Chapitre 9

Le nuit n'était pas des plus idéale pour assister à une mise bas, mais il y avait certaines choses en ce bas monde qu'on ne choisissait pas et la date de l'accouchement était l'une d'entre elles. La pluie de la journée s'était transformée en véritable tempête en début de soirée. Et ils étaient là, regroupés sous une tente balayée par les vents à observer la jument de Loki mettre bas. Le jeune Ase l'observa avec inquiétude, il s'était agenouillé prêt d'elle et lui tenait sa tête, l'encourageant et la rassurant avec quelques murmures. Le dresseur de chevaux observait Kementari avec inquiétude et la Shaman s'assurait que le travail se déroulait sans difficulté, mais le petit ne venait toujours pas. Loki murmura d'autres encouragements à sa jument et cette dernière répondit par un hennissement particulièrement strident et aussitôt il entendit les jurons du dresseur.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Loki avec inquiétude.

- Elle fait une hémorragie, répondit la Shaman. Nous devons sortir le petit de là. Garde la calme, Loptr, je vais devoir aller le chercher.

Loki se repositionna et maintint la tête de la jument contre lui. Il l'entendit hennir et piaffer de douleur, mais n'arrêta à aucun moment de lui murmurer des paroles apaisantes. Il y eut un bruit sourd puis un nouveau juron de la part du dresseur, mais Loki ne quitta pas Kementari des yeux. Pas tant qu'elle eut la force de les garder ouverts. Puis la tête de la jument se fit plus lourde dans ses mains, alors que ses yeux s'était fermés.

Loki leva finalement les yeux pour les poser sur le fils de Kementari, avec douceur, il posa la tête sur le sol et se leva. Puis il eut un mouvement de recul en voyant le poulain, il était mal formé avec huit jambes au lieu de quatre.

- Il faudrait mieux le tuer tout de suite, remarqua doucement le dresseur.

Mais Loki ne l'écoutait pas. Kementari était morte pour le mettre au monde. Il observa le poulain ouvrir les yeux et regarder autour de lui avec curiosité avant d'essayer de se lever. Pendant un bref moment Loki pensait qu'il pourrait toujours l'amputer des pattes en trop, mais à la surprise de tous le poulain se redressa sur ses huit pattes sans difficulté. Il regarda autour de lui, puis il s'approcha de Loki, avant de piaffer d'impatience, il avait faim.

- Loptr ? Que veux-tu en faire ? demanda doucement le dresseur.

- Je… je vais le garder. Kementari est morte pour qu'il puisse vivre, s'il est suffisamment fort pour vivre alors je ne le tuerai pas.

- Il est étrange, commenta le dresseur.

A ce moment-là, la Shaman avait fini de préparer un biberon empli de lait et le tendit à Loki qui lui-même, s'assit par terre avant de le tendre au poulain, ce dernier s'approcha et commença à boire avec appétit.

- Si tu le gardes alors il va lui falloir un nom, remarqua la Shaman.

- Sleipnir, il s'appellera Sleipnir.

Dans les jours qui suivirent le poulain ne laissa pas le côté de Loki un seul instant. Loki le laissa faire, Sleipnir était un rappel de Kementari, un rappel douloureux encore pour le prince, mais un rappel qu'il jugeait nécessaire, après tout c'était lui qui avait poussé Kementari dans l'une de ses chaleurs. Il prit ses responsabilités, c'était lui qui nourrissait le poulain, lui qui s'occupait de lui et qui le protégeait comme s'il était de lui. Certains membres de la tribu s'étaient même amusés à qualifier Sleipnir comme le fils de Loki, ce que le jeune Ase acceptait de bonne grâce.

Peu à peu, la douleur de la perte reflua et la culpabilité s'apaisa un peu, permettant à Loki de vraiment voir Sleipnir pour ce qu'il était et non plus juste être le fils de Kementari. Puis le poulain fut assez grand pour être dressé, Loki laissait donc son cheval au dresseur le matin et venait le rechercher le soir, profitant de la journée pour aider au village (généralement auprès de la Shaman).

- C'est un rapide, remarqua le dresseur un soir.

- Avec huit jambes, est-ce si étonnant ? répondit Loki avec un léger sourire.

- Dans quelques semaines, il sera prêt. Vas-tu partir ?

- Oui, je pense, je suis avec vous depuis plus de deux ans maintenant, pour quelqu'un qui a passé le dernier siècle à parcourir le Vanaheim d'un bout à l'autre, c'est long. J'ai besoin de bouger.

- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda doucement le dresseur.

- Ce que j'ai toujours fait depuis mon arrivé ici, j'irai où mes pas me mèneront, répondit Loki.

A ce moment-là, Sleipnir s'approcha d'eux, le poulain avait bien grandi et était devenu un étalon à la robe noire. Ce dernier vint frotter sa tête contre le torse de Loki lui arrachant un rire.

- Grand-mère est prévenue ?

- Oui.

- Tu vas manquer à beaucoup de monde.

- Vous allez me manquer aussi.

Le dresseur acquiesça doucement avant de laisser le jeune Ase repartir avec Sleipnir sur les talons.

Deux semaines plus tard, Loki était au bord du village, entouré par tous ses habitants. Tous lui offrant un peu plus de nourritures, de couvertures ou de flèches et Loki les accepta avec grâce. Les Vanes ne s'écartèrent que lorsque la Shaman s'approcha, avec douceur elle lui tendit une sacoche que Loki savait emplie d'herbes, de baumes, de potions et de bandages.

- Merci, Grand-mère.

- Sois prudent surtout. Et ne nous oublie pas.

- Jamais, assura Loki avec un sourire tendre. Même si le destin me tenait éloigné de vous pour toujours, jamais je ne vous oublierai.

La vieille femme s'approcha alors pour tirer le jeune homme dans une étreinte.

- Tu es un bon garçon, Loptr. Ne laisse personne te dire le contraire.

- Promis.

Puis, Loki monta sur Sleipnir, il salua une dernière fois le village avant de partir. Il fut suivi pendant un temps par les enfants qui le saluèrent une dernière fois. Mais rapidement, il devint seul avec Sleipnir et la forêt. Il avança sans connaître sa future destination.

Ce fut plusieurs mois plus tard qu'il prit sa décision. Il était tombé sur un convoi de marchands qui se faisait attaquer par des bandits. Il ne lui avait fallu qu'une apparition pour que ses derniers prennent la fuite. Et ce soir-là, alors que les marchands l'avaient invité à partager leur repas, il avait appris qu'ils se rendaient à Nidavellir, dans le royaume des nains.

Loki avait réfléchi toute la nuit, peut être pourrait-il apprendre d'autres choses là-bas ? Peut-être même qu'il pourrait devenir apprenti forgeron ? Les nains étaient connus pour leur habilité à forger n'importe quelle arme. Au matin, sa décision était prise et il proposa aux marchands de les accompagner. Ces derniers furent ravis et acceptèrent sans hésitation, appréciant la protection en plus.

Le voyage fut des plus calmes alors que les Vanes se dirigeaient vers le seul passage connu en direction de Nidavellir. Les brigands se tinrent à l'écart, même si Loki en perçut certains avec sa magie, aucun n'osait l'approcher. Même s'il était le seul Ranger du convoi, son arc magique était connu de tous et son habilité à le manier tout autant.

Finalement, ils arrivèrent devant l'entrée d'une large grotte. Ils campèrent devant pendant la nuit et le lendemain matin, ils s'y engagèrent. Loki dut descendre de cheval pour les suivre, parce que si le passage était suffisamment large pour les chariots il n'était pas assez haut pour passer à dos de cheval. Les marchands durent même descendre de leur chariot pour guider à pied leur attelage.

La traversée fut longue, elle le fut d'autant plus qu'il était impossible de déterminer le temps qui passe dans un tel endroit. Ce fut finalement des bruits sourds qui indiquèrent qu'ils s'approchaient de leur destination, le bruit des marteaux de Nidavellir. Puis la chaleur arriva, celle de leurs feux et finalement ils débouchèrent dans un grand couloir rempli de monde, marchands, forgerons, acheteurs, tous se bousculaient dans une ambiance bonne enfant sous le regard implacable des gardes.

Les nouveaux venus furent conviés à laisser leur chevaux et attelage dans les écuries. Une fois sur que Sleipnir fut bien pris en charge par un jeune palefrenier stupéfait par l'étalon, Loki dit au revoir aux marchands et s'avança dans la ville. Une immense grotte où s'entassait les habitations, les forges et les places de marché bondé, pour Loki qui venait de quitter la forêt, l'air était étouffant.

Il avança dans les rues, observant tout autour de lui, essayant de trouver une auberge pas chère. Il lui restait un peu d'or d'Asgard, mais plus tellement alors il allait devoir trouver une chambre pas trop chère ou un travail. En passant devant les étales d'un marché, il eut un sourire en entendant les commerçants le héler pour qu'il achète telle ou telle chose. Loki s'arrêtait parfois pour regarder les marchandises, mais il n'achetait jamais rien.

Finalement, il trouva une auberge qui pouvait entrer dans son budget et s'il installa, les chambres étaient étonnamment fraîches et Loki en profita grandement. Il posa son sac par terre et lâcha un lourd soupir en se laissant tomber sur le lit. La forêt de Vanaheim lui manquait déjà. Il se laissa somnoler un instant, profitant de l'instant, avant de redescendre dans la salle à manger de l'auberge. Il commanda un repas et s'installa dans un coin de la pièce, le plus éloigné possible de l'immense foyer.

- Trop chaud pour toi, l'ami ? demanda une voix à la table d'à côté.

- Je viens d'arriver de Vanaheim, répondit Loki avec un léger sourire.

Le nain l'observa un bref instant avant d'avoir un reniflement de dégoût.

- Les Vanes ne supportent pas grand-chose, grommela-t-il avant de se détourner de lui.

- Il est vrai que j'ai entendu dire qu'ils ne supportaient pas certains nains, acquiesça Loki la mine sérieuse.

Il y eut des pouffements autour de lui d'autres nains alors que celui qui lui avait parlé l'observa un instant sans comprendre. Puis finalement, il comprit. Aussitôt son visage devint rouge de rage, alors qu'il se levait la main posée sur une hachette qu'il avait à la ceinture, Loki se contenta de lui jeter un regard avant de reporter son attention ailleurs.

- Ça suffit, Brokk ! appela le tenancier. Cette fois j'en ai assez. Tu as suffisamment importuné mes clients comme cela. Tu sors !

Le nain jeta un regard mauvais au tavernier avant de grommeler et de partir.

- Je suis désolé, soupira le pauvre nain, mais il ne faut pas le prendre pour vous, il est désagréable avec tout le monde.

- Il n'y a pas de mal, assura Loki avec un léger sourire.

Le tavernier se dépêcha de lui apporter son assiette et Loki fut surpris de voir que plusieurs nains vinrent le féliciter. Loki s'excusa auprès de chacun d'eux, il n'avait pas voulu les insulter, mais tous avaient compris que le jeune homme ne parlait que de Brokk lorsqu'il parlait de « certains nains ». Rapidement Loki se présenta sous le nom de Loptr et l'histoire de sa mésaventure avec le terrible Brokk fit le tour de la ville.