Contes d'un Jour
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Octobre
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« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » Proverbe français.
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Dans la maison des Ral, octobre a l'odeur des pommes. Le vieux broyeur de pierre tourne et tourne et un torrent d'or coule dans de vastes bassines de bois. Dans l'odeur entêtante de ces fruits écrasés montent les relents sucrés d'un reste d'été.
Parfois, mais plus rarement, ce sont des poires, une odeur au parfum encore plus suave, et Petra reste là, à humer, comme s'il s'agissait d'un encens rare. Puis, et même si c'est dangereux, même si elle ne devrait pas, elle glisse son doigt entre la meule et le bord, comme elle le fait depuis enfant malgré toutes les réprimandes pour goûter cette purée aussi délicieuse qu'un bonbon. Elle pourrait prendre directement le jus plus sucré que du miel qui coule du goulet mais ce n'est pas interdit et Petra a toujours aimé ce qui était interdit. Et puis elle sait bien, elle qui porte le nom même de pierre que le vieux broyeur est un ami qui ne lui fera jamais de mal.
On n'est pas riches chez les Ral, mais on n'est pas pauvres non plus. Il y a toujours du bois dans la cheminée lorsqu'il fait froid, toujours du pain dans la huche lorsqu'il fait faim. Et bien sûr toujours une bouteille de cidre sur la table, parce que le verger de pommiers et la vieille meule, c'est la fierté du vieux et la richesse de la famille. Un cidre réputé.
On ne vient pas de loin, non, parce que ce n'est que du cidre mais il est connu dans le bourg et on sait que c'est du bon. Que le cidre des Ral vaut mieux parfois que la piquette d'ailleurs, parce qu'on sait ce qu'on boit, on sait d'où ça vient, on sait qui le fabrique. Ce genre de chose ça compte dans cette société qui prospère plus ou moins, souvent moins que plus, derrière les Murs.
Alors tout le monde pensait que Petra, qui était l'unique héritière de la cidrerie, parce que le vieux, son grand-père, avait toujours déclaré que ce serait pour elle, qu'elle était d'une autre trempe et qu'il y avait plus que du sang dans les veines, avait choisi de devenir soldat dans les rangs des fous des Bataillons plutôt que d'épouser un garçon honnête et travailleur qui aurait fait prospérer le négoce, personne n'avait compris.
Sauf peut-être le vieux, qui après une crise de colère si épouvantable qu'on avait cru qu'il allait y passer, avait glapi qu'elle n'avait pas le droit de lui faire ça, de partir comme ça toute seule.
Petra était son unique petite-fille et du jour où elle était née, elle avait été son soleil. Comme le laboureur travaille au rythme des jours et des saisons, le vieux avait rythmé sa vie sur les sourires et les rires de l'enfant.
« Mais tu me comprends, n'est-ce pas grand-papa ? » avait-elle murmuré entre caresses et baisers, amadouant le vieux qui ne boudait tant que pour prolonger ce moment. À contrecœur, il avait fini par admettre que oui, qu'il comprenait et qu'après tout, il avait toujours su qu'elle était différente.
« Mais tu as intérêt à revenir ma petite, ou que les déesses me damnent si je ne vais pas te chercher moi-même par la peau des fesses pour te ramener et te coller une de ces trempes dont tu te souviendras chaque fois que tu voudras t'asseoir. »
Et elle avait ri, toujours ce rire qu'il aurait bien voulu savoir mettre en bouteille pour pouvoir en boire lorsqu'elle n'était pas là, et bien sûr elle avait promis.
Un an était passé et Petra était revenue de chaque expédition, plus dure quelque part au fond d'elle-même mais d'autant plus douce pour sa famille. Plus tard, le capitaine Levi l'avait choisie pour faire partie de son escouade. Elle avait tenté de leur faire comprendre ce que cela signifiait, tout en leur dissimulant le danger bien plus grand qu'elle courrait à présent.
Elle avait parlé de Erd, le plus vieux, et de Günther, et aussi de cette grande andouille d'Auruo mais pas trop parce qu'Auruo était tellement stupide et bête et idiot qu'en parler aurait été ridicule.
Mais le vieux avait compris lui, le danger des titans et aussi le danger de cette grande andouille dont Petra parlait à la fois trop et trop peu et il s'était rembruni. Il lui avait demandé de l'aider à tourner la meule ce soir-là.
C'était des poires, son odeur favorite, et c'était peut-être pour l'amadouer parce que d'une voix très douce, le vieux lui avait demandé de renoncer à tout ça. De se trouver un gentil garçon, même s'il était stupide et bête et idiot et que c'était une grande andouille, et à eux deux de reprendre la cidrerie. Elle était si jeune, et elle avait déjà tant combattu. Ne pouvait-elle pas se reposer un peu ?
« Oh, je ne peux pas, grand-papa, tu ne comprends pas l'honneur que c'est… »
Le vieux avait secoué la tête, impuissant. Il la connaissait sa petite Petra, aussi douce qu'obstinée, une patience inépuisable et une détermination féroce. Est-ce que le soleil ne se levait pas chaque jour, est-ce qu'il ne revenait pas inlassablement après chaque jour de pluie et d'orage. Elle avait décidé et elle ne céderait pas.
« J'ai peur, dit-il soudain, que tu partes quelque part où je ne pourrais pas te suivre.
― Je ne mourrais pas, » répondit-elle avec une conviction absolue. « Parce que je ne suis pas seule. Il y a le capitaine, qui est si fort, et puis Erd et Günther et même ce débile… On se protège, donc tout ira bien. Je ne partirai jamais quelque part où tu ne pourras pas m'atteindre. J'ai bien trop peur de ce que tu me ferais. »
Un sourire et un clin d'œil, comme s'ils ne parlaient pas de mort, et pas de n'importe laquelle, sa mort à elle. Elle y croit, se dit le vieux. Elle y croit et puisque je n'ai pas le choix, je vais devoir y croire avec elle.
Et le vieux crut, de toutes ses forces, comme il n'avait jamais cru en rien parce qu'il lui semblait que rien n'avait jamais été si important. Cela marcha, car toujours Petra revenait à la cidrerie. Puis un jour, ni beau, ni triste, plutôt ensoleillé, alors qu'il faisait un peu lourd mais que sur les branches des pommiers du jardin, les fruits commençaient à faire ployer les branches sous le poids de leurs rondeurs nouvelles, les Bataillons revinrent d'une autre de leur expédition et Petra n'était pas avec eux.
Le vieux encaissa la nouvelle avec un calme effrayant, acheva de huiler le broyeur et partit se coucher. Le lendemain matin, le docteur assura que ça avait été foudroyant. Qu'il était mort dans son sommeil sans même le savoir. Le choc, sans doute.
Le vieux s'était trompé en pensant que Petra pourrait partir quelque part où il ne pourrait pas la suivre. Et puisque le soleil était couché, puisque l'hiver était arrivé, puisque son rire ne sonnerait plus dans le parfum des poires, il était juste parti à sa recherche. Il ne laisserait certainement pas sa petite-fille adorée partir toute seule sur un chemin qu'elle avait emprunté trop tôt mais qu'au moins, ils auraient la consolation de faire ensemble.
Parce que parfois, la jeunesse sait et la vieillesse peut.
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