Chapitre 10

Je Veux (chanté par Zaz)

Paris, automne1946

Le mot rupture lui- même contient toute l'irréversibilité, toute la brutalité contre lesquelles il est nécessaire de lutter pour retrouver un nouvel équilibre interne qui nous permette d'aimer et d'être aimé à nouveau. D'ailleurs Élisabeth ressentit comme une évidence qu'une période d'accalmie sentimentale s'imposait à elle. Elle avait vécu bien trop de mers agitées et ne désirait rien plus que le calme de la terre ferme, sans homme, sans chagrin, sans exultation non plus mais si cela était le prix à payer pour restaurer son estime de soi... Sans homme tapi dans son cœur, elle pourrait envisager, et il n'était que temps, une carrière professionnelle. Lizzie reprit contact avec Charlotte Lucas, l'infirmière de l'hôpital Val de Grâce, avec qui elle avait noué des liens d'amitié quelques mois auparavant.

A leur plus grand plaisir, elles se rencontrèrent régulièrement, puis finirent naturellement par cohabiter dans un douillet appartement en plein cœur de Paris. Les lumières de la ville emplirentla vie de ces jeunes provinciales, assoiffées de musique à Saint Germain des prés et participant à diverses manifestations culturelles donnant libre cours à leur frénésie d'amusement, de rires, de chants, de danses jusqu'aux lueurs prometteuses de l'aube. Lizzie avait décidé de reprendre le cours inachevé de ses études après le baccalauréat.

La médecine s'inscrivait mieux dans son parcours de vie. En effet, il s'imposa comme le meilleur moyen de défendre le statut des femmes. Elle espérait ainsi militer pour le droit des femmes à disposer librement d'elles- mêmes. Après le désagrément d'avoir à justifier son choix auprès de sa mère «Mais enfin, Élisabeth, pourquoi veux-tu entreprendre des études qui te mèneront à un métier que tu ne pourras pas assumer? Avait remarqué son effarante génitrice.

- Maman, je veux suivre ces études pour exercer la profession de médecin. Ce n'est pas une lubie, encore moins une occupation ludique. Reprit une Lizzie passablement irritée.

- Mais ma chérie, voyons, aucun homme ne voudra de toi si tu travailles tout le temps, que tu ne prends pas soin de toi, ni de ton foyer, ni de ton époux. Je ne parle même pas des enfants! Fais infirmière, tu pourras plus facilement épouser un médecin! s'exclama Mme Bellet comme si elle conversait avec une attardée mentale.

- Maman, je n'ai pas l'intention d'épouser qui que ce soit pour l'instant. Je désire une vie pour moi, qui me satisfasse et me permette d'être suffisamment équilibrée pour me lancer dans une aventure aussi périlleuse que la vie maritale et la maternité. Répliqua sa fille, dont le visage s'était coloré sous l'effet de la colère. Je ne souhaite pas regarder passer ma vie, assise au bord du chemin, en témoin et non en actrice de celle- ci. N'essaye pas de me comprendre, tu en es incapable mais respecte- moi assez pour ne plus me parler de tout cela, s'il te plaît, maman.»

La déconvenue arriva brutalement et très rapidement en deux situations qui résument clairement ce que les femmes enduraient alors. Tout d'abord, Charlotte, en tant qu'infirmière subissait chaque jour les rudes commentaires de l'obséquieux Dr Colin, propos accompagnés de gestes déplacés sur sa personne à elle, en particulier en des points troublants de son intimité. Au nom de traditions séculaires, les petites mains des médecins souffraient en silence les attaques de ces mandarins. Lizzie révoltée, suppliait son amie de réagir, de lutter tout en tentant de la réconforter. Jamais elle ne comprendrait pas son attentisme...

Quant à Lizzie, elle fut rapidement isolée et stigmatisée sur les bancs de la faculté de médecine mais aussi dans les services hospitaliers où elle apprenait son art. La lutte débutait, elle s'y jeta corps et âme.

Les yeux dans les yeux

Elle commit un acte fou, irrésistible, irrépressible, quasi intuitif.

Elle profita de la venue de Mme De Bourg à Londres pour quitter l'Angleterre, sans prévenir son frère ni même son cousin Richard. Elle avait saisi la liberté qui s'offrait alors pour s'enfuir avec son secret, hors de portée de ceux qui veillaient sur elle. Les évènements par lesquels elle était passée ces derniers mois lui avaient permis de gagner en maturité; s'il fallait les analyser avec un regard positif.

Cette jeune fille de 18 ans à peine, ne savait peut- être pas grand chose de la vie, aux yeux d'une bonne partie de ses contemporains, mais elle désirait plus que tout prendre la décision elle- même, en son âme et conscience. Sans le filtre de ses référents habituels, eux- mêmes empêtrés dans leurs obligations et autres entraves mondaines, morales ou sociales. Georgiana possédait son libre arbitre et entendait le mettre à l'épreuve. Ses erreurs seraient exclusivement siennes, personne ne recueillerait la responsabilité de ses errances, quel qu'en soit le prix pour elle.

Si innocente et si déterminée dans sa volonté farouche de prendre un envol risqué, elle avait organisé sa fuite dés qu'elle avait eu connaissance des projets de la tante de Richard. Georgiana savait exactement ce qui avait ruiné la vie de son cousin et empoisonné sa relation avec William. Cependant elle n'éprouvait aucun ressentiment envers cette jeune femme qui avait séduit ces deux hommes si intensément qu'ils en avaient perdu le goût d'eux- mêmes. Elle avait réuni toutes les informations recueillies de la bouche de son frère, de son cousin mais aussi de ces deux pestes, en l'occurrence les sœurs Bingley qui s'étaient évidemment empressées de lui exposer toutes les ignobles rumeurs courant au sujet de cette jeune française. Élisabeth Bellet.

En sœur attentionnée, elle avait glissé une lettre dans la pile de courrier patientant sur le bureau de son frère. Elle n'ignorait pas les tourments que son départ infligerait à celui qui avait pris soin de remplacer un père et une mère décédés depuis si longtemps qu'elle n'en conservait que quelques souvenirs flous. Elle refusait qu'il se transforme en bouclier ou peut- être au contraire craignait- elle sa réprobation, voire son jugement...

Lorsqu'elle était arrivée à destination, Georgiana avait mis le cap directement vers l'hôpital du Val de Grâce où elle présumait pouvoir obtenir de précieux renseignements auprès des anciennes collègues d'Élisabeth. Deux jours plus tard, elle accompagnait Charlotte à leur domicile, avec l'autorisation de Lizzie. Cette dernière restait absolument dubitative quant aux motifs de cette rencontre. Charlotte lui avait remis la veille un feuillet sur lequel une jeune fille inconnue lui exposait son désir de s'entretenir avec elle d'une « histoire de femmes».

Chacune fut charmée par leurs premières impressions, Georgiana ayant l'avantage d'avoir déjàenvisagé cela. Lizzie avait tout mis en œuvre pour rassurer cette jeune fille en terre étrangère et visiblement fort jeune pour soutenir seule une responsabilité de cet ordre- là. Oui, Élisabeth avait su, intuitivement, que Georgie portait l'enfant d'un homme. Celle- ci le lui confirma rapidement au cours de l'entretien, la conjurant d'une part, de ne pas prévenir sa famille ou quiconque pourrait le faire et, d'autre part, de lui offrir unespace de libertélui permettant de faire un choix «éclairé» pour cet enfant à venir.

Étant donné le point de non retour auquel sa relation avec les hommes de cette famille était parvenue, Lizzie ne pensait pas être en capacité d'outrepasser cette «exigence». En revanche, elle persistait à croire que Georgiana se devait de rassurer ses proches sur son sort en leur communiquant de temps en temps de ses nouvelles.

Le choix de cette presqu'enfant résidait en un terrifiant dilemme: élever ou abandonner cette vie à venir. Du haut de son inexpérience, elle avait résisté aux préjugés de sa classe sociale. Les choix malheureux touchent aussi les plus aisés.

«Georgiana, je voudrais être sûre que vous n'êtes pas venue chercher ici une directive, une vérité unique et valable ad vitam aeternam. Lui confia doucement Élisabeth.

- Oh, non, bien sûr que non, Mlle Bellet! Je dois en revanche vous avouer mon manque de discernement...j'ignore pourquoi je vous ai choisie, vous, si ce n'est ce que vous représentez pour moi, depuis que j'ai entendu parler de vous chez moi. J'ai compris que vous étiez une personne respectueuse d'autrui, je sais intuitivement que vous ne tenterez pas de me convaincre, de m'influencer d'une quelconque manière. Je...enfin...j'ai cru comprendre...que vous aviez subi vous- même ...euh...hem... un avortement pendant la guerre...alors...veuillez me pardonner mon impertinence...Visiblement Georgiana s'empêtrait de plus en plus dans son discours, elle semblait avoir perdu le fil de ses propos, ses beaux yeux clairs imbibés de larmes. Lizzie réagit rapidement afin d'alléger la gêne grandissante qui s'était emparée de la jeune fille.

- Georgiana, je vous prie de ne plus ressasser ses excuses. Je crois comprendre ce que vous souhaitez exprimer. Je vous remercie de la confiance que vous m'accordez, et j'espère surtout en être digne. J'en profite pour vous arracher une promesse: dites- moi que vous m'appellerez Élisabeth ou même Lizzie à l'avenir...

- Oui, à la seule condition que vous en fassiez de même avec moi, en m'appelant Georgiana ou Georgie!»

Malgré les convulsions existentielles qui secouaient la vie d'Élisabeth, elle avait suivi avec un intérêt quasi fanatique l'instauration du Tribunal International à Nuremberg établi dans le but de juger les 24 principaux responsables du Troisième Reich (accusés de: complot, crimes de guerre, crimes contre la paix et crimes contre l'humanité; procès ayant eu lieu du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946) et d'établir un nouvel ordre juridique introduisant la notion imprescriptible de crimes contre l'humanité*.

L'Europe connut d'autres procès dans la succession de celui de Nuremberg, afin de juger d'autres criminels de guerre nazis, comme à Dachau (tribunal militaire entre 1946 et le début des années 50) mais aussi leurs complices bureaucrates, médecins...Cette volonté victorieuse aboutit à de multiples condamnations: à mort, à la prison (différentes peines jusqu'à la perpétuité) mais également à l'acquittement. Elisabeth n'en ressentit aucun soulagement d'une soif de vengeance, elle espérait simplement que le monde tirerait des leçons de cet épouvantable carnage, que plus rien ne serait comme avant. Cependant, les nouvelles venues de l'Est n'augurait rien de bon. Ses pensées vagabondaient du côté du sort des partisans comme René dont personne n'obtenait de renseignement, ni message.

L'inclination mutuelle entre ces deux êtres se fortifia de jour en jour jusqu'à devenir une réelle amitié, articulée autour d'une intimité, une fusion intellectuelle, émotionnelle aussi que nul n'eut pu prédire. Les rondeurs épanouies de Georgiana adoucissaient les cernes stationnant en permanence sous ses yeux. Le sommeil n'était jamais vraiment revenu le long de ses longues nuits de réflexion, de désirs inexprimables, de peurs inexpugnables. Qui eut pu dire en toute sincérité, à cette époque, ce que la maternité réveillait chez une femme enceinte, notamment pour la première fois? Cette jeune fille s'engouffrait chaque nuit dans le combat dont elle ne savait plus s'il était le sien, celui des «filles perdues».

«Élever cet enfant, sans père, me condamne aux yeux de la société et l'abandonner ne me rend pas plus libre puisque d'une certaine manière ce n'est pas non plus mon choix, cela m'éviterait simplement de découvrir au monde mon vilain secret. Peut- on être mère sans l'avoir choisi? Livrait Georgie, enceinte de 8 mois maintenant. Ah, j'aurais du en finir avant quand il était encore temps d'interrompre ce...processus! Lizzie, tu as su faire le bon choix, toi! Et moi, je suis là à me lamenter alors que je vis ce qui devrait être l'aboutissement de ma vie!

- Georgie, ma chérie, aucun choix ne vaut davantage qu'un autre! La voix d'Élisabeth s'adoucit alors qu'elle s'apprêtait à se confier à son amie. Je dois te faire une confidence. Je ne l'ai jamais dit à personne, Georgiana, mais il me semble qu'aujourd'hui, il est important que je te dévoile mon ignorance...de...ces choses que tu vis...en fait...ce n'est pas moi qui ai...avorté, je, j'accompagnais l'une de mes sœurs qui me l'avait demandé.

- Mais...! Pourquoi avoir laissé imaginer que c'était toi? Pourquoi n'as- tu pas raconté la vérité au moins à ceux qui te sont chers, Lizzie? S'émut la jeune fille.

- Cet aveu ne m'appartient pas Georgie, c'est ma sœur qui a pris ce chemin de douleur, moi je me contente de continuer à la protéger comme je le peux. Mais revenons- en à toi: Quelle vie veux- tu pour toi? Pour cet enfant?

- Mes désirs s'entremêlent dans leur contradiction: je veux élever mon enfant sans subir la disgrâce des «filles- mères», je voudrais croire que j'ai désiré cette grossesse, j'aimerais tellement croire que je suis capable de donner mon enfant à une autre...» Les sanglots secouaient ses épaules, les mots ne purent plus passer le barrage de sa gorge endolorie alors qu'elle se réfugiait dans les bras caressants de son amie. Élisabeth berça la future maman jusqu'à ce qu'elles s'endorment toutes deux sur le canapé, enfouie dans les coussins soyeux, chacune tranquillisée par la présence de l'autre.

Pourtant, un grand danger les menaçait, un homme investi de la mission de la retrouver parcourait la capitale en tous sens, d'autant plus déterminé qu'il avait tout intérêt, personnel et financier, à mettre la main sur cette charmante héritière.

A suivre

*La notion de crime contre l'humanité:

Établie lors du procès de Nuremberg tel qu'il résulte des accords de Londres du 8 août 1945, a été étendue par l'ONU en 1948 au génocide. Sa définition comporte deux chapitres:

1 - Chapitre premier: du génocide
2 - Chapitre second: des autres crimes contre l'humanité.

«Les personnes ayant subi la déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d'exécutions sommaires, d'enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d'actes inhumains inspirés par des motifs politiques , philosophiques, raciaux ou religieux, mais aussi les adversaires de cette politique d'hégémonie idéologique qu'elle que soit la forme de leur opposition sont considérés comme victimes de crime contre l'humanité».Le texte précise en outre (§ 5) qu'aux termes de l'article 6, les auteurs ou complices de crimes contre l'humanité ne sont punis que s'ils ont agi pour le compte d'un pays européen de l'Axe, une chambre d'accusation ne peut pas sans se contredire déclarer que les assassinats poursuivis ne constituaient pas un crime contre l'humanité tout en relevant qu'ils avaient été perpétrés à l'instigation d'un responsable de la Gestapo, organisation déclarée criminelle comme appartenant à un pays ayant pratiqué une politique d'hégémonie idéologique».

Paroles de «Je veux»

Donnez-moi une suite au Ritz, je n'en veux pas !
Des bijoux de chez CHANEL, je n'en veux pas !
Donnez-moi une limousine, j'en ferais quoi ? papalapapapala
Offrez moi du personnel, j'en ferais quoi ?
Un manoir à Neufchâtel, ce n'est pas pour moi.
Offrez-moi la Tour Eiffel, j'en ferais quoi ? papalapapapala

Je Veux d'l'amour, d'la joie, de la bonne humeur,

ce n'est pas votre argent qui f'ra mon bonheur,

Moi j'veux crever la main sur le coeur papalapapapala

Allons ensemble, découvrir ma liberté,

Oubliez donc tous vos clichés, bienvenue dans ma réalité.

J'en ai marre de vos bonnes manières, c'est trop pour moi !
Moi je mange avec les mains et j'suis comme ça !
J'parle fort et je suis franche, excusez moi !
Finie l'hypocrisie moi j'me casse de là !
J'en ai marre des langues de bois !
Regardez-moi, toute manière j'vous en veux pas

Et j'suis comme çaaaaaaa (j'suis comme çaaa) papalapapapala

Je Veux d'l'amour, d'la joie, de la bonne humeur,

Ce n'est pas votre argent qui f'ra mon bonheur,

Moi j'veux crever la main sur le cœur papalapapapala

Allons ensemble découvrir ma liberté,

Oubliez donc tous vos clichés, bienvenue dans ma réalité !

Donnez-moi une suite au Ritz, je n'en veux pas !
Des bijoux de chez CHANEL, je n'en veux pas !
Donnez-moi une limousine, j'en ferais quoi ? papalapapapala
Offrez moi du personnel, j'en ferais quoi ?
Un manoir à Neufchâtel, ce n'est pas pour moi.
Offrez-moi la Tour Eiffel, j'en ferais quoi ? papalapapapala

Je Veux d'l'amour, d'la joie, de la bonne humeur,

Ce n'est pas votre argent qui f'ra mon bonheur,

Moi j'veux crever la main sur le cœur papalapapapala

Allons ensemble, découvrir ma liberté,

Oubliez donc tous vos clichés, bienvenue dans ma réalité.

J'en ai marre de vos bonnes manières, c'est trop pour moi !
Moi je mange avec les mains et j'suis comme ça !
J'parle fort et je suis franche, excusez moi !
Finie l'hypocrisie moi j'me casse de là !
J'en ai marre des langues de bois !
Regardez-moi, toute manière j'vous en veux pas

Et j'suis comme çaaaaaaa (j'suis comme çaaa) papalapapapala

Je Veux d'l'amour, d'la joie, de la bonne humeur,

Ce n'est pas votre argent qui f'ra mon bonheur,

Moi j'veux crever la main sur le cœur papalapapapala

Allons ensemble découvrir ma liberté,

Oubliez donc tous vos clichés, bienvenue dans ma réalité !