Avertissement - scènes de sexe explicites pouvant en déranger certains
Alors qu'il refermait la porte d'entrée de son appartement derrière lui, Yashiro se rendit compte que les jointures de ses doigts étaient blanches à force de trop serrer la petite boîte transparente. Comment avait-il fait pour payer le taxi ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il jeta l'étui dans un coin et s'affala sur le canapé.
Doumeki l'avait regardé, avait titubé et était tombé. Il ne s'était pas défendu. N'avait pas résisté. Pas une seule fois. L'idée ne lui était même pas venue à l'esprit. Yashiro aurait pu, pour la science, continuer à s'en servir de punching-ball. Le frapper et le rouer de coups jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un amas de bleus. Est-ce qu'il l'aurait subi sans rien faire ? Aurait-il laissé Yashiro le tuer à petit feu, sur le sol de son propre appartement, à cause d'un étui de lentilles de contact vieux d'une vingtaine d'années ?
Oui, Patron. Bien sûr que oui.
Et soudain Yashiro se rendit compte à quel point son appartement était grand. Pourquoi donc avait-il un jour pensé qu'il aurait besoin de tout cet espace ?
Il avait quelques problèmes à gérer. D'une, c'était clair désormais que Doumeki le connaissait beaucoup trop bien, lui et ses démons. De deux, Doumeki lui avait volé quelque chose. De trois, il avait collé une raclée à Doumeki.
Mais le problème qui le souciait le plus pour l'instant était que son dernier message n'avait toujours pas eu de réponse. Il resta là, allongé sur le canapé, pendant plus d'une heure. A attendre que l'écran de son téléphone s'illumine.
Quand il sonna enfin, il répondit sans vérifier qui l'appelait.
"Comment va ton nez ?"
"Mon quoi ?"
C'était Kageyama. Yashiro en ressentit une vague déception et une pulsion inhabituelle lui tordit les tripes.
Oh, salut. Je viens juste de battre mon garde du corps à mort parce qu'il sait que je suis amoureux de toi.
"Rien. Quoi de neuf ?"
"Tu as vu Kuga ?"
Il gloussa légèrement. "Nope. Ça fait combien de fois que tu le perds maintenant ?"
Kageyama grogna. "J'ai perdu le compte."
"Tu devrais lui mettre une puce électronique. Tu sais, comme pour les chiens."
"Tu crois qu'il est allé chercher des problèmes quelque part ?"
"Peut-être. Quand tu l'as vu pour la dernière fois ?"
"Hier. On... on s'est disputé. Il a mal réagi à ce que j'ai dit et il est parti."
"Tu lui as dit quoi ?"
"C'est pas important."
"Dis-moi."
"Je... je lui ai dit qu'il était si égoïste parfois qu'il me faisait penser à toi."
"Hé ben, merci."
"Il ne l'a pas très bien pris."
Yashiro ferma les yeux, fatigué et amusé à la fois. "Content d'avoir été celui qui vous a mis ensemble."
"Tu me le diras si tu le vois ?"
"Bien sûr."
"Merci."
Kageyama resta silencieux un moment. Yashiro se l'imaginait en train de se gratter la tête, les sourcils légèrement froncés.
"Ça va toi, d'ailleurs ?" demanda-t-il au bout d'un moment. "Tu parais bizarre."
Yashiro ouvrit à moitié les yeux.
"Je vais bien."
"D'accord. Je te vois plus tard alors." Une hésitation, puis : "S'il te contacte, dis-lui que je suis désolé."
Il raccrocha.
Yashiro vérifia son téléphone. Toujours pas de réponse de la part de Doumeki. Il envoya un autre message. Quelque chose en rapport avec la trahison et des menaces de mort. Pour pimenter un peu les choses.
Relevant la tête, son regard se posa sur l'étagère à livres accrochée sur le mur de son salon. C'était presque le soir et il n'avait pas pris la peine d'allumer la lumière, aussi la plupart des titres étaient illisibles à cause de l'obscurité. Le seul qu'il parvenait à discerner de là où il était était l'ouvrage de Steinbeck, Des souris et des hommes.
Un rire joyeux s'éleva de sa gorge. Un imbécile pataud et maladroit, impossiblement grand, dévoué tout entier à son ami qui abusait régulièrement de sa naïveté. S'il y avait mieux comme version moderne et japonaise de l'histoire de George et Lennie, il n'en avait pas entendu parler. Puis il se rappela de comment s'était terminée l'histoire et son sourire se fana. Le silence retomba dans l'appartement.
Il envoya un autre message. Qui parlait de la fin de La Course au mouton sauvage. C'était sûrement mieux que George et le destin tragique de Lennie.
Son téléphone sonna presque immédiatement suite à son dernier message. Yashiro regarda pendant un long moment le nom affiché sur l'écran avant de décrocher.
Pendant les premières secondes de l'appel, ni lui ni Doumeki ne prononcèrent un mot. Jusqu'à :
"Je suis désolé, Patron."
Sa voix était bizarre, pensa Yashiro. Il l'avait certainement frappé un peu trop violemment au visage.
"C'est bon."
Un silence inconfortable s'installa.
"Comment va ton nez ?"
"Il saigne."
"Pas cassé ?"
"Non, je ne pense pas."
"Je dois être rouillé."
Il repensa à Lennie et une bouffée de culpabilité le prit à la gorge. Cela le troubla. Il tenta de changer de sujet.
"En fait, tu tombes bien. Tu te rappelles de l'endroit où tu as changé le pneu de la voiture cette fois-là ? Je parle de cet endroit déprimant, avec le parking abandonné et les deux restaurants misérables à côté." Là où on a échangé notre premier baiser. "Tu vois de quel endroit je parle ?"
"Je pense, oui."
"Trouve le nom de l'un de ces restaurants. Je pense y inviter Nakazawa pour dîner. Tu es de la partie."
"Bien, Patron."
Yashiro sourit en entendant la voix de Doumeki se faire dure et tranchante.
"Réserve une table pour trois. Quatre en fait. Il va sûrement se ramener avec un de ses potes."
"Pour quand dois-je effectuer la réservation ?"
Yashiro regarda par la fenêtre. Un oiseau minuscule était perché sur la rambarde du balcon, se penchant d'avant en arrière de manière hésitante. Il était doté d'un plumage bleu-gris mis à part les ailes et la queue, plus foncées, qui tiraient sur le noir. Un monticole merle-bleu, pensa Yashiro, même s'il n'avait pas la moindre idée d'où il savait ça.
"Je n'ai pas encore fini de te haïr, donc dans deux-trois jours je pense."
Un silence.
"Bien."
Il raccrocha, se sentant dans un état à la fois meilleur et pire. Plusieurs heures s'écoulèrent avant qu'il ne se force à se lever, change de vêtements et se traîne jusqu'à son lit. C'est qu'alors qu'il se rendit compte qu'il n'avait aucune idée d'où avait atterri l'étui de lentilles de contact.
Résumé des faits concernant les complots et les luttes de pouvoir en tirets :
- Nakazawa ne sait pas que Yashiro sait.
- Nakazawa ne questionne pas le goût étrange de Yashiro en matière de restaurants (peut-être que le Shinseikai possédait un love hotel dans le coin ?) ou pourquoi Yashiro a insisté que leurs deux gardes du corps s'asseyent à leur table. Il est tout de même un peu décontenancé par les vagues de haine, clairement dirigées contre lui, émises par le gars à la cicatrice sur la joue. Fait de son mieux pour l'ignorer et se focalise à la place sur le regard à demi-ouvert, caché par ses cils, de Yashiro. Un regard bien trop séducteur. Nakazawa veut le ruiner une nouvelle fois.
- Il se rend également bien vite compte qu'un restaurant n'est pas le meilleur des endroits pour entreprendre sur Yashiro la Tentative d'Assassinat II, aussi n'est-il pas vraiment tendu. Il compte juste discuter poliment de tout et de rien avec Yashiro, avant de finir la soirée en beauté avec une bonne baise.
- Ils parlent de comment vont les affaires. Hirata-ci, Hirata-ça. Comment l'arrêter. Parlent un peu de la situation peu enviable de Misumi au milieu de tout ce bordel. Nakazawa s'informe de comment va Ryuuzaki.
- La conversation dure longtemps; le serveur leur rappelle poliment qu'ils sont sur le point de fermer. Dehors, le parking compte leurs deux seules voitures. Pas d'autre âme qui vive.
- Yashiro dit quelques trucs brillants qui font grincer des dents Nakazawa. Qui souhaite soudainement s'être ramené avec plus d'hommes de main.
- Soudain, Doumeki enfonce son coude dans le visage de l'autre garde du corps qui tombe brutalement. Nakazawa s'apprête à prendre son arme et à cibler Yashiro, cependant son mouvement est avorté par Yashiro qui le désarme à une main sans effort. Il tente de lui donner un coup de poing, mais c'est alors que Doumeki, sorti de nulle part, le percute à pleine puissance et le plaque au sol.
"En résumé," déclara Yashiro, tirant sur les deux jambes du garde du corps de Nakazawa pour le mettre hors d'état de nuire. "Je sais que tu travailles pour Hirata et que tu as essayé de me tuer. Et Doumeki ici présent te hait pour diverses raisons qui lui sont propres. Tu vas mourir très bientôt."
Nakazawa était magnifique même étendu sur le sol, à quelques pas de la mort, songea Yashiro. Quoique, peut-être était-ce à cause de ça justement qu'il était si beau. Ses cheveux longs et ses longues jambes écartées, ses yeux brillants de peur.
Il était si occupé à le contempler qu'il ne remarqua pas Nakazawa tendre sa main vers le petit pistolet à sa ceinture. Doumeki si. Il visa et tira dans la main de Nakazawa sans broncher.
Les cris de Nakazawa et du garde du corps résonnèrent dans la nuit. Tokyo ne s'en préoccupa pas plus que ça.
Yashiro regarda le visage impassible de Doumeki, prit note des lignes dures de sa silhouette tandis qu'il s'avançait vers Nakazawa. Il le surplombait de toute sa hauteur, observant d'un air neutre le carnage sanglant qu'était devenue la main gauche de Nakazawa. Yashiro durcit en quelques secondes à cette vue.
"Fais-le", ordonna-t-il à Doumeki, presque hors d'haleine.
Nakazawa gémit, de la salive s'écoulant sur son menton. Il fixa Doumeki avec une expression que seuls ceux qui savent qu'ils vont mourir peuvent avoir, même quelqu'un comme Nakazawa, si fier d'ordinaire.
Doumeki lui rendit son regard sans ciller et se rappela des paroles de Yashiro. De comment Nakazawa avait pris ses fesses à pleines mains et était resté planté là à les étirer pendant de longues minutes, si longtemps que Yashiro avait pensé que son trou allait se déchirer à ce stade. Il leva son pied et le posa brutalement sur l'entrejambe de Nakazawa, appuyant férocement. Un autre cri étranglé.
Oh mon Dieu, mais je vais jouir sur-le-champ si ça continue.
"Ça suffit, Doumeki," dit Yashiro. "Fais-le, c'est tout."
Doumeki s'assura de regarder Nakazawa droit dans les yeux. Tu concentres toute ta volonté, toute ton énergie dans un seul coup fatal, un seul.
Il leva le canon.
Et ce qui s'ensuit... c'est magnifique.
Le coup de feu résonna. L'ultime expression de Nakazawa resta à jamais figée sur son visage, agrémentée par le nouveau trou dans son front.
Yashiro s'avança et rejoignit Doumeki. Il regarda le cadavre d'un air subjugué. Doumeki remarqua soudain la respiration haletante de son Patron et son visage rougi. La peur le prit d'assaut. Est-ce qu'il a été blessé ?
"Est-ce que ça va, Patron ?"
Yashiro était hypnotisé. Le sang qui s'écoulait du front de Nakazawa jusqu'à ses cheveux. La peur permanente dans ses jolis yeux. Il n'en pouvait plus.
Il se tourna sur le côté, attrapa la cravate de Doumeki et l'attira brusquement vers lui.
Doumeki mit une fraction de seconde à réaliser que les lèvres du Patron se mouvaient contre les siennes, avant de répondre au baiser de toutes ses forces. Il prit le visage de Yashiro dans ses mains et son sexe se réveilla aussitôt. La main de Yashiro le tripota, animée d'une faim dévorante. Doumeki le serra plus fort contre lui, manquant ce faisant de trébucher sur les jambes du cadavre.
Cadavre.
Idée.
Yashiro s'éloigna de quelques centimètres, attrapa le devant de la chemise de Doumeki et les fit tomber sur Nakazawa.
"Patron..."
"La ferme. Ne réfléchis pas, fais-le."
Et alors, ils furent tous les deux bien trop emportés par leurs pulsions pour revenir en arrière. Le désir de baiser, pareil à une force magnétique, ne leur laissait aucune alternative. Ils eurent tout juste le temps de baisser le pantalon de Yashiro jusqu'à ses genoux et d'ouvrir la braguette de Doumeki. Ce dernier humecta ses doigts de salive et tenta tant bien que mal de rendre ce qui allait suivre moins douloureux pour son partenaire, mais Yashiro était buté. Sous son insistance, Doumeki le pénétra d'un coup. Yashiro réprima un cri étranglé qui retentit au creux de son oreille.
Malgré le fantasme vivace de Yashiro, il était impossible de baiser quelqu'un tout en restant sur un cadavre. Simple logistique. Aussi choisit-il de rouler sur le côté, tout près de Nakazawa, son bras gauche jeté en travers de son torse tandis que Doumeki, le surplombant, le pilonnait sans merci.
Doumeki ne parvenait pas à l'expliquer. Expliquer pourquoi il ne ressentait pas le dégoût qu'il aurait dû ressentir, pourquoi au contraire son excitation s'en trouvait décuplée. Il baisait le Patron au-dessus d'un homme qu'il avait haï et tué.
Il avait gagné.
Yashiro avait les larmes aux yeux, nées de la douleur et du plaisir d'être baisé aussi durement. Il leva son bras et agrippa la nuque de Doumeki alors que son orgasme approchait bien trop vite, se faisait imminent de seconde en seconde.
"Oui ! Ugh ! Putain, je vais jouir. T'arrête pas !"
Doumeki gronda. "Puis-je jouir en vous, Patron ?"
"Mais où tu veux jouir sinon bordel ?"
Yashiro revit les images gravées dans sa mémoire, du bras de Doumeki qui ne tremblait pas lorsque son doigt avait appuyé sur la gâchette, de la tête de Nakazawa qui avait heurté le sol sous l'impact de la balle.
Il jouit.
Doumeki jouit.
Nakazawa ne bougea pas.
Son garde du corps, étendu par terre non loin, agrippait ses jambes salement amochées et gémissait de douleur et d'horreur devant ce spectacle macabre.
"J'ai toujours su que t'étais taré, Yashiro. Mais là... tu as atteint un tout autre niveau, je peux te l'assurer."
Misumi avait toujours un goût amer en bouche, qui ne voulait pas partir depuis qu'Amou et lui avaient vu ce qu'il s'était passé depuis la vitre de la voiture. Il jeta un regard méfiant à Doumeki, au visage toujours impassible. T'étais pas censé être impuissant, toi ?
Yashiro et lui étaient dans le parking, regardant d'un air absent Amou et Doumeki jeter le corps dans la benne à ordures.
"Quoi ?"
Yashiro tira une taffe de sa cigarette, paraissant extrêmement satisfait et détendu.
"Ce n'est pas de la nécrophilie si c'est sur le cadavre et pas avec. A moins... qu'il y ait un radius impliqué ou un truc du genre ? J'en sais rien. Je ne suis pas juriste après tout."
Au cours du dernier repas de Nakazawa, Yashiro avait envoyé leur localisation à Misumi par message à Misumi. Il avait besoin des compétences d'Amou sur comment-se-débarrasse-t'on-d'un-corps. Et puis, il voulait aussi montrer à Misumi qu'il savait s'occuper de ses problèmes sans l'aide de son Oyaji. Sauf la partie débarrassons-nous-du-corps, bien évidemment. Mais après tout, les enfants ayant quitté le nid familial rentraient toujours de temps en temps pour laver leur linge sale à la maison.
Misumi avait été, malgré lui, impressionné par l'efficacité de Yashiro. Un cadavre, sur le point de disparaître pour toujours (l'acide et ses merveilles) et un garde du corps blessé et traumatisé qui allait rentrer au QG effrayer tout le monde. Hirata allait être en rogne. Il allait peut-être battre en retraite, avec un peu de chance. Misumi avait enfin une opportunité de conclure une trêve.
Il remarqua soudain que le regard de Yashiro n'avait pas quitté une seule fois Doumeki pendant qu'il s'affairait.
"Je pense inventer un jour férié, qui prendra effet dès demain," déclara brusquement Yashiro, assez fort pour que les autres l'entendent. "Un jour férié obligatoire pour les gardes du corps partout dans le monde. Afin qu'ils puissent rester à la maison et avoir des relations sexuelles effrénées avec leurs patrons toute la journée."
Doumeki leva brièvement les yeux mais ne répondit pas.
"Oh, et il en sera de même pour les secrétaires," ajouta promptement Yashiro. "Ou assistants ou épouses, quoi que que tu sois, Amou. J'voudrais pas que tu manques cette occasion de baiser avec ton patron."
Misumi et Amou n'osaient pas croiser leurs regards. Mais l'idée d'eux ensemble fit sourire intérieurement Misumi.
"Merci pour ton aide, Oyaji," l'interpella une dernière fois Yashiro avant que lui et Doumeki ne montent dans la Lexus.
"Reste loin des problèmes."
"Comme toujours, voyons."
Le décor : le bureau d'Hirata
L'acteur principal : Hirata
Ses pensées : Les problèmes liés à son poids; la mort de Nakazawa; sa haine de Yashiro; son désir de conquête du monde
Hirata soupira alors qu'il considérait son tour de taille dans le reflet de la baie vitrée de son bureau. Il dissimulait bien son léger surpoids derrière ses costumes taillés sur mesure. Il était robuste, décida-t-il. Intimidant. Certainement pas gros.
Les nouvelles de la mort de Nakazawa la nuit dernière avaient été un autre coup dur. Sa haine de Yashiro avait atteint de nouvelles limites. Elle était devenue une entité à part entière, avec ses propres couleurs et sentiments. Dans quel genre de monde vivait-on si on laissait un pervers détraqué tel que lui survivre, pire encore, prospérer ? Cela le rendait malade. Cela lui faisait... quelque chose.
Il décrocha à la première sonnerie de son téléphone. Il savait qui se tenait à l'autre bout de fil quand bien même l'appel était masqué.
"Pourquoi," commença sèchement la voix, "avons-nous tant de mal à tuer Yashiro, alors que lorsque celui-ci veut tuer quelqu'un, il n'a qu'à claquer des doigts et il réussit aisément ?"
"Il le fait à découvert," raisonna Hirata, qui s'était posé la même question. "Tandis que nous essayons de faire en sorte que la mort de Yashiro ne remonte jamais jusqu'à nous."
"Un sacré désavantage."
"Et puis il est aussi glissant qu'une anguille, ce connard."
Un bref silence. La voix reprit, "Alors prenons une cible plus aisée à capturer et servons-nous en d'appât pour l'attirer dans un endroit désert. Une cible qui ne bouge pas aussi vite. Et qui est plus facile à remarquer."
"De qui parlez-vous ?"
"De son garde du corps."
"Ce type immense ?"
"Oui."
"Pourquoi Yashiro risquerait sa vie pour un simple garde du corps ?"
"Faites-moi confiance."
Un silence. Puis il acquiesça à contrecœur.
"Bien."
"Je vous enverrai l'adresse," déclara la voix. "Quand pouvons-nous mettre cela en place ?"
"Bientôt. Aujourd'hui même."
"Parfait."
Amou baissa le bras et appuya sur le bouton raccrocher du téléphone sans regarder. Il contourna le garage, prit la porte de derrière, monta les escaliers. Parcourut silencieusement les couloirs de la villa. Comme il le faisait depuis des années.
Il avait un pressentiment. Une intuition confirmée après les avoir vus avoir des relations sexuelles près du cadavre de Nakazawa. Il y avait quelque chose à exploiter là, c'était certain. Si le chien de garde était capturé, enchaîné et passé à tabac, alors son propriétaire courrait le récupérer.
Arrivé près du bureau, il leva le menton et toqua à la porte.
"Êtes-vous prêt, Monsieur ?"
"Presque," lui répondit Misumi, la tête baissée, finissant de griffonner quelque chose. "Rappelle-moi déjà pourquoi je dois aller à ce stupide dîner ?"
C'était sans aucun doute une question rhétorique, mais Amou, professionnel jusqu'au bout des ongles, lui rappela patiemment le pourquoi de ses obligations. Misumi soupira, ferma le classeur qu'il était en train d'étudier et se leva.
Amou rangea les dossiers, l'aida à mettre son manteau et le suivit jusqu'à la porte. Comme il le faisait depuis des années.
Yashiro avait été mortellement sérieux lorsqu'il avait évoqué le jour férié obligatoire. Sur le chemin du retour, il ordonna calmement à Doumeki, depuis la banquette arrière de la voiture, de venir à 9 heures tapantes chez lui le lendemain matin et lui annonça qu'ils passeraient la journée à baiser.
"Tu n'as en aucun cas ton mot à dire," ajouta-t-il pour faire bonne mesure.
"Oui, Patron."
"Tout le monde a besoin de jours de congé de temps en temps."
Aussi le matin suivant, quand la sonnerie de la porte d'entrée résonna dans son appartement, la tête de Doumeki était remplie de pensées anxieuses et de calculs complexes de la puissance potentielle de son sadisme refoulé (Le Patron m'a détesté lorsque je ne suis allé qu'à soixante pourcent mais a adoré le cent pourcent mais à cent pourcent j'ai eu envie de vomir pendant des jours mais je veux que le Patron se sente bien et prenne du plaisir donc pourquoi ne pas essayer quatre-vingt-dix pourcent mais comment je pourrais m'arrêter à quatre-vingt-dix sans aller jusqu'à cent). Fort heureusement, ces considérations arithmétiques étaient tempérées par la perspective fantastique du Patron dans diverses positions délicieuses.
Ainsi, il fut totalement pris au dépourvu quand il ouvrit la porte à trois gars qu'il n'avait jamais vus auparavant.
Son esprit était toujours préoccupé par l'image mentale du Patron dans diverses positions délicieuses lorsque l'un d'entre eux lui abattit quelque chose de lourd sur le visage, lorsqu'on lui asséna ensuite un coup brutal sur la nuque. Il s'effondra. Et perdit conscience.
Ce plaisir tout particulier. La perspective d'avoir une queue magnifique, sublimement proportionnée, pour lui tout seul, pendant des heures.
Quand neuf heures sonna et qu'il n'y eut pas de Doumeki, Yashiro ne s'en inquiéta pas plus que ça. Il se lava. S'habilla. Se fit même du café.
Désolé, Patron. Kuga est arrivé et n'a pas voulu me laisser partir. Il s'est plaint de Kageyama pendant des heures.
Ou : Désolé, Patron. Ma vieille Subaru ne voulait pas démarrer donc j'ai dû courir jusqu'ici à pied.
Ou : Désolé, Patron. J'étais tellement excité à l'idée de vous baiser toute la journée sans interruption que je n'ai même pas pu sortir du lit.
Il avait hâte d'entendre son excuse.
La grisaille de ces derniers jours s'était enfin levée et avait cédé la place à un soleil radieux. Yashiro se fit une liste. Le comptoir de la cuisine, le canapé, la table basse, le balcon, la douche, le lit (évidemment), la table à repasser. Quoi d'autre ? Oh, la machine à laver aussi. La baignoire. Ils pouvaient faire un tas de choses avec les chaises de la table à manger, s'ils étaient suffisamment imaginatifs. Par exemple, Doumeki qui s'asseyait sur l'une d'elles et Yashiro qui en profiter pour grimper sur ses genoux. Ou lui tournait le dos, abaissait ses hanches comme s'il s'apprêtait à lui donner la lap dance de sa vie mais en allant directement à l'essentiel. Il eut des frissons à l'idée du regard de Doumeki posé sur lui pendant tout ce temps.
Quand Doumeki finit par l'appeler, il fredonnait d'excitation en se versant du café.
"Tu es en retard."
"Yashiro."
Son sourire s'effaça aussi sec. La voix lui était familière, mais il lui fallut un bon moment pour parvenir à se rappeler qui en était le propriétaire.
"Ota ?"
"Exact. Bonne mémoire."
"Salut, comment ça va ? Ça fait longtemps." Sa voix resta aussi douce que du velours, alors même que tout son être se hérissait. Il reposa lentement la cafetière, son esprit réfléchissant à toute vitesse. "Je suis certain que tu as entendu parlé de ton patron que j'ai tué la nuit dernière. Enfin, pas moi personnellement. C'est Doumeki qui a appuyé sur la gâchette. On a baisé sur son cadavre aussi. Presque un plan à trois. Dis, toi, moi et Nakazawa, on a aussi eu un plan à trois, pas vrai ? C'est marrant comment les choses tournent des fois, tu ne trouves pas ?"
Ota sembla quelque peu décontenancé par son discours, mais il se reprit vite.
"On a ton garde du corps. On l'a capturé ce matin. Il est en mauvais état, je peux te l'assurer."
Un long silence s'ensuivit.
"Putain de merde," cracha Yashiro sans prévenir. Il était furieux. Royalement exaspéré. "J'en tellement marre bordel de toutes ces combines merdiques de Yakuza."
"Quoi ?" Ce n'était pas vraiment la réaction escomptée par Ota.
"Rien... fais pas attention."
Il soupira et se pinça l'arête du nez pour tenter de contenir son énervement. Pourquoi la vie ne pouvait-elle pas se résumer à baiser tout le temps et tous les jours ? Pourquoi les gens insistaient toujours pour compliquer inutilement les choses ? Cela le dépassait.
"Où et quand ?" finit-il par demander d'une voix monocorde.
Ota lui donna l'adresse d'un entrepôt abandonné (bien évidemment).
"Toi seulement. Personne d'autre."
"Naturellement. Comme ça, vous pourrez me tirer dessus à peine sorti de ma voiture, n'est-ce pas pratique ?"
"On veut juste discuter. Trouver un deal qui convienne à tout le monde."
"Mais bien sûr."
Au début, Doumeki s'attendit à être tué dès qu'ils le traînèrent à l'entrepôt.
Lorsque ce ne fut pas le cas, il supporta silencieusement les coups, se préparant mentalement à ce qu'on le cuisine pour des informations qu'il ne détenait vraisemblablement pas.
Quand il réalisa qu'ils ne lui posaient aucune question et qu'il paraissaient plutôt attendre quelque chose entre deux raclées, l'idée qu'il soit utilisé en tant qu'appât, rançon ou pour faire pression sur quelqu'un, lui traversa l'esprit.
Cela le rendit plus que confus (même si les récentes blessures à la tête qu'il avait subies ne devaient pas être étrangères à son état désorienté). Pourquoi penseraient-ils donc qu'il ferait un bon appât ? C'était lui le garde du corps. Ça n'avait aucun sens.
La semelle d'une lourde botte s'écrasa sur son nez. Et il se rappela de manière nostalgique les gestes de son Patron quelques jours auparavant.
Soudain, il se demanda si tout ça n'avait pas un sens finalement. Une raison peut-être tirée par les cheveux, mais qui n'en restait pas moins envisageable.
On le redressa sur la chaise pour mieux accéder à son visage. Du sang s'écoula de sa bouche au fur et à mesure que les poing(s ?) assénai(en ?)t coup sur coup. Il essaya de s'asseoir, mais son corps s'affaissait malgré lui à chaque minute de répit, retenu seulement par les cordes. L'un de ses yeux commença à gonfler.
Et la raison passagère qu'il avait trouvée au milieu de ce brouillard de confusion s'évanouit aussi vite qu'elle était apparue.
Le Patron était beaucoup plus intelligent que ça.
Je suis un sacré crétin, songea Yashiro, faisant face à l'entrepôt désigné, tandis qu'il enlevait la sécurité de son arme. La bêtise de cet idiot devait être contagieuse.
Arriver ici avait été un calvaire. Il avait toujours détesté conduire même à l'époque où ses deux mains fonctionnaient correctement. Il sortit de la voiture et se baissa pour inspecter les nouvelles éraflures sur la carrosserie, n'accordant aucune attention aux nombreux flingues qui devaient sans nul doute surveiller le moindre de ses mouvements. Et c'était une voiture flambant neuve en plus, pensa-t-il, son agacement augmentant de manière exponentielle.
L'agacement. Voilà tout ce qu'il était capable de ressentir. S'il se laissait aller à d'autres émotions, il doutait être capable de garder son sang-froid.
Il était George et ils avaient Lennie.
"J'suis là," déclara-t-il d'une voix forte.
