Chapitre 10 : Closing Time

Roulé en boule, le Maître grince des dents de rage tandis qu'il est trimbalé dans le sac de voyage de Tegan. C'est le Docteur qui le porte, et il a tendance à le cogner un peu partout. De plus ses brûlures lui font un mal de chien. Il n'y avait rien dans le TARDIS de Drax pour le soigner.

Ils sont souvent arrêtés par divers Seigneurs du Temps pour un bout de conversation. Le Docteur semble se complaire au mélange de flatterie et de ragots que distillent ses courtisans. Le Maître le soupçonne de le faire exprès pour prolonger sa situation humiliante. Il entend Tegan chuchoter :

« Dépêchons-nous, Docteur !

– Je ne veux pas avoir l'air de vouloir m'en aller. Si quelqu'un comprend que nous souhaitons partir, ils vont essayer de me retenir.

– C'est la fuite la plus lente que j'ai jamais vu ! » reprend-elle en soupirant.

Le ronronnement discret de la machine lui apprend qu'ils sont arrivés.

Tegan ouvre le sac. Il est dans une grande chambre meublée de façon assez spartiate. Bien entendu, ils ne peuvent plus le remettre dans la cage à Maître. Il est trop grand maintenant. Une secousse lui apprend que le TARDIS part enfin de Gallifrey.

Quelques minutes plus tard le Docteur apparaît, le visage toujours empreint de colère, et soigne ses brûlures sans un mot. Puis ils le laissent seul.

Quelques minutes à parcourir les couloirs aux alentours de la pièce lui apprennent ce dont il se doutait déjà : il est enfermé dans une boucle qui le ramènera toujours à celle-ci. Impossible d'aller ailleurs. Une chambre, une salle de bain, quelques dizaines de mètres de couloirs, c'est tout son domaine.

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« Ça fait trois jours qu'il n'a rien mangé. »

Tegan pose le plateau dans la cuisine. Le Docteur regarde les assiettes où la nourriture est intacte, en dégustant une banane.

« Il essaye de te manipuler. Je le connais : il ne se laissera pas mourir de faim. »

Puis il ajoute :

« Je ne comprend pas ton indulgence et ta sollicitude. Il t'a fait du mal pourtant. Son passage sous forme de bébé a trop réveillé l'instinct maternel en toi. Il l'a saisi, et il tente d'en tirer parti. »

Quelques jours plus tard, elle ramasse le bol de thé, froid et qui n'a pas été touché non plus. Sur le lit, elle ne voit que le dos du prisonnier qui n'a pas bougé de sa position depuis plus de deux semaines maintenant. Son inquiétude du début a fait place à la colère et elle pense : tu ne me manipuleras pas si facilement !

« Tegan ? »

En quelques enjambées, elle contourne le lit et s'accroupit face à lui. « Tu ne me manipuleras pas » ? Cependant, dès qu'il l'appelle, elle accourt ! Il lui demande simplement :

« Pouvez-vous dire au Docteur de venir me voir ?

S'il vous plaît. »

Il a ajouté les derniers mots alors qu'elle est déjà à la porte.

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« Il veut quoi ? »

Tegan est abasourdie. Elle n'arrive pas à croire ce qu'elle vient d'entendre.

« Mais vous m'aviez dit qu'il était prêt à tout pour survivre et là, il vous demande de… »

Elle n'arrive pas à prononcer les mots et sent un picotement dans les yeux.

« Il a raison, c'est la meilleure solution. Mieux pour tout le monde, même pour lui.

– Vous allez vraiment le faire ? »

Le Docteur passe la main sur son visage. Il éprouve tout à coup une grande lassitude. Ses centaines d'années pèsent soudain sur ses épaules, alors qu'il ne s'était jamais vraiment senti vieux jusqu'à présent.

« Je n'en ais pas envie, crois moi ! Mais je le ferais, puisqu'il le souhaite. »

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Le Maître n'a pas eu beaucoup de mal à jouer le désespoir. C'est presque ce qu'il ressent, ça n'a donc pas été difficile de se pousser un peu plus dans ce sens. Coincé dans ce corps de quatre-vingt centimètres, coincé dans une partie réduite du TARDIS, avec devant lui la perspective d'une vie de captivité, il avait eu le choix entre devenir enragé ou désespéré. Le désespoir servira mieux son plan.

Il faut qu'il se débarrasse de ce corps qui a déjà subit trop d'avanies et commence à se fatiguer. Il faut qu'il se libère du joug du Docteur. Il y a une solution, mais elle implique de mourir. Ou plutôt de faire mourir son être de chair. Dans l'état intermédiaire entre la vie et la mort, il sera à même de se projeter dans l'âme du TARDIS. Et de là, il pourra investir un nouveau corps.

Il a d'abord pensé à prendre celui de Tegan. Elle est jeune, vigoureuse, en bonne santé. Mais il n'a pas envie de se retrouver dans un corps de femme. Quant au Docteur, inutile d'y penser. Son esprit est beaucoup trop fort, la lutte qui s'ensuivrait pourrait les tuer tous deux.

Il a joué quelques jours la comédie de celui qui se laisse mourir de faim. Un inconfort pas très grave par rapport à l'enjeu. Puis quand il a senti les deux crétins assez mûrs, il a fait son regard de chien battu pour demander au Docteur de l'aider à en finir. Et il a eu, en plus, la satisfaction de voir le choc de cette requête dans les yeux de son ennemi.

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Tegan a refusé d'être là quand « ça » arriverait. Alors elle est sortie. Le TARDIS est garé sur Terre, où le Docteur l'a ramené. À Londres, dans une petite rue. Comme si venir sur cette planète qu'il aime particulièrement et dans cette ville qui lui est chère, allait rendre sa tache moins difficile. Il était d'une humeur massacrante depuis leur fuite. Maintenant c'est pire : il a le visage inexpressif, pendant qu'il s'active à préparer tout ce qu'il faut pour… faire ce qu'il a à faire.

« Tu es sûr, questionne-t-il une dernière fois ?

– Absolument sûr. »

Le Docteur a beau se répéter que c'est pour le mieux, que le Maître mérite amplement la mort. Celle-ci, en outre, sera infiniment plus douce que celle qui l'attendait sur Gallifrey.

« C'est lui qui m'a supplié de le faire, pense-t-il. Ainsi, il ne fera plus de mal à personne. »

Toutes ces raisons n'arrivent pas à faire en sorte qu'il se sente moins coupable. Il n'a même pas songé au fait que le Maître a essayé un nombre incalculable de fois de le tuer. Ce qui revient le plus dans son esprit, c'est qu'ils sont été amis autrefois, presque des frères.

Aussi il se sent particulièrement mal lorsqu'il enfonce l'aiguille dans la veine.

Tegan entre brusquement dans la pièce. Elle a le visage rouge d'avoir couru. Au dernier moment elle a changé d'avis. Elle ne sait pas vraiment pourquoi. Agenouillée près du lit, elle serre la petite main dans les siennes.

Le Docteur pousse sur le piston de la seringue.

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Investir l'âme du TARDIS n'a pas été difficile. La "vieille fille", comme l'appelle le Docteur, ne s'y attendait pas et, malgré une petite résistance, il a pu s'y implanter sans problèmes. Il y a quand même eu un instant de flottement pendant que son corps mourait et il a cru un moment qu'il n'y arriverait pas.

Maintenant il est en sécurité. L'intérieur d'un TARDIS, ce n'est pas comme l'intérieur de la Matrice. Rien ne peut le blesser. Il faut juste éviter le lien avec l'Œil de l'Harmonie, le Vortex du Temps. Sa dernière expérience avec le Vortex du Temps remonte à bien longtemps, mais le souvenir en est toujours vivace et douloureux.

Il n'a plus qu'à attendre que se présente une occasion. Un corps qui lui convienne. Il peut avoir beaucoup de patience quand il le faut.