Note : Hello ! Et bien mes amies, voici le dernier chapitre de la quête de John... avant un épilogue, qui finira peut-être en deux parties si besoin. Toutes les informations sur le camp Bastion sont réelles (mise à part Les soldats du mois) et toute la scène à l'hôpital à été écrite par Nathdawn, que je remercie du fond du coeur parce que sans elle mon texte aurait eu l'exactitude médicale d'un épisode de H.


Il y a des choses qui ne changent pas. Par exemple, l'aéroport de Kaboul est exactement le même qu'il y a sept ans. Il est petit, les chaussures des soldats grincent sur le sol en lino, et il n'y a que deux panneaux ''Arrivée'' et ''Départ''. Pas de point où acheter le dernier Moto Heroes et encore moins de boutique pour ramener du chocolat à sa famille. Avec la chaleur, il serait fondu de toute façon.

Il y a un départ en bus vers le Camp Bastion réservé aux soldats britanniques, chaque jours à 16h et ça non plus, ça n'a pas changé - et John en est reconnaissant à tous les Dieux du monde, parce qu'il n'a aucune idée de comment il aurait pu se rendre au camp sans ça. Il se rapproche du point de rassemblement, un simple poteau orné d'un drapeau noir que le médecin a toujours trouvé particulièrement plombant et rejoint une dizaine de soldat en treillis et sac hors-norme sur les épaules. Le bus est déjà là, mais la précision militaire les oblige à attendre que le chauffeur leur fasse signe de rentrer pour qu'ils s'y installent. Il y a un groupe bruyant qui se pousse du coude avant de prendre place au fond du bus, et un autre plus discret qui s'installe au plus près du chauffeur et de la porte. Il y a un côté sortie scolaire et pour la première fois, John réalise ce que ça signifie réellement ; au fond, il reconnaît les petits nouveaux, ceux qui ne connaissent de la peur que le nom. Devant, il y a ceux qui ont tutoyé la mort et qui préfèrent rester au plus près de la porte de sortie en cas d'attaque. Lui s'assoit au milieu. La place lui convient.

La route est longue, surtout dans un bus rempli de testostérone où la clim semble être un concept tellement novateur qu'on n'en connaît même pas le sens, mais John a de quoi passer le temps. Dans ses mains moites, il serre la rapport d'autopsie de Sherlock. Ça pourrait paraître un peu bizarre - oui, ça l'est, définitivement - mais c'est la première fois qu'il a lu le nom de Vincent Vaore et c'est la seule chose qui l'a poussé à chercher le détective à Londres, Hastings, Brighton, Dao Cat Ba et aujourd'hui en Afghanistan. C'est pas grand chose. Il aurait pu faire encore deux fois le tour de la terre ; avec la confirmation qu'il retrouverait Vaore, tout est si simple.

Lorsque le bus atteint le Camp Bastion, on sort les passeports, on décline son identité face à deux soldats aux L85 qui scrutent les visages à la lumière blanche d'une lampe qui clignote et on laisse ses doigts s'écraser sur des scanner d'empreintes digitales. Ça pourrait parait être de trop, mais John a vu aux infos l'attaque du Camp par une quinzaine de talibans en septembre 2012 qui s'est soldée par deux morts et la destruction de six avions de chasse.

Il sait très bien qu'il peut passer les portiques de sécurité seulement parce que son nom est dans les dossiers de cette zone hors-norme, mais il ne la parcourra pas à pieds, il lui faudrait des jours pour visiter chaque tente ou container à la recherche de Vaore. Lorsque John a été affecté à Bastion, il se rappelle avoir légèrement grimacé. À l'époque, il croyait encore naïvement devoir travailler dans des conditions affreuses, entre une chaleur à crever et des moustiques collés aux plaies des soldats, mais lorsqu'il a découvert pour la première fois le bâtiment pourvu de chirurgiens, d'anesthésistes, de spécialistes en orthopédie, puis la présence de scanner et IRM, d'un centre de radiologie et un laboratoire d'analyse, il dut se gifler mentalement pour se punir d'avoir cru l'espace d'un instant que la Couronne n'avait pas tout mis en oeuvre pour ses soldats. C'est dans cette ambiance qu'il a officié pendant trois ans, comme n'importe quel médecin de Londres, à l'exception près que ses patients portaient tous un treillis vert.

Rien n'a changé de toute façon, alors, il sait où aller. Il garde son sac sur son épaule vierge de toute cicatrice et se dirige sur sa gauche, vers les bâtiments de vie, où il sent déjà l'odeur de la grillade se propager. La cantine est visible partout dans le camps et John a toujours suspecté le gouvernement d'avoir fait en sorte qu'il en soit ainsi pour rassurer tous soldats : qu'importe la situation dans laquelle il est, il y aura toujours à manger. Il passe la grande porte ouverte et salue deux officiers qu'il croise, avant de se diriger vers le panneau en liège près des téléphones en libre service pour appeler la famille restée au pays. Sur le panneau, il y a toutes les conneries d'une armée en manque de moments de pauses. Il y a les petites annonces de soldat qui cherchent des participants pour le tournoi de football, les petites annonces stupides faussement matrimoniales où l'imagination humaine dépeint des demandes particulièrement graphiques et vulgaires, quelques mots posés pour des amis, et les photos des Soldats du Mois.

Le panneau Soldats du Mois est le moyen le plus facile pour détendre les hommes et les femmes du camp. John y a figuré une fois, lors de sa première année, lorsqu'il avait sorti le mot Chronophage lors d'une partie de cartes. Ses adversaires l'avaient alors pris en photo et l'avait punaisé avant d'écrire sur le post-it adjacent « Soldat du mois dans la catégorie Soldat avec le vocabulaire le plus incompréhensible : John Watson ». On ne parle pas de véritables actes héroïques sur le panneau des Soldats du Mois parce qu'il y a bien longtemps que plus aucun de ces hommes ne se réjouit d'un acte de bravoure d'un de ses confrères. Il peut avoir sauvé ses collègues militaires, mais toujours est-il qu'il a du tirer sur l'ennemi pour s'en sortir vivant, et personne n'est fier de tuer. Alors ils s'amusent comme ils peuvent, pointent du doigt la maladresse d'un des leurs, la coiffure ratée de la dernière arrivée et tentent, au moins pour un instant, d'oublier le souffle de la mort qu'ils expirent à chaque pas.

John a posé son sac à ses pieds, a posé ses poings fermés sur ses hanches et a relevé le visage pour essayer d'en reconnaître un familier parmi la dizaine représentée. Il renifle, fait rebondir son nez dans une grimace qui tient plus du toc et sourit mélancoliquement en ne reconnaissant personne. Les temps changent, il ne devrait pas être étonné, ça fait quatre ans qu'il a quitté l'Afghanistan. Il se penche vers une des dernières photos et plisse les yeux, le visage est familier mais c'est le nom qui l'aide à réaliser : Desmond Rickey. Il écarquille les yeux, passe le revers de sa manche retroussée sur son front luisant malgré l'heure tardive et se souvient avec émotion de ce colocataire de tente avec qui il avait sympathisé - avant de se faire tirer dessus et de n'être plus que l'ombre de lui-même.

Il récupère son sac et se dirige vers la cantine qui se remplit petit à petit. Il ne tarde pas à trouver un groupe de jeunes hommes - mon Dieu, si jeunes - qu'il accoste pour leur demander où il pourrait trouver Desmond. Ils semblent intrigués mais sans plus, et lui indiquent que le lieutenant colonel Rickey, mange à la table des supérieurs, aire B de l'immense hangar où ça sent les frittes et la viande marinée. Il les salue, masque comme possible son sourire - lorsqu'il avait quitté Desmond, il n'était encore qu'un capitaine, comme lui - et doit marcher quelques minutes avant de trouver la table des officiers. Les plateaux et la nourriture sont les mêmes, mais il n'empêche que les grades supérieurs ont leurs tables. Il reconnaît son ami parmi les huit hommes assis.

« Desmond ? »

L'homme tourne la tête, essuie sa bouche avec une serviette en papier et fronce ses sourcils avant d'avoir tout son visage semble-t-il illuminé par la grâce divine.

« John ? Oh mon Dieu, John Watson ?! »

Il se lève, ignore la main qu'on lui tend et serre dans ses bras le blond dont les pieds manquent de quitter le sol - gênant. Ils se regardent en riant, tâtent les avants-bras de l'autre comme pour se donner la confirmation que tout ceci n'est pas une blague étrange, et John se perd un instant dans les yeux d'un bleu pétant de son ami qui n'ont pas perdu de leur force.

« T'as signé à nouveau ? »

« Moi ? Oh non, non, c'est fini pour moi tout ça... »

« Qu'est-ce que tu fais là alors ? »

L'ancien soldat ouvre la bouche qu'il étire finalement dans un grand sourire, c'est trop long à expliquer et les frittes de son ami refroidiront bien avant qu'il ait finit son histoire.

« Je peux m'asseoir avec vous ? »


Le ventre rempli et les paupières lourdes par le décalage horaire, John suit Desmond dans les couloirs de sables déserts. Au camps, les moins gradés ont interdiction de sortir de leur chambre entre 22h et 6h et de parler aussi. Bien sûr, il y a toujours des anarchistes, mais ils sont assez discrets pour que la balade des deux hommes soit enivrée par le silence. John a expliqué à son ami qu'il venait pour chercher un médecin qu'il devait ramener au plus vite à Londres pour une affaire criminelle mais Desmond lui a avoué que les médecins arrivés en remplacement il y a deux semaines étaient tout juste passés par Bastion avant d'aller à la base secrète de Farah, en pleine zone tenue par les talibans. La commissure droite encore pleine de mayonnaise, le lieutenant colonel dut insister jusqu'à taper du poing sur la table pour faire comprendre que la zone était bien trop instable pour y emmener John et qu'importe que le médecin insiste jusqu'à en perdre son souffle, il devait attendre que l'équipe revienne d'ici moins d'un mois. Le blond a eu un sourire, de ceux qu'on grimace lorsqu'on a si mal que le corps ne sait pas comment réagir autrement, a hoché la tête et n'a pas dit tout haut ce qui le brûlait tout bas : revenir dans cet enfer qui a failli lui coûter la vie n'était possible qu'à la condition qu'il retrouve Vaore, s'il doit repartir sans lui, il n'est pas sûr de ne pas devenir fou.

Desmond conduit John dans une tente du nord de la zone 1, l'ex-soldat ne s'étonne pas une seconde de trouver les militaires sur place encore réveillés, et même s'ils se sont rapidement couchés en faisant un bruit impossible, le Lieutenant Colonel n'est pas dupe non plus. D'une voix sèche comme le vent, Desmond hurle sur ces subordonnées qu'ils doivent réserver un accueil irréprochable au Capitaine Watson et qu'une sanction les attend s'il en venait à se plaindre de leur comportement. Bien sûr, c'est une gigantesque mise en scène à laquelle John adore participer.

Il y a sept ans lorsqu'il est arrivé à Bastion, il se trouva à partager le lit superposé de Desmond, fils d'ouvriers originaire de Glasgow. Ils s'étaient tout de suite entendus, grâce à la bonne humeur perpétuelle du jeune blond et de l'humour sans faille du brun. Plus d'une fois, ils avaient dépassé le couvre-feu, et si John, de part son statut de médecin, n'eut jamais à récurer les toilettes de leur zone, ce fut Desmond qui écopa de toutes les sanctions possibles et inimaginables. Ils auraient pu agir comme deux adultes, accepter le silence complet à partir de 22h, mais Desmond avait toujours les histoires les plus drôles à raconter et John avait toujours une envie folle de l'écouter. Plus d'une fois, ils s'étaient jurés de grimper les grades et de devenir à leur tour des croque-mitaines pour aller faire peur aux petits nouveaux. C'était le plan depuis le début de toute façon, John Watson ne s'était jamais vu faire autre chose qu'une carrière de militaire, et si la balle n'avait pas transpercé son épaule il y a presque cinq ans de ça, c'est probablement lieutenant colonel qu'il serait lui aussi devenu. Enfin, la balle aurait pu aussi le traverser un peu plus bas et c'est tout simplement le matricule Soldat Mort pour la Patrie qu'on aurait gravé sur sa tombe.

Passé le temps de la remontrance, Desmond salue son ami d'un sourire bref mais sincère, avant de le laisser sur place avec les quatre jeunes hommes à moitié habillés, au garde à vous au pied de leurs lits. John leur donne l'ordre de se détendre avant même de poser son sac à terre et les salue un à un d'une poignée de main virile pour faire connaissance.

Tout d'abord vient se présenter Shad Elton, un métisse d'un mètre quatre-vingt trois avec la cicatrice d'une boucle d'oreille qu'il a bien évidement dû retirer, conformément au règlement. Derrière lui vient Steph Ferdi-Smith, un rouquin à la peau brûlée par le soleil qui demande automatiquement à John de quelle région il vient. Puis se présente Keith Darrell, un brun aux yeux sombres et aux tatouages visibles malgré son tee-shirt kaki, qui broie la main du médecin en guise de bienvenue. Desmond lui a parlé de chacun d'entre eux, en quelques phrase : Shad est un élément brillant, mais bien trop bavard, souvent repris pour son manque de tenue ; Steph est maladroit et surtout diaboliquement en retard à chaque appel ; Keith est un gars sympa, quoi que bien trop discret aux yeux du Lieutenant Colonel qui a toujours du mal à gouverner des hommes qu'il ne comprend pas.

Il lui a surtout parlé de Mike Tolliver, le plus jeune de la tente, médecin en herbe tout juste arrivé. Le parallèle avec John est troublant et Desmond y a vu un signe du ciel ; John est venu en messie pour aider Tolliver à sortir de sa coquille. Bien sûr, il a exagéré chacun de ses mots pour taquiner son ami, toujours est-il que le cas du jeune médecin lui cause manifestement du soucis. Tolliver est à Bastion depuis cinq mois, cinq mois où le hasard fit qu'il ne dut recoudre que des plaines mineures et soigner des rhumes sans importance. Toutefois, Rickey a vu le jeune homme frissonner devant les blessures les plus saignantes plus d'une fois, résultant en cette semi-supplication qu'il a imposé au docteur éreinté à grands coups de : « Tu veux pas lui parler ? Le gamin est mort de trouille quand ça devient un peu trop sérieux et le jour où on récupérera la moitié de soldats déchiquetés, piégés par une embuscade, je ne veux pas qu'il tourne de l'oeil avant d'avoir pu en sauver ne serait-ce qu'un. » John avait hoché la tête et souri ; n'importe quoi pour faire passer les trois semaines plus vite.

Maintenant, il est face à Tolliver et Dieu comme son regard est familier. Il avait le même lorsqu'il était arrivé ; des yeux pleins d'espoirs aussi tangibles que des mirages. Pourtant, John dès son douzième jour au camp dût opérer un soldat dont le bras manquait à partir du coude. À partir d'une certaine quantité de sang vu et touché, autant dire que sa foi en l'humanité s'était envolée comme neige au soleil afghan.

« Mike Tolliver ? »

« Oui cap'tain. »

« C'est toi le médecin de la bande alors ? »

« Tout juste diplômé de Barths, cap'tain. »

John lui sourit et doit retenir sa main de ne pas se poser sur l'épaule du plus jeune - un geste paternel qui lui vient de nulle part - et se retourne vers le reste du groupe.

« Je reste ici trois semaines et même si Desmond - je veux dire, lieutenant colonel Riley vous a fait son grand show, jurez-moi de ne pas me faire la totale courbette et compagnie, parce que je ne suis pas venu pour ça. »

« Et, mh, capitaine ? Pourquoi êtes-vous ici ? », ose demander le métisse dans un sourire discret.

« ... Vingt pompes soldats, ça vous passera l'envie de poser des questions inutiles. »

Certes, John n'est pas venu pour être à nouveau capitaine, mais un brin de discipline n'a jamais fait de mal à personne.


Il y a beaucoup de choses qu'un soldat peut endurer. La séparation de sa famille, être propulsé au milieu d'un pays dont il ne connait rien, la souffrance physique et la fatigue mentale, et l'inévitable mort qu'il voit et qu'il sème. Le pire pourtant, et de cela, les journaux en manque de buzz n'en parlent pas, c'est l'attente.

Quand un soldat attend, se confondent les heures et les jours, les convictions et les incertitudes, et le champ de bataille dans ces cas là, se trouve dans son propre esprit. Il commence à refaire le monde à coup de peut-être, de et si, et de pourquoi. Ça n'avance à rien. Ça n'avance jamais à rien de trop réfléchir. John l'a toujours su - ou peut-être que c'est un héritage familial mais il n'a pas envie de jouer les Freud - il préfère ressentir que l'analyse froide et impersonnelle d'un cerveau qui bouillonne.

Alors, pendant des jours qui se transforment en semaine, il ressent. Il ressent tous ces sentiments qu'il avait enfouis au plus profond de son être, tassant couche après couche la peur, les rêves brisés et la culpabilité. Il ressent la sensation horrible du sable collé sous sa langue lorsqu'il était tombé après que la balle ait transpercé son épaule. En Angleterre, contre la poitrine de Mary-Ann ou devant des tomates farcies, il pouvait aisément oublier cet enfer mais aujourd'hui, il n'a plus aucun moyen de repli car il n'est qu'à un putain de kilomètre de l'endroit de l'attaque où cinq talibans avaient encerclé les deux voitures remplies de soldats anglais.

Ils revenaient d'une visite de routine à Lashkar Gah, à laquelle John avait demandé de participer pour voir autre chose que le désert autour du camp et ils pouvaient réellement discerner les murs d'enceintes de Bastion avant que la première balle ne traverse la poitrine du chauffeur de la première voiture. Ensuite, John aimerait dire qu'il a été exemplaire, qu'il s'est extrait de la voiture avec rapidité et précision pour intercepter sans tirer les cinq hommes autour d'eux, mais ça, ça n'arrive que dans les films. Dans la vraie vie, c'est un mélange confus de cris, d'explosions et de regards perdus qui englobe la scène dans la pire des cacophonies dont le sang signe la dernière note. Alors, le médecin était sorti, fusil collé au torse, suivant ses deux collègues jusqu'à l'arrière de la voiture où ils se pensaient en sécurité. Cela aurait pu être vrai, si l'ennemi avait un plan d'attaque, mais il n'en avait pas : ce n'était que cinq gamins désespérés agissant sous la colère et l'incompréhension d'une invasion économique et militaire dont ils ne percevaient rien d'autre que la violence. On lui tira dans le dos et John s'écroula à terre avant d'entendre la dernière détonation de la balle qui arrêta à jamais les actions de son bourreau.

Et c'est sa jambe qui le fit boiter pendant cinq mois. Pas étonnant. Comment un homme peut-il continuer à marcher droit lorsqu'il a vu le sang de gamins désespérés de quinze ans se confondre avec le sable ?

C'est sans dormir qu'il passe ses nuits sur le lit du haut au fond de la tente 46 de la zone 1, parce qu'il devient l'archéologue de sa propre vie, et ici à Bastion, il ressort de la terre de sa mémoire toutes ces choses dont il avait peur. John Watson ne peut plus se mentir.


« Brelan de valets. »

« Putain Steph, t'as encore triché ! »

« Va te faire foutre Keith, j'ai pas triché ! »

« Mais j'ai deux valets, tu peux pas en avoir trois ! »

John lève la tête du journal vieux de trois mois et sourit en voyant la table des jeunes soldat où on a improvisé un poker, où des bouteilles d'eau et des dattes sont pariés. Il y a des groupes où le sport fédérateur est un jeu de foot sur console, d'autre où on joue réellement au foot, mais ici c'est les cartes que les hommes préfèrent. Ils se sont installés à l'extérieur maintenant que le soleil se couche et que les températures sont vivables avec leur uniforme obligatoire, et quelques soldats voisins viennent voir par-dessus les épaules des colocataires du médecin les cartes qu'ils ont en main.

Steph se débat encore un peu, tente de faire croire en sa bonne foi mais personne n'est dupe, le jeune homme ne peut semble-t-il pas passer une manche sans sortir une carte miracle de l'une des siennes. Ça fait partie du jeu maintenant, chopper Steph avant qu'il ne triche.

« Rien à foutre, je joue plus avec toi. Capitaine Watson, vous voulez le remplacer ? »

« Oh ouais cap'tain, venez ! », se réjouit Mike qui prend déjà des mains du tricheur les cartes restantes.

Le médecin sourit, tente de hocher la tête pour leur faire signe qu'il est bien sur sa chaise mais les jeunes hommes devant lui ont l'air si excités à l'idée qui les rejoigne qu'il capitule. C'est bizarre comme ils le regardent, c'est un mélange d'admiration et de respect et John n'a franchement pas l'habitude. Mais il sait très bien pourquoi ils le regardent comme ça. Et ils ne tardent pas à se trahir.

« Alors, capitaine, ça fait quoi de rentrer au pays... ? », demande Shad en distribuant un nouveau jeu.

Il regarde le dos rouge des cartes et sourit. Même Steph n'est pas allé prendre place sur sa chaise longue et est resté près de la table en plastique pour l'écouter. Ça intrigue tout le monde ici ; c'est quoi la vie après la guerre ? Ils ne le respectent pas seulement pour son âge ni pour son grade, ils le respectent aussi pour ça, pour être rentré et pour être revenu.

« Vous voulez savoir la vérité ? »

Les quatre paires d'yeux le fixent, les sourires sont figés et l'attente est si palpable que John ne peut pas les faire plus attendre, il n'est pas cruel.

« La vérité c'est que rien n'est plus pareil. Et Dieu merci. Je veux dire, vous vous voyez rentrer à Londres, Glasgow ou Liverpool et reprendre votre vie, comme avant ? Comme si rien ne s'était passé ? C'est impossible. Alors, y'a pas mille choix. Soit vous foncez tête baissée dans un simulacre de vie, à rejeter Bastion ; soit vous vivez, tout simplement. Ça ne sera pas facile, merde, ça peut même être le plus gros défis de votre vie, mais une fois que vous aurez la force d'accepter ce que vous ne pouvez pas changer, vous saurez que vous aurez réussi : vous serez vivants. »

Il faut encore quelques secondes à John pour comprendre qu'il regarde ses mains depuis le début de son discours. Ce n'est pas son genre de ne pas regarder ses interlocuteurs dans les yeux, mais c'est parce que son interlocuteur, c'est lui. Il inspire bruyamment, longuement, a cette sensation de poids lourds qui presse ses poumons mais le poids n'est pas en train de se former, il est en train de disparaître, et John réalise seulement maintenant que cela fait près d'un an qu'il vit comme ça, en souffrant. Il serre les poings pour empêcher ses mains de trembler, il sent tous les muscles de sa gorge qui frissonnent et se lève, peut-être de manière trop sèche au vue des sursauts des soldats et repousse sa chaise en arrière pour fuir la scène.

« Mike ! Mike ! »

Le groupe de la tente 46 se retourne et même John arrête ses pas. Ils voient arriver un de leur collègue en combinaison intégrale, le casque encore posé sur la tête et les poils des avant-bras de John se redressent : il n'y a qu'une raison qui fait que les soldats oublient de retirer leur casque, ils se croient encore en danger. Le soldat est maintenant près de la table de poker, debout près de Tolliver qui semble avoir oublié comment respirer.

« On a besoin de toi, maintenant ! »

Le jeune homme cligne des yeux, plusieurs fois, il doit vouloir essayer de se réveiller de ce cauchemar qu'il a évité jusqu'à présent, mais John connaît ça, et sait qu'il n'y a pas d'échappatoire possible.

« Tolliver, maintenant on t'a dit ! », hurle-t-il et l'appelé se lève d'un bond.

Ils courent tous les trois à un rythme fou comme s'ils essayaient de fuir la mort, alors que John sait pertinemment qu'ils vont au contraire essayer de la retrouver et de lui tordre le cou avant qu'elle emporte un des leurs.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« On faisait une ronde dans un village voisin quand une maison a explosé. »

« Une bombe ? »

« Non, une bonbonne de gaz qui a pété capitaine. »

Ils se regardent et John ferme une seconde les yeux ; il n'y a rien de plus absurde que la guerre.

Quand ils arrivent dans le centre hospitalier, John retrouve chaque mur, chaque coin et chaque bruit comme s'il n'avait jamais quitté l'Afghanistan. Ils prennent la première porte à droite, longe un couloir vide avant d'arriver dans la salle où ils se changent rapidement et enfilent une combinaison, et où ils se lavent les mains pendant presque cinq minutes. On distingue à peine les doigts de Tolliver qui tremblent si fort que John en a le tournis. Mais le plus jeune n'ouvre pas les lèvres et son aîné respecte son besoin de silence.

Ils rejoignent les infirmiers dans la salle d'opération et découvrent le corps qu'on leur a ramené. Ils ont commencé de découper les vêtements, ceux qui ne sont pas imbriqués à la peau, posé des perfusions pour hydrater le patient. Ils arrosent les plaies avec de l'eau stérile, les soins d'urgence ont été accomplis, à présent il faut évaluer les dégâts. Le plus grand des deux énumère où ils en sont :

« Brûlure au troisième degré sur 50 % du corps, quelques éclats. Tension 8/5, on le remplit pour la faire remonter, pouls 140, a déjà reçu 20 mg de morphine, 10 sur place il y a 20 minutes et je viens de refaire un bolus. Pas de signe de conscience depuis qu'il est arrivé, il geignait à peine. »

John enregistre les informations tandis qu'un autre les aide à enfiler casques et gants. Et plus que tout, il tente d'oublier le bruit, les bips des machines, la respiration sifflante du blessé, la lumière crue du scialytique...

« Non ! Non je ne peux pas. », implore d'une voix pincée Mike qui se tourne sur lui-même, les yeux révulsés et déjà humides.

Parce que malgré la peau brûlée sur le côté droit, et la plaie béante qui part de sa tempe jusqu'au coin de sa bouche, ils reconnaissent tous deux le visage de Desmond et le voir ressembler à un simulacre d'humain dont la peau fondue laisse les plaies à vif, c'est d'une horreur sans plus nom aucun. Encore un ami sur le point de... non, ne pas y penser. John inspire, une fois, juste assez pour s'enivrer d'un courage qu'il sait tout à fait éphémère et pointe son index sur le jeune médecin.

« Calme-toi ! Je te laisse cinq secondes pour reprendre ton souffle et tu vas t'occuper du lieutenant colonel avant qu'il ne claque entre tes doigts, c'est bien compris ? »

« ... Oui capitaine. », gémit-il d'une voix qui hurle le non.

« Tolliver, pour l'amour de Dieu, tu vas rester planté là comme un con à le regarder mourir ? Tu vaux mieux que ça alors arrête de t'apitoyer sur ton sort et réalise enfin qu'il te fait confiance et qu'il n'y a que toi qui peut le ramener ! »

Le jeune médecin tourne enfin la tête qu'il secoue déjà inconsciemment, et cligne plusieurs fois ses yeux dont il veut taire les larmes discrètes.

« Oui... oui capitaine. Okay, d'accord, rajoutez un autre flacon de Ringer et préparez la dopamine. Et l'anesthésiste doit se pointer, et fissa ! »

Mike a levé les mains pour retenir l'attention des deux infirmiers et s'est approché du corps de son lieutenant colonel inanimé sur la table avant de leur donner les premières instructions.

« On pose une vie centrale et on débride les plaies. Faut qu'on lui ôte le reste de ses vêtements avant que le chirurgien n'arrive, on n'y voit rien. Continuez de laver. »

Et le médecin commence doucement, avec deux pinces, de retirer les peaux mortes, comme s'il l'épluchait. Dessous, c'est rose, rouge, mais mieux que noir. Il ne tremble plus, tout à sa tache.

« Tension 7/4, elle continue de descendre. »

« Augmentez le débit des perfs. Allez lieutenant colonel, accrochez-vous ! Et où est ce con d'anesthésiste ? »

« Le con est là. »

Le médecin qui vient d'entrer sourit, il ne relèvera pas, il connaît le stress, inutile d'en rajouter. Aussitôt, il se met au travail et prépare des cocktails dans des seringues que John ne connait que trop bien.

Lui est resté près de la tête de son ami qu'il regarde sans réaliser pleinement ce qu'il est en train de voir. Il est prêt à aider si besoin mais pour l'instant, il laisse son jeune collègue aux manœuvres ; il sait qu'il doit le faire. Les défigurations il en a vu, peu et c'était déjà trop et quand il connaît le visage qu'il a vu sourire, pleurer, s'étonner et vivre tout simplement, l'après est toujours cruel. Il s'appuie d'un pied sur l'autre, respire entre ses lèvres pincées tout juste ouvertes en un O discret, devant la situation dont il n'est plus qu'un spectateur. Les sons changent et semblent se couvrir, comme une sourdine sur cette vision désolante. Il est là, c'est indéniable, mais tout est flou et le miroir que crée la scène lui revient comme la pire des vérités.

Il y a cet homme aux chevet de son ami entre la mort et la vie, et il ne sait pas quoi faire. Il fait tout pour empêcher l'inévitable d'arriver trop tôt et évolue dans une danse macabre aux allures de prière. Il voit son ami chuter et se rapprocher du dernier voyage et pourtant il se débat et se débat encore pour le ramener à lui et à la vie ; mais finalement tout ça, tout ce qui l'entoure, n'est-ce pas des sables mouvants ?

Soudain, un son strident, le bip qui fait des ratées et un son continu, le cœur vient de lâcher. Tout le monde est en alerte, l'anesthésiste injecte, un infirmier rapproche une machine et les mains de Mike attrapent le défibrillateur qu'il colle au torse nu après avoir crié à ses subordonnés de se reculer. Et John arrête de respirer.

Mike donne la première impulsion électrique dans le corps qui rebondit mollement ; comme celui du détective sur le trottoir. Pourquoi est-ce que John y a cru ?

« On recharge. »

Il faut quelques secondes longues comme l'éternité avant que les deux embouts gris ne se posent à nouveau sur le corps qui émet ce bip continu. Pourquoi est-ce que John a fait tout ces voyages ?

« On recharge ! »

L'infirmier se retourne vers la machine dont il écrase à nouveau les boutons et John étouffe, c'est tout l'air sain de ses poumons qui a disparu pour lui laisser à la place un brouillard clair comme l'anthracite dans lequel il évolue depuis un an. Il quitte la salle d'opération, se débarrasse de la combinaison en trop, manque de tomber à plusieurs reprises sur le couloir où ses pas glissent et se réfugie sous le ciel noir sans lune, qui le nargue. Pourquoi est-ce John ne peut pas l'accepter ?

Il inspire ou expire peut-être, c'est qu'il pleure en fait et les premières larmes qu'il verse envahissent son visage et sa gorge, l'étouffent sans le tuer et ne lui laissent que ce sentiment, le pire de tous, celui qu'il craint depuis toujours et qu'il a enfoui sous les couches périssables de l'Afghanistan, des bières avec Greg, de Mary-Ann, de son adolescence, de Harry et de ses parents : il est seul.

Et putain, comme avec Sherlock, il était deux.

Il y a des milliards d'humains autour de lui mais une promesse, ce n'est rien comparé à Baker Street, au thé noir que Sherlock demande d'un haussement de sourcil, à son sourire lorsque John tient tête à Mycroft, à son regard lorsque John portait sur ses épaules une veste collection Bombe-Explosif 2012, à tous ces mots qu'il n'a jamais dit mais que John comprenait. Parce que s'il y a bien une seule chose de sûre sur cette foutue planète, c'est que rien n'a jamais été aussi parfait que Sherlock Holmes et John Watson ensemble, qu'importe qu'ils étaient colocataires, collègues, amis ou toutes ces autres choses encore auxquelles John ne s'est jamais autorisé à penser.

Il sourit et écrase les larmes sur ses joues bronzées, parce que mon Dieu comme il a compris que Sherlock ne lui avait pas tout dit, mais il en a tellement découvert qu'aujourd'hui, il lui pardonne.

C'est ça, il lui pardonne. Il l'accepte. Et il respire, enfin.

« Cap'tain... ? »

Mike a apparut derrière lui, sans plus de combinaison et avec un sourire faible, et John pose cette fois sa main sur son épaule.

« T'as fait ce que t'as pu Mike... c'est bien. Tu as très bien agi. »

« Capt'ain, je... »

« Non, non, ne t'en fais pas. J'aimerais te dire que la vie est simple et que tout s'arrange à un moment ou à un autre mais... ça marche pas toujours comme ça. Alors, ne baisse pas les bras, affronte les moments difficiles mais tout passe avec le temps. C'est ton meilleur allié. »

« Non mais cap'tain, il n'est pas mort. Le lieutenant colonel n'est pas mort, j'ai pu le réanimer, le chirurgien a pris la suite. »

John ouvre grands les yeux, sourit avant même de réaliser pleinement et lève les mains au ciel avant de prendre le jeune homme dans ses bras et de le soulever de la terre de quelques centimètres.

« C'est génial Mike ! »

« Pourquoi pensiez-vous qu'il était mort, je faisais tant la tronche que ça ? », demande en riant le nouveau médecin qui serre les épaules du blond entre ses mains.

John inspire mais n'expire que de l'air sans parole ; il n'aurait pas pu l'expliquer à haute voix de toute façon. Il secoue la tête, sourit et redresse le menton :

« Il est temps que je rentre chez moi. »


Dans l'avion qui le ramène à Londres, John regarde par le hublot le petit aéroport de Kaboul. Pour sûr, rien n'a changé. La terre est de la même couleur, le vent aussi inexistant et l'entraide entre militaires est toujours sans borne. S'il a une place dans cette avion, c'est grâce au commandant de la zone 1 qui a accepté de l'aider, après sa présence auprès du lieutenant colonel Rickey. Il est resté encore une semaine, le temps d'attendre que Desmond sorte de son coma artificiel et qu'il puisse lui parler. Son ami sera ramené d'ici quelques jours en France où il sera pris en charge par une équipe médicale, mais le médecin est plutôt confiant, il n'en portera pas des séquelles trop graves. Il est surtout satisfait d'avoir pu lui raconter à quel point Mike s'est montré exemplaire et maintenant au camp, on ne commence jamais une partie de poker sans que le jeune médecin ne soit présent.

Les adieux ont été plus poignants qu'il ne pensait. À son époque, on tapotait gentiment dans le dos du collègue en lui souhaitant un bon retour, mais ni Shad, ni Steph, ni Keith ne l'ont laissé partir sans le serrer dans leurs bras. Il n'y a que Mike qui a osé lui tendre la main, mais son sourire était si précieux que John en a compris sa véritable force. À son époque aussi, il n'y avait pas de Pizza Hut au milieu du camp ; comme quoi, les choses évoluent.

Finalement, il n'a pas attendu que l'équipe envoyée à Farah revienne, car pour être franc, ça ne change rien désormais. Il ne veut plus être accompagné d'un médecin légiste pour aller réclamer auprès de Gregory qu'on ouvre la tombe, il veut juste aller de l'avant, peut-être même voir ce qu'il pourrait faire du dossier volé à Irène, mais sa quête pour retrouver un fantôme est finie. Il sort du sac qu'il a pu garder entre ses jambes le dossier bleu, celui qu'il a commencé le tout premier jour en allant voir Molly, et l'ouvre.

Il sourit en regardant les photos, les papiers du congrès à Brighton, toutes ces choses qui lui paraissent si anciennes et pourtant, comme ancrées dans sa chair. Il pose surtout sur la tablette le rapport d'autopsie et son sourire s'agrandit - bien qu'étant mélancolique - en lisant le nom qui l'a poussé à traversé la terre, le point de départ de tout ça. Vincent Vaore.

Vincent Vaore.

Il se raidit sur sa chaise, relit encore le nom et comprend enfin. Parce que tout était là. Depuis le début.

V-I-N-C-E-N-T-V-A-O-R-E

Il remet les lettres en place.


Note : Pour celles qui pensent avoir décodé le mot, merci de ne pas l'écrire dans les reviews pour ne pas spoiler les autres, mais vous pouvez m'envoyer vos théories par MP si vous le souhaitez :)