Paroles perdues

-Nē-san, j'ai une faveur à te demander, déclara Masanobu d'un air penaud.

-Bien sûr, que puis-je faire pour toi ? demanda sa sœur aînée d'un ton indulgent.

Les vœux de Masanobu étaient en général assez modestes. Elle se sentait toute disposée à accéder à sa demande.

-Mon capitaine m'a invité à prendre le thé chez lui mardi de la semaine prochaine. Il m'a chargé de te transmettre aussi son invitation.

Le visage de la jeune femme s'était figé.

-Je sais que tu n'aimes pas les Kuchiki et je comprends que tu n'aies pas envie de venir, insista Masanobu, mais comme c'est mon capitaine…

L'envie de retourner aux Kuchiki le mépris dont ils l'avaient accablée démangeait Omi. Si cela n'avait pas été pour son frère…

-C'est d'accord, je t'accompagnerai, dit la jeune femme sèchement. Mais ne compte pas sur moi pour faire des efforts d'amabilité. J'aurai déjà du mal à rester polie.

-Oh, merci, nē-san ! s'exclama Masanobu soulagé.

-Par ailleurs, déclara sa sœur sarcastiquement, j'espère que ton capitaine ne s'attend pas à ce que je me confonde en remerciements pour nous avoir aidés, parce qu'il en sera pour ses frais.

-Ce ne sera pas nécessaire, dit Masanobu ingénument. Je l'ai déjà remercié.

Sa sœur pinça les lèvres mais ne répliqua pas.


Le manoir Kuchiki était un domaine étendu, composé de sobres bâtiments encadrant un somptueux jardin où serpentait une pièce d'eau surmontée d'un petit pont. Le lieu était d'une élégance beaucoup moins ostentatoire que ne l'était le manoir Uragami, et sa beauté, faite d'harmonie et de mesure, ne s'imposait pas au premier regard.

Omi et Masanobu furent introduits par un serviteur dans une vaste salle de réception, dont l'alcôve était occupée par un bouquet de fleurs. Leur hôte se tenait debout au fond de la pièce. La jeune femme revoyait son fiancé pour la première fois depuis des années. L'adolescent avait laissé la place à l'homme mûr. Dans l'homme grand et mince à l'air sérieux qui lui faisait face, Omi avait du mal à retrouver le garçon aux joues rondes et à l'expression d'enfant gâté qu'elle avait connu autrefois. Il semblait que Kuchiki Byakuya ait fini par acquérir la sévérité et le calme qui étaient la marque distinctive de sa famille.

La jeune femme nota qu'il avait revêtu pour les recevoir son uniforme de capitaine de division, comme pour souligner qu'il ne les recevait qu'en tant que supérieur hiérarchique de son frère. Elle reconnut autour de son cou la longue écharpe de soie que portait autrefois son grand-père. De penser à Kuchiki Ginrei rappela à la jeune femme l'humiliante scène de la rupture de ses fiançailles. Le rouge lui monta aux joues et elle redressa la tête d'un mouvement fier.

Omi s'inclina avec raideur devant son ancien fiancé et prononça froidement les politesses d'usage. Le capitaine Kuchiki et ses invités gardèrent le silence pendant que le thé était servi. C'est seulement après la dégustation qu'ils entamèrent la conversation.

La jeune femme remarqua que le capitaine Kuchiki évitait avec art tout sujet sensible, et en particulier toute allusion au passé. Il commença par adresser deux questions directement à son invitée. Il lui demanda où elle était installée, et si le quartier lui plaisait. La jeune femme réussit à lui répondre d'un ton neutre.

Kuchiki Byakuya discuta ensuite avec Masanobu, l'interrogeant sur sa prise de poste et ses premières impressions de la division. Le jeune homme répondit avec un enthousiasme à peine contenu. Le capitaine se tourna ensuite vers sa sœur pour lui expliquer d'un ton froid qu'il appréciait la collaboration de son jeune subordonné. Masanobu fut confondu par le compliment, mais sa sœur l'enregistra d'un air détaché, comme s'il s'agissait d'un dû.

-Masanobu m'a raconté que vous aviez pris part à son entraînement ? demanda alors le capitaine.

-En effet, répondit tranquillement Omi, bien que ce soit l'ancienne ordonnance de mon grand-père qui ait assuré la majeure partie de sa formation militaire. Mais il y a longtemps qu'il a dépassé ses maîtres.

-Votre frère m'a pourtant assuré que vous le surpassiez toujours en hohō et en kyūdō.

-C'est impossible à affirmer avec certitude. Il y a des années que nous ne nous sommes pas affrontés dans ces disciplines.

-Je serais intéressé de connaître votre niveau en shunpo. Accepteriez-vous de vous mesurer à moi à l'occasion ?

-Mon niveau est certainement très inférieur au vôtre, répliqua Omi sèchement. Je m'en voudrais de vous faire perdre votre temps.

-Je vous en prie, ce serait un plaisir, dit le capitaine gravement.

-Nous verrons, fit la jeune femme du bout des lèvres.

Le capitaine dut sentir qu'il avait atteint les limites de la bonne volonté de la jeune femme, car il passa le reste de son temps à parler avec Masanobu. Il ne revint à la jeune femme qu'à la fin de la visite, pour la remercier de sa venue, et exprimer le vœu de lui présenter sa sœur lors de leur prochaine rencontre. Omi acquiesça machinalement en se disant que, s'il n'en tenait qu'à elle, il n'y aurait pas de seconde visite.