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PRÉSUMÉE COUPABLE
« Si on confie la gestion d'un des plus grands services de soins intensifs à une jeune incompétente qui prescrit un anticoagulant à un patient hémophile, qu'on ne s'étonne pas des conséquences ! »
Le Pr Merkel parlait fort et avec véhémence. Pour un peu, il en aurait eu la bave aux lèvres. Il ne cessait de désigner Aeon de la main tout en déversant son fiel et la jeune femme lui prêtait une attention distraite, habituée à ses harangues violentes. Il avait adopté une posture de tribun, debout face à ses pairs, les deux mains posées bien à plat sur la table de réunion. Durant son interminable diatribe, visiblement travaillée et répétée, il interpellait régulièrement l'un ou l'autre de ses confrères pour le prendre à parti.
Ce connard aimait s'écouter parler et, devant un tel public, presqu'entièrement acquis à sa cause, il devait exulter.
« Depuis que le Dr Roland l'a nommée à la tête de ce service, elle le gère d'une manière tout à fait personnelle, choisissant soigneusement ses patients et laissant ceux dont elle se désintéresse aux autres services, qui doivent se contenter des miettes du Dr McKay, la brillante anesthésiste !
— Vous allez trop loin, Robert ! intervint le Dr Roland. Nous ne faisons pas ici le procès du Dr McKay, nous tentons de trouver une explication aux évènements de cette nuit.
— Mais Gérard, les évènements de cette nuit, comme vous dites, ne sont que le résultat de l'inconséquence de votre protégée, susurra Merkel d'un ton doucereux qui donna la nausée à Aeon.
— Gérard a raison, Robert, le coupa un autre médecin, vous vous laissez emporter par votre ressentiment. »
Merkel lui lança un regard haineux. Le Dr Morris avait parfaitement cerné le cœur du problème et entrer en conflit ouvert avec Merkel ne semblait pas plus l'embarrasser que ça. Aeon était soulagée de constater qu'elle bénéficiait d'un peu de soutien au sein du conseil d'administration. Elle lorgna du côté de Nathan qui était resté assis à la place d'honneur, le menton appuyé sur ses mains jointes. Il regardait Merkel avec attention. Elle attendait toujours qu'il intervienne pour la défendre mais, jusqu'à présent, il n'avait pas décroché un seul mot.
« Si vous la protégez à tout prix, qui portera la responsabilité du décès de ce jeune homme ? Tôt ou tard, on viendra demander des comptes à l'hôpital. Voulez-vous vraiment qu'il y ait une enquête ?
— Nous n'avons pas peur d'une enquête, Robert, dit finalement Nathan, et désigner un bouc émissaire pour protéger notre confort ne fera jamais partie de ma stratégie tant que je présiderai ce conseil.
— Que proposez-vous, Nathan ? demanda le Dr Morris.
— Pour ma part, les explications que nous a données le Dr McKay me conviennent. Nous avons également le témoignage du personnel infirmier en charge cette nuit-là. Je suis d'accord pour dire que la mort de ce jeune homme n'aurait pas pu être évitée. »
Il tourna la tête vers Aeon.
« Par contre, je me dois de considérer comme une faute le fait d'avoir fait administrer à un patient à l'hémostase instable un anticoagulant.
— Pr Friedkin, si vous relisez mes transmissions, vous constaterez que le patient ne présentait pas de troubles de la coagulation. J'ai écarté toute hypothèse d'hémophilie ou de trouble associé et, si j'ai prescrit un anticoagulant, c'était uniquement à but préventif suite à une fibrillation auriculaire qui a nécessité une réanimation d'urgence. »
Aeon commençait à être franchement agacée. Elle avait répété cette phrase ce qui lui semblait être une dizaine de fois depuis le début de cette réunion.
« J'ai lu vos transmissions, Dr McKay, et l'enquête interne déterminera si vous avez eu raison ou non. Mais pour l'heure, je me vois dans l'obligation de vous suspendre.
— Pardon ?
— Trois jours, précisa Friedkin. Vous en profiterez pour vous reposer. Nous n'ignorons pas la nuit éprouvante que vous venez de passer et vous avez besoin de temps pour digérer cela. »
Abasourdie, Aeon regarda autour d'elle, cherchant un appui parmi ses confrères. La plupart avaient baissé la tête, gênés. Le Dr Merkel fixait sur elle des yeux venimeux. Son expression avait tout du chat qui vient de boire un grand bol de crème et il lui lança un odieux sourire de prédateur. Gérard Roland la regardait avec compassion et secoua lentement la tête. Aeon poussa un soupir, résignée. Nathan prit cela pour un signal et se leva.
« La réunion est terminée. Je vous remercie de votre présence. »
Les uns après les autres, les médecins quittèrent le grand bureau. La plupart ne s'arrêtèrent même pas devant Aeon mais quelques-uns lui manifestèrent de la sympathie par un sourire ou un serrement de main. Merkel se planta devant elle et la dévisagea avec condescendance.
« A la moindre erreur, McKay, me trouverez collé à votre cul. Je ne vous lâcherai pas, lui cracha-t-il à voix basse.
— Votre braguette est ouverte, professeur », répondit-elle d'un ton absent.
Elle profita du moment qu'il mit à vérifier son entrejambe pour s'éclipser. Elle slaloma entre les médecins qui sortaient de la pièce et s'éloigna rapidement, peu désireuse de s'attarder dans cet antre de l'hypocrisie.
« Aeon ! »
Nathan la rejoignit en courant. Il s'arrêta à ses côtés et reprit son souffle.
« Aeon, je peux te parler ?
— Je crois qu'on s'est tout dit, Nathan, lâcha-t-elle.
— Je n'avais pas le choix, s'excusa-t-il, il fallait une petite sanction disciplinaire.
— Pour avoir fait mon boulot ? Excuse-moi si je l'ai un peu mauvaise…
— Comprends-moi, je ne peux pas faire de favoritisme.
— Du favoritisme ? J'ai plutôt l'impression que tu as cherché à te dédouaner de toute fraternisation avec moi. De quoi as-tu peur, Nathan ? De qui as-tu peur ?
— De personne, répliqua-t-il d'une voix dans laquelle perçait une pointe d'affront, mais tu dois comprendre que j'ai des obligations en tant que président du conseil et qu'on attend de moi que je prenne les décisions qui s'imposent.
— Et la décision qui s'imposait, c'était de me renvoyer chez moi pour une faute que je n'ai pas commise ?
— Ne le prends pas comme ça, honey. C'est l'occasion de te reposer un peu. Tu es crevée et tu viens de vivre quelque chose de traumatisant. Ce n'est pas facile de perdre un patient.
— Je te remercie, cela fait dix ans que je m'habitue à cette réalité. Je n'ai pas eu besoin de toi pour apprendre à faire face. »
Il soupira.
« Je passe toujours te prendre à 20h ?
— Je ne crois pas, non, dit-elle avec hauteur. Comprends-moi, je dois me reposer... »
Elle avait superbement imité le ton conciliant qu'il avait pris avec elle un instant plus tôt.
« Au revoir, Nathan »
Il n'essaya pas de la retenir et la regarda s'éloigner en secouant tristement la tête.
.
Aeon sortit de son bain chaud fatiguée mais délassée. La journée s'était révélée compliquée, entre la réunion du conseil, l'attitude désinvolte de Nathan et les papiers qu'il lui avait fallu remplir à la fois pour l'enquête administrative et les dossiers des soins intensifs.
Lorsqu'elle était revenue dans son service après la réunion, elle avait trouvé l'équipe de nuit au grand complet bien que l'heure des transmissions ait été largement dépassée. Tous attendaient de savoir comment cela s'était déroulé et tous s'étaient indignés quand elle leur avait annoncé sa suspension. Elle les avait rassurés de son mieux en reprenant l'argument phare de Nathan, à savoir qu'elle allait enfin pouvoir en profiter pour se reposer. Elle les avait tant bien que mal fait renoncer à diverses idées saugrenues allant d'une simple pétition à une grève générale. En tant que chef de service, c'était à elle d'assumer toutes les responsabilités et elle avait décidé de ne pas donner à sa hiérarchie d'autres raisons de punitions mesquines en montant sa propre équipe contre eux. Elle ne ferait pas ce plaisir à Robert Merkel.
Elle se sécha les cheveux et les démêla soigneusement, goûtant le bien-être rare de pouvoir enfin s'occuper correctement d'elle-même.
Il devait être… dix-huit ou dix-neuf heures. Elle allait se préparer à manger, s'affaler sur le canapé et s'abrutir toute la soirée devant la télé. Avec un ou deux petits verres de vin. Pour faire passer la pilule.
Vêtue d'un jogging informe qui l'avait suivie pendant toutes ses études, elle s'installa par terre, devant son canapé, avec une assiette débordant de pâtes à la bolognaise. La sauce disparaissait sous une montagne de fromage râpé. Le plat des mauvais soirs. Rien qu'à le regarder, elle avait déjà pris deux kilos. Demain, elle le regretterait mais, ce soir, rien ne lui faisait plus envie qu'un bon repas bien gras et consistant. Un verre de vin rouge l'accompagnait et, si elle avait laissé la bouteille à la cuisine, c'était uniquement pour ne pas la finir trop vite. Mais elle savait d'avance qu'elle se relèverait pour en boire un ou deux verres de plus.
Avec un soupir d'aise teinté d'amertume, elle planta sa fourchette dans le gargantuesque dôme de tagliatelles, sous l'œil fasciné de Carpates. Elle s'en enfourna aussitôt une quantité faramineuse dans la bouche, et avala tout rond, presque sans mâcher. La bouche dégoulinante de sauce bolognaise épaisse et goûteuse, elle alluma la télévision. En plein milieu de semaine, rien de bien passionnant. À force de zapper, elle finit par tomber sur une énième rediffusion de la Grande Vadrouille et décida que ça ferait bien l'affaire. S'adossant au canapé, elle engloutit presque 100g de pâtes d'un seul coup de fourchette et laissa échapper un gémissement d'extase.
Pas de doute : Dieu existait, et il était italien
