Chapitre 10 – Un retour, une nouvelle

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- Comment va-t-il ? demanda Merlin.

Gaius leva la tête de son ouvrage. Il posa un regard sur Gauvain allongé sur le lit les mains sur la poitrine. Le chevalier fixait le plafond sans vraiment le voir. Depuis trois jours qu'Ael était partie, son état ne s'était pas amélioré. Si cela n'inquiétait pas le médecin de la cour outre mesure, il en était tout autre pour Merlin. Les révélations que lui avait fait Gaius sur la raison de son apathie ne l'avait pas rassuré. Il craignait que la joie de vivre ait à jamais quitté son meilleur ami.

- Aucun changement, répondit Gaius à la question qu'il avait déjà posée des dizaines de fois.

- Ce n'est pas normal. Il devrait réagir maintenant. Tout le monde croit qu'il a été en contact avec des herbes qui l'ont rendu comme ça. Vous avez dit à Arthur que c'était temporaire, ça fait déjà trois jours !

- Un peu de patience, Merlin, elle reviendra bientôt.

- Et si elle ne revient pas ? Si Gauvain reste comme ça parce qu'Ael…

L'agitation subite du chevalier suspendit sa phrase.

- Gauvain ?

Il se redressa, les yeux clos. Gaius abandonna son livre, Merlin s'approcha.

- Gauvain, ça va ?

Le chevalier ouvrit des yeux brillants qui troublèrent ses compagnons.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Elle arrive, souffla-t-il et l'on pouvait distinguer dans sa voix tout ce que cela impliquait.

- Ael est de retour ? s'enquit Gaius.

Cette fois Gauvain eut un sourire. Avant qu'ils puissent l'arrêter, il sauta à bas du lit et se précipita hors de la pièce, Merlin et Gaius sur les talons.

Le médecin était à bout de souffle quand ils atteignirent la cour du château. Il s'affaissa sur les marches à la recherche d'oxygène. Merlin hésita à venir le soutenir ou rejoindre Gauvain. L'arrivée d'Ael le maintint sur place.

Gauvain semblait n'avoir que faire des personnes présentes. Il n'avait pas réagi aux appels d'Elyan lorsqu'il l'avait croisé, pas plus que l'arrivée des chevaliers en haut des marches ne l'atteignit. Léon, Perceval et Elyan furent vite rejoints par Arthur et Gwen. Leur inquiétude à tous, ces marques d'affection qu'elles traduisaient, il s'en fichait. Tout le monde allait savoir, mais ça lui était bien égal.

- Ael…

Il ne la quittait pas des yeux depuis que sa silhouette s'était dessinée dans la rue menant au château. Il n'alla pas vers elle, il attendit que la jeune femme le rejoigne. Un sourire sur les lèvres, elle lui rendit son regard avant de jeter un œil aux spectateurs de leurs retrouvailles. Merlin allait vouloir lui parler après ça.

L'important pour l'heure n'était pas la discussion prochaine. Elle s'approcha de Gauvain silencieux.

- Bonjour, commença-t-elle mais il ne répondit pas. Je t'ai manqué ?

La question était plus rhétorique qu'autre chose. Gauvain prit son visage entre ses mains. Elle ne refusa pas le baiser, bien au contraire. Elle noua ensuite ses bras autour de son cou et nicha sa tête contre lui.

- Tu m'as manquée, murmura-t-elle.

Il se contenta de la serrer plus fort et de dire « Je t'aime ».

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Guenièvre fut la première à réagir. Arthur fixait le couple avec la même surprise que les trois autres chevaliers. Elle le prit par le bras et le tira sans ménagement à l'intérieur du château. Son geste sortit Léon de son inertie. Il invita Elyan et Perceval à le suivre. Il serait tout temps de parler avec leurs amis plus tard.

Merlin finit par rejoindre Gaius. Ni Ael ni Gauvain ne semblaient vouloir bouger. Il s'assit sur les marches près du médecin.

- Leur relation est si forte que ça ?

- Il n'en existe nulle autre pareille, confirma Gaius.

- Mais… ils s'aiment, c'est tout.

Gaius retint soupir et agacement.

- Je te l'ai dit, Merlin, Ael est le Gardien.

- Ils sont juste amoureux.

- Guenièvre a brisé le sort qui liait Arthur et Viviane, rappela-t-il. L'amour a énormément de force.

- Oui, mais à ce point…

- Tu as bien vu l'état dans lequel était Gauvain.

- Pourtant je n'arrive pas à comprendre.

Plus loin, Ael se détacha de Gauvain. Merlin la vit diriger son regard vers lui avec appréhension.

- Tu veux comprendre, n'est-ce-pas ? demanda-t-elle par la pensée.

Merlin n'eut pas à répondre oui. Elle posa une main sur la joue de Gauvain et le sorcier eut aussitôt l'esprit en ébullition.

- Qu'est-ce que… souffla-t-il avant de comprendre.

Gauvain tourna la tête vers lui tandis qu'Ael servait de relais entre les deux amis pour transmettre les émotions de l'un à l'autre. Merlin crut défaillir quand Gauvain lui offrit les sentiments qui avaient été les siens ces derniers jours. Tant de douleur, de souffrance… les larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu'il puisse rien faire.

- Merlin...

Cette fois, c'était la voix de Gauvain qui résonnait dans son esprit.

- Je suis désolé.

Désolé de lui faire endurer ce cauchemar ? Il ne fallait pas. C'était lui qui voulait savoir.

- Il n'y a pas que la douleur, Merlin, ajouta Ael et le flot d'émotions changea.

Les larmes du jeune homme coulaient toujours, mais ce n'était pas de douleur cette fois. Comment pouvait-on aimer si fort ? Comment ? Une réponse :

- Je suis le Gardien de ce temps.

Avec douceur, Ael rompit le contact entre le chevalier et le sorcier. Merlin mit du temps à réagir. Sous l'œil attentif de Gaius, Gauvain le rejoignit et posa ses mains sur ses épaules.

- Je suis vraiment désolé, Merlin.

- Pourquoi ?

- Je t'ai fait peur ces derniers jours et…

- Et rien du tout. Je comprends, Gauvain. Maintenant, je comprends.

Il marqua une pause, jeta un œil à Ael avant de porter toute son attention au chevalier.

- C'est moi qui suis désolé.

- Tu n'as pas à l'être.

- Je serai toujours là pour vous si jamais… peu importe ce qui pourrait arriver, je vous aiderai.

- Merci, Merlin.

Pour la première fois depuis l'arrivée d'Ael, le jeune homme ressentait un profond respect pour elle. Pour la première fois aussi, il n'avait plus aucune jalousie à son égard. Ael le sentit.

- Merci.

Merlin haussa les épaules.

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Personne ne fit de remarque quand Gauvain, Ael et les autres pénétrèrent dans la grande salle. Assise sur une chaise de la table ronde, Guenièvre défia les chevaliers et son mari de toute tentative. Arthur tenait à sa vie conjugale, il n'envisagea pas de faire une réflexion. Gwen croisa les bras, satisfaite mais prête à fusiller du regard quiconque oserait dire un mot déplacé.

Le roi salua le retour d'Ael et convia chacun à prendre place autour de la table. Son conseil restreint comme il aimait l'appeler n'était pas du goût de tout le monde, mais il l'appréciait. Ici personne ne cherchait autre chose que le bien de Camelot, c'était tout ce qu'il voulait. Bien vite l'arrivée de la délégation d'Ehbi monopolisa l'essentiel de la conversation.

- Tout est prêt pour leur arrivée, assura Léon.

- Bien, nous partirons demain pour le royaume de Sarrum d'Amata. Le lieu de rendez-vous est arrangé. Elyan, Perceval, Merlin, vous m'accompagnerez.

Initialement, le roi souhaitait que Gauvain les accompagne. Il lui suffisait d'un regard pour comprendre que le chevalier ne quitterait pas Ael si tôt après l'avoir retrouvé. Il pouvait en donner l'ordre, mais Gauvain ne serait pas pleinement concentré et il n'était pas possible pour Ael et Guenièvre de venir avec eux.

- Sire, avez-vous eu le temps de parcourir le rapport sur Ehbi ? questionna Gaius.

Le roi grimaça.

- Oui, je l'ai lu.

- Vous êtes-vous mis d'accord avec la princesse Séyème ?

- Pas totalement. Nous avons convenu d'en discuter lors de notre rencontre plutôt que passer par des émissaires.

- Que se passe-t-il ? s'inquiéta Elyan.

- La magie est autorisée dans le royaume d'Ehbi, répondit Gaius.

Ce qu'ils savaient déjà. La nouvelle avait mis Camelot sans dessus dessous. Qu'ils soient nobles ou roturiers, les habitants avaient pris la chose de différentes façons et ne cessaient de débattre du sujet.

- Ils veulent pouvoir l'utiliser ici, compléta Arthur.

Le roi n'avait fait part de ce point qu'à trois personnes, Gwen, Merlin et Gaius. Ils étaient tous d'avis que la magie devait être prohibée lors de leur venue à Camelot, ne serait-ce que pour éviter davantage que des débats houleux au sein de la population.

Ehbi était leur exact opposé. Se passer de la magie était impensable. Elle faisait partie de leur quotidien. Chaque membre de la famille royale la pratiquait.

- Pourquoi souhaitent-ils nous rencontrer dans ce cas ? interrogea encore Elyan. Ils savent que la magie est interdite à Camelot.

- La princesse Séyème ne fera par de la raison qu'une fois à Camelot.

- Ehbi n'accepte pas l'interdiction de magie lors de son séjour, expliqua Guenièvre. Nous ne pouvons l'autoriser.

- Nous sommes dans une impasse, soupira Arthur. J'espère que notre rencontre avant l'arrivée à Camelot permettra de régler la question, mais cela s'annonce difficile.

- Je rejoins Elyan, dit Léon, je n'arrive pas à comprendre pourquoi ils souhaitent nous rencontrer. Qu'espèrent-ils ? Le retour de la magie à Camelot ?

La question fit réagir Merlin. Il tourna la tête vers Ael.

- Non, ça ne peut pas…

Le Gardien sourit.

- Tu as tout compris, Merlin. J'ai demandé au roi d'Ehbi d'envoyer une délégation à Camelot.

- Vous ne voulez quand même pas…

- Je te l'ai dit, tout peut encore changer. À toi maintenant de décider quel futur tu souhaites. Quel Albion veux-tu créer ?

Étrangement, Merlin n'eut aucun mal à trouver la réponse. Alors que sa discussion avec Ael sur l'avenir l'avait fait réfléchir durant des jours, il se rendait compte que sa décision était prise depuis longtemps. Ce qu'il voulait…

- Je veux un Albion de paix. Je veux aussi un Albion de magie.

Rien n'aurait pu faire plus plaisir à Ael.