamais osé imaginer qu'une quelconque relation puisse continuer entre eux une fois que le sort aurait été rompu, déjà sûr que s'attendre à ce que la décision de Javert de ne pas le reporter immédiatement tienne était en demander trop, même si cela était une chose que Javert avait décidé de lui-même, sans être influencé par une prière de sa part.
« Vous promettez ? » demanda Javert, regardant droit devant lui, incapable de croiser les yeux de son interlocuteur.
Il sentit la main de Valjean glisser de sur sa tête et agripper la sienne, la serrant légèrement.
« Je promets. »
Il n'y eut plus aucun autre mot échangé après cela alors qu'ils finissaient, en silence, leur chemin en direction des docks. Valjean était déjà en train de se demander comment est-ce qu'ils allaient faire pour trouver la bonne personne mais, à peine eurent-ils posés les pieds dans le campement qu'ils furent accostés par une jeune femme avec un sourire brillant qui démentait sa pauvreté et illuminait son visage.
« Elle vous attend, Inspecteur, » dit-elle, regardant l'enfant avec des yeux trop plein de savoir et une aisance étonnante à l'appeler par son titre, bien que le regardant sous cette forme. « Venez avec moi, je vais vous conduire vers elle. »
Ils la suivirent au travers du dédale de caravanes, Valjean regardant autour de lui, s'abreuvant de cette vue avec des yeux brillants de curiosité car il n'avait jamais encore mis les pieds dans un tel campement. Il imaginerait l'enfant qu'il tenait encore par la main courant çà et là dans un lieu similaire, ayant des difficultés à considérer le fait que l'homme qu'il connaissait en tant qu'Inspecteur Javert pouvait avoir grandi dans un tel climat et être tout de même devenu l'homme qu'il était.
Une fois qu'ils furent arrivé à destination, ils entrèrent la caravane qui leur était montrée du doigt et Javert reconnut immédiatement le visage qu'il avait vu la nuit de l'incident. Elle regarda Valjean en premier, un petit sourire creusant les lignes de son visage mais la faisant paradoxalement paraître plus jeune.
« Peux-tu attendre à l'extérieur, mon enfant, » dit-elle et Valjean, bien qu'une telle appellation lui semble loin de la vérité, sut immédiatement que c'était à lui qu'elle s'adressait et il admit, en lui-même, que malgré son âge il était en effet plus jeune qu'elle.
Il lança un coup d'œil inquiet avec Javert mais celui-ci sembla comprendre son trouble sans un mot et serra la main qui tenait la sienne avant de la lâcher complètement.
« Ca va aller, » rassura-t-il et il regarda Valjean s'en aller sans un autre mot, promettant silencieusement d'attendre juste à l'extérieur, avant de se retourner vers la femme. « Madame ».
Elle sourit à l'injonction, bien plus polie que lorsqu'ils s'étaient rencontrés la fois précédente, et elle hocha solennellement la tête.
« Il est temps de défaire ce qui a été fait, » constata-t-elle simplement. « Puisse ce que tu as appris rester avec toi au-delà d'aujourd'hui. »
