Chapitre 10 : Une confession

Charlie étira son corps douloureux et soupira. Il se sentait fébrile, épuisé, démoralisé. Il n'arrivait pas à comprendre comment les choses avaient pu ainsi déraper. Il ne savait pas à qui s'adresser, comment réussir à sortir de ce cauchemar sans le rendre plus effrayant encore.

Peut-être que s'il aboutissait dans ces calculs… Mais s'ils lui apportaient une réponse, que pourrait-il bien en faire ? chuchota aussitôt dans son esprit la petite voix mauvaise qui le harcelait depuis la veille, depuis qu'il avait fait fuir loin de lui tous ceux qu'il aimait. Il était pieds et poings liés : quoi qu'il découvre, le partager avec quiconque pourrait signifier mettre les siens en danger et il s'y refusait obstinément.

Dans la nuit où il se débattait, un rayon de soleil était tout de même venu le réchauffer : Larry devait sortir de l'hôpital dans l'après-midi. Grâce au ciel son ami ne s'en tirait pas trop mal. Il devait faire en sorte que les choses ne s'aggravent pas encore.

- Charlie… Je savais que je te trouverais là…

Il sursauta violemment avant de se tourner vers son frère qui venait d'entrer dans le garage.

- Don… Mais qu'est-ce que tu fais-là ?

Don ne répondit pas tout de suite. Il avait reçu un coup au cœur en voyant son frère. Celui-ci semblait vraiment en piteux état. Son teint était très pâle, ses yeux cernés et ses traits tirés prouvaient qu'il avait peu dormi, si seulement il avait fermé les yeux, et tout dans son maintien laissait apparaître un profond malaise.

« Bon sang petit frère ! pensa-t-il. Mais qu'est-ce qui t'arrive ? »

- Je suis venu voir comment tu allais. Pourquoi c'est interdit ?

- Tu as besoin de mes services ? se contenta de répondre le mathématicien, refusant de se laisser attendrir.

Se laisser attendrir c'était risquer de craquer, de tout dire. Et tout dire c'était mettre cet homme en danger. Il ne pourrait pas supporter qu'on lui fasse du mal, surtout pas par sa faute !

Alors les premiers mots qui lui étaient venus à la bouche étaient délibérément blessants. Avec une telle entrée en matière, nul doute que Don allait aussitôt se fâcher et écourter sa visite.

Mais son frère ne réagit pas comme il l'attendait. Son visage se crispa, ses lèvres se serrèrent l'une contre l'autre comme s'il retenait une réplique acerbe, ses yeux laissèrent passer un éclair de colère, mais rien de ce qu'attendait Charlie ne se produisit. Au contraire, Don réussit à répliquer d'une voix égale dans laquelle perçait une patience inhabituelle :

- Non… Pourquoi voudrais-tu que je ne vienne que si j'ai besoin de toi ? Je voulais juste savoir comment tu allais. Je te rappelle que tu es toujours mon petit frère, que tu veuilles collaborer avec le F.B.I. ou non…

Il y avait tant d'amour, tant de compréhension dans ces mots, dans les yeux de son frère tandis qu'il les prononçait, qu'une fois de plus Charlie faillit craquer. Mais alors qu'il ouvrait la bouche, les mots de son ravisseur lui revinrent en tête et il comprit qu'il ne pouvait pas, qu'il n'avait pas le droit de se confier à cet homme qui pourtant était le mieux à même de le comprendre, de l'aider, de le protéger…

- Depuis quand es-tu devenu si désintéressé ? attaqua-t-il, se voulant sciemment vexant afin de provoquer la colère de son frère.

Il lui serait plus facile de l'écarter après une dispute que s'il continuait à se montrer si gentil, si compréhensif…

Don soupira : il savait que ce ne serait pas facile. Mais il était déterminé à comprendre ce qui se passait et bien décidé, quelles que soient ses provocations, à ne pas laisser son cadet le mettre en colère. Il savait comment celui-ci fonctionnait et combien il avait le pouvoir de lui faire perdre son calme. En l'occurrence il devait impérativement se dominer, sans quoi ils s'enferreraient dans une impasse. Et vue la mine qu'arborait son petit frère ce matin là, il lui semblait évident qu'il était urgent de l'amener à se confier.

C'est pourquoi durant les minutes qui suivirent, il endura les mots blessants, les reproches injustes et la colère que déversa son frère sur lui, il toléra sa mauvaise foi et ses exagérations, même si parfois certaines phrases le frappaient douloureusement, parce que, derrière ces manifestations d'apparente hostilité, il ressentait la détresse, un appel à l'aide auquel il n'avait pas le droit de rester insensible.

Charlie s'affolait : il n'arrivait pas à écarter son frère. Et plus il était violent verbalement envers lui, plus Don semblait au contraire calme, même si, par moment, il avait vu dans son regard une lueur douloureuse qui lui avait déchiré le cœur. Il était en train de faire du mal à son aîné. Mais il préférait qu'il endure cette souffrance là plutôt que de le voir être tué par les hommes qui s'en étaient pris à lui.

Cependant, Don ne paraissait pas vouloir abandonner et Charlie sentait qu'il perdait pied peu à peu, que sa volonté de se taire s'effritait sur ce roc d'assurance et de calme que lui présentait l'agent. Affolé à l'idée de laisser échapper son secret, il jeta finalement sa craie et se tourna franchement vers son frère :

- D'accord ! De toute façon, comme d'habitude tu n'écoutes rien !

- Bien sûr que je t'écoute Charlie.

- Non tu ne m'écoutes pas ! Tu m'entends et c'est différent. Quoi que je dise ou que je fasse tu t'en moques en fait. Tout ce qui t'intéresse c'est que j'en passe par où tu veux ! Tu n'as toujours été qu'un égoïste uniquement préoccupé de lui-même !

- Charlie… Ca suffit maintenant !

Sous cette énième attaque Don avait pâli un peu plus et ses maxillaires s'étaient crispés, signe de la tension qui l'habitait et du mal que venait de lui faire ce reproche. Ces signes ne passèrent pas inaperçus chez le mathématicien qui sentit les larmes lui venir aux yeux à l'idée qu'il venait à nouveau de blesser son frère.

- Tu as raison, ça suffit ! Puisque tu ne veux pas partir, c'est moi qui m'en vais !

Il saisit sa veste et passa devant son frère pour atteindre la porte. Mais Don n'était pas décidé à le laisser s'en tirer comme ça. Il était venu demander des explications, il ne repartirait pas sans elles. Il avait supporté tous les reproches, mérités ou non, dont l'avait abreuvé son frère en s'efforçant de ne pas réagir pour que la conversation ne dégénère pas en dispute, comme semblait l'espérer Charlie. Mais il n'était pas question que son cadet s'en aille ainsi en le laissant en plan.

Avant que le consultant n'ait pu franchir la porte, Don tendit la main et lui saisit le bras rudement pour le ramener à l'intérieur de la pièce. Charlie poussa alors un cri de douleur qui l'inquiéta. Certes sa poigne était relativement rude, mais en aucun cas il n'avait pu faire aussi mal à son frère :

- Charlie… Qu'est-ce que tu as ? s'affola-t-il en voyant le visage crispé de son cadet qui avait mis la main sur le bras que lui-même avait lâché dès qu'il avait entendu le cri.

Charlie s'était appuyé au mur, le visage ruisselant de sueur, le souffle un peu court, visiblement en proie à la souffrance.

- Je suis désolé, Charlie… Je ne voulais pas…, balbutia Don en s'adressant de violents reproches : comment diable avait-il pu être si brutal ? Ce n'était pourtant pas son intention. Mais peut-être que la scène précédente lui avait fait perdre la mesure des choses.

- Non… Ce n'est rien, parvint à articuler Charlie. C'est juste que tu m'as saisi à l'endroit où je me suis cogné hier… Mais ce n'est pas grave, ça va passer.

En même temps qu'il prononçait ces mots, la pensée lui vint qu'il aurait dû abonder dans le sens de Don, lui faire croire qu'il venait de le blesser par son geste. Mais il savait que la culpabilité allait alors crucifier son frère et, même pour obtenir enfin l'effet qu'il recherchait depuis l'irruption de celui-ci dans son antre, il ne pouvait s'y résoudre.

- Laisse-moi voir…, ordonna Don en s'approchant, prêt à relever la manche du tee-shirt.

D'un retrait du corps, Charlie tenta de lui échapper : surtout pas ! Il ne devait surtout pas le laisser voir son bras ! Parce que la vue des hématomes et lacérations sur sa peau lui ferait aussitôt comprendre ce qu'il essayait désespérément de lui cacher depuis vingt-quatre heures. Et dès qu'il aurait compris il serait en danger.

- Charlie… Cesse de faire l'idiot ! Laisse-moi voir ! reprit Don.

- Non ! Tu en as assez fait comme ça tu ne crois pas ? attaqua le mathématicien.

Un déclic se fit soudain dans l'esprit de Don. Non, décidément il n'avait pas pu provoquer par son geste, certes un peu vif, une telle douleur chez son frère. Et la manière dont celui-ci se tenait depuis la veille, la lueur de peur au fond de ses yeux, le fait qu'il portait un tee-shirt à manches longues alors qu'il faisait si chaud, la souffrance injustifiée qui le taraudait à cet instant… tout cela il savait ce que ça cachait ! Il le savait mais n'avait pas voulu le voir.

- D'accord… Je suis désolé Charlie. Je vais te laisser, abdiqua-t-il soudain, se reculant d'un pas.

- Oui… c'est mieux…, confirma Charlie.

Il avait les larmes aux yeux. Il aurait voulu hurler à son frère de rester près de lui, de ne pas le quitter. Il aurait aimé se débarrasser de ce poids qui l'étouffait. Il avait espéré plus que tout, au fond de lui, malgré tout ce qu'il s'efforçait de croire, que Don allait deviner, qu'il allait l'obliger à se confier… Mais non… Don allait partir et le laisser de nouveau seul à se débattre dans cette situation sans issue. Il suffirait d'un mot, d'un seul mot de sa part… Mais ce mot pouvait signifier la condamnation à mort de son frère et il n'avait pas le droit de le prononcer.

- Tu ne m'en veux pas trop ?

Il aurait dû répondre que si, rester dans l'attitude qu'il avait depuis le début : le rejeter impitoyablement pour sa propre sécurité. Mais il ne put résister au regard malheureux que Don lui adressait à cet instant. Il ne pouvait pas supporter l'idée qu'il se sente coupable de quoi que ce soit envers lui.

- Non… Je crois que… C'est moi… C'est juste… En ce moment ce n'est pas facile… Tu n'y es pour rien.

Il cherchait ses mots, voulant à la fois tenter de raccommoder entre eux ce qui pourrait l'être, mais ne pas laisser une chance à son frère de découvrir la vérité. Déchiré entre ces deux objectifs, il ne s'aperçut pas que Don s'était à nouveau rapproché de lui. Soudain il se retrouva plaqué contre le mur, l'avant-bras de son frère posé sur sa poitrine, incapable de se soustraire à l'étreinte :

- Désolé Charlie… Si je me trompe je te ferai des excuses, mais je dois en avoir le cœur net.

Il sentit une main remonter sa manche et ferma les yeux au moment où le juron explosait dans son oreille ! Soudain il cessa de résister : de toute façon désormais le mal était fait. Don venait de voir l'état de son bras et le fixait, les yeux exorbités.

L'agent sentit soudain le corps de son frère se détendre sous sa poigne et il comprit que celui-ci avait cessé de lutter. Le cœur au bord des lèvres, sachant bien ce qu'il allait voir, il releva doucement le tee-shirt, exposant le torse meurtri. Le souffle lui manqua tandis qu'un vertige le prenait à la vue des contusions de toutes les couleurs qui marbraient la peau, des lacérations, brûlures et meurtrissures apparentes sur toute la surface du thorax.

Puis il se rendit compte que Charlie était en train de s'effondrer et il le guida vers le canapé. Ce n'était pas le moment de s'horrifier, mais d'agir. Il étendit son frère qui avait fermé les yeux et s'empressa d'aller chercher un verre d'eau fraîche qu'il lui fit absorber. Puis il passa un gant humidifié sur le visage en sueur, écartant des doigts les boucles brunes collées à son front qu'il sentit un peu chaud sous sa paume. Charlie avait de la fièvre ! Ca n'avait rien d'étonnant vu l'état dans lequel il était. La première chose c'était de l'emmener chez un médecin, la seconde de savoir ce qui s'était passé.

Il s'aperçut soudain que son frère avait rouvert les yeux et qu'il les fixait sur lui. Puis les larmes se mirent à rouler sur ses joues.

- Donnie… Je suis tellement désolé… Tellement désolé, si tu savais !

- Non ! Non ! Charlie…

Don se tut, sa voix menaçant de se briser. Il prit alors son frère contre lui et le serra dans ses bras, doucement, parce qu'il se doutait que l'étreinte devait être douloureuse. Mais il sentit Charlie s'agripper à lui désespérément tandis que les larmes qu'il avait trop longtemps retenues le submergeaient. Il se mit alors à le bercer doucement jusqu'à ce qu'il s'apaise. En même temps, la colère s'emparait de lui, une colère froide, meurtrière, comme il en avait rarement connue : ceux qui avait fait ça à son petit frère allaient le payer très cher !

Au bout d'un moment il se rendit compte que Charlie se calmait et s'éloignait un peu de lui. Quand il voulut le faire s'allonger de nouveau, le mathématicien refusa et s'assit sur le canapé avant de tendre la main vers le verre d'eau que Don s'empressa de lui donner. Après quelques secondes de silence, Charlie leva les yeux vers son frère et répéta :

- Je suis désolé Don…Vraiment désolé…

Don recouvrit d'une main apaisante la main tremblante que son frère avait posé sur le canapé.

- Charlie… Tu dois me dire ce qui s'est passé, se contenta-t-il de répondre en s'efforçant de garder une voix calme malgré la fureur qui grondait en lui.

Alors, à mots hésitants, s'arrêtant souvent, reprenant sous les encouragements de son frère, Charlie put enfin raconter son calvaire. Et à mesure qu'il parlait, il lui semblait qu'un poids immense s'enlevait de ses épaules. Désormais il n'était plus seul, Don allait veiller sur lui, Don saurait quoi faire… Avec Don à ses côtés, les choses allaient forcément s'arranger.

- Oh Charlie, soupira Don lorsqu'il eut fini sa douloureuse confession.

- Donnie… S'il te plaît, n'aies pas trop honte de moi…, répondit le mathématicien d'une voix presque enfantine.

Don le regarda en face et son cœur se serra à le voir si démuni, si faible. Il le regardait avec les yeux d'un animal à qui on a fait du mal et qui implore la clémence. Il le reprit aussitôt dans ses bras :

- Je n'aurai jamais honte de toi Charlie… Jamais.

Charlie se laissa glisser dans cette étreinte qu'il avait fuie et comprit que désormais il n'était plus seul pour affronter l'adversité.

(à suivre)