Ambre prit une grande inspiration et resserra les pans de son manteau contre elle. Un fin crachin tombait ce jour-là et les températures n'étaient pas très clémentes.
« -Nous y sommes», murmura-t-elle, son souffle se transformant en petits nuages de vapeur quand il sortait de sa bouche.
Elle regarda pour une dernière fois la masse grise de la mer s'étendant à perte de vue et se rendit à l'avant du bateau qui entrait au port. Il était 07h00 et le bateau allait accoster à Southampton, ville portuaire du sud de l'Angleterre. Elle aurait encore quelques heures à patienter avant de prendre le Portoloin qui l'attendait.
Après un contrôle d'identité côté moldu (heureusement, elle avait fait tous les papiers nécessaires), elle repéra rapidement ce qu'elle cherchait. Dans une rue adjacente, une rangée de bennes à ordures attendait patiemment d'être vidée. Sûre d'elle, elle s'engagea dans l'allée. Alors qu'elle se dirigeait vers l'avant-dernière benne, une pile de journaux abandonnés attira son attention. Encore cette histoire…
Depuis un an, les relations entre sorciers et moldus s'étaient considérablement dégradées, même si le secret était toujours gardé. Le récent conflit mondial côté moldu avait laissé la population dans un état de profond effroi et dans la suspicion et la peur d'un nouveau conflit, même s'il régnait tout de même une sorte d'allégresse, de volonté de reconstruire pour tout oublier. Mais il y avait eu cette histoire. Un père de famille avait brûlé vive sa fille, arguant qu'elle était sorcière. Les feuilles de chou moldues condamnaient pour la plupart ce fait divers sordide, mais certains journaux, la plupart d'excentriques magazines remplis d'images-chocs, titraient:
« Devons-nous avoir peur des sorciers ? » ou « Et si c'était vrai ? Sommes-nous en danger ? »
Et dans le fond c'était vrai, la jeune fille était vraiment sorcière, elle avait manifesté inconsciemment ses pouvoirs, blessant légèrement son frère au passage. La suite n'était guère réjouissante et la communauté magique en tremblait encore d'effroi. Et comme à chaque fois qu'elle pensait à cette histoire, elle pensait à lui, à quelle serait son interprétation, s'il en ferait une preuve que sa propre guerre était en marche.
Elle se rendit compte qu'elle fixait depuis deux bonnes minutes la pile de journaux et se décida à bouger. Arrivée devant l'avant-dernière benne, elle s'adossa nonchalamment à celle-ci, comme si elle attendait quelqu'un. Précaution inutile, la ruelle était vide. Elle se laissa alors aller en arrière et un instant plus tard, se retrouva sur une large avenue animée. Immédiatement, une bonne odeur de bierreaubeurre vint lui chatouiller les narines, émanant d'un petit pub sur sa droite. Les boutiques s'alignaient, accueillantes, le long de la rue fréquentée. C'était bien moins grand que Paris, mais elle savait que ce n'était qu'une étape. Là où elle se rendait, il y aurait bien plus de monde et bien plus de choses à voir. Elle flâna un moment dans les boutiques avant de se rendre dans l'aire de transport réservée aux Portoloins. C'était une sorte de quai, mais au lieu d'attendre un train, les sorciers se positionnaient devant des box étroits. Elle se plaça elle-même devant le box 28 qui était le sien si elle en croyait son ticket. Il était pour l'instant complètement vide, mais alors qu'elle se demandait si elle ne s'était pas trompée, une voix éthérée sembla surgir du box :
« Portoloin n°28 de 09h30 à destination du chemin de traverse, merci de patienter et de tenir fermement vos bagages tout au long du voyage. »
Dans une pluie d'étincelles jaunes, une vieille botte crottée apparue au centre du box. Ambre respira un bon coup : c'était son Portoloin, il était temps de prendre son avenir en main. C'est donc résolue qu'elle se saisit de la botte qui l'emporta dans un plop sonore.
Si elle avait été charmée par Southampton, elle fut ébahie en arrivant sur le chemin de traverse. Un joyeux brouhaha s'élevait de toute part. Des sorciers discutaient gaiement devant des boutiques aux vitrines alléchantes. Une boutique d'animaux magiques dégageait une forte odeur de fauve. En dehors des hiboux, il y avait à Beauxbâtons peu d'animaux de compagnie comme les élèves de Poudlard pouvaient en avoir. Aussi fut-elle impressionnée de voir quantité de rats, chats et même des crapauds.
Elle sortit un papier de sa poche et sourit au nom évocateur de l'auberge où elle avait réservé une chambre : « le Chaudron Baveur »
Elle entra donc dans la taverne qui était peu fréquentée à cette heure encore matinale. L'endroit était chaleureux et lui plut immédiatement. Elle se dirigea vers la réception où elle fut accueillie par un jeune homme répondant au nom de Tom. Celui-ci lui apprit que sa chambre était prête et qu'un hibou l'attendait. Elle monta donc directement dans ses nouveaux quartiers et en effet, un hibou au plumage sombre l'attendait patiemment devant la fenêtre entrouverte.
Elle prit doucement le parchemin et le parcourut rapidement.
«Patron,
J'espère que vous êtes bien arrivée en Angleterre. Ici, tout va bien, la section littérature étrangère marche du tonnerre. La stagiaire me donne un bon coup de main, mais rassurez-vous, même quand elle sera partie je réussirai à tout gérer comme un chef…enfin pas comme le chef, le chef c'est vous...enfin, vous m'avez compris ! Bref, je vous souhaite bonne chance pour votre contrat ! Je vous renvoie un hibou en fin de semaine avec le relevé des ventes !
Cordialement
Arthur»
Elle sourit, elle reconnaissait bien là la maladresse de son employé ! Après la réouverture de la librairie, l'activité avait repris doucement et avait atteint un rythme qui avait dépassé ses espérances. Elle avait alors eu l'opportunité d'embaucher Arthur, jeune homme fraîchement diplômé de Beauxbâtons qui nourrissait comme elle la passion du livre. Un an plus tard, le jeune homme était quasiment autonome et elle s'était donc permis de revoir ses ambitions à la hausse : partir à l'étranger. Elle avait longuement hésité, se demandant si ce n'était pas une mauvaise idée de se rapprocher de Tom. Mais elle avait décidé que rien, même pas lui, ne pourrait l'empêcher de réaliser ses aspirations. Qui plus est, elle n'avait plus de nouvelles depuis le jour où elle l'avait regardé partir.
S'empêchant de s'enfoncer plus en avant dans ses sombres pensées, elle rédigea un rapide message de remerciement pour Arthur, l'envoyant via le hibou qui était sagement resté perché sur le haut du baldaquin de son lit. Ceci fait, elle se mit en route pour les deux rendez-vous qui allaient sûrement changer sa vie.
Son premier arrêt, elle le fit devant une boutique. Mais pas n'importe quelle boutique, sur la devanture toute en bois, étincelait en lettres d'or le nom « Fleury et Bott ». Elle était donc devant la librairie la plus connue du chemin de traverse et avait rendez-vous avec l'un des deux patrons : Mr Bott. Prenant son courage à deux mains, elle entra, un petit tintement retentit, indiquant sa présence. Immédiatement, l'odeur des livres la rasséréna. La librairie paraissait immense et les rayonnages croulaient littéralement sous un nombre impressionnant de grimoires. De lourdes échelles en bois s'alignaient le long d'étagères vertigineuses, permettant l'accès à des livres qu'elle savait être les plus rare, car tenus à l'abri des enfants ou des éventuels voleurs. De lourds rideaux pourpres laissaient filtrer une douce lumière donnant à l'endroit un aspect éthéré et mystérieux. Immédiatement l'endroit lui plut et cette impression fut renforcée lorsque Mr Bott se présenta à elle. C'était un vieux monsieur dont l'impressionnante barbe, courte, mais touffue, lui donnait un air de Père Noël, de fines lunettes cerclées d'écaille lui donnaient un regard intelligent et, dans sa belle robe de sorcier de velours noir, il dégageait une calme assurance.
« -Miss Delmas, quel plaisir de vous rencontrer enfin après tous ses hiboux échangés ! Avez-vous fait bon voyage ?
-Enchantée Mr Bott, oui je vous remercie. Je dois vous complimenter sur votre boutique, elle est magnifique !
-C'est très gentil mon enfant ! N'en profitez pas pour me subtiliser quelques idées ! ajouta le vieil homme avec un clin d'œil.
Ce qui aurait pu sonner comme un reproche avait plus l'air d'une pique amicale,ce qui rassura la jeune femme. Mr Bott la conduisit dans l'arrière-boutique où trônaient deux énormes bureaux. Celui de Mr Bott croulait sous des piles de parchemins qu'il fit léviter distraitement de sa baguette. Les parchemins se posèrent en un tas informe dans un coin de la pièce et Ambre prit place sur la chaise mise à sa disposition, tandis que Mr Bott prenait place dans un antique fauteuil qui craqua sous son poids.
-Donc, si je résume la situation, vous êtes ici pour me voler mon commerce, continua-t-il avec un sourire entendu.
-Je dirais plutôt compléter, nuança-t-elle souriant également.
-Haha, c'est bien, ne pas vouloir pousser les vieux dehors, c'est tout à votre honneur ! Oui, comme vous le voyez, la boutique se porte comme un charme ! Les murs ont bien sûr été agrandis magiquement, mais là je pense que nous atteignons nos limites ! Aussi, comme je vous l'ai dit dans nos hiboux, je suis très heureux qu'une nouvelle librairie s'implante parmi nous. Cependant, il faut que vous soyez consciente que certains « marchés » son plus rentables que d'autres. Quels sont les ouvrages que vous souhaiteriez proposer ?
-Dans ma boutique parisienne, nous avons un panel très vaste, nous allons des manuels scolaires aux biographies. Nous avons une section historique très développée et également une partie consacrée aux romans, bref nous sommes une librairie généraliste. Je me suis permis de me renseigner sur votre librairie, je sais donc que votre principale source de revenus concerne les manuels scolaires. Quasiment tous les élèves de Poudlard viennent se fournir chez vous si je ne me trompe pas ?
-Vous êtes très perspicace et je vois que vous avez bien fait vos devoirs, si je puis me permettre. Effectivement, les manuels scolaires représentent 80% de nos parts de marché. Vous comprendrez donc qu'il nous est impossible de négocier là-dessus, conclut-il avec un sourire entendu.
-Je m'en étais effectivement doutée et cela me rassure. Mon projet est tout autre, je souhaiterais implanter sur le chemin de traverse une librairie d'étude. Je souhaiterais me consacrer uniquement aux ouvrages historiques et de recherches, je souhaite vraiment spécialiser ma boutique dans cette voie. Aussi, il faudrait que vous nous puissions nous entendre pour être en cohérence et non en concurrence. Je pense plus à un partenariat qu'à deux boutiques distinctes, je pense réellement que de nombreux projets peuvent voir le jour dans nos deux boutiques !
-Voilà de bien belles paroles ! Voyez-vous, mon associé et moi en avons longuement discuté. Le chemin de traverse et avant tout une association de commerçants ayant à cœur la vie de notre communauté. C'est le centre névralgique marchant de l'Angleterre. De ce fait, nous ne sommes pas contre l'arrivée de sang neuf et de nouveaux commerces, bien que nous privilégiions la diversité. Le partage que vous me proposez me semble tout à fait raisonnable. Nous allons nous tourner vers notre avocat et préparer quelques documents, des clauses d'exclusivités, ce genre de chose. Je vous les ferai parvenir et une fois signés nous pourrons commencer notre partenariat au plus vite ! »
Quand elle ressortit de la boutique, elle avait un large sourire. Ça s'était passé mieux que bien ! Elle pressa le pas pour se rendre à son deuxième rendez-vous. Le sourire qu'elle arborait se fana quelque peu en voyant la devanture de ce qui serait sa future boutique. Ok, elle avait acheté le local quasiment sur un coup de tête, mais elle avait tout de même vu des photos… Lesdites photos semblaient avoir été prises il y a bien longtemps. Pas une seule fenêtre n'était visible puisque de lourdes planches de bois condamnaient toutes les ouvertures sauf une antique porte en chêne. Porte devant laquelle se tenait une femme au sourire crispé.
« -Vous êtes Miss Delmas ? Éléonore des agences mobilières Sorciers-Tout-Prêt, je suis là pour vous remettre les clés de votre nouveau local !
-Nouveau vous dites ? Il ne ressemble pas vraiment aux photos, non ?
-Ho oui, hum, les photos ont été prises lorsque le bâtiment était encore en activité, mais en quelques coups de baguette je suis sûre que vous en ferez un établissement splendide !
Le sourire de cette bonne femme la perturbait totalement. Humainement, ce n'était pas possible d'avoir un sourire si crispé et des dents si blanches. La dénommée Éléonore lui tendit une clé rouillée et un reçu à signer. Avec la sensation de se faire légèrement rouler dans la farine, Ambre prit la clé et signa le document. À la vitesse de l'éclair, l'agent immobilier fit disparaître le document et toujours son sourire forcé plaqué sur le visage, s'éloigna en déclara :
-Le bâtiment est à vous ! N'hésitez pas à faire appel à nous pour tout autre achat immobilier et bonne chance pour votre salon de coiffure
-C'est une lib…. » Commença Ambre, mais la sorcière avait déjà disparu dans un tourbillon de cape. Résignée, Ambre ouvrit la porte en chêne et pénétra dans sa nouvelle boutique. Après un quart d'heure de visite, elle était sûre de deux choses : le bâtiment était dans un état déplorable qui n'avait jamais été mentionné lors de l'achat, MAIS il avait du cachet et elle se sentait prête à rendre à ce lieu l'éclat qui lui était dû.
Elle se mit au travail dès le lendemain à grand renfort de sorts de ménage et de déblaiement. En quelques jours, l'agitation dans la boutique faisait déjà des curieux et c'est ainsi qu'elle fit connaissance avec le tout jeune Florian Fortarôme qui venait de reprendre la boutique familiale. Elle eut également droit aux judicieux conseils de Mr Bott qui se montra disponible et d'une gentillesse précieuse. Elle se sentait bien parmi ces gens et adorait passer son temps libre à flâner sur le chemin de traverse.
« Tout est parfait ici, sauf cet horrible endroit ! »
En se baladant, elle avait découvert l'allée des embrumes. À vrai dire, elle avait bêtement marché sans réfléchir, perdue dans ses pensées. Elle n'en était sortie que lorsqu'un sorcier borgne et à l'odeur nauséabonde lui avait proposé d'acheter des amulettes de contrefaçons. Elle avait alors refusé poliment en mettant le plus de distance possible entre le vendeur et elle. La jeune femme avait mis un temps fou à revenir sur le chemin de traverse et ce qu'elle avait vu dans les vitrines l'avait horrifié. Tout à la quête d'une sortie menant vers les rassurantes boutiques du chemin de traverse, elle était passée sans la voir devant une boutique bien connue ou un jeune homme, lui, n'avait pas manqué de la remarquer. Ambre avait fini par retrouver la sécurité de sa boutique en pestant contre sa propre imbécillité. Ce jour-là, elle avait confié sa mésaventure à Florian Fortarôme qui s'était moqué gentiment, mais lui avait fait promettre de ne plus y mettre les pieds, conseil qu'elle comptait bien appliquer.
