Une très bonne et heureuse année 2018 à tous ! Après de longues hésitations, difficultés d'écriture et autres conflits d'intérêts dans l'agenda, je suis enfin en mesure de poster la suite des aventures d'Erik et d'Evelina. Le chapitre est court, mais nécessaire. Je préfère ne pas prévoir de date pour la prochaine mise à jour - vous comprendrez bien pourquoi en regardant la date à laquelle j'ai posté le chapitre précédent ^^' - mais j'espère que ce ne sera pas trop tard ! Comme toujours, je remercie followers et reviewers pour leurs conseils et commentaires, en particulier le pauvre Violonaire à qui j'ai promis ce chapitre en juillet (... voilà xD) Bref ! Bonne lecture et bon week-end, à la prochaine !


Et l'amour et la mer ont l'amer pour partage...

(Pierre de Marbeuf)


C'était aussi simple que ça. Et « ça » était tout sauf simple, tout sauf évident, quand un baiser donné de plein gré n'était reçu qu'à contrecœur, ou peu s'en faut, parce qu'il prétendait résulter de mois de souffrances, de décisions absurdes et de réticences bien réelles, parce qu'il retournait ultimement la situation... Ce baiser qu'ils avaient échangé après le départ de Christine, de Raoul et du Persan, ce baiser qui aurait dû sceller leur union secrète au fin fond des enfers... le Fantôme aurait souhaité ne jamais l'avoir reçu. Pourtant, hésitant comme jamais il n'avait hésité auparavant, son regard plein d'incertitude fixé sur ce visage de morte – car elle fermait les yeux, elle ! – il avait finalement passé les bras autour de sa taille. Oh ! légèrement, n'est-ce pas ! Légèrement ! Et elle était si mince, si frêle, entre ses doigts... Les lacets du corset lui chatouillaient les paumes, les baleines formaient de petites bosses sous ses doigts. Il réalisa qu'il lui caressait la taille, lui qui pensait juste l'étreindre doucement... Ou était-ce la nervosité qui le faisait trembler, tout comme frémissaient ses lèvres sous les siennes, alors qu'il cherchait au fond de lui la force – le courage, peut-être – de l'embrasser en retour, d'appuyer d'abord ses lèvres sur les siennes, puis... ? « Ca » aurait dû être l'apothéose, le triomphe ; lui, Erik, le Fantôme de l'Opéra, obtenant (presque) librement le baiser d'une femme, non un baiser de compassion, mais... Non, ce n'était pas une apothéose. Il n'avait pas fermé les yeux. Ils s'embrassaient, il la regardait et il n'arrivait même pas à profiter de cet instant, celui-là qu'il avait à jamais désiré. Il n'avait pas fermé les yeux. Et tout était fade.

Elle était toujours là, pourtant, et elle était même venue, elle qui lui jurait autrefois sa haine éternelle, et elle avait glissé sa main dans la sienne, et elle avait posé ses lèvres sur les siennes, et il n'avait jamais osé rêver de ce moment, et pourtant ça arrivait... La cochenille sur sa bouche, il en sentait l'âcreté, le rouge de la comédie, le rouge de la fleur de rage. Pris d'un soudain désir, il glissa la langue sur ces lèvres, effleurant, savourant, suçant, effaçant la couleur hors de ces chairs, avalant petit à petit la délicate fleur de rage. Il sentait ses mains l'effleurer, s'agripper à sa taille, à son dos, à sa nuque, passer dans ses cheveux. Quelques instants plus tôt, il rêvait de l'étreindre ; il découvrait maintenant que le rêve était plus agréable, plus sensuel, que la réalité, parce qu'au sein du rêve seul résidait la magie. Ses entrailles grinçaient au mélange de la fleur et du cognac, sa gorge brûlait, la nausée l'envahissait, mais il l'embrassait encore à pleine bouche, savourant maintenant ses lèvres nues. Entre ses paumes, l'étoffe distendue de la robe moulait le torse de la jeune femme. Ses doigts accrochèrent les agrafes, détachèrent le haut du vêtement, ces masses d'étoffes compliquées. Les petites manches légères, heureusement, n'étaient pas ajustées à l'aide de boutons : elles tombèrent seules. Il l'embrassait toujours. Il ne voyait pas le regard médusé de la jeune femme posé sur lui, son inertie, ses réactions minimales. Elle avait fait un premier pas vers lui, et la voilà aux prises avec une étreinte imprévue, effrayante car révélatrice de telles pulsions sensuelles qui lui semblaient incontrôlables... Le repousserait-elle seulement ? Déshonorée pour déshonorée, ayant désormais renoncé aux choses de la terre – ou du moins le croyait-elle – et accepté d'être la femme vivante d'un homme prétendument mort, qu'avait-elle à perdre ? Et puis, qu'oserait-il seulement faire ? D'une parole, elle était parvenue à l'amadouer. Son sacrifice lui avait paradoxalement permis de prendre l'ascendant sur lui, au point qu'il avait bu plus d'une ration d'alcool, de ce vieux cognac de prix dont l'arôme puissant lui imbibait les lèvres au rythme de son baiser, remplaçant la cochenille par la liqueur étourdissante, sucrée. Débarrassée de sa fleur de rage, enivrée. Ils avaient échangé leurs poisons. Mais lorsque le haut de sa robe s'abattit sur ses hanches, un sursaut de fierté s'empara d'elle : elle le repoussa, ramena ses fripes sur son coeur, glissa les bras dans les manches. Non ! Il n'était pas encore temps. Elle était sa femme vivante, mais ils n'avaient pas célébré leurs noces. Elle le toisa, farouche.

Arraché à la source d'amertume qu'il buvait goulûment, il la regarda enfin, hagard, son regard chassieux d'alcool. La femme face à lui avait perdu l'essentiel de son fard et de son rouge, mais quelques sillons de noir effleuraient encore ses yeux, approfondissant encore son regard où se disputaient la honte, la peur et... était-ce le désir ? Il n'en était pas sûr. Il n'aurait pas su dire. Tout ce qu'il voyait, c'était ce front pâle, cette larme échouée au bas de sa joue, ces joues empourprées, ces bras étreignant le corsage informe, cette posture légèrement inclinée : au lieu de se recroqueviller, prostrée et honteuse, elle parvenait encore à lui faire face, à lui lancer à la figure l'horreur émerveillée qu'il venait de lui faire subir. La nausée le reprit. Evelina, elle, avait face à lui Erik débraillé, sentant l'alcool et la sueur, la lèvre retroussée en une grimace laissant entrevoir des dents de prédateur. Dans ses yeux désabusés, des pupilles dilatées de désir. Ah ! elle avait bien pris fin, la comédie de leurs amours – plaudite, amici ! –, Colombine, Pierrot Lunaire, au placard, jusqu'à la prochaine représentation ! L'actrice avait déversé son grimage dans sa gorge, il sentait le fard blanc lui tapisser l'oesophage et la cochenille lui tordre les boyaux. Comme s'il avait besoin d'un masque à l'intérieur. À quoi bon sa présence si c'était pour lui causer un tel malaise ! Le cuir sur son visage n'était pas tombé, au moins. C'était toujours ça de pris. Au moins, elle n'avait pas jugé pertinent – ou peut-être n'y avait-elle pas songé, tout simplement – de le démasquer pour se dégager de son étreinte. Elle l'avait quand même repoussé, cela dit, et ce rejet ultime l'avait froissé plus qu'il ne l'aurait jamais avoué. Avait-il été stupide, s'était-il monté la tête, au point d'oser la... croire ? Elle était comme l'autre, après tout, elle donnait sa parole sans trop y penser ! Elle ne valait pas mieux ! Mais elle était restée. Maudites pensées embrumées de cognac, et maudite aussi cette femme qui était la sienne ! Maudite, comme il l'était lui-aussi, et les voilà assortis par les injures qu'ils pouvaient bien se lancer en silence, en chiens de faïence. Il avait espéré une ombre et on lui avait donné la chair. Dégoûté, il tourna les talons, la laissant à moitié déshabillée, médusée de cet ultime revirement.

Pourquoi Erik n'avait-il pas accompli son dessein, alors qu'elle était à sa merci, qu'il était manifestement à moitié ivre, qu'elle avait accepté de rester avec lui, qu'elle avait fait le premier pas vers lui, plus encore, qu'elle lui avait donné le premier baiser, qu'elle l'avait embrassé tranquillement et en pleine conscience de ces actes, pour lui faire comprendre qu'elle acceptait son sort – Éteins-toi, ma lumière ! – et qu'elle se livrait à lui, au moins en partie ? Bien sûr, il était de rigueur qu'elle le repousse, Evelina s'en rendait bien compte – ou tentait-elle de se rassurer après ce moment de frayeur ? – et d'attendre une union plus officielle. Mensonges ! Mensonges ! criait une voix dans sa tête. Mensonges, infâme, tu es déjà déshonorée ! Il t'a déjà déshonorée sans avoir à t'infliger ça ! À la vérité dire, elle n'avait pas anticipé une telle étreinte. Elle sentait encore le désespoir violent qu'il mettait dans chaque contact, dans chaque effleurage, dans chaque embardée lorsque ses lèvres happaient les siennes après un bref répit pour en arracher la couleur et la remplacer par du sang – elle les sentait encore pulpeuses de chair inondée – ses mains autour de sa taille, son geste lorsqu'il avait dégrafé sa robe. Hébétée, elle ne parvenait plus à la rattacher, elle abandonna. Elle s'abhorrait. Elle l'avait embrassé de son plein gré ! Peu à peu, l'horreur de ses actes, l'ampleur de son crime, l'envahissait. Cet homme l'avait tenue dans ses bras, l'avait embrassée, avait laissé le sang et la vie chanter en lui leur redoutable marche, avait même commencé à la dévêtir... Elle eut une pensée navrée pour ses pauvres parents, là-haut, à la surface du monde, qui devaient bien pleurer leur fille perdue. S'ils savaient l'immensité de son déshonneur ! Elle aurait beau jeu à jouer les fières, désormais. La veille encore, une petite partie d'elle, la partie combative, la partie entêtée, celle de la fille de marins, pensait encore à chercher au fond d'elle des ressources insoupçonnées de force pour parvenir à se jouer de son geôlier une dernière fois, de trouver une autre échappatoire ! Quelle pauvre idiote !

Evelina s'effondra sur une chaise. Pour la première fois, il lui semblait saisir dans toute son ampleur la gravité de la situation, avec les conséquences de chacun de ses actes depuis son enlèvement et son arrivée en ces lieux maudits. Coupable, elle l'était, sans aucun doute. Déshonorée. Elle avait sali son nom. Causé le désespoir de ses parents. Accepté un sort funeste pour tenter de protéger les siens de la fureur d'un fou qu'elle avait autorisé à l'aimer. Envers lequel elle avait eu des gestes tendres. Auquel elle avait demandé de l'aide, la veille, pour délacer son corsage. Dont elle avait apprécié la conversation et la culture. Avec qui elle avait joué de la musique. À quoi bon lutter désormais ? Ce geste de rejet qu'elle venait d'avoir, était-ce le dernier, son ultime sursaut de fierté ? Bien évidemment, elle s'était dit que peut-être, en se montrant plus docile, elle pourrait... Mais ce n'était même plus une possibilité à l'ordre du jour. Elle était condamnée. Elle s'était condamnée.

Quelques larmes silencieuses s'écrasaient sur ses joues alors qu'elle tâtonnait sur le guéridon, s'emparait d'un verre de cognac à moitié vide et le terminait d'un trait, grimaçant.


Il lui fallut l'eau glacée du lac pour regagner un semblant de contrôle sur ses sens. Damnée horrible femme ! Et damné lui aussi, n'avait-il donc pas appris sa leçon, après Christine ?! Qu'avait-il donc réussi à faire, sinon à épouvanter sa femme vivante, une femme vivante qu'il aurait peut-être bien voulu ne jamais avoir, puisque c'était au prix de tels tourments ? La nausée le tourmentait encore. Trop de cognac, sans doute. Il ne parvenait pas à vomir pour autant, à recracher les semblants qu'il avait avalés insatiablement l'instant d'avant. En lui, la fleur de rage déployait de timides racines, il sentait déjà les petits filaments lui fouiller les entrailles. Oh combien il l'avait désirée... Elle l'avait embrassé, il s'était senti dépossédé, hors de lui. Ce baiser, le premier véritable, aurait dû être un tel bonheur... Un accomplissement... Une apothéose... L'autre, celui de la promenade, l'avait électrisé, entre horreur et excitation. Mais celui-là... Celui-là l'avait laissé humilié, répugné, avec sa femme vivante à moitié dévêtue repliée sur elle-même comme un chat prêt à bondir. Blessé dans sa chair, il conçut néanmoins de la honte face à une situation loin d'avoir été désirée.

Un long moment fut nécessaire, ce jour-là, pour qu'ils osent enfin se faire face, revenir l'un vers l'autre. En réalité, ce fut plutôt lui qui s'avança à nouveau dans la salle de séjour ; elle, par contre, n'avait pas bougé, du moins semblait-il, depuis leur scène. Elle avait manifestement pleuré, puis ravalé ses larmes. Sa bouche dégonflée et privée désormais du sang comme de la cochenille avait repris sa teinte légèrement rosée. Son teint était toujours blafard, ses yeux cernés. Il n'avait pas meilleure mine, mais, au moins, il ne sentait plus l'alcool et avait remis de l'ordre dans son apparence. Tous deux étaient parvenus à trouver, sinon un véritable apaisement, du moins un peu de réconfort et de soulagement dans la solitude. Après ces intenses émotions, la faim la tiraillait légèrement, mais Erik n'avait, pour la première fois, pas pris la peine de préparer le dîner. Au fond, maintenant qu'Evelina était sa femme vivante, cette tâche devait lui incomber, en toute logique bourgeoise... Pour peu qu'elle en soit seulement capable. Au fond, non, il cuisinerait encore. Elle l'aiderait peut-être. Il s'avança vers elle, presque timidement, silencieusement. Elle releva ses grands yeux de poison vers lui, visiblement meurtrie, véritablement résignée. Il lui sembla que quelque chose était mort dans son regard durant ces dernières heures, une agonie à laquelle il n'avait pas assisté et qui resterait pour lui à jamais secrète.

« Je... Je suis navré... » parvint-il à dire dans un souffle.

Elle répondit dans un soupir éreinté : « Continuons... »