Dixième partie

Lorsqu'elle revint à elle sans savoir combien de temps s'était écoulé depuis sa perte de conscience, Anna commença par entendre des voix indistinctes. Une sensation de fraîcheur et d'humidité lui confirme qu'une personne est assise à son chevet et lui applique une lingette d'eau froide sur le front. Pourtant, la douleur est encore là, peut être pas aussi forte, mais là tout de même. Optant pour une stratégie prudente, Anna garde les yeux fermés et écoute attentivement la conversation qui se tient entre la personne qui prend soins d'elle et au moins une autre personne.

-C'est fou ce qu'elle lui ressemble! Dit une voix d'homme.

-Mon chéri, est-ce que quelqu'un surveille l'arrivée de William? Ajoute la jeune femme qui prend soin d'elle.

-Oui! Il ne faut surtout pas qu'il la voit sans qu'on ait eu le temps de le préparer!

-Est-ce que son maître est encore ici?

-Duncan Fraser? Non! Il est retourné auprès de son épouse qui était seule à la maison. Il demande qu'on lui renvoie sa domestique une fois qu'on en aura terminé avec elle.

-Chut Ralf! J'ai cru voir ses yeux remuer!

Volontairement ou non, Anna avait effectivement bougé les yeux. Profitant du silence qui règne, la jeune femme joue à la perfection une personne qui s'éveille doucement.

-Où suis-je?

-Au palais!

-Pourquoi m'a-t-on emmenée ici?

-Après nous avoir sauvés, vous avez perdu connaissance… Répond la future reine.

-Comment vous appelez-vous? Lui demande le roi.

-Je me nomme Anna! Anna Laforge!

-On a certainement déjà du vous dire que vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à la princesse…

-Élisabeth! Termine Anna à la place de la jeune femme. Oui, je sais! On me prend souvent pour elle… C'est d'ailleurs pour ça que je porte une capuche lorsque je viens en ville!

-Où êtes-vous née? Qui sont vos parents? Lui demande alors le roi en s'approchant.

-Je l'ignore! Réfléchissant à la vitesse de l'éclair, Anna juge qu'il est préférable de passer sous silence l'histoire de son accident et de son amnésie. Elle répond alors : C'est-à-dire que mes parents sont morts lorsque j'étais encore un bébé. J'ai été élevée à l'orphelinat jusqu'à ce que je sois capable de travailler! Je travaille comme domestique chez des paysans depuis que j'ai 13 ans.

-Pendant que les révolutionnaires étaient au pouvoir ici, qu'avez-vous fait? Lui demande ensuite le roi.

-J'étais dans une famille à la campagne, ma maîtresse était malade, je prenais soins d'elle.

-Pourtant, votre maître actuel nous a dit que vous n'étiez avec eux que depuis deux ans?

-Oui! Je vous parle d'une autre famille où la maîtresse était malade également. Lorsqu'elle est morte, j'ai changé d'emploi! Pardonnez-moi! J'ai encore très mal à la tête et je dois vous paraître confuse…

-Nous allons vous laisser vous reposer encore un peu… Ajoute Georgie en se levant et entraînant son fiancé avec elle.

-Non! Il faut que je retourne travailler, mon maître a besoin de moi, il faut que j'aille veiller sur…

-Il attendra! La coupe le roi d'un ton autoritaire : Nous devons vous récompenser auparavant…

-Ce n'est pas la peine, n'importe qui en aurait fait autant.

-Je ne crois pas non! D'ailleurs, comment avez-vous fait pour repérer les rebelles?

-J'ai vu qu'ils cachaient des armes sous leurs tuniques…

-Vous vous y connaissez en armes?

-Non! Mais, il me semblait étrange qu'un groupe d'homme se tienne ainsi sur le bord de la route! Ils avaient l'air de préparer quelque chose! Tout est allé si vite.

-En tout cas! Ralf et moi avons eu bien de la chance que vous soyez là aujourd'hui! Je vous en remercie.

-Elle est réveillée? S'exclame une autre voix de femme en entrant dans la pièce.

Découvrant la malade qui est toujours alitée, celle-ci s'arrête et se précipite vers elle pour la prendre dans ses bras.

-Élisabeth! Oh, mon Dieu! Comment est-ce possible?

-Jane, cette jeune femme n'est pas ta sœur!

-Mais c'est impossible! S'écrie celle-ci en se détachant de la malade pour la dévisager.

-Je suis désolée de vous donner ainsi de faux espoirs! Je sais que je ressemble à la princesse Élisabeth, mais ce n'est pas moi.

-Jane, tu comprends maintenant pourquoi je préfère que William ne la voie pas! Ajoute Georgie.

-Il est revenu des terres de son vrai père avec vos hommes Ralf, mais comme il a travaillé physiquement avec vos ouvriers, il a dit qu'il irait se laver! Ne t'en fait pas Georgie, j'ai demandé à Caroline de l'occuper et à Louisa de venir nous prévenir s'il se dirigeait vers ici.

-Je voudrais rentrer dès maintenant si possible. Demande Anna à nouveau.

-Mais nous n'avons pas encore trouvé comment nous pourrions vous récompenser? Réplique Georgie.

-Je ne veux rien! Rien pour moi! Après une légère hésitation, Anna demande : Peut-être pourriez-vous envoyer l'un de vos bons médecins pour examiner ma maîtresse? Mes maîtres n'ont pas les moyens de s'en payer un.

-Il sera fait selon votre volonté! Répond Ralf approuvant ainsi l'idée de la jeune femme. D'ailleurs, nous pourrions l'envoyer dès maintenant! Notre médecin vous servira d'escorte. Si vous vous sentez mal à nouveau, il pourra intervenir et vous soigner également.

-Vous êtes trop bon majesté! Ajoute Anna reconnaissante.

-Bien, voilà qui est réglé. Georgie, tu veux bien rester avec Anna pendant que je vais organiser son départ et celui du docteur Porter.

-Je peux rester auprès d'elle à ta place Georgie! Ça me permettra de discuter un peu avec elle. Propose Jane toujours intriguée par la ressemblance de la jeune malade avec sa sœur disparue il y a cinq ans.

-Il vaudrait mieux que tu ailles voir si William et Charles ont terminé? Rétorque Georgie.

-Tu as raison et bien, encore merci mademoiselle! Dit Jane à la jeune femme avant de quitter la pièce à son tour.

-De rien…

Restée seule avec Georgie, Anna répond le plus simplement possible aux nombreuses questions de la future reine, mais elle est bien soulagée lorsque le roi revient pour lui annoncer que le cabriolet est prêt et que le docteur est déjà à bord. Georgie accompagne Anna jusqu'au cabriolet. La future reine lui envoie la main et se sent soulagée lorsque la voiture se met en route.

Lorsque la chaumière de Duncan et Sophie apparaît dans son champ de vision, Anna est très contente. Évidemment, l'accueil de son maître est très froid, jusqu'à ce que le médecin lui apprenne que c'est grâce à sa domestique si le roi a accepté de l'envoyer pour venir soigner son épouse. L'homme de science demande à examiner la malade seule dans un premier temps afin de pouvoir poser un diagnostique en toute tranquillité. Pendant ce temps, Anna regagne la cuisine et se met à ranger le désordre qui y règne. Lorsque le médecin revient la voir après être allé chercher Duncan dehors, il leur explique que la maladie de Sophie n'est pas si grave et qu'après quelques traitements et une petite opération, elle devrait être sur pied rapidement. Le mal dont elle souffre ne nécessite qu'une légère opération pour retirer une masse de chair volumineuse qui s'est formée tranquillement et qui bloque le passage de la nourriture dans son estomac. Une fois débarrassée de cette boule de chair, la jeune femme pourra non seulement reprendre une vie totalement normale, mais pourra également essayer d'avoir des enfants. Duncan remercie chaleureusement le médecin et va serrer Anna contre lui aussi pour lui exprimer sa reconnaissance. Lorsque le docteur quitte la demeure une heure plus tard promettant d'être de retour le lendemain avec tout ce qui faut pour pratiquer l'opération, Duncan et son épouse passent de nombreuses minutes seuls à pleurer de joie. Anna mange seule puis range la cuisine tandis que Duncan quitte la maison pour aller annoncer la nouvelle à leurs voisins immédiats de même qu'à leurs amis de longue date.

Pendant ce temps au château, pendant le repas du soir, Jane raconte à William et à Charles ce qui s'est passé durant la fin de la matinée et comment une jeune femme avait sauvé la vie du roi et de la jeune sœur de William.

-Heureusement qu'elle était là! Vous l'avez récompensée, j'imagine? Demande Charles.

-Nous voulions le faire, mais elle ne voulait rien pour elle. Elle a simplement demandé que nous envoyions un médecin examiner sa jeune maîtresse! Répond Ralf.

-Quelle histoire! Vraiment!

-Vous n'avez pas idée comme ça m'a donné un choc de la voir étendue sur le lit! Même son sourire était pareil! Ne peut se retenir de dire Jane.

-Son sourire était pareil à qui?

-Ce qu'il y a, c'est que cette jeune femme est un sosie parfait de ma cousine Élisabeth!

-Ah! S'écrie tout à coup William à l'autre bout de la table : Je comprends maintenant pourquoi je vous trouvais tous étranges en arrivant!

-Nous avions peur de ta réaction… Dit Ralf.

-Une telle ressemblance est tellement rare! Ajoute Georgie en regardant son fiancé amoureusement.

-Comment s'appelle-t-elle?

-Anna Laforge. Son histoire est assez typique des paysans et paysannes de la région. Enfance dans un orphelinat puis travail sur des fermes. Répond Ralf patiemment.

-J'aurais aimé la voir! Dit simplement William avant de se remettre à manger.

-Crois-moi, William! Tu aurais eu un choc! Mais parlons de vous deux maintenant : Ralf et Georgie! Le grand jour est pour demain?

S'adressant à Ralf, Charles lui demande : Est-ce que tu as fais renforcer la garde depuis l'incident de cet après-midi? Quand on pense que c'est une simple paysanne qui a repéré les rebelles… c'est un peu inquiétant!

-Oui! L'accès en ville sera restreint et tous ceux qui pénètreront en ville seront fouillés! Oh, en passant, en interrogeant l'homme arrêté hier grâce à Anna, nous avons découvert que celui-ci avait déjà séjourné sur l'autre rive! Il a admis avoir trafiqué avec les révolutionnaires de là-bas!

-Et c'est cette Anna qui les a reconnus? Demande William soudain curieux.

-Elle a dit qu'elle pensait que les hommes cachaient quelque chose sous leur tunique et a préféré prévenir les gardes! Elle n'avait aucune certitude… seulement un doute! Explique Georgie à son frère.

-Vous attendez combien de gens? Combien d'invités comptez-vous avoir? Demande Jane au couple royal.

-Au moins trois cents! Répond Ralf en serrant la main de Georgie amoureusement.

L'excitation gagnant l'esprit de toutes les femmes présentes, William est le seul qui continue à être préoccupé par l'incident de la journée et la ressemblance de la jeune héroïne avec Élisabeth.

Une fois seul avec Ralf et Georgie un peu plus tard, il souhaite revenir sur le sujet et l'occasion lui est finalement fournie lorsque le docteur demande à parler au roi pour lui faire un rapport de sa visite à la ferme de Duncan Fraser.

-La jeune maîtresse de mademoiselle Laforge n'a rien de grave! Je voudrais obtenir votre permission de l'opérer demain matin et tout devrait rentrer dans l'ordre dans peu de temps.

-Vous allez l'opérer sur place? Lui demande le roi.

-Oui! C'est ce qui est le plus simple, mais en réalité, ce n'est pas l'épouse du fermier qui m'inquiète! Les migraines de mademoiselle Laforge me paraissent plus graves.

-Elle a encore mal à la tête? Demande Georgie préoccupée.

-D'après ce qu'elle m'a dit, elle n'en est pas à une migraine près.

-Comment cela? L'interroge Georgie.

-En parlant avec Duncan, j'ai appris qu'elle avait des migraines depuis son accident!

-Quel accident? Demande William à sa sœur : Tu étais au courant, elle t'en avait parlé?

-Non! Répond celle-ci honnêtement.

-D'après ce que Duncan m'a dit, Anna aurait été renversée par une carriole, il y a deux ans. En temps normal, je n'aurais pas cherché plus loin puisqu'un traumatisme crânien peut provoquer des migraines et que celles-ci peuvent durer très longtemps…

-Qu'est-ce qui vous dérange alors? Lui demande Ralf intéressé lui aussi.

-C'est qu'elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé avant son accident! Je n'ai jamais entendu parler d'une personne qui ait été amnésique aussi longtemps!

-Pourtant, elle nous a raconté qu'elle avait été élevée dans un orphelinat! Plaide Ralf.

-Elle s'est inventé un passé! Explique le médecin.

-Elle vous a dit ça elle-même? Demande William.

-Non, bien entendu! Ces informations me viennent d'une confidence de Duncan et plus particulièrement de sa femme Sophie! Ils adorent Anna, mais ils trouvent son histoire préoccupante… et avec raison.

-Ça doit être affreux de ne pas savoir d'où on vient! S'exclame Georgie avec emphase.

-Si vous me le permettez majesté, j'aimerais aller consulter son dossier à l'hôpital général! Je tenterai de parler au médecin qui l'a traitée alors! Ensuite, nous pourrons prendre des dispositions!

-Docteur? Êtes-vous en train d'insinuer qu'il est possible que cette jeune femme ne se nomme pas Anna Laforge et qu'elle soit quelqu'un d'autre? Ose enfin demander Ralf.

-Dans les faits oui, tout est possible! Mais ce qui me dérange plus que tout! Et là, c'est le médecin qui parle, c'est que je n'ai jamais connu un patient dont l'esprit garde enfermé un partie de son histoire aussi longtemps. Je n'ose même pas imaginer ce que cette jeune femme a voulu oublier!

-Je dois la voir! S'écrie William se levant tout d'un coup.

-William, non! Ce n'est pas une bonne idée!

-Si c'est elle, je le saurai! S'écrie William déterminé.

-Monsieur Darcy, vous avez été marié avec Élisabeth Bennet n'est-ce pas? Lui demande le médecin.

-Oui, Dieu nous a offert une nuit au matin elle était disparue! Il y a cinq ans de cela!

-William, je te répète que tu ne peux pas aller là-bas et débarquer comme ça! Plaide sa sœur.

-Georgie, nous pourrions l'inviter à notre mariage! Propose Ralf à sa fiancée.

-Oui, bonne idée! Après tout si nous sommes encore en vie et si nous sommes encore en mesure de nous marier demain, c'est grâce à elle. Ajoute Georgie reconnaissante.

-Je peux lui apporter votre invitation en allant opérer sa maîtresse demain matin? Propose le vieux médecin au couple royal.

-Bonne idée! C'est ce que vous allez faire. C'est la meilleure solution!

-Elle va refuser! Mentionne William avec justesse.

-Pas si j'y vais aussi! Ajoute Georgie en prenant tout le monde par surprise. Je me ferai accompagner d'une escorte et d'une infirmière pour prendre soins de la malade afin qu'Anna ne puisse pas me faire faux bond. Je la ramènerai avec moi ici et je l'aiderai à trouver des vêtements convenables pour le mariage.

-Docteur? Supposons qu'elle soit bien Élisabeth! Serait-ce mieux qu'elle ne me voie pas? Lui demande William soudainement inquiet.

-Si ça fait réellement deux ans que son esprit est fermé, je crois au contraire que sa mémoire a besoin de stimulation pour revenir! Habituellement, les migraines en sont un signe, plus elle lutte pour oublier, plus les migraines seront fortes!

-William, ne te fais pas trop d'illusion! J'ai moi aussi cru qu'il s'agissait d'Élisabeth en la voyant, mais il a suffi qu'elle parle avec moi quelques minutes pour que je sois certaine que ce n'est pas elle. Dit Georgie à son frère.

-Votre sœur dit vrai, William, rien ne nous ferait plus plaisir que de voir Élisabeth revenir parmi nous, mais il ne faut pas non plus se bercer d'illusions. Ajoute Ralf en s'approchant de son futur beau-frère pour mettre la main sur son épaule.

-Tout ce que je demande, c'est de la voir moi aussi! Vous avez tous eu cette chance, pas moi! Argumente William pour les faire taire une bonne fois pour toute.

-Alors, il te faudra attendre au mariage. Tu dois aussi me promettre de te conduire correctement et de ne pas trop la bombarder de question. Le prévient Georgie.

-Bon, voilà que ma propre sœur me fait la leçon maintenant!

-Non! Ta reine! Termine Georgie en riant aux éclats.

Le lendemain, dans le château, l'euphorie est à son comble. Le médecin étant parti à l'aube avec la future reine, une importante escorte et une infirmière, Ralf et les autres membres de la famille s'assurent que tout se met en place pour l'importante cérémonie qui doit avoir lieue dans l'après-midi. Les rues de la cité regorgent de marchants et de visiteurs. Lorsque le médecin revient trois heures plus tard, avec deux femmes à son bord, Ralf a hâte de savoir si c'est l'infirmière qui revient où si sa future épouse avait suffisamment bien plaidé sa cause pour qu'Anna l'accompagne comme prévu. Finalement, lorsqu'il reconnaît la chevelure brune de la jeune paysanne, Ralf se réjouit que le pouvoir de persuasion de sa future épouse soit toujours aussi efficace. Il regarde les deux femmes prendre la direction des appartements de Georgie avant de pénétrer dans sa propre chambre. Le médecin vient lui faire son rapport et lui demande la permission de se rendre à l'hôpital afin de poursuivre ses recherches sur Anna et son accident. Ralf approuve sa requête, mais lui demande de revenir à temps pour la cérémonie. Pendant ce temps dans la chambre de Georgie, la reine propose quelques tenues à la jeune femme qui est toujours avec elle.

-Majesté, je ne peux pas porter cela! Ce n'est pas de mon rang! Vous n'auriez pas quelques tenues de domestique.

-Ne pouvez-vous pas oublier votre statut pour une journée!

-Non! Je ne me sentirai pas à ma place si je m'habille comme vous le proposez!

-Très bien! Alors que dites-vous de celle-ci? Lui demande Georgie en lui montrant une robe beaucoup plus simple.

-Soit, je veux bien mettre celle-là! Cette robe de roturière me convient beaucoup mieux. Je sais que vous m'associez tous à cette Élisabeth, mais elle n'a rien à voir avec moi. Elle et moi, ne sommes pas issues du même milieu.

-Vous avez retrouvé la mémoire?

-Comment? Qui vous a parlé de cela? S'inquiète soudainement Anna.

-Votre maître a parlé de vos migraines avec le médecin et le reste est venu avec!

-Je veux rentrer! Avoir su… je ne serais pas venue! Réplique Anna en se mettant à marcher de long en large.

-Nous voulons seulement vous aider à retrouver la mémoire Anna!

-Je ne vous ai rien demandé! S'emporte Anna avant de grimacer à cause d'une douleur lancinante : Aie!

-Asseyez-vous! Calmez-vous Anna! Vous vous trompez! Je ne veux vous forcer à rien! Pour l'instant, tout ce que je veux c'est que vous assistiez à mon mariage.

-Puis-je me retirer quelque part! Je voudrais m'allonger. J'aurais besoin de faire une sieste…

-Je veux bien, mais vous devez me promettre que vous n'en profiterez pas pour prendre la fuite!

-C'est promis Majesté!

Une dernière visite à Anna avant le grand événement permet aux deux femmes de s'entendre sur la place où s'installera la jeune paysanne durant la cérémonie. Elle avait tant insisté pour être assise avec les gens du peuple, que Georgie avait demandé au médecin de s'asseoir avec elle parmi les membres du personnel.

Prenant place bien avant la famille directe dans la chapelle royale, Anna regardait partout autour d'elle. Rien de ce qui l'entourait ne lui paraissait familier. L'air de rien, le médecin surveillait la jeune femme et surtout les signes de migraines puisque leur émergence signifiait souvent que son esprit luttait pour garder les souvenirs enfermés. Lorsque les membres de la famille firent enfin leur entrée, Anna serra automatiquement ses deux mains. Le roi était devant et attendait que sa promise fasse son entrée. Charles escortait Jane, tandis que Caroline, Louisa et son époux étaient assis dans la première rangée. Lorsque la marche nuptiale débuta, toutes les têtes se tournèrent d'un même mouvement vers l'arrière pour assister à l'entrée de la future reine au bras de son frère aîné. Georgie avait expliqué à Anna que William ferait office de père puisque celui-ci était décédé, il y a de nombreuses années. Anna était subjuguée par la beauté de Georgie et par l'allure de son frère. William était vraiment un très bel homme. Quelque chose dans son port de tête lui rappela quelqu'un, mais elle aurait été bien incapable de dire qui. Lorsque le couple fut à quelques pas de la rangée où elle était assise, Anna ne pouvait plus détacher ses yeux du jeune homme. Lorsque celui-ci se tourne vers elle probablement dérangé par l'examen dont il était l'objet, Anna détourne les yeux et ne quitte plus ses mains de vue. Le médecin à ses côtés ne manque rien de sa réaction, mais il constate également que William a bien de la peine à se concentrer sur autre chose que sur la jeune paysanne. Lorsque le couple arrive devant et que William confie sa sœur à l'homme qui deviendra son époux, Anna relève la tête pour la première fois.

Se penchant vers la jeune femme qui est toujours penchée, le médecin lui demande : Ça va?

-Oui! Merci! Répond simplement la jeune femme.

-Une migraine?

-Non, un léger étourdissement!

De son côté, assis devant, William n'arrive plus à rester concentré sur la cérémonie qui se déroule devant lui et qui tire des larmes à presque tous ceux et celles qui connaissent bien l'un ou l'autre des deux époux. Il n'arrête pas de penser à la jeune femme qu'il vient de voir pour la première fois à son tour et qui ressemble trait pour trait à son épouse disparue il y a cinq ans. Maudissant le fait qu'il soit assis à l'avant, il se promet de trouver une façon de s'approcher d'elle plus tard. Lorsque les anneaux sont échangés et que le prêtre déclare les deux jeunes gens «mari et femme», l'ensemble des invités applaudissent le couple royal et les regarde sortir suivi de près par la famille directe. William jette un œil curieux vers l'endroit où était assise la jeune femme précédemment. Encore une fois, elle fuit son regard et se préoccupe uniquement de ses mains qu'elle serre fermement l'une contre l'autre.

-Encore un étourdissement?

-Oui! Répond honnêtement Anna.

-Respirez lentement! Ça va revenir!

-Je sais!

-Venez, nous devons aller faire un tour dans la salle de danse! Vous êtes invitée à la fête, tout comme moi.

-Non! Je préfère m'en aller maintenant. Rétorque Anna en se levant.

-J'ai promis à la nouvelle reine que je vous y emmènerais! Il n'est pas nécessaire que nous restions longtemps Anna, ne vous en faites pas! Et puis, je resterai avec vous!

-Très bien! Répond finalement Anna sentant bien qu'elle n'a pas le choix.

Se levant, Anna passe son bras sous celui du médecin et le suit pour se rendre à la salle de réception. Une fois dans la grande pièce magnifiquement décorée pour l'occasion, Anna regarde autour d'elle sans cesser d'être impressionnée par la beauté des lieux et les tableaux qui ornent les mûrs du château. Malgré elle, elle s'arrête sur un portrait de la famille Bennet. Pointant en direction de celui-ci, elle reste sans voix devant sa ressemblance avec la jeune princesse Élisabeth.

-Vous comprenez pourquoi tout le monde vous prend pour elle.

-C'est incroyable! Elle me ressemble tant, pourtant, je sais que je ne suis pas cette femme!

-Comment le savez-vous?

-Mais tout simplement parce que rien ici me semble familier! Si j'étais cette femme, je reconnaîtrais certaines choses, non?

-Pas si vos souvenirs sont trop douloureux!

-Non, c'est mon accident qui fut douloureux!

-Je ne parle pas uniquement de douleurs physiques! Mais laissons ce sujet pour l'instant, venez vous amuser! Je voudrais bien danser avec vous au moins une fois.

-Je ne sais pas danser.

-Comment le savez-vous?

-Vous avez raison, je n'en sais rien.

Une fois arrivés dans la salle où la fête est déjà commencée, Anna est conduite dans la section des employés par le médecin. Celui-ci la présente à plusieurs des serviteurs et l'invite à danser.

Acceptant pour échapper aux nombreuses questions que les employés les plus anciens avaient déjà commencé à lui poser à cause de sa ressemblance avec leur ancienne maîtresse, Anna est bien heureuse de pouvoir laisser tomber sa tête douloureuse sur l'épaule rassurante du vieux médecin.

-Je sais que vous avez mal!

-La musique est trop forte!

-Nous ne devons pas rester trop longtemps tenez bon! Oh, nous avons de la visite. William Darcy vient vers nous.

-Le frère de la reine? Lui demande Anna rapidement et à voix basse.

-Lui-même! Lui chuchote le vieux médecin à l'oreille.

- Pardonnez-moi! Je voulais avoir la chance de remercier en personne celle qui a sauvé ma sœur et mon beau-frère!

-Vous n'avez qu'à danser avec elle! Répond le médecin en s'écartant de la jeune femme. Anna, revenez me voir lorsque vous aurez terminé.

-Nous pouvons aller discuter en nous asseyant! Je ne tiens pas réellement à danser.

-Nous pouvons discuter en dansant! Répond William en lui tendant la main.

-Comme vous voulez! Répond Anna en plongeant dans une révérence conforme aux usages de la cour.

-Comment connaissez-vous les usages de la cour si n'y avez jamais vécu? Lui demande William en commençant à danser avec elle.

-Je ne les connais pas!

-Ce que vous venez tout juste de faire démontre le contraire!

-Écoutez monsieur Darcy, je sais que je ressemble à votre défunte femme, mais je vous arrête tout de suite! Je ne suis pas Élisabeth Bennet!

-Peut être pas vous avez raison, mais vous n'êtes certes pas une fille de ferme non plus!

-Depuis quand un homme du monde s'y connaît-il en fille de ferme?

-Depuis quand une fille de ferme s'y connaît-elle en homme du monde?

-Vous devriez tous cesser de vous intéresser à moi! Soupire Anna avec impatience.

-Vous n'êtes pas curieuse de savoir ce qui se cache au-delà de votre amnésie?

-Cette histoire ne regarde que moi! Rétorque Anna froidement.

-À moins que j'aie raison et que vous soyez mon épouse!

-Écoutez! Je vois bien que je n'arriverai pas à vous convaincre, mais je vous jure que rien ici ne me semble familier! Si j'étais Élisabeth Bennet, je reconnaîtrais certainement les lieux ou des gens.

-Je vais demander à ma sœur de vous faire visiter le château un peu plus tard. Après cette visite, si vous pensez la même chose, je serai tout disposé à vous croire.

-Merci, c'est une bonne idée!

Le reste de la danse, William et Anna n'échangent plus aucune parole. Lorsque sa danse avec lui est terminée, Anna traverse la salle pour aller rejoindre le médecin. Celui-ci la trouve alors très pâle. Il la conduit dans la cour où il lui présente son bras. Laissant la jeune femme guider la marche, le docteur s'intéresse à ce qu'elle raconte tout en surveillant sa destination.

-Je savais que je n'aurai pas du venir! Je ne veux pas visiter le château! Je n'ai rien à faire ici.

-Moi à votre place, je m'empresserais de faire cette visite. Ils vous laisseront sans doute tranquille lorsqu'ils constateront que rien ne vous revient.

-Vous avez raison! Je ne me sens pas à ma place ici! Il n'y a que lorsque je suis à la ferme que je me sens chez moi.

-Pourtant, dans quelques jours, lorsque votre maîtresse ira mieux, vous vous retrouverez sans emploi!

-Duncan a promis de me trouver de nouveaux maîtres! Il connaît une famille qui a cinq enfants! La mère n'en peut plus! Ils sont intéressés à m'employer.

-Êtes-vous payée pour faire ce que vous faites?

-Non, je suis simplement logée et nourrie! Croyez-moi, ça suffi amplement.

-Anna, vous vous mentez à vous-même et vous n'en êtes même pas consciente.

-Non, c'est vrai! Ma vie me suffit pleinement!

-Et où croyez-vous que nous soyons présentement? Lui demande le médecin en lui faisant découvrir l'endroit où elle vient de s'arrêter.

-Dans l'un des nombreux jardins du palais!

-Non! Vous n'êtes pas dans n'importe quel jardin du palais comme vous dites! Vous êtes dans le seul jardin qui ait été aménagé par Élisabeth Bennet elle-même du temps qu'elle vivait ici.

-Mais, ça ne veut rien dire! Je vous ai suivi! Argumente la jeune femme.

-Non, c'est moi qui me suis laissé conduire par vous!

-J'aime les jardins! Je me suis arrêtée dans le premier que nous ayons vu!

-C'est le troisième que nous traversons! Vous ne vous rappelez pas avoir ouvert et fermé les clôtures qui les séparaient?

-NON! Arrêtez ça! Je veux renter chez moi! Tout de suite!

-Pas avant d'avoir visité le reste du château. Ce que nous allons faire maintenant.

-Je n'y tiens pas!

-J'insiste! En tant que médecin, je me dois d'insister.

-Vous n'êtes pas mon médecin!

-Seriez-vous lâche Anna?

-Vous croyez que je ne vois pas clair dans votre petit jeu?

-Écoutez Anna, pensez-y deux secondes! Une visite contre votre départ? Visitez le château dès maintenant avec moi et si rien ne se produit, je vous reconduis chez vous immédiatement après! Vous avez ma parole!

-Très bien! D'accord!

-Suivez-moi, nous allons commencer par le haut!

Pendant toute la visite, Anna regarde autour d'elle avide de découvrir une nouvelle salle ou une nouvelle aile. Le médecin lui fait voir toutes les pièces, les unes après les autres. Lorsqu'ils reviennent à la salle de réception, la plupart des invités ont déjà quittés la fête. Le couple royal n'est plus en vue lui non plus. Anna se tourne vers le médecin et découvre que William est avec lui.

-Alors? Demande William au vieil homme.

-Non! Rien de significatif encore! Répond le médecin ne voulant pas donner trop d'espoir au jeune homme.

-Vous lui avez tout montré?

-Toutes les pièces!

-Même les cachots?

-Non! Je n'y ai pas pensé!

-Vous ne pensez tout de même pas que la princesse Élisabeth passait son temps dans les cachots?

-Pourquoi pas?

-Vous êtes fou! Tous les deux! S'écrie Anna en s'éloignant d'un pas rapide.

-Vous n'avez pas le choix! Vous devez aller les voir! Lui crie William de loin.

-Non! Il n'en est pas question! S'écrie Anna en revenant vers les deux hommes de plus en plus fâchée. Docteur, je vous avais promis une visite et je l'ai faite! Tenez votre promesse et venez me reconduire!

-Personne ne peut prétendre avoir visité le château s'il n'est pas allé voir les cellules! Affirme William sans la quitter des yeux.

-Anna? Qu'est-ce qu'un étage de plus après tout ce que vous venez de voir!

Roulant des yeux et poussant un gros soupire, Anna ajoute : Bon! D'accord, mais après c'est fini : plus rien! Se tournant vers William, Anna ajoute à son intention : Une condition! Elle le pointe du doigt. Vous ne venez pas avec nous!

-La princesse Élisabeth vous aimait-elle monsieur Darcy? Demande le vieux médecin à William.

-À la folie! Répond William sans quitter Anna des yeux.

Anna ne peut se retenir de pouffer de rire.

-Et bien, ce n'est pas gagné avec elle! Rétorque le médecin en riant à son tour.

-Vous voyez bien que je ne suis pas Élisabeth.

-Anna, allez m'attendre près de la table! Assoyez-vous, je dois m'entretenir avec William quelques instants!

-Très bien, mais faites vite! J'ai hâte de rentrer chez moi.

Une fois la jeune femme partie, le médecin prend William par le bras et l'entraîne plus loin.

-Je vais lui faire visiter les cachots, mais je ne veux pas vous voir, ni pendant, ni après!

-Très bien, je vous écouterai! Toutefois, je vous demande de venir me voir à votre retour! Vous me ferez part de vos commentaires!

-C'est entendu!

Offrant son bras à la jeune femme dès qu'il revient près d'elle, le médecin la guide vers l'escalier qui mène au quartier des officiers. C'est en passant par là uniquement qu'ils pourront s'introduire dans les cachots. Dès qu'ils descendent l'escalier qui mène dans le sous-sol humide où se trouvent toutes les cellules, une violente nausée oblige Anna à ralentir sa marche. Serrant la rampe à s'en faire rougir la main, afin de masquer son malaise, Anna prie pour que le médecin n'y voie que du feu. Elle a compris depuis le début que le vieux docteur ne cherche qu'une confirmation qu'elle est Élisabeth et que le moindre petit détail sera rapporté au roi et même à William. Lorsqu'elle pose le pied au sol, un coussin de moisissure semble coller à ses semelles et une forte odeur d'urine séchée lui monte aux narines. Réfrénant péniblement son haut le cœur, Anna se détourne et continue sa marche.

-Venez! Je vais d'abord vous montrer les cellules simples!

Toutes les cellules se ressemblent. Partout la même odeur règne et la longue succession de pièces où elle se retrouve n'améliore pas l'état de la jeune femme.

-Ça sent tellement mauvais! Commente la jeune femme.

-Oui! C'est assez écœurant! Je déteste ça moi aussi. Avouez que vous n'aimeriez pas passer du temps ici?

-Non, définitivement non.

-Nous allons bientôt remonter, mais avant, il nous reste une dernière section à voir!

-Il y a pire que ce qu'on a déjà vu?

-Oui! La section des détentions à vie! Ceux qui y séjournent ne méritent même pas la mort! Souvent, il s'agit d'assassins qui ont fait plusieurs victimes ou des fous furieux.

-Je ne veux pas aller là!

-Il n'y a personne là pour l'instant.

Résignée à aller jusqu'au bout, Anna se met en mouvement et marche sur les talons du médecin. Un vertige permanent et une importante nausée accompagnent Anna tout au long de son déplacement dans la section en question. Comme elle est la première à ressortir, elle profite de cette seconde d'avance sur le médecin pour utiliser sa jupe et s'essuyer le visage.

-Ouf! Je suis contente d'être remontée!

-Vous m'avez presque convaincu!

-Bien! Alors? Vous me ramenez chez moi?

-Ayez pitié d'un vieil homme, je vais vous faire monter dans une voiture, mais je ne vous accompagne pas! Laissez-moi aller prévenir nos hôtes de votre départ!

Dix minutes plus tard, bien assise dans le cabriolet qui la ramène à la ferme, Anna repense à sa soirée et plus particulièrement à sa rencontre avec William Darcy, l'homme que la princesse Élisabeth aurait semble-t-il épousé. Une forte envie de rire la saisit. Rassurée par l'antipathie qu'elle éprouve pour cet homme, Anna est désormais convaincue qu'elle ne peut pas être la princesse. Il était désagréable et agressif. Il n'avait pas cessé une minute de la provoquer et de la mettre au pied du mur. Si vraiment il avait été amoureux de la princesse, ce n'était vraiment pas visible lorsqu'il lui parlait à elle et Anna ne pouvait que plaindre la jeune princesse d'avoir eu un tel époux. Arrivée chez elle, la jeune femme va s'enquérir de la santé de l'épouse de Duncan et parle quelques minutes avec l'infirmière que Ralf avait engagée.

Assis dans sa chambre, William se remémore les propos du médecin concernant sa visite des cachots avec la jeune femme. Contrairement au vieux docteur, William croyait toujours que cette Anna pouvait être Élisabeth. Son corps avait réagit au sien et le désir l'avait tenaillé dès qu'il l'avait touchée sur la piste de danse. Aucune autre femme ne lui ayant fait cet effet jusqu'à maintenant. Il est d'autant plus perplexe et totalement en désaccord avec les conclusions tirées par le médecin.

-Elle n'a eu aucune réaction particulière! Si elle avait séjourné dans l'un des cachots – comme vous semblez le croire – elle aurait eu une réaction! Elle n'aurait pas été capable de rester impassible!

-Élisabeth est une excellente comédienne surtout si elle se sent menacée!

-Vous êtes donc toujours convaincu qu'elle puisse être la princesse?

-Non! Je ne suis pas convaincu comme vous dites, mais j'ai de sérieux doutes!

-Que voulez-vous faire alors?

-Je vais en parler avec Ralf demain, il m'aidera à prendre une décision.

Quelle décision Ralf prendra-t-il concernant Anna?

Que va faire William?

À suivre… Miriamme.