Chapitre 8 : La nuit dans le parc

Je m'étais levé pour me servir une autre tasse de café. Je la buvais tout en observant par la fenêtre l'obscurité lorsque je vis le reflet de la demoiselle dans la vitre. Je me retournai et lui souris. Elle tordait ses mains nerveusement et son regard allait de droite à gauche.

- Heu… monsieur Holmes ? demanda-t-elle timidement. Tout d'abord je voudrais vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi aujourd'hui et hier. Cela va sans dire que je vous verserai le paiement de vos honoraires le plus v…

- Tutu tut mademoiselle ! lui dis-je en levant la main. Il est hors de question que vous me donniez quoi que ce soit. Gardez l'argent pour vous. Je n'ai besoin de rien. Vous savoir hors de danger est la chose la plus importante.

- Mais monsieur, je vous dois quand même la vie. Sans vous…

- N'ayez crainte mademoiselle. Je n'ai fait que mon devoir.

- Merci, me dit-elle avec un pâle sourire. Mais, j'aurai souhaité encore vous demander une chose…

- Je vous en prie, parlez sans crainte, lui dis-je pour l'apaiser car je la sentais tendue.

- Heu… Oui, mais c'est-à-dire que… fit-elle hésitante en se tordant encore plus fort les mains. C'est à vous que je veux parler, pas au docteur Watson. Juste à vous seul.

J'étais intrigué et un peu mal à l'aise. Surtout en repensant à tout ce que Watson m'avait dit…

- Écoutez mademoiselle, lui dis-je sur un ton très doux, vous savez que vous pouvez parler sans crainte devant moi aussi bien que devant le docteur Watson. Quand vous êtes venue hier vous l'avez fait.

- Je sais mais… Oh monsieur Holmes, j'ai besoin de votre avis. Ce ne sera déjà pas facile de vous en parler, mais si en plus le docteur Watson est présent… Alors je ne vais jamais y arriver, vous comprenez ?

Ce que je comprenais, c'est que le regard de Watson avait déjà été attiré par nos messes basses et que son froncement de sourcils ne présageait rien de bon. Ça l'intriguait de nous voir discuter à voix basses devant la fenêtre…

- Mais pourquoi ? Vous m'intriguez au plus haut point. Qu'avez à me demander que Watson ne peut pas entendre ?

- J'ai besoin d'un avis monsieur Holmes. Le docteur Watson est très gentil, mais je le trouve un peu trop paternaliste… Il vous suffit de repenser à ses réflexions quand vous vous êtes assis sur l'accoudoir du fauteuil… Chaque fois que vous ou moi avons fait un peu d'humour, il nous a fusillé du regard ! Il est un peu comme madame Hudson, sauf qu'il ne crie pas lui…

- Oui, lui répondis-je tout en souriant intérieurement de sa comparaison. Entre nous j'ai peut-être un peu dépassé les limites de la bienséance avec certaines de mes répliques, pas très digne d'un gentleman envers une jeune fille. Je vous présente mes excuses…

- Non, je n'ai pas été choquée, rassurez-vous. Mais vous comprenez pourquoi je ne veux pas m'adresser au docteur… Ecoutez monsieur Holmes, reprit-elle sur un ton presque suppliant, si j'avais encore ma sœur, c'est vers elle que je me tournerais pour lui confier mes petit soucis. Mais elle n'est plus là… Je n'ai aucune amie de mon âge et aucun bouquin ne pourra me renseigner sur ce qu'il convient de faire. Alors je vous le demande à vous. Ce n'est pas au détective que j'adresse ma supplique, mais à l'homme tout simplement. J'ai besoin d'un avis et vous êtes le seul à qui je fasse assez confiance… Comme une sorte de grand frère… Je ne veux pas d'avis paternaliste dans le genre de votre ami. Et je veux que ça reste entre nous.

- Bien, bien, vous avez gagné mademoiselle ! répondis-je en levant les mains en signe de défaite. Je vais essayer de résoudre votre deuxième problème. Mais attention, la facture s'allonge !

- Oh merci monsieur Holmes, me murmura-t-elle. Mille fois merci.

Maintenant j'allais devoir annoncer à Watson qu'il y avait un changement de programme, et je sentais bien que ça n'allait pas lui plaire du tout que je reste seul avec elle.

- Watson ! criais-je. Changement de programme ! C'est vous qui allez prévenir la police. Moi je reste ici ! J'ai encore deux trois petites choses à régler avant leur arrivée. Donc ne vous pressez surtout pas mon cher ami.

Son étonnement fut éloquent ! Le regard en biais qu'il me fit aussi. D'un signe de la main il m'invita à venir vers lui.

- Bon sang Holmes, murmura-t-il entre ses dents, vous jouez à quoi ?

- Watson ! Combien de fois devrais-je vous dire que je ne joue à rien.

- A part à rester seul avec elle…

- Et alors ? Elle ne va pas me manger vous savez ? Je ne risque rien… Je sais me défendre…

- Holmes, vous jouez avec le feu et vous risquez de vous brûler !

- A tout à l'heure Watson et ne vous pressez pas surtout !

- Et le guépard ? fit tout coup un Watson un peu apeuré. Je ne mets pas les pieds dehors si cette sale bête est en liberté !

- Dans sa cage ! Il restait enfermé de ces temps ci. Mon beau-père le lâchait moins.

Watson se leva donc, d'un geste un peu rageur et me fusilla une fois de plus du regard. Le pauvre, je ne pouvais pas lui en vouloir. Il se posait des questions et je dois dire que moi aussi. J'espérais que je n'avais pas donné de fausses illusions ou faux espoirs à la demoiselle en me comportant gentiment à son égard.

La porte d'entrée claqua un peu fort dans le silence de la nuit. Nous étions seuls…

- Venez monsieur Holmes, dit-elle en se levant, allons marcher dans le parc. Je vous exposerai mon problème.

Dehors ? A cinq heures du matin ? Seuls tout les deux dans l'obscurité ? Mais où voulait-elle en venir bon Dieu ?

- Ne ferions nous pas mieux de rester dans la cuisine, fis-je un peu sur le qui-vive. Ici, nous sommes au chaud et nous avons des litres de café. De plus, il fait toujours nuit noire dehors. Le soleil n'est encore prêt de se lever…

Sa tête oscilla de gauche à droite en signe de négation. Elle me répondit :

- Entre le moment où j'ai quitté la chambre de ma défunte sœur et celui où le docteur Watson est venu me chercher, je n'ai pas bougé d'un cil ! J'aurais bien fait les cent pas, mais de peur de faire du bruit et de tout faire capoter, je me suis assise sur le lit et me suis rongée les sangs… Quand j'ai entendu hurler, j'ai résisté à la tentation de me ruer dans le corridor. J'ai besoin d'évacuer la tension de ces dernières heures en marchant. Et ce sera plus facile pour moi de parler tout en me dégourdissant les jambes. Ne vous tracassez pas, je connais le chemin qui entoure le manoir comme ma poche. Nous ne nous égarerons pas dans le parc.

- Comme vous voulez, répondis-en en me levant pour aller chercher nos manteaux. Mais moi je pensais au quand dira-t-on. Une jeune fille qui se promène dans le parc, pendant qu'il fait nuit noire, avec un homme… Certains risqueraient de jaser…

- Le docteur Watson sans doute, fit-elle amusée. Tant pis ! Mais ce sera plus facile pour moi de vous parler dans le noir. De toute façon, nous ne faisons rien de mal. C'est en tout bien tout honneur. Quoique, enchaîna-t-elle pensive, c'est déjà le troisième rendez-vous… Avec vous, je ne sais pas ce qui m'attend… Je vous ai déjà montré ma chambre et vous y avez passé la nuit… Le pire sans doute…

Je partis d'un grand éclat de rire et l'aida ensuite à enfiler son manteau. Nous sortîmes dans l'air froid et vif. On pouvait apercevoir au-dessus de nos têtes les lourds nuages qui s'amoncelaient. Il y avait de l'orage dans l'air… Je mis mes mains au fond de mes poches. Pour les tenir au chaud car je n'avais pris ni mes gants, ni ma canne et aussi pour éviter qu'elles n'aillent où elles ne devaient pas aller !

Elle passa son bras au mien, chose à laquelle je n'avais pas pensé. Ça valait bien la peine de prendre mes distances tiens ! C'était elle qui se collait contre moi…Elle me guida sur le chemin qui tournait tout autour du château. Nous marchâmes quelques minutes en silence. Je sentais bien qu'elle rassemblait son courage mais que c'était difficile. Pour finir, elle poussa un grand soupir et se jeta à l'eau :

- Ma requête concerne en quelque sorte mon fiancé… Percy …Son comportement est parfois, comment dire, bizarre…

En moi-même je poussai un ouf de soulagement ! Cela n'avait rien à voir avec ce que Watson avait laissé sous-entendre ! J'avais le cœur plus léger à entendre ça !

- Ah le fiancé ! fit-je soulagé. Le problème c'est que le spécialiste des histoires de cœur c'est Watson, pas moi ! Vous avez choisi le mauvais interlocuteur ! En histoire d'amour je suis nul ! Parlez moi de crime ou d'empreintes de pas et je suis à vous. Mais les affaires ou les peines de cœur, c'est la spécialité de Watson !

- Ce n'est pas vraiment des histoires de cœur… Et puis vous n'allez pas essayer de me faire croire que vous n'y connaissez rien quand même ! Que vous n'avez pas connu des f…

- Non, dit-je pour couper court à sa phrase. Je ne sais rien sur le sujet du cœur ! Si ce n'est que les crimes passionnels sont les pires et que les femmes adorent utiliser le poison et les poignards. Le reste est de la compétence de Watson. C'est lui qui collectionne les conquêtes féminines et c'est le spécialiste du sexe faible. Pas moi !

Elle resta silencieuse quelques secondes, me jeta un regard en biais, sourcils froncés.

- Je vous rassure tout de suite mademoiselle, je ne suis pas de la jaquette !

- Mais… bredouilla-t-elle surprise. Je n'ai jamais dit ça !

- Non mais vous l'avez pensé ! Votre silence était éloquent…

- Depuis quand lisez-vous dans la tête des gens ou dans leur silence ?

- J'ai suivi le cheminement de vos pensées tout simplement. Vous vous êtes dit que : « Tiens oui, c'est vrai ! Je n'y avais pas pensé ! Il partage un appartement avec un autre homme, ils sont toujours fourrés ensemble, il est gentil, prévenant et on peut lui faire confiance, pas de mains baladeuses, il ne profite pas de la situation et si à 29 ans il n'y connaît rien aux femmes alors, c'est qu'il est de la jaquette ! ».

- Dites donc, me fit-elle, j'ai pensé à beaucoup de choses en deux secondes de silence !

- Les pensées sont beaucoup plus rapides que la parole. On pense très vite et on met plus de temps à expliquer en paroles. N'ai-je pas raison sur vos pensées ? Pas d'aventures, pas de fiancée ou d'épouse, vit avec un autre homme, donc ses préférences sont masculines !

- Je ne vous dirai rien parce que vous êtes terrible en tant que détective. Mais alors, vous devriez deviner mon problème sans que je vous en parle ?

- N'exagérons rien, je ne suis pas devin. Je ne fais que déduire ! Mais entre nous : si j'étais marié, vous croyez que mon épouse accepterait que je me promène dans un parc, au bras d'une belle jeune fille de 21 ans, dans l'obscurité qui plus est ? Elle serait en droit de m'arracher les yeux non ? D'ailleurs, jolie comme vous êtes, elle n'aurait jamais accepté que je parte vous rejoindre dans votre manoir et encore moins dans votre chambre ! Imaginez (je pris une voix fluette) : « Comment? Vous allez passer la nuit dans la chambre d'une jeune fille de 21 ans ? Mais mon pauvre ami, vous n'y songez pas ? ». Elle serait venue avec pour me surveiller ! La pauvre femme, je ne serais pas souvent à la maison ! Toujours en train de courir à gauche, à droite… avec Watson ! « Mon cher époux je constate avec effroi que vous passez plus de temps avec Watson qu'avec moi ! Dois-je conclure que vous l'aimez plus que moi ? ». Un jour, en rentrant chez moi, je trouverais mes valises sur le trottoir ou alors, elle en aurait tellement marre de ne jamais me voir que de dépit elle retournerait chez sa mère…

Cela eu au moins le mérite de la faire rire ! Alors je poursuivis sur ma lancée :

- Pire ! « Au fait Sherlock, vous ne facturez pas de prestation à la jeune et belle demoiselle qui est venue sonner à 6h30 et de ce fait vous a soustrait de mes bras aimant? Pourtant, vous avez remis une note salée à votre dernier client, le vieux moche barbu… Que dois-je déduire de ça mon cher ? Que plus la cliente est belle et moins elle paie ? Vous me ferez aussi le plaisir de graver sur une plaque votre horaire de travail ! Cela vous évitera d'être tiré du lit à l'aube !». Et j'en passe…

Hélène partit d'un grand éclat de rire.

- Monsieur Holmes, vous êtes désopilant l'air de rien. Vous préférez garder vos aventures amoureuses secrètes (Elle avait mit en plein dans le mille, pensais-je) mais vous refusez que l'on vous accuse d'être de la jaquette ! Mais revenons à ma question. Pas besoin de collectionner les conquêtes amoureuses pour pouvoir m'aider je pense. Du moins je l'espère. Vous voulez toujours bien ? Parce que Watson, c'est hors de question !

- Ah ! lui dis-je avec emphase. Avec les femmes je ne sais pas dire non ! C'est mon seul défaut… Allez, dites moi tout !

- Voilà, le mois dernier, me dit-elle un peu hésitante, mon beau-père s'était absenté aussi toute la journée. Ça tombait bien, je voulais profiter de l'occasion pour faire un peu de piano et vu que lorsqu'il est là je ne peux pas… Bref, j'étais au piano et tout d'un coup, je sens des mains sur mes épaules ! J'ai hurlé je vous l'avoue ! C'était Percy qui avait pris congé à la banque et passait me dire bonjour à l'improviste. Il tombait comme un cheveu dans la soupe. Je lui ai demandé comment il était entré et il m'a répondu que la porte n'était pas fermée. C'était étonnant car mon beau-père fermait toujours derrière lui. Il m'a dit qu'il avait frappé mais n'obtenant pas de réponse et entendant le piano, il s'était permis d'entrer. J'avais l'intention de profiter de ma journée pour réviser et je cru qu'il allait se contenter de s'asseoir et de profiter d'un récital.

Je sentis qu'elle ralentissait le pas et j'adaptai ma vitesse à la sienne. Tout à coup, elle s'arrêta net et porta une main à son front. Il avait beau faire noir, la faible clarté de la lune nous permettait quand même de discerner certaines choses. Elle expira un bon coup et repris le fil de son histoire :

« Las, il se fit plus entreprenant et il… Enfin, fit-elle hésitante, il voulait que nous profitions du fait que mon beau-père était absent pour…

- Prendre une avance sur la nuit de noce ? lui demandais-je doucement pour lui venir en aide. C'est cela que vous voulez dire ?

- Oui ! me répondit-elle dans un souffle. C'est ça…

Sa main s'était agrippée plus fort à mon bras. Je me doutais qu'elle était rouge comme une pivoine. Je comprenais maintenant pourquoi elle voulait en parler juste avec moi et dehors, dans le noir. C'était sans doute plus facile pour elle.

- Et alors ? lui demandais-je. (Puis me rendant compte que ma question pouvait être mal interprétée je me repris). Pardon ! N'allez pas croire que je vous demande si vous avez cédé à…

Je n'eus pas le temps de finir ma phrase. Malgré l'obscurité sa main libre trouva mon épaule et lui asséna un coup de poing rageur. Puis se campant devant moi :

« Monsieur Holmes ! fit-elle scandalisée. Je ne vous permets pas de mettre en doute mon intégrité et ma vertu ! Mais enfin ! Là, vous avez réussi à me choquer ! »

Mon épaule était douloureuse à l'endroit où elle avait frappé. Je me la massai. Sûr que tout à l'heure il y aurait un bleu…

- Mademoiselle ! fis-je d'un ton conciliant. S'il vous plaît ! Je n'ai jamais pensé une seule seconde que vous aviez… Enfin, vous voyez ce que je veux dire… C'est un malheureux quiproquo qui arrive quand on n'utilise pas les bonnes questions. Ce que je voulais savoir, c'est où vous vouliez en venir ? Quel est le problème que vous voulez me soumettre. Si c'est pour savoir le détail de la nuit de noce, je vous le dis tout de suite : c'est non ! Même si vous torturez jusqu'à la fin des temps !

Elle hocha la tête de droite à gauche, repris mon bras dans le sien et nous nous remîmes en route.

- Je lui ai dit « non pas question » et il a malgré tout encore insisté… Je voulais savoir si… si c'est normal ce genre de comportement, de demande… pourquoi il ne sait pas attendre le mariage et… oh ! je me rends compte maintenant que j'aurais peut-être pas du vous demander cela! Vous devez me prendre pour une folle…

- Mademoiselle, je ne vous prends pas pour une folle ! lui dis-je en prenant son menton pour lui faire redresser la tête. Que du contraire ! Vous êtes avant tout une jeune fille qui n'a jamais « connu d'homme » avant et c'est normal que vous vous posiez des questions. Alors puisque vous avez eu le cran de me demander mon avis sur la « question » je vais y répondre franchement ! Certains condamne ce genre de rapport hors des liens du mariage, mais pas moi ! Si deux personnes s'aiment, je ne vois pas pourquoi ils devraient attendre d'être marié pour le faire. Votre fiancé est un homme normal, amoureux de vous, tout simplement. De plus vous êtes jolie, ce qui ne gâche rien. Dans moins de deux mois vous serez mari et femme… Donc même si vous le faites et que pas malheur vous tombiez enceinte, le jour de votre mariage, personne ne s'en rendra compte. Et vous donnerez naissance à un enfant plus tôt que prévu mais il sera en parfaite santé. Ce n'est pas moi qui vous jugerais si vous le faites avant l'heure. Que du contraire ! Si vous en avez envie, faites le ! Voilà ma réponse.

Un silence de mort fut la seule réponse que j'eus. Elle s'arrêta de nouveau posa son regard sur moi et je vis qu'elle était estomaquée de ma réponse et de mon point de vue surtout ! Elle ne s'y attendait pas sans doute. Sa bouche s'entrouvrit et se ferma plusieurs fois, comme un poisson hors de l'eau…

- Monsieur Holmes ! me répondit-elle dans un souffle où je sentis poindre une once de dégoût et de colère. Mais… mais enfin… vous encouragez ce genre de pratique ? Je n'oserais même pas vous dire ce qu'il voulait que je mette dans ma bouche !

- Oh mon Dieu ! fit-elle ensuite en me regardant avec effarement.

Trop tard pour ravaler sa dernière phrase ! Elle avait parlé sous le coup de la colère et n'avait sans doute pas fait attention à ce qu'elle venait de me dire. Son futur mari voulait une fellation et j'avais de très grands doutes sur l'accomplissement de son désir intime.

- Désolé, mais même ça, c'est normal dans des rapports… disons entre mari et femme.

- Mais enfin monsieur Holmes ! me dit-elle avec une grimace de dégoût. C'est tout simplement dégoûtant et immoral ! Il veut que je… Je vous parle de mettre son…

- Oui, oui, fis-je en posant ma main sur son épaule pour la calmer. Je vois très bien ce que vous voulez dire et de « quoi » vous parlez ! Mais il n'y a rien d'immoral à ça !

- Ah ben voyons ! dit-elle, les mains plaquées à sa taille. On voit bien que ce n'est pas vous qui devez le mettre en bouche !

Je ne pu m'empêcher d'éclater de rire. Plus moyen de me reprendre. Je me tenais les côtes. Hélène fulminait ! Je repris tout doucement mon sérieux pour éviter de me ramasser encore un coup. Elle était furieuse ! J'avais les larmes aux yeux d'avoir ri, mais elle, cela ne la faisait pas rire du tout !

- Pourrais-je savoir ce qui vous fait rire ainsi monsieur le non-spécialiste-des-affaires-de-cœur ? me demanda-t-elle sur un ton froid.

- Oh mademoiselle ! lui dis-je entre deux hoquets. Je ne ris pas de vous mais de la façon dont vous m'avez répondu ! Vous m'avez mouché d'une telle façon, d'une telle manière… Là, je dis chapeau. Ne vous fâchez pas ! Votre mari fera aussi l'équivalent de cette pratique pour vous. Et si ça vous dégoûte vraiment, alors ne le faites pas. Et si un jour vous voulez quelque chose que votre mari vous refuse et bien dans le lit, vous lui ferez ce petit plaisir. En échange vous lui demanderez ce que vous désirez ! Faites lui prendre un bain auparavant, ce sera plus facile pour vous.

Ses grands yeux étaient toujours fixés sur les miens, même si dans la pénombre je ne les voyais pas bien je me doutais qu'ils lançaient des éclairs. Tout d'un coup, je me rendis compte de ce que je lui avais tenu comme discours ! Le genre de discussion qu'un homme ne devrait pas avoir avec une jeune fille qui a encore sa vertu !

- Ah ! lui dit-je en me prenant la tête. Vous pourrez vous vanter de m'avoir fait perdre tout sens moral vous ! Je suis en train d'avoir une discussion que je ne devrais même pas avoir avec une jeune fille de votre âge ! Je ne sais pas comment vous avez fait pour m'entraîner sur ces chemins de perdition ! Si madame Hudson et Watson avaient entendu cela, ils en seraient tombés mort ! Et moi, je vais aller me cacher dans un trou de souris !

- Oui, tombés mort surtout en vous entendant vous ! me dit-elle outrée. C'est vous qui me donnez votre bénédiction pour prendre les chemins du vice ! Et pour manipuler mon mari en faisant cette chose horrible ! Mon Dieu ! Tous les hommes sont-ils donc ainsi ? En vous entendant me répondre ainsi, j'ai du mal à croire que le spécialiste ès femmes est le docteur Watson ! Je vous soupçonne d'être spécialisé dans un autre domaine : les rapports physiques ! Je ne vous pensais pas si… pervers ! Ou déviant !

- Jeune fille, fis-je moi aussi sur un ton plus froid, c'est vous qui m'avez entraîné ici pour me demander mon avis, non ? Et mon avis, je vous l'ai donné ! Si la réponse que vous vouliez entendre à votre question était : « Dieu du ciel ! Mais quel débauché que votre futur époux ! Même pas capable d'attendre deux mois ! Oh ma pauvre enfant ! Mais ce genre de chose est totalement immorale et ne se fait pas ! Disgrâce infâme ! » alors vous deviez vous adresser à Watson ! Il vous aurait tenu plus ou moins ce genre de discours !

- Attendez monsieur Holmes, moi je n'y comprends plus rien ! fit-elle en posant sa main sur mon bras (malgré tout mes doubles je sentais la chaleur de sa main). Vous me dites que le collectionneur d'aventures amoureuses, c'est le docteur Watson et que vous, rien ! Pas d'aventures… Et maintenant, vous me dites que c'est ce même docteur Watson qui m'aurait déconseillé de le faire et traité mon fiancé de débauché ?

- Oui, effectivement mademoiselle ! C'est bien cela !

- Mais alors ! C'est le monde à l'envers ?

- Non ! lui répondis-je sur un ton radoucit. Vous m'avez demandé mon avis et je vous ai répondu en âme et conscience. Stricto senso ce que je pense sur la question. La vérité à l'état pur mademoiselle. Watson, lui, il n'aurait jamais osé vous tenir ce genre de discours ! Alors il vous aurait dit ce que vous vouliez entendre… Mais son véritable avis, il ne vous le donnera jamais ! Pas à une jeune fille de bonne famille !

- Pourquoi ? Il n'a quand même pas épousé toutes ses conquêtes ?

- « Faites ce que je dis jeune fille, pas ce que je moi je fais, parce que moi, je suis un homme », voilà sa réponse ! Il ne peut décemment pas vous encourager à avoir la vie que certaines femmes mènent. Ce n'était pas des jeunes filles bien sous tout rapport – si je puis me permettre ce genre de mot ici – à qui il avait promis le mariage. C'était des aventures sans lendemain je suppose. Et il ne peut vous encourager sur le chemin du vice. Il aurait donc été choqué que votre fiancé se permette de vous demander ce genre de pratique en dehors du mariage. Moi pas ! C'est pourquoi je vous ai dit le fond de ma pensée. Si vous voulez que l'on vous réponde ce que vous voulez entendre, posez donc la question à Watson lorsqu'il reviendra ! Mais si vous demandez l'avis à quelqu'un, gardez toujours à l'esprit qu'il peut vous donner une réponse qui ne vous plaira pas ! Sinon, à quoi cela sert de demander un conseil ?

Elle était toujours immobile au milieu du sentier, toute tremblante. Ses bras croisés sur sa poitrine, comme pour se protéger du froid piquant. Je posai ma main tout doucement sur son épaule pour ne pas la brusquer et lui dis :

« Venez, marchons ! Vous allez prendre froid ici. On va terminer la ballade, marcher vous fera du bien ».