Salut les enfants !

Je crois qu'on a tous passé une semaine difficile. Très sincèrement, c'était pas le bon moment pour commencer un stage d'observation en collège. Les plus jeunes élèves sont paniqués et débarquent en pleurs à la vue des militaires (et Dieu sait qu'il y en a des militaires à Barbès), les plus grands cèdent doucement à la théorie du complot. Bref, les attentats de Paris, du Mali et les assauts du RAID sont dans toutes les bouches. Je vous présente mes excuses pour le message un peu violent de la semaine dernière, c'est ma façon de m'indigner. Aujourd'hui, je dirige toute ma colère contre ces abrutis de commentateurs et de journalistes sportifs qui décident d'excuser tous les mauvais scores par ces attentats. On en est tous au même stade, on souffre tous, pas besoin d'étaler sa peine comme ça, on a besoin d'aller de l'avant tout en gardant toujours en mémoire ces actes dictatoriaux. Mais utiliser ces actes pour justifier une attitude, c'est clairement ne pas comprendre le message qu'on cherche à faire passer, se réfugier derrière la barbarie. Bon, d'accord, je suis toujours en colère.

Encore un truc pas très drôle, l'acte de résistance ultime des étudiants parisiens étant de passer leur temps libre aux terrasses des cafés, j'ai fait ça toute la semaine, et je suis clairement malade. Si on y ajoute la fatigue du stage, un déménagement en cours et les études, ça fait que je suis clairement à la bourre sur mes chapitres. Celui de la semaines prochaine est prêt, mais je ne promets pas que le suivant le sera à temps. Vraiment désolée, je vais faire mon possible.

Gryf, je suis désolée mais je n'arrive pas à lire ton dernier message en entier. Il n'apparaît que sur ma boîte mail, et il est tronqué, donc j'attendrai qu'il apparaisse sur le site pour te répondre en review. Tu m'as l'air d'être quelqu'un d'extrême, ce qui me confirme que nous appartenons bel et bien à une génération romantique. Je n'aurais pas grand'chose à te dire. J'ai cru comprendre que ton ami allait bien, alors tu dois être rassurée, mais tu as l'air, comme la plupart des collégiens, d'avoir besoin d'en parler encore et encore. Tu es jeune, c'est vrai, mais crois-moi, y a pas d'âge pour avoir peur. 13 ou 43 ans, c'est la même chose, on se retrouve face à des événements qui nous dépassent. Tu sais, j'ai commencé à écrire à l'âge de 7 ans, et l'écriture a toujours été la meilleure des thérapies pour moi, alors j'aurais tendance à t'encourager à tenter ça. Mais si tu as encore besoin de parler, je t'écouterai évidemment, et je te répondrai. En ce qui concerne ton analyse (tout du moins ce que je parviens à en lire), merci, et tant mieux si ça te plait toujours. Je ne crois pas avoir une écriture particulièrement riche, j'utilise des mots très simples, mais avec pas mal de références. Je ne suis pas vraiment d'accord avec toi en ce qui concerne la part humaine qui se retrouve détruite pas la guerre. Un Homme reste un Homme pour moi, quoi qu'il fasse, et je pense que l'on peut toujours trouver moyen de lui faire entendre raison. J'en ai lu, des auteurs de guerre. Drieu a haï la guerre mais était tellement perdu dans ce monde qu'il a versé dans la collaboration. Hemingway était tout à fait fasciné par la guerre et la tauromachie tout en étant un type formidable... La guerre révèle les parts les plus sombres de l'Homme. Et on peut se retrouver, par la suite, avec un chef-d'oeuvre dans les mains, ou avec un génocide sur la conscience. Je crois que les Hommes sont conscients des "âmes" qu'ils prennent en pleine guerre, je l'espère. Et c'est bien ça qui les rend si dangereux, la capacité de continuer et se relever. Je pense que même le plus grand dictateur du monde, celui qui a causé la mort de son propre peuple (disons Staline) est conscient de ce qu'il fait. Mais la grandeur de son pays passe avant le peuple. Un peu angoissant comme idée... De même que, quoi qu'on en pense, les djihadistes sont sûrement conscients de ce qu'ils font. Et oui, même les plus grands enfoirés de l'Histoire sont des Hommes, des Hommes qui espèrent commander une armée de robots, parce que la mécanique ne se rebelle pas, parce qu'elle n'a pas conscience de ce qu'elle fait.

Guest, je suis désolée, ça fait des semaines que j'aurais dû t'écrire un message. Je ne pas sûre que tu passes par ici, mais si c'est le cas, merci beaucoup de ta réflexion sur Voilà les rêves, ça m'a fait plaisir. Tu trouves l'épilogue trop court ? J'aurais bien aimé savoir pourquoi. Pas assez d'info, ou bien la taille ne convient pas ? En tout cas, merci encore pour ton commentaire, j'aime qu'on me dise que mon histoire, "c'est de la bombe".

Sur ce, bonne lecture !


- Les gars, on se bouge ! Départ dans dix minutes, on va finir par partir sans vous.

- Ça va, on arrive !

Quelques vêtements, des affaires de toilette, un livre au cas où, un bloc-notes et un ou deux stylo. Pas besoin de se charger davantage. Le voyage prendra environs deux jours, aller-retour, et trois jours sur place. Caleb se presse pour fermer son sac tandis que son partenaire sort un manteau de la penderie précaire. En hâte, les deux garçons quittent la chambre et ferment la porte.

Docilement, ils suivent le jeune homme bruyant et étonnamment motivé par le voyage. Il s'appelle Kevin, c'est un grand type de vingt-trois ans dynamique et impulsif, du genre à déclencher une bagarre pour un regard de travers. C'est au QG de la Colère qu'il a fait ses armes, mais il dut s'en éloigner quelques temps à cause d'une blessure grave. Transféré à l'hôpital et rongé par la rage d'avoir été mis à l'écart, Kevin a enchaîné les écarts de conduite, des plus psychotiques aux plus violents. Jusqu'à ce que, comme le veut la tradition, il rencontre un jeune homme calme et fragile qui parvint à canaliser son énergie. Ce jeune homme a convaincu Kevin de le rejoindre au Quartier des Orgueilleux. Cet autre jeune homme, devenu partenaire de mission de Kevin, s'appelle Shawn, un immigré du Nord bien connu par les militaires pour son lourd passé psychiatrique.

Mû par une certaine forme d'impatience, Jude avance de plus en plus vite, oubliant presque la présence de son partenaire qui tend à le rappeler à l'ordre. Respirer, retrouver la sensation du vent sur la peau, sa morsure, la brûlure du soleil… tout ce qui fait qu'on se sent enfin en vie ! Caleb le regarde s'échapper, chercher le bout du couloir, l'ouverture à la lumière.

Après un quart d'heure de marche en compagnie de ses amis de fortune, la nouvelle recrue entrevoit les tous premiers rayons du soleil. Il est encore tôt, la rosée matinale n'a pas encore eu le temps de s'évaporer.

Malgré les nombreuses protestations de Caleb, le voyage se fera de jour. « Plus discret » qu'ils ont dit. « Caleb, tu es suffisamment intelligent pour savoir que Dark fera surveiller la moindre frontière, le moindre barrage en pleine nuit. De jour, y aura moins de risques. ». Tu parles ! Ce ne sont pas une cape et des lunettes teintées qui vont empêcher Dark de reconnaître son petit protégé. Et ce ne sont pas dix rebelles armés qui l'arrêteront s'il parvient à mettre la main sur le convoi. Le jeune homme respire, espérant calmer son rythme cardiaque et son instinct.

Ils parviennent à l'entrée Ouest, celle camouflée par une cascade. Ça fait un peu cliché, mais c'est efficace. L'air souffle au travers de la chute d'eau, la nature crie son existence. Au-delà de cette chute, il y a l'extérieur. Caleb est de plus en plus anxieux. Il plisse ses yeux métallisés, il observe son partenaire discuter avec sa sœur qui a tenu à les accompagner jusqu'à l'entrée. Mauvais pressentiment, définitivement.

- Pour un mec qui a obtenu une autorisation de sortie pour un nouveau, t'as l'air franchement déprimé, murmure Kevin.

- Je sais.

- Tu t'es battu pendant des semaines pour ça ! J'en connais pas beaucoup qui l'auraient fait, encore moins qui l'auraient obtenue ! Tu devrais être fier de toi.

- Je sais. J'y peux rien, je sens que ça va mal tourner.

- Ouais, ben garde tes impressions pour toi. Axel a l'air pas mal remonté que tu sois parvenu à tes fins. Va pas lui parler de ton 6ème sens, il apprécierait pas l'humour.

Il soupire. Oui, il le sait bien, il ne peut en parler à personne. Et puis, parler de quoi ? Caleb est un homme de logique avant tout. Pourtant, la vie, son enfance lui ont appris à toujours tenir compte de son instinct. Il inspire profondément. D'un pas décidé, le jeune homme se dirige vers son ami. Un peu gêné, il pénètre la bulle fraternelle que la jeune intellectuelle se plait à créer lorsqu'elle discute avec son frère. Bulle qui les contient tous les deux, qui accepte aussi David, mais qui exclut, et exclura toujours Caleb.

- On va y aller.

Jude acquiesce, un sourire léger et dont il a le secret dessiné sur un coin de lèvre. Célia s'approche de lui et dépose un baiser sur sa joue avant de l'enlacer. Son frère prend en charge la tâche d'aîné et la rassure en lui rendant son baiser, en répondant à l'étreinte. Il y a longtemps qu'il n'a pas eu à se séparer de sa petite sœur. La caserne avait au moins ça d'agréable : garder la jeune fille à ses côtés. Jude suit ses amis, sans se retourner. Il franchit la cascade comme le lui montre Mark.

Bon sang ce que ça fait du bien, un peu de lumière naturelle, un peu d'air pur, un échantillon de liberté ! Jude affronte le soleil, il force ses yeux à le regarder aussi longtemps que possible, détourne le regard à l'instant où sa lumière menace de le brûler. Il ferme brutalement ses yeux rougis, couleur vie, pour les humidifier. Ils tremblent sous les paupières closes, les larmes retenus derrière leur prison de chair. Lentement, barricadés derrière les cils clairs, le sang reprend sa place au sein des pupilles du jeune homme. Les lèvres étirées s'ouvrent avec délicatesse, comme pour goûter sincèrement le vent qui vient à leur rencontre.

- Ta gueule, murmure Caleb.

C'est à son cœur qu'il s'adresse, parce qu'une telle explosion sensuelle et spontanée dans ce corps qu'il désire de plus en plus ardemment commence à l'agiter nerveusement. Alors, son esprit tente de le raisonner. Il s'approche du sensualiste en herbe, sans sourire. Le faux-semblant, c'est quelque chose qu'il connait admirablement bien, qu'il assume aussi parfaitement. Violemment, il rabat la capuche du sweet-shirt de Jude sur sa tête, et surtout ses cheveux. Sa main plonge dans la poche du jean de son ami pour en sortir une paire de lunettes aux verres fumés et les dépose en écran entre les yeux de Jude et le regard des autres. L'index de Caleb traîne un peu sur la joue de son ami. Il ne sourit pas, mais ses yeux métalliques protègent une flamme affolante qui se substitue au reste.

Le reste du convoi les rejoint, et Caleb soupire.

- J'ai pas l'air un peu déguisé, là ? demande Jude.

- Si, confirme Shawn. Ça attire encore plus l'attention que si tu ne portais rien.

- Je retire, alors ?

- T'es malade ? demande Mark. La condition sinequanone pour que tu participes à cette mission, c'est que tu planques tes cheveux et surtout tes yeux.

- C'est ridicule, soupire de nouveau Shawn. On va se faire chopper, comme ça !

- Ecoute, raisonne Axel, achète n'importe quel journal, tu y trouveras un descriptif complet du petit protégé de Dark. Cheveux châtains, mi-longs, vingt-deux ans, moins d'un mètre quatre-vingt, une allure fière, les traits fins, et surtout : des yeux en amande rouge sang. Tu en connais beaucoup, des types dont les yeux sont rouge sang ?

- Sans compter que Jude est loin d'être un inconnu pour les militaires et le reste, rappelle Caleb. Son père ne l'a jamais caché, le Commandant non plus. Désolé Jude, mais on ne te laisse pas le choix. Si tu veux affronter cette mission à découvert, je te ramène au QG illico, en te tirant par les cheveux s'il le faut.

Son ton neutre et froid ne trompe personne. Le jeune homme est tout à fait sérieux, il aura recours à la force, quitte à tourner son ami en ridicule. Ses compagnons de voyage sourient néanmoins, parce qu'ils savent que Jude va obéir à son camarade. Le jeune homme réajuste donc les lunettes fumées sur le bout de son nez et sourit. Caleb lève les yeux devant cet air enfantin délibérément affiché par son ami. Tant qu'il fait ce qu'on lui demande…

Kevin leur fait signe. Il est temps de partir. Le voyage risque d'être un peu plus long que prévu, parce qu'il leur faudra éviter les barrages militaires mis en place spécialement pour l'occasion. Ils ont donc près de cinq heures de marche pour atteindre la gare du Sud, la moins sécurisée, où il leur faudra prendre un train. Ensuite, ils emprunteront une fourgonnette pour voyager la nuit. Le chauffeur les emmènera dans la résidence secondaire des Raimon où ils retrouveront la jeune héritière qui se chargera de les conduire à destination. Tout un programme !

Ils sont sept à entreprendre le voyage. Mark, Axel, Shawn, Kevin, Jude, Caleb et Silvia qui rejoindra son binôme le lendemain. Jude est le seul à n'avoir jamais assisté à une telle réunion, mais il a l'habitude des réunions politiques. C'est le genre de rassemblement sans problème majeur autre que les soucis financiers et les désaccords idéologiques. Aucune réunion des 7 Péchés n'a jamais dérapé. Pourtant, Caleb est loin, très loin d'être rassuré. La marche débute, et le jeune homme reste silencieux, concentré sur ses angoisses. Au cours des premières heures, Jude tente de lui parler, de l'interroger, mais rien n'y fait, Caleb répond de façon vague et désordonnée. Finalement, Mark intervient en dégainant un sourire furieusement efficace.

- Viens Jude. Tu le connais, il a besoin de se plonger dans ses pensées.

Un peu à contre cœur, Jude quitte donc son ami qui ferme la marche pour rejoindre la tête de l'expédition. Il jette un coup d'œil en arrière, mais Caleb baisse la tête. Son souffle se saccade lentement, sa gorge se serre. Devant lui, il remarque que Shawn ralentit pour se retrouver à sa hauteur.

- Qu'est-ce que t'as, bon sang ?

- Je sais pas… C'est le train, je le sens pas.

- T'as peur qu'on le reconnaisse ?

- Ouais, y a de ça…

- Et ?

- … Je lui ai rien dit.

- Tu déconnes ?!

- Travis m'a conseillé de me taire. « Conseiller », chez lui, ça veut dire « ordonner ». Et ça me fait vraiment chier, parce que notre petite recrue risque de le découvrir… Et je le connais bien, il va pas apprécier.

- T'as fait ça pour le protéger.

- Tu parles ! Je sais pas pourquoi j'ai obéi, mais c'était pas pour le protéger. Je lui ai menti, et je l'ai retenu prisonnier sans qu'il s'en rende compte. Je me suis comporté comme son partenaire, mais pas comme son ami…

- Caleb, je sais que toi et Jude avez été très amis, que vous êtes encore très proches. Mais n'oublies pas le règlement.

Un frisson parcourt le dos de Caleb. Alors, Shawn a remarqué à quel point il jouait avec les limites du Dixième Commandement ? Si lui l'a constaté, qui d'autre sait, pour eux deux ? Shawn reprend.

- Tu dois d'abord obéir à ton secteur avant de penser au bien-être de tes amis.

Caleb respire. Non, Shawn n'a rien remarqué.

- Je sais. Mais j'ai peur de sa réaction. Comment veut-il qu'il m'accorde sa confiance après ça ?

- Ecoute, rien ne dit qu'il découvrira ce qu'il s'est passé. Alors reprends-toi, bon sang !

Facile à dire ! Caleb relève les yeux et constate que son partenaire est toujours aux prises avec une discussion animée en compagnie de Mark. Le jeune homme soupire. Shawn pourra dire ce qu'il veut, ça ne le rassurera pas. Il a trompé son ami, sa culpabilité ne risque pas de disparaitre avec de belles paroles rassurantes.

Le soleil se lève lentement pour les accompagner dans leur traversée des campagnes. C'est Silvia qui s'est chargée de tracer leur parcours à travers la campagne. D'ordinaire, ce sont les villes qui sont privilégiées. Plus court, plus facile d'accès. Mais aussi mieux équipées. Les médias, sous contrôle gouvernemental, sont rois dans les villes mais parviennent difficilement à pénétrer les campagnes. Les habitants ruraux seront donc moins à même de reconnaitre le jeune fugueur.

Après près de cinq heures de marche, ils abordent enfin la ville qui abrite leur train. Mark est toujours en tête de la marche. Il avance, confiant, jusqu'à pénétrer l'enceinte de la grande ville. Ses compagnons l'imitent. Après tout, aucune mission de ce genre n'a jamais tourné au fiasco chez les Orgueilleux, pas de raison pour que ça commence aujourd'hui. Peu importent les forces militaires sur place, peu importent les moyens employés par un haut-gradé pour retrouver son petit protégé, et peu importent ce qu'on a dissimulé au nouveau venu ! Cette mission n'échouera pas.

Le bruit des moteurs et l'odeur mécanique de la fumée emplissent l'air. Voilà, ils y sont. La gare. Silvia fouille dans son sac pour en sortir sept billets bruns. Ils sont parvenus à réserver une cabine pour eux sept. Caleb était d'avis que ne pas rester ensemble leur permettrait de fuir plus facilement si quelque chose tournait mal. Et Mark avait rétorqué qu'il n'y avait pas de raison pour que quoi que ce soit tourne mal. Et Caleb s'était méfié. Depuis l'arrivée de Jude, il soupçonne Mark de tout faire pour séparer le binôme qu'il a lui-même créé. Bien sûr, ça n'a pas de sens. Pourquoi Mark aurait-il constitué ce binôme s'il ne lui accordait pas sa confiance ? Décidemment, la présence de Jude rend vraiment le jeune homme paranoïaque ! Mais c'est comme ça, il ne peut s'empêcher de penser que Mark les surveille.

Avec tout le naturel qu'ils ont en réserve, les sept résistants sous couverture s'introduisent à l'intérieur du train de treize heures. Ils trouvent leur wagon, présentent leurs billets au contrôleur en priant pour qu'il ne se pose pas de question sur les lunettes fumées de leur camarade. Le contrôleur n'y prête même pas attention.

- Tu vois Caleb, tu peux te détendre ! plaisante Mark.

Le jeune homme ne relève pas la remarque. Non, il ne peut pas se détendre. Il croise les bras sur sa poitrine, refusant toujours obstinément d'adresser un regard à son ami. Le train se met en marche. Caleb se remémore les ordres qu'il a reçus de Travis. Entre quinze heures et quinze heures trente, faire en sorte que Jude ne regarde pas par la fenêtre. Il soupire. Pourquoi a-t-il obéi, pourquoi avoir caché cette information à son partenaire ?

- Caleb, tu m'écoutes ?

Il lève les yeux pour rencontrer le regard flamboyant et légèrement inquiet de Jude. Où sont passés les écrans de fumée ?

- Remets ces putains de lunettes, grogne-t-il.

- Ça va, y a personne.

- Je veux pas le savoir, tu les remets !

- Caleb, calme-toi ! dit Mark. Les contrôles sont passés, et les militaires ne vont pas scruter chaque wagon de chaque train de chaque gare ! Y a pas de danger !

- Allez vous faire foutre !

Brutalement, Caleb se lève pour rejoindre le couloir. S'éloigner de ses camarades, vite ! Il déteste cette impression de fuir, de mentir, de ne pas être franc, de passer pour un con. Besoin de respirer. Lorsqu'il s'estime à une distance raisonnable de la cabine qu'occupent ses amis, il s'arrête, ouvre une fenêtre et aspire longuement l'air glacé qui fouette son visage. Il se sent prisonnier dans ce train lancé à grande vitesse à travers la campagne. Besoin d'être un peu seul. Un peu seulement.

Après moins de dix minutes, la douce Silvia le rejoint.

- Il s'inquiète, dit-elle en regardant par la fenêtre.

Il, c'est Jude. Caleb mord sa lèvre inférieure. Ils ont décidé de ne pas prononcer ce nom pour éviter tout problème. Jude Sharp… ton nom et ton prénom sont connus de tous dans ce pays… Pourquoi, toi, tu n'as pas ce privilège, celui de n'appartenir qu'à une seule personne ? Et pourtant, elles sont nombreuses, ces personnes qui souhaiteraient t'avoir pour elles seules, posséder ton entière attention. Ta petite sœur, ton commandant, ton partenaire…

- Tu ne lui as rien dit, c'est ça ? Ne réponds pas, c'était une question rhétorique. Quand j'ai appris ce qu'on te demandait de lui cacher, j'ai cru que tu allais craquer. Je crois que dans cette situation, je l'aurais dit à ma partenaire. Ou alors, j'aurais abandonné la mission. Je ne te juge pas, Caleb. Mais dis-toi bien que si tu as agi comme ça, c'est sûrement pour une raison.

Oh, ça oui, il l'a fait pour une raison, et une bonne : l'égoïsme. Caleb est un être persuadé de sa profonde nature égoïste. Quoi qu'il fasse, tout est calculé pour que ça lui soit favorable, y compris lorsque ses actions paraissent désintéressées ou altruistes. Alors, cette décision à la con de la fermer, elle a forcément une raison, une raison qui lui rend service.

Il regarde sa montre. Plus qu'une demi-heure. Quand cette foutue traversée sera terminée, il se permettra un peu de calme, mais pas avant. Il a appris à rester sur ses gardes. Nerveusement, il tapote contre le rebord de la fenêtre avec son annulaire, les yeux perdus dans l'étendue bleutée du ciel cotonneux. Il entend la jeune femme s'éloigner pour rejoindre le compartiment. Ça se bouscule un peu dans les couloirs. Plus que dix minutes. Caleb se retourne, ferme lentement la fenêtre et prend le chemin de la cabine, pour s'assurer que Jude y est toujours, qu'il ne va pas en sortir. A quelques mètres de la porte, il s'arrête. Mark est là, bras croisés, à l'attendre. Il lui fait signe du menton, pour l'inciter à parler.

- Va falloir l'occuper pour la prochaine demi-heure, chuchote Mark.

- Je sais.

- Toujours pas d'autres idées que le jeu de cartes ?

- Si, rétorque Caleb, mais tu refuses toutes mes idées.

- Je suis pas sûr que le droguer aux somnifères soit vraiment une idée lumineuse…

- Peut-être pas… mais laisse-moi seul avec lui dans le compartiment, j'ai deux trois idées pour l'occuper une demi-heure, plus si affinité…

Caleb s'autorise un sourire en coin tout à fait aguicheur auquel Mark répond par un froncement de sourcil mi-réprobateur, mi-amusé.

- Tu devrais éviter de dire ce genre de choses, même pour plaisanter. Avec moi, ça passe, mais ce ne sera pas le cas avec tout le monde. A condition, évidemment, que ça reste une plaisanterie.

Il n'attend pas de voir Caleb lever les yeux au ciel, il se retourne pour regagner le compartiment. Puis, de nouveau, il murmure.

- Caleb, tu dois me détester pour tout ça, tout ce que je t'interdis. Je te comprends, parce que tu es un garçon intelligent, et que rien ne t'échappe. Tu connais parfaitement les règles auxquelles j'échappe. Ce n'est pas juste d'interdire d'aimer, ça n'a jamais été juste. Si je pouvais, je changerais les règles, je ferais revenir Jordan auprès de Xavier, je fermerais les yeux sur ce qu'il se passe entre toi et…

Il n'ose pas prononcer son nom.

- … j'ai mes raisons, tu sais. Des ordres, évidemment, mais ce sont des ordres que je ne violerai pas.

- Mark, un jour, cette loi se retournera contre toi. Le jour où tu devras la suivre, comment tu feras ?

- Comme toi, je suppose. Je franchirai la ligne jaune à chaque occasion, et j'attendrai qu'on m'interdise de franchir la ligne rouge.

Mark sourit. Il penche légèrement la tête, et Caleb décide de ne pas prêter attention aux sous-entendus plus qu'explicites de son ami. Ils entrent tous deux dans la cabine où Kevin s'applique déjà à distribuer les cartes. Sans un regard pour Jude, Caleb s'installe à ses côtés et prend le premier paquet de cartes qu'on lui tend. Ils ont fermé la porte pour ne pas être dérangés, pour éviter à Jude de se hasarder dans le couloir et de regarder le paysage. Caleb inspire. Surtout, ne pas craquer, ne pas s'abandonner à la curiosité, rester concentré sur ces fichues cartes. Enchaîner les parties pendant une demi-heure. Juste une demi-heure… Lentement, maladroitement, Caleb se laisse faire, il se prend au jeu, il tente de remporter le titre de gagnant. Il étale ses connaissances. Ce jeu, il consiste à faire deviner des personnalités. Il a été banni par le régime autoritaire en place, puis réhabilité lorsque toutes les cartes comportant le nom d'une femme ou d'un homme déplaisant au gouvernement furent brûlées et remplacées par des noms plus corrects. Les noms des dirigeants actuels, par exemple. Sauf que Mark a conservé de son grand-père le jeu dans son ancienne version, alors c'est plus drôle.

- Mais bon sang concentrez-vous ! s'exclame Kevin. Un personnage de tragédie, c'est super connu ! Il arrête pas de parler du destin !

- Oui, c'est la base de toute tragédie, signale Axel. Donne-nous plus d'indices, joue une scène, je sais pas moi !

- Mais je l'ai jamais lu, ce bouquin ! Je sais même pas qui est l'auteur !

- Ben ça va être simple…

- Le Cid ? tente Silvia.

- Mais non, je sais très bien qui c'est, celui-là !

Jude sourit discrètement à ses amis qui observent Kevin, Axel et Silvia se prendre au jeu. Les éclats de voix des deux garçons doivent s'entendre depuis le couloir… D'ailleurs, un brouhaha commence aussi à leur parvenir et à se mêler au jeu animé de leurs amis. Le brouhaha se transforme lentement en bruit de couloir, et des silhouettes s'agitent devant la porte close de leur cabine, elles passent et repassent en s'agitant. Parfois, on distingue un ou deux mots, voire une phrase intelligible. Jude quitte ses amis des yeux pour tenter de comprendre la source de cette agitation. Les militaires, par le passé, ont tenté de brimer sa curiosité, mais ils n'ont jamais réussi à l'exorciser. Cette curiosité, il sait qu'elle l'a maintenu en vie. Il se lève et s'approche de la porte en plissant les yeux.

- Jude, qu'est-ce que tu fous ? demande Shawn.

- Rien, ça bouge dehors… Je reviens, je crois qu'y a un truc étrange.

- Non, Jude, attends !

Pas le temps de le retenir, le jeune homme ouvre la porte et se joint à la masse.

- Putain.

En prenant bien garde à renverser et éparpiller toutes les cartes, Caleb se lève pour rattraper son ami. Il ne sait pas vraiment comment, mais il doit absolument empêcher Jude de regarder dehors. Heureusement, même avec son déguisement, Jude est facilement repérable. Caleb se fraye un chemin jusqu'à lui. Tout le monde s'agglutine contre les fenêtres à tous les étages. Il y a des « oh ! » de stupéfaction, on cache les yeux des enfants. Trop tard pour Jude, il a tout vu. Sa main est collée contre la fenêtre, on imagine son regard perplexe derrière les verres fumés. Caleb s'approche. Maintenant, il faut la jouer fine, le ramener à la cabine sans qu'il n'ait rien appris. Il parvient à ses côtés et se force à observer le spectacle.

- Regarde la ville Caleb, murmure-t-il. Elle est…

Il ne termine pas sa phrase, et Caleb juge lui-même de ce que son ami cherche à dire. Devant ses yeux métalliques s'étend une ville. S'il sautait du train maintenant, il y serait en moins de cinq minutes. Mais il ne veut pas. La guerre est passée par là, récemment. La ville est en cendre, elle a été mise à feu et à sang. On y voit encore les deux. Le feu n'est pas vraiment éteint, il continue à brûler les restes de maisons. Et le sang… Au sol, les cadavres s'entassent, ils n'ont plus forme humaine. Plus âme qui vive. Les oiseaux n'y chantent plus, les animaux viennent profiter d'un repas. Cette ville ressemble à un cauchemar, à un fantôme sorti d'un vieux film d'horreur, d'un documentaire de guerre… Et pourtant, elle est là, sous leurs yeux. La mort en gros plan. Le cœur de Caleb se soulève. Qu'est-ce qu'il fout là ? Pourquoi contemple-t-il ce paysage empoisonné ? Bien sûr, la mort, il l'a déjà côtoyée, il l'a déjà provoquée… Mais là, ça devient surréaliste, cette façon de voir la ville à travers l'écran de la vitre, comme un spectacle de théâtre…

Brutalement, Jude baisse la fenêtre. Il retire ses lunettes. Son regard est effroyablement dur. Il plonge sa tête au dehors. L'écran se brise. Soudain, les voyageurs s'écartent. Ils ont peur de l'odeur de la mort, peur de l'éclatement de cette séparation entre eux et le monde. La plupart s'éloigne et regagne sa place. Certains, plus courageux, demeurent. Caleb observe Jude. Le voir si froid, si hermétique, ce n'est pas rare, mais c'est inquiétant. Tout à coup, il se sent infiniment fragile. Il pose une main tremblante dans son dos.

- On devrait y aller…

- J'comprends pas… Comment c'est possible de s'acharner comme ça sur toute une ville ? Est-ce qu'ils se sont soulevés ou alors ils ont abrité des réfugiés politiques ?

- Eh non, gamin !

Jude tourne la tête pour se retrouver face à une femme d'une quarantaine d'années, avec des yeux froids, mais qui semblent tout savoir.

- Jude, chuchote précipitamment Caleb, on y va !

- Attends !

- Ce sont les militaires qui ont fait ça, reprend la femme.

- Quels militaires ?

- Ceux de la capitale. Ordre du Commandant Dark. Il a dit que c'était un avertissement. Il est à la recherche d'un de ses gosses qui s'est échappé. Le gosse du ministre Sharp. Il a fait raser la ville hier dans l'après-midi pour prévenir le pays qu'on avait intérêt à lui dire où on le planque. Si le gosse réapparait pas vite…

… les massacres vont continuer…

Pas tout à fait consciente de la bombe qu'elle vient d'abandonner, la femme, qui a miraculeusement refusé de regarder Jude dans les yeux, s'éloigne et retourne à sa place. Comme tout le monde. Le train vient tout juste de dépasser la ville mortuaire, le spectacle est fini, rideau. Jude reste là, les yeux dénudés fixés sur la ligne d'horizon mouvante. Caleb le regarde et attend, la gorge nouée.

- Tu le savais…

- J'ai reçu des ordres, Jude.

- Ça, c'est comique. Je ne t'ai jamais suivre un seul ordre sans avoir une idée en tête pour qu'il te profite. Tu choisis mal ton moment pour commencer à te montrer désintéressé…

- J'ai voulu te le dire hier soir, quand on a su. Mais ça aurait changé quoi ? Ces gens se sont fait tuer, tu ne les aurais pas ramenés à la vie en jouant les héros et en partant à la recherche du Commandant !

- Tu me surestimes un peu.

- Peut-être. Mais si je t'avais tout dit, si je t'avais informé de ce que Dark avait fait, tu m'aurais planté, tu aurais refusé la mission !

- Et alors ? Tu l'as dit toi-même, on est loin d'être indispensables pour cette réunion au sommet !

- Tu crois pas que je me suis suffisamment pris la tête pour qu'on obtienne une permission de sortie ? A ton avis, pourquoi j'ai autant supplié les chefs ? T'avais besoin de sortir !

- Et toi, t'avais besoin de te retrouver seul avec moi… Tu vois, tu y trouves toujours ton compte.

- Arrête de dire que je me sers de toi. Si tu crois vraiment que j'ai fait ça pour baiser, tu te plantes complètement !

- Alors vas-y, trouve-moi une excuse valable pour m'avoir menti et pour m'avoir trompé !

- Tu fais chier, putain !

- C'est toi qui m'a dit de te faire confiance. J'aurais dû écouter Mark…

Il referme lentement la fenêtre, sans jamais laisser son regard dériver sur le jeune homme à ses côtés. Pas besoin, Caleb les imagine très bien, avec cette étincelle furieuse mêlé à leur couleur sanguine. Jude remet ses lunettes, se retourne et s'éloigne dans le couloir. Dans la direction opposée au wagon qu'il occupe.

- Où tu vas ? Le train ne s'arrêtera qu'à destination, tu ne peux pas descendre.

- Je sais. Mais je crois que quatre heures sans te voir, ce ne sera pas de trop.

Caleb soupire, mais il n'a pas la force de le retenir. Bien sûr qu'il se sent coupable, bien sûr qu'il l'a trompé, et bien sûr qu'il s'en veut. Mais de là à croire qu'il l'a manipulé… Non, il ignore bien pourquoi il a refusé de lui parler de cette terrible histoire, mais il n'a jamais eu l'intention de manipuler qui que ce soit. C'était peut-être par égoïsme, peut-être par altruisme, sûrement un peu des deux. Il inspire profondément. Maintenant, il faut retourner auprès de ses compagnons pour les avertir et aviser. Il regarde le couloir déserté.

- A tout à l'heure, j'espère.


Sensualisme : c'est pas ultra utile, mais j'aime bien jouer les profs ! Donc, le sensualisme est un mouvement philosophique initié au XVIIIème, Rousseau étant l'une de ses principales figures francophones. L'idée, c'est de se dire que les sens et les sensations sont à l'origine de notre connaissance du monde. Ce mouvement a été condamné (évidemment) par la religion catholique qui cherchait à étouffer les sens. Plus tard, Pie X condamne de nouveau ce mouvement qu'il considère comme une dégénération des idées de Spinoza liées à la transcendance. Dans la religion catholique de l'époque, c'était Dieu qui donnait le monde à voir, on avait une forme de connaissance qui venait du ciel jusqu'à nous. Le sensualisme, c'est le contraire, c'est se dire que notre connaissance de Dieu ne vient que de nos sens, donc de ce que l'on ressent à l'intérieur de nous.

D-Day : c'est le nom donné en anglais pour désigner le 6 Juin 1944, donc le débarquement allié en Normandie. En français, on parle du Jour J.

Le jeu : rien à voir avec l'Histoire, le jeu dont je parle est une sorte de Time's up.

Le Cid : je parle ici du personnage de la tragédie/tragi-comédie (c'est selon la façon dont on la voit) de Corneille qui est donc aux prises avec son destin, pris dans un dilemme : choisir son devoir ou son amour ? Avouez que ça colle pas trop mal avec le thème de mon histoire !


Oui, j'aime les disputes, parce que ça mène toujours à des réconciliations ultra sensuelles. Je vous ai prévenus, je suis une vraie vraie romantique, donc je m'appuie sur les idées rousseauistes. Donc, dans le prochain chapitre, bah vous aurez la suite de cette dispute, le début de la réunion... Vive les teasers !

J'espère que la semaine prochaine sera meilleure et plus calme que la précédente, on en a tous besoin.

Je continue donc à le dire, je pense très fort aux familles des victimes françaises et maliennes, et je soutiens au maximum mon gouvernement qui refuse d'abandonner la guerre. Parce que les guerres pour la liberté, ce sont les seules qui méritent d'être entendues.