Les vacances arrivèrent avec une vague de chaleur, et Tobio réalisa assez vite que s'il voulait revoir Oikawa, ce serait extrêmement irrégulier. D'une part, leurs deux facs avaient des camps d'été de volley-ball dans deux régions différentes (enfin, valait mieux ça que de se retrouver dans le même centre pendant une semaine avec des matchs l'un contre l'autre chaque jour et les repas communs) et sur des créneaux légèrement différents. Ensuite, Hinata avait des milliers d'idées de projets, la plupart concernant des sorties avec sa petite sœur, Yachi ou Kenma, dans des lieux divers, et dont certains impliquaient d'y passer la nuit. En plus de cela, un mail de volleywood informait Tobio que « les postes 4 devraient avoir plus de présence sur le terrain », autrement dit qu'Iwaizumi avait des jours de congé.
Hinata l'avait cru quand il avait menti sur son retard. Peut-être que fréquenter Oikawa augmentait ses capacités à déformer la vérité, le principal étant qu'il pouvait continuer sur l'embellie que son couple officiel connaissait. Du moins, il était certain que les sorties continueraient à resserrer leurs liens, et qu'un équilibre, encore une fois, était possible ; seulement, Hinata ne devait pas savoir, il n'avait pas à vivre avec ça. Ils avaient essayé et cela avait été un échec. Tobio savait à quoi s'en tenir.
D'ailleurs, il déculpabilisait à sa façon. Il n'avait pas cherché à retrouver Oikawa, c'était Oikawa qui était venu à lui. Et, comme il l'avait appris au fil des ans, on ne résistait pas à Oikawa Tooru. Tobio ne savait pas vraiment comment qualifier la phase dans laquelle il était, mais c'était proche de la liberté totale. Il n'avait pas honte. Tout ce qu'il fallait était de se montrer prudent, et d'aimer Hinata.
Cependant, un coin de son esprit était tracassé par un petit changement dans ses rapports avec Oikawa, qu'il avait déjà ressenti, dans ces toilettes. Il avait été déçu, il s'était senti rejeté après l'appel, et quand il avait compris que ce n'était qu'une ruse, qu'Oikawa n'avait jamais eu l'intention de renoncer à lui…Ça lui faisait quelque chose. Il se sentait un peu flatté, et rassuré. La confiance était quelque chose qu'il n'accordait pas facilement, et avec les rapports qu'il entretenait avec Oikawa au temps du collège et du lycée, il aurait dû être la dernière personne à en bénéficier. Et pourtant…
Tobio n'avait jamais été très doué pour réfléchir à autre chose qu'au sport, mais un plan finit par s'établir dans son esprit. Puisque Kuroo ne semblait pas arriver à convaincre Kenma (ou qu'il n'essayait pas vraiment ; mais Tobio doutait qu'Oikawa lui laisse du répit et en plaignait presque le grand central), il prit les choses en main. Après tout, il avait une personne à qui il pouvait se confier, à qui il avait toujours pu, alors autant la mettre à profit. D'autant qu'elle en serait ravie. Enfin, il fallait d'abord s'assurer que ça convenait à Oikawa.
Un mail suffit.
Il utilisa une heure d'absence d'Hinata, le premier lundi des vacances –celui-ci accompagnait Yachi chez le dentiste, sachant que celle-ci en avait une peur bleue- pour tout mettre à exécution, le cœur battant de l'excitation de l'interdit.
-Mai ? commença-t-il dès qu'il l'entendit décrocher.
-Tobio ? répondit aussitôt la voix enjouée de sa cousine, visiblement heureuse d'être tirée de son ennui.
-J'ai besoin de toi.
-Toujours dispo ! Raconte-moi tout.
C'était bien elle, une oreille constante et jamais lassée, et Kageyama se sentit heureux d'être la priorité de quelqu'un à ce point. Il sentit ses joues s'embraser et commença d'une voix qu'il essaya de rendre ferme :
-Je…Je vois toujours ce mec, tu sais…
-Ton plan ?
Il l'entendait rire au bout de la ligne et serra les dents un instant, mortifié.
-Oui, voilà. Sauf que je dois le voir en secret. Et là… Avec les vacances, Hinata est toujours à l'appart.
-Je vois, je vois. Tu veux lui échapper, c'est ça ?
-Bah…, marmonna Tobio, une boule se formant dans sa gorge. Je ne voudrais pas qu'il pense que je vais le rejoindre. Je voudrais juste qu'il s'en rende pas compte et qu'il ne s'inquiète pas… Enfin… ça va mieux entre nous en ce moment, alors…
-Ça va mieux ? s'ahurit Mai. Alors que tu cherches un moyen de voir ton deuxième copain ?
-C'est pas mon copain, grinça Tobio entre ses dents. S'il te plait, Mai, ne pose pas de questions, c'est déjà assez difficile pour moi.
Il y eut un court silence, puis elle répondit d'un air sincère :
-D'accord. Qu'est ce que je peux faire pour toi ?
-Simplement prétendre passer me chercher pour qu'on passe un moment ensemble. S'il me voit partir avec toi, Hinata ne se doutera de rien. Juste dire qu'on va faire un tour à Sendai ou n'importe. En réalité, l'autre… et moi, on profite juste de l'absence de son copain pour se voir. C'est-à-dire que les seules opportunités sont jeudi et vendredi.
-Et donc, je joue quel rôle là-dedans ?
Son ton était un peu intéressé, et même au bord de l'enthousiasme ; pas du tout méprisant ou agressif. Tobio prit en note mentale de lui acheter quelque chose pour la remercier.
-Bah…Il faudrait juste que tu viennes à l'appart et qu'on parte ensemble, histoire qu'Hinata soit convaincu qu'on est à deux tout le temps.
-Tu veux que je te conduise chez lui ?
Le sourire qui naquit sur le visage de Tobio était trop fort pour être refoulé. Il ne chercha pas à cacher la chaleur dans sa voix quand il s'exclama :
-T'es géniale !
Il entendit encore sa cousine rire, et le marché était conclu. Quand il raccrocha, il avait l'esprit libéré de toute préoccupation, et quand Hinata revint en se plaignant que Yachi lui avait donné mal à la tête, il attendit un peu pour lui lancer, sur un ton désinvolte, qu'il voyait Mai le jeudi suivant pour aller faire un tour dans la capitale régionale, histoire de parler un peu.
-Qu'est ce qu'elle a à dire ? renifla Hinata. Elle ne fait rien de sa vie.
Tobio le reprit sur le fait qu'il ne pensait pas ce qu'il disait et qu'il réagissait comme ça uniquement parce qu'il ne l'appréciait pas. Quand Hinata craqua un sourire, il sut que c'était la vérité, et qu'il ne se doutait de rien. Le plan marchait à merveille. Tout semblait sourire à Tobio.
Le jeudi, Mai monta jusque chez eux prendre un café et joua parfaitement le jeu. Hinata ne la retint pas de toute façon, et même, les poussa littéralement vers la sortie dès le moment où Mai s'ennuya et commença à fureter dans leur appart. Tobio lui indiqua l'adresse d'Oikawa, et Mai proposa de passer le chercher dès qu'il l'appellerait. Tobio accepta, en s'assurant que ça ne la dérangeait pas, mais apparemment, elle avait un peu de shopping à faire et restait dans les parages.
Il sonna à l'interphone, et la porte d'entrée de l'immeuble s'ouvrit immédiatement. Il prit l'ascenseur sur un coup de tête étonnant, lui qui empruntait toujours les escaliers. Un grand miroir y prenait tout un mur. Tobio passa une main nerveuse dans ses cheveux en se contemplant ; il avait un simple T-shirt et un jean dans la chaleur du mois d'août, et il se trouva les joues un peu plus colorées que d'habitude. L'ascenseur s'arrêta et quelques secondes plus tard, Kageyama se retrouvait devant la porte qu'il commençait à bien connaître, et le petit panneau décoré d'un smiley. Il hésita quelques secondes entre sonner ou frapper, mais la porte s'ouvrit avant qu'il ne fasse son choix et Oikawa apparut dans l'embrasure de la porte.
Il avait un pantalon en toile d'un brun délavé, à poches plaquées, comme s'il prévoyait de partir en randonnée, et un T-shirt à longues manches uni, d'un bleu terne et trop grand avec ça. Tobio décida qu'il était temps de revoir son jugement sur le sens de la mode d'Oikawa –mais même avec des vêtements qui auraient fait vagabond sur n'importe qui d'autre, il parvenait à rester séduisant. Tout lui allait, avec sa manière de se tenir, son attitude, et son physique –Tobio se demanda un instant pourquoi il n'essayait pas le mannequinat. Oikawa le fit entrer, lui servit à boire et s'adossa au plan de travail de la cuisine en sirotant son soda rêveusement.
-Kuroo ne dira rien, commença-t-il. Normalement, il devrait arriver à éloigner Chibi-chan la semaine prochaine. Je crois qu'il a des pass pour je ne sais quel parc, qu'il compte emmener Kenma et Aone, et comme il lui en reste un, il proposera de l'embarquer avec.
-Il ira, répondit machinalement Tobio. S'il y a Kenma et Aone, il ira.
Oikawa hocha paresseusement la tête.
-Ça veut dire qu'on se reverra.
Il posa son verre vide sur l'évier et avança d'une démarche tranquille jusqu'à la chaise de Tobio. Il s'assit sur ses genoux d'un geste gracieux, visiblement inconscient de son poids aussi –Tobio réfréna une légère grimace, même s'il n'était concrètement pas si lourd que ça, il aurait pu éviter de se laisser tomber de la sorte- et inclina la tête de côté, comme avec curiosité, avant de poser sa main fine et soignée sur la joue de Kageyama. Ses doigts étaient encore un peu froids d'avoir tenu le verre, et son pouce dessina le contour de ses lèvres alors que ses yeux se plantaient dans les siens avec intensité.
-Dis-moi, Tobio-chan, murmura-t-il, et son souffle chaud passa sur la joue de Kageyama comme une caresse. Ça te dit d'être au dessus, aujourd'hui ?
La réponse la plus appropriée qui traversa l'esprit de Tobio fut de l'embrasser sur les lèvres.
Le soleil était déjà bas quand il s'engouffra dans la voiture de Mai. Celle-ci lui lança un regard amusé et un sourire de coin, puis fit un léger geste du menton comme pour l'encourager à parler. Tobio se contenta de hausser les épaules. Oikawa et lui avaient échangé un maximum de six phrases avant que les choses ne dérapent et, lorsqu'ils s'étaient quittés, tout ce qu'ils avaient eu à se dire était pour programmer la prochaine fois qu'ils se verraient. Techniquement, d'après Oikawa, ils n'auraient même pas à prendre le risque de se contacter, il suffisait d'attendre qu'Hinata s'en aille et Kuroo arrangerait le reste. Sinon, Tobio ne se voyait pas vraiment expliquer à Mai le déroulement exact des choses, décrire à sa cousine le fait d'être satisfait d'avoir pu prendre les devants et mener un bon moment –avant qu'Oikawa ne renverse la situation d'une main de maître après avoir eu ce qu'il voulait. Les pensées de Tobio commencèrent à errer et il se demanda comment ça se passait entre Iwaizumi et lui. Ce que Tobio faisait, et que le petit ami officiel d'Oikawa ne faisait pas –ou le contraire, après tout, ils n'avaient jamais vraiment discuté de ce qui rendait tout cela tellement plaisant. C'était ainsi, les affinités des corps, les atomes crochus n'étaient pas toujours là où on les attendait.
Mai combla le silence pendant le trajet en racontant comment s'était déroulée sa virée shopping en solitaire, mais le mieux que Tobio put faire fut manifester un semblant d'intérêt, sans réussir à se concentrer. Mai parut en être consciente, car elle lança soudain, d'un ton passionné qui rappela à Tobio les filles de Karasuno quand elles parlaient d'un garçon :
-Alors, il est comment ?
-Quoi, comment ?
-Bah, physiquement ! s'écria Mai. Il est beau ? Il est grand ?
Tobio se sentit un peu agressé par des questions si soudaines, mais finit par répondre.
-Il est... Oui, il est grand, il est musclé, il est beau... Très beau, même...Enfin, au point qu'il soit toujours suivi d'un groupe de filles dont le rêve absolu est de prendre une photo avec lui, soupira-t-il en haussant les sourcils et plissant les yeux dans une expression de mépris.
Mai lui lança un regard pétillant, qu'il ne comprit pas.
-Il doit être vraiment mignon alors !
Elle continua à babiller mais Tobio n'écouta pas et regarda le paysage défiler par sa vitre, un peu énervé sans savoir pourquoi. Quand il la quitta, il ne manqua pas de la remercier pour la centième fois ; lorsqu'il rentra dans son appart, il eut l'impression fugace d'avoir vu un éclat de doute dans les yeux de Hinata. Il n'y accorda pas d'importance et resta évasif sur l'après-midi. Il fit mine de réviser un peu, puis alla se doucher, conscient que l'odeur d'Oikawa devait traîner sur sa peau, même s'il ne la sentait plus. La soirée se passa bien et les jours qui suivirent restèrent ancrés dans leur nouvelle routine, paresseuse et câline. Parfois Hinata insistait pour sortir faire un tour ensemble, manger un milk-shake ou voir un film, et Tobio obtempérait.
Finalement, le mardi, Hinata sauta du canapé tout excité en tenant son téléphone en l'air dans ce qui semblait être un remake du Roi Lion. Il ouvrit la bouche, les yeux brillants, se tourna vers Tobio, regarda à nouveau son téléphone, puis une expression de déception se peignit sur ses traits.
-Qu'est ce qu'il y a ? demanda innocemment Tobio.
-Kenma et Aone ont des places pour un parc d'attractions et ils me demandent d'aller avec eux, murmura Hinata.
-C'est super ! s'enthousiasma Tobio.
-Ils n'en ont qu'une. Je ne vais pas te laisser ici tout seul ! répliqua Hinata.
Tobio haussa les sourcils.
-Je vais pas mourir de passer une aprem tout seul. J'appellerai Mai ou Koganegawa.
Hinata le regarda et une fois encore, cet éclair de soupçon illumina son regard un bref instant. Il hocha lentement la tête, et Tobio sut qu'il était face à un dilemme. Finalement, il parut plus convaincu et les coins de sa bouche se retroussèrent avec détermination.
-Ouais ! On y retournera ensemble !
Tobio lui sourit doucement.
-Evidemment.
Le jeudi matin, à sept heures, Kenma, Kuroo et Aone, autrement dit un quart de l'équipe d'Oikawa, débarquèrent dans leur appartement. Il faisait déjà clair mais le soleil ne brillait pas depuis assez longtemps pour qu'il fasse chaud ; les visages endormis s'alignaient autour de la table. Kenma avait les yeux fermés et Tobio ne savait pas vraiment s'il dormait ou pas, les mains crispées autour d'un mug de thé, sans expression. Aone, en T-shirt, fixait Kageyama depuis plus d'une minute avec son air dur (même si au fond, il était très gentil, lui assurait Hinata), et ses bras aux muscles saillants assortis à son regard gris perçant commençaient à mettre Tobio très mal à l'aise. Moins, cependant, que les demi-sourires ironiques que lui lançait Kuroo dès qu'il se tournait vers lui, avec un petit air condescendant et chargé de sous-entendus, sa tête aux cheveux encore plus ébourriffés que d'habtiude pivotant légèrement hors d'un sweat à capuche rouge sang. Hinata paraissait le plus réveillé, et faisait des allers-retours entre la chambre, la salle de bains, le salon, demandait ce qu'il devait prendre, s'ils mangeaient sur place ou s'il fallait emporter un sandwich, quelles attractions ils allaient faire, et de temps en temps faisait des bonds au-dessus d'un pouf ou de la table basse pour dissiper un peu son énergie –en vain.
Il embrassa Tobio et sortit le premier en lui promettant de tout lui raconter en rentrant le soir. On l'entendait déjà dévaler les escaliers en poussant de grands cris qui ne plairaient certainement pas aux voisins, suivi par Kenma qui ne cessait pas de bailler et Aone, toujours silencieux. Tobio eut presque l'espoir que Kuroo les suivrait de son pas souple et qu'il pourrait verrouiller la porte et attendre Oikawa –presque. Kuroo s'accrocha au chambranle de la porte et se pencha vers lui, les paupières à moitié refermées comme de coutume, ce qui lui donnait un regard de chat et quelque peu du prédateur tapi, qui attend son heure pour sauter sur sa proie. Tobio ne l'avouerait pas, mais il en eut la chair de poule et ne put que dévisager Kuroo avec de grands yeux en regrettant malgré lui l'absence d'Oikawa pour faire office de barrière.
-J'ai rempli ma part du marché, lança-t-il de sa voix traînante aux intonations indolentes.
-Oui, répondit Tobio, à défaut de quelque chose de plus pertinent.
-Apparemment, votre camp d'été commence samedi ? Le notre commence le 20. Tu sais ce que ça implique ?
-Non ?
-Ça veut dire que si je compte bien, mon cher capitaine et toi ne vous verrez pas pendant environ deux semaines.
-C'est possible, balbutia Tobio qui essayait de regarder n'importe où sauf vers le visage de Kuroo.
-Et donc, qu'il sera encore plus insupportable que d'habitude, soupira Kuroo. Ce mec est encore pire que Lev. Sérieux, début juillet on ne le supportait plus, enfin, moins que d'habitude. Il était trop sur les nerfs, tu vois, et avec ce qu'il m'a dit de votre histoire là, ça colle à la période où vous ne pouviez pas vous voir. Il a failli faire exploser l'équipe. J'ai pas envie de ça pour le camp, quand on doit en prime le supporter dans les douches, aux repas, aux pauses et la nuit.
-Et qu'est ce que j'y peux ? murmura Tobio, en son fort intérieur un peu satisfait de se savoir indispensable.
-Je pourrais toujours, susurra Kuroo en se penchant davantage, vous servir de…passeur.
-Passeur ? T'es pas central ?
-Pas un passeur de volley, idiot ! lâcha Kuroo en secouant la tête, consterné. Un passeur pour t'introduire dans le camp !
-Ah…
-Tetsuro ! appela la voix de Kenma, d'en bas (définitivement, ça n'allait pas plaire aux voisins).
Kuroo adressa un dernier rictus à Kageyama avant de disparaître de sa démarche tranquille, en concluant :
-Tu lui en parleras. Amusez vous bien !
La porte se referma derrière lui et Tobio entendit les cris surexcités de Hinata par la fenêtre entrouverte, puis le claquement des portières et le départ de la voiture. Il resta seul, et le manuel de maths qui lui faisait de l'œil finit par avoir raison de lui.
Vers midi, la tête pleine de courbes et d'équations incompréhensibles, et trois cachets d'aspirine dans le sang, il entendit les pneus d'une voiture déraper et un klaxon hurler devant l'immeuble. Ses nerfs craquèrent et il se rua à la fenêtre pour crier une insulte –peu importaient les conséquences, les maths annihilaient tout son self-control. Quand il reconnut une voiture bleue, cependant, il resta figé à sa fenêtre un instant, puis jeta le manuel qu'il avait toujours dans les mains sur un pouf, courut dans la salle de bains et s'aspergea de déodorant avant de passer ses doigts sur ses paupières pour les refroidir d'avoir étudié, et se rua dans les escaliers en échouant un moment à fermer convenablement sa porte d'entrée. Il manqua de rater une marche, se rattrapa, et quand il sortit, la portière passager de la voiture était directement face à lui.
-Salut, lança-t-il hors d'haleine en s'installant et mettant sa ceinture.
-Hey, Tobio-chan, répondit Oikawa en tournant la tête vers lui pour lui adresser un petit sourire. T'as mangé ?
Tobio cligna. Il était censé avoir mangé ? Ils en avaient pour combien de temps au juste ? Il ouvrit la bouche un instant, et l'expression choquée qu'il arborait fit pouffer de rire Oikawa.
-Panique pas, sourit Oikawa. On va passer au fast-food.
-J'ai pas d'argent, marmonna Tobio, désorienté.
Oikawa soupira, mais un sourire restait logé au coin de ses lèvres.
-C'est pas grave. Je te l'offre.
Tobio, étonné, haussa les sourcils en faisant la moue, par habitude. N'était-ce pas le même Oikawa qui déclarait, deux semaines plus tôt, « hors de question que je te paye quoi que ce soit » ? Il rougit un peu, conscient de déranger, et murmura des excuses. Il utilisait déjà l'appartement d'Oikawa, Oikawa lui-même, et maintenant son argent. Mais ça ne semblait pas trop déranger le concerné, qui se concentra sur la route en haussant les épaules. Tobio se demanda s'il lui ferait payer plus tard, sous forme de compensation financière ou physique, et repoussa cette idée.
Ils furent silencieux durant le trajet et Kageyama, encore un peu gêné, n'osa pas parler de ce qu'avait évoqué Kuroo. Quand ils arrivèrent au drive, il se détourna enfin du paysage urbain qu'il contemplait depuis un bon moment déjà pour prendre la parole, mais Oikawa passa commande pour lui. La jeune femme au comptoir gigotait nerveusement et faisait de grands sourires béats, et quand Oikawa parlait, ses intonations étaient plus souples et plus chaudes. Il était toujours fier de voir qu'il pouvait séduire n'importe qui, soupira mentalement Tobio, ennuyé, et il leva les yeux au ciel. Il ne tourna pas la tête vers lui, même quand Oikawa posa les deux sacs brûlants sur ses cuisses, et y laissa traîner la main un peu plus longtemps que nécessaire.
Une fois chez Oikawa, ils s'affalèrent dans le canapé et déballèrent la nourriture grasse et odorante, de qualité douteuse sans doute, et sûrement mauvaise pour deux grands sportifs. Ils mangèrent rapidement, sans se regarder, jusqu'à ce que Tobio finisse de se lécher les doigts et de s'enfoncer un peu plus dans le canapé, repu. Il y eut une minute de flottement durant laquelle aucun des deux garçons n'osa vraiment bouger, Oikawa jouant avec ses doigts et Tobio regardant distraitement l'écran noir de la télévision.
Il sentait le regard d'Oikawa sur son profil et essaya de ne pas broncher. Il finit par craquer et se tourna lentement vers lui. Leurs yeux s'accrochèrent et Tobio, comme hypnotisé, n'osait même plus cligner. Oikawa enfourcha ses hanches d'un mouvement fluide et commença à l'embrasser dans le cou. Ses épis de cheveux chatouillèrent le menton de Tobio, qui inclina la tête pour exposer plus de peau en se mordant les lèvres, en espérant qu'il ne laisserait pas de suçons. Quand Oikawa commença à frotter son bassin contre le sien, il posa une main sur sa poitrine pour le repousser.
-Pas ici, murmura Tobio.
Il se sentait mal à l'aise d'être dans un lieu aussi ouvert que le salon, et pas dans l'intimité de la chambre, il avait l'impression d'être exposé, de multiplier le risque. Et d'une certaine manière, il trouvait presque ça irrespectueux. En était-il vraiment au point de se faire prendre là où Iwaizumi regardait la télé ? Il détourna les yeux et fixa un des accoudoirs du canapé pour éviter d'avoir à regarder Oikawa dans les yeux.
-Qu'est ce qu'il y a, Tobio-chan ? demanda la voix douce, mais ennuyée.
-Pas ici, répéta Kageyama en se sentant rougir.
Il comprit qu'il avait peur de déplaire à Oikawa. Après tout, il était là pour lui faire plaisir, dans tous les sens du terme, et déjà qu'il squattait chez lui et mangeait ce qu'il achetait, il s'inquiétait de le contrarier. Mais Oikawa se contenta de sourire ; Tobio sentit le soulagement se répandre dans tout son corps et s'autorisa à lui sourire en retour. L'autre passeur déposa juste un baiser sur ses lèvres et lui prit la main pour le tirer jusqu'à la chambre sans poser d'autres questions.
Tobio prit le bus pour repartir, encore tout euphorique. Oikawa ne le retenait jamais plus longtemps que nécessaire, de toute façon. Juste le temps de se nettoyer, se rhabiller, faire disparaître les dernières traces. Cette fois, juste, Oikawa lui avait parlé de la même chose que Kuroo, mais Tobio voyait mal comment cela serait réalisable, entre faucher compagnie à Hinata une nuit sans se faire griller, voyager jusqu'au camp d'été qui serait dans une autre préfecture et s'y introduire. Oikawa s'était mis à bouder et avait refermé la porte dans son dos avec un peu plus de violence que nécessaire, mais Tobio n'avait que faire de ses caprices. Il serait bien capable de se contenir deux semaines.
Hinata rentra à l'appartement vers vingt-deux heures, des étoiles dans les yeux, visiblement encore plein d'énergie, et entreprit de raconter la journée dans ses moindres détails avec des explosions sonores et de grands gestes. Kageyama n'eut qu'à évoquer leur camp d'entraînement qui commençait deux jours plus tard, en soulignant qu'il ne pourrait pas y aller s'il n'était pas reposé, pour qu'Hinata file se coucher, promettant de raconter la suite demain.
Ils essuyèrent quelque blagues grivoises de l'équipe lors du camp d'été, sachant qu'ils dormaient tous dans la même pièce, côte à côte, et c'était toujours délicat d'être un couple dans cette situation. Néanmoins, ils étaient habitués, et en son for intérieur, Tobio savait qu'il ne se passerait rien avec Hinata. Peu à peu, l'écart entre Shouyou et Oikawa se recreusait, un fossé de plus en plus évident à force de revoir ce dernier. Et à nouveau, le désir était toujours plus intense quand il songeait à son amant plutôt qu'à son petit ami.
Le camp fut épuisant, et permit de resserrer les liens de l'équipe plus qu'à améliorer leur technique. Ils passèrent quelques bons moments de camaraderie, même si la plupart de l'équipe était dépitée de passer tout leur temps au gymnase, ce qui les privait quelque peu de visiter la ville qui les accueillait. Ils rentrèrent de nuit après une semaine laborieuse, et Tobio regardait la lumière des lampadaires se refléter contre la vitre où il appuyait sa tête . Hinata dormait sur son épaule en ronflant légèrement, et les seuls sons qui emplissaient le bus étaient les respirations profondes de ses coéquipiers endormis, et un lecteur Mp3 dont le son paraissait poussé à l'excès puisque Tobio en entendait les basses.
Les lumières orangées passaient sur ses rétines comme des comètes, et il laissait ses pensées s'égarer. Où était Oikawa, là maintenant ? Dans son camp d'entraînement, sûrement, entre Kenma, Aone et Kuroo. Il alluma son téléphone pour regarder l'heure ; une heure du matin. Il devait sûrement dormir. Kageyama n'avait pas beaucoup pensé à lui, cette semaine là, trop pris par les entraînements et le besoin de repos que ceux-ci engendraient. Il se demanda vaguement s'il était encore fâché contre lui pour ne pas aller le rejoindre, et avant qu'il n'en ait pleinement conscience, il venait de lui envoyer un sms qui se résumait en cette question.
Il laissa sa tête heurter la vitre sans délicatesse, en se demandant quand il l'en avait ôtée. Une légère manière de s'en vouloir pour avoir écrit à Oikawa pour une question si stupide. Il verrait le sms le lendemain, peut-être le lirait à voix haute à Kuroo, et il se marreraient bien tous les- son écran s'alluma. Il avait un message. Son cœur lui fit l'effet de décrocher, et il se dit que c'était du fait de la surprise. Il déverrouilla son écran, baissa la luminosité au minimum et développa la barre des onglets. Malgré l'heure tardive, c'était bien Oikawa.
« Pourquoi je serais fâché contre toi Tobio-chan ? x3 »
Tobio jeta un regard à Hinata, qui ronflait toujours paisiblement, et tapota rapidement sur son clavier virtuel.
« Parce qu'on ne se verra que dans une semaine ? »
« C'est déjà bien, on fait comme on peut ;) »
Kageyama se sentit plus léger. C'était presque Oikawa qui le rassurait.
« Pourquoi t'es réveillé à une heure du matin ? Je croyais que t'étais au camp d'été ? » envoya-t-il.
« J'y suis »
Tobio fronça les sourcils. Il se souvenait qu'à l'époque du collège déjà, Oikawa avait tendance à trop s'entraîner (surveillé de près par Iwaizumi), et était toujours le dernier à quitter la salle. Tobio l'avait imité, bien sûr, et s'imposait encore actuellement des entraînements supplémentaires. Il craignait qu'Oikawa ne se surmène, et travailler ses services aussi tôt lui paraissait complètement fou.
« T'es encore au gymnase ? »
« Je joue à Candy Crush »
Tobio avait à la fois envie de sourire et de soupirer de lassitude, et supposa que c'était le sentiment que la plupart des gens ressentaient en étant à proximité d'Oikawa. Le genre de mec qui, pendant une interview filmée, ne voulait qu'exposer son profil gauche à la caméra parce qu'il lui semblait mieux que le droit. Simultanément adorable et très ennuyeux.
Tobio se mordit les lèvres. Avait-il vraiment pensé « adorable », à propos de son ex-senpai ?
Il posa de suite ses yeux sur Hinata, comme pour s'excuser, et ne les détourna que lorsque la lumière de son écran les attira à nouveau.
« Tu es rentré ? »
« Pas encore, on est sur la route »
« Je t'enverrai un mail dans quelques jours »
« D'accord »
« Bonne nuit, Tobio-chan :* »
« Bonne nuit, Oikawa »
Il resta là, le téléphone dans sa main jusqu'à ce qu'il se mette en veille, songeur. Il était épuisé, mais son cerveau tournait à plein régime. Il prenait lentement conscience d'être impatient de revoir Oikawa, et qu'il ne pensait plus à lui comme un être détestable et moqueur, dont le seul bénéfice qu'il pouvait en tirer était la jouissance. Non, c'était autre chose. C'était s'attendre toujours au pire avec lui et finalement se rendre compte qu'au fond, Oikawa était bien moins sévère et impressionnant qu'il y paraissait –aux yeux de Tobio, quand il était plus jeune.
C'était aussi de simples choses, comme les reflets presque blonds qui jouaient dans ses cheveux quand les rayons du soleil passaient au travers, même si la plupart des mèches étaient figées par le gel. Ou être assez près de lui qu'il puisse distinguer les petites tâches de rousseur qu'il avait sur le nez et sentir son odeur sucrée tout autour de lui. Ses intonations mielleuses pendant la séduction, qui se faisaient ensuite plus heurtées ; la manière qu'il avait de répéter constamment son prénom, qui découlait de ses lèvres comme si elles étaient faites pour le prononcer. Tout ce que Tobio disait, que ce soit stupide ou sérieux, faisait naître un sourire sur son visage, et Kageyama commençait à distinguer les vrais des faux, mais les seuls vrais étaient quand Oikawa était sincèrement amusé, ou quand il le complimentait –la plupart du temps en étant obscène, ce qui, étant donné la situation, n'avait rien d'étonnant. Il avait hâte de le revoir pour tout cela, pas juste tirer un coup comme il pouvait le faire avec n'importe qui.
Tobio inclina la tête davantage, laissa glisser son front contre la vitre froide. C'était naturel, songeait-il. Oikawa était attirant physiquement, c'était indéniable et il avait déjà débattu mentalement là-dessus ; mais plus que cela, ça commençait à jouer sur plusieurs tableaux. Forcément, à force de se voir, il le trouvait de plus en plus plaisant. D'ailleurs, il fallait le trouver plaisant pour faire ce qu'il faisait avec lui ; et être simplement attiré était bien loin d'être comparable à avoir des sentiments amoureux. Ce n'était absolument rien de ce genre, juste qu'il découvrait peu à peu des facettes d'Oikawa qu'il appréciait.
Il apprenait à apprécier Oikawa, tout simplement.
Tobio s'endormit avec un sentiment de plénitude.
