Chapitre 268 bis : L'ombre du futur (Nuit du 9 au 10 octobre 1889)

Hélène s'était étendue de tout son long dans le canapé, posant ses jambes sur les miennes, enveloppée dans sa grande couverture qui me recouvrait aussi. Mon coude était posé sur l'accoudoir gauche du canapé et ma tête reposait dans le creux de ma main. N'ayant pas vraiment sommeil, je somnolais quand je sentis une présence dans la pièce. Des petits doigts se glissèrent dans mes cheveux et quand j'ouvris les yeux, je vis Elizabeth qui me souriait. Elle avait posé une de ses couvertures sur ses épaules et vu sa grandeur, elle traînait derrière elle. Je remarquai aussi qu'elle avait emmené sa poupée de chiffon.

- Tu fais encore dodo ? me dit-elle en posant sa main devant sa bouche pour masquer son sourire. T'es plus malade ?

- Non, lui répondis-je en souriant. Et toi ?

Elle secoua sa tête dans tous les sens pour me faire comprendre sa réponse.

- Non, mais j'ai envie de lait chaud... Tu m'en fais un ? Pasque maman elle dort... Et on sait plus la réveiller. Pourquoi elle est pas dans son lit, si t'y es plus ?

Cette petite avait l'art de poser ses questions en rafale, sans attendre de réponse à la question précédente.

- Tu es une bien curieuse petite fille, toi.

- Et mon ti chien ? fit-elle en se dirigeant vers l'animal endormi, la couverture traînait toujours derrière elle. Il va bien ? Je vais lui dire bonjour.

- Elizabeth, fis-je en me levant, déplaçant les pieds et les jambes d'Hélène sans qu'elle ne bronche d'un millimètre. Laisse le chien dormir !

Trop tard, elle venait de s'asseoir à côté de lui et le prenait déjà dans ses bras, le réveillant en sursaut. Mais la petite bête, en deux jours de temps devait avoir pris du poids, car Elizabeth bascula en avant et le chien retomba lourdement sur le sol, criant en même temps à cause de la douleur. Il détala dans un autre coin pour se mettre hors de portée de la petite, qui commença à pleurer.

- Pourquoi il est parti ? pleurnicha-t-elle en venant vers moi, ramassant sa poupée qu'elle avait posée au sol avant de prendre le chiot.

- Alors, fis-je en la regardant droit dans les yeux. Règle numéro un : quand un chien dort, on le laisse tranquille et on ne le réveille pas.

- Mais, je voulais jouer avec, moi...

Elle frotta ses yeux, la lèvre boudeuse. Mon index se posa devant mes lèvres et je lui fis une proposition :

- Si tu veux, deux heures après que tu te sois endormie, je viendrai te réveiller en sursaut...

- Hé, non, s'insurgea-t-elle. Pas me réveiller quand je fais dodo...

- Et bien, ton chien, c'est pareil, fis-je en guise de conclusion. Tu joueras avec uniquement au moment où il est disposé à jouer ! Règle numéro deux : les repas sont sacrés, pour un chien, et tu veilleras à ne pas le déranger non plus. Compris ?

Ses yeux se tournèrent vers le plafond et elle réfléchit à mes paroles.

- T'avais dit que la règle numéro un, c'était pas de chien dans le lit...

Je me retins de soupirer. Elle avait de la suite dans les idées et prenait un malin plaisir à contrarier son monde. Malgré tout, elle n'avait pas tort dans sa réflexion.

- Oui, et bien, ce sont toutes des règles importantes que je suis en train de te donner, veille à les respecter, ordonnai-je clairement. De plus, ton chien est devenu plus gros en deux jours, tu n'as plus la force de le prendre dans tes bras. Alors, laisse le marcher. Tu lui as fait mal...

Elle baissa les yeux et tritura les pans de sa couverture de sa main libre.

- Tu vois, me dit-elle en regardant le parquet, que j'ai eu raison de te demander de rester pour m'apprendre quoi faire avec mon ti chien... Tu me fais mon lait, dis ?

Relevant la tête, elle me fit un œil triste et une petite moue taquine. Manipulatrice dans l'âme, cette enfant, passant du coq à l'âne sans aucun problème. Pour ne pas me laisser marcher sur les pieds, je restai immobile un instant, semblant peser le pour et le contre, ce qui eu don de lui faire froncer ses sourcils.

- Hé, s'impatienta-t-elle.

- Je ne suis pas à ton service, jeune fille, lui dis-je en la toisant de haut.

- Monsieur Holmes, tu veux bien, s'il te plaît, me faire un lait chaud ? fit-elle en se dandinant. Passque ma maman, je sais pas la réveiller et moi, je peux pas approcher de la cuisinière. Et si tu voulais bien mettre un peu de miel, dans ma tasse, tu serais gentil.

- Voilà qui est mieux, fis-je. Suis-moi...

Elle cria un « merci m'sieur » et commença à courir vers la table de la cuisine, la couverture volant derrière elle comme une cape. C'est à ce moment là que je vis qu'elle se promenait pieds nus.

- Elizabeth ! la grondai-je.

S'arrêtant net, elle me regarda, stupéfaite.

- Quoi ?

- Tu te promènes pieds nus ! fis-je en l'attrapant dans mes bras pour la déposer sur une chaise. Bon sang, tu as été malade et tu n'as même pas mis tes pantoufles.

Prenant son pied dans ma main, je constatai qu'il était glacé.

- Je vais te les chercher et tu vas les mettre avant de retomber malade, fis-je en me relevant et en me dirigeant vers sa chambre.

- Non...

Je stoppai et me tournai vers elle. Ses petits doigts agrippèrent le bois de la table et elle murmura :

- Elles sont pas dans ma chambre, maman les a lavées...

- Lavées ? fis-je surpris.

Elle commença à balancer ses pieds dans le vide et regarda encore plus le bois de la table.

- J'ai bu beaucoup de thé avec du miel et je suis arrivée trop tard... Mes petites pantoufles étaient toutes mouillées, alors maman les a lavées.

- Oh, fis-je en me retenant de rire, ce qui l'aurait gênée et je ne le voulais pas. Ce n'est pas grave, je vais aller chercher des bas... Tu en as ?

- Des petits...

Ce qu'il me fallait, ce n'était pas des petites chaussettes tous fins, mais des grosses pour lui tenir chaud ses pieds. Entrant alors dans la chambre d'Hélène, j'ouvris la grande armoire et me mis à la recherche des chaussettes pour homme. Son italien de mari devait en avoir de rechange, tout de même. Mettant la main sur quelques unes, je sélectionnai les plus épaisses, celles en laine et en pris une, ainsi qu'une plus fine pour mettre en dessous.

Une fois de retour, je passai les fines chaussettes aux pieds de ma fille avant de lui enfiler celles en laine. Elle regarda le résultat avec une moue sceptique. Il faut dire que le talon de la chaussette lui arrivait au mollet et le haut à hauteur du genou. Satisfait de mon opération, je me dirigeai vers le poêle pour mettre chauffer du lait.

- C'est trop grand ! gémit-elle. Je vais les retirer.

Lorsqu'elle vit mon regard noir, elle remonta la chaussette qu'elle était en train de retirer et me fit un sourire innocent.

- C'est peut-être inélégant, mais au moins, cela réchauffera tes pieds.

- On peut pas être malade par les pieds, se moqua-t-elle.

- Si, ma puce, lui fis-je sans qu'elle me signale que je ne pouvais pas l'appeler ainsi. Par les pieds et par la tête. Demande au docteur Watson, il te le confirmera. Et comme tu n'as pas de pantoufles pour le moment...

- Ah, fit-elle en posant sa poupée sur la table.

Restant silencieuse un moment, elle murmura :

- Il était là quand c'est arrivé...

- S'il te plaît ? la questionnai-je en me penchant sur la table.

- Ton ami le docteur, il était là quand je suis arrivée en retard...

Les pans de sa couverture avaient été remontés et elle triturait un morceau, la tête basse. Quelque chose n'allait pas. Jetant un œil sur le lait pour m'assurer qu'il ne risquait pas de déborder, je m'avançai vers elle et m'accroupis.

- Ce n'est pas grave, tu sais. Ce sont des choses qui arrivent...

Son pied se posa contre mon torse et elle chuchota :

- Ça t'arrive à toi aussi ?

Je frottai son pied qui, malgré les deux chaussettes, était toujours glacé.

- Non, ce genre d'accident ne m'arrive plus depuis longtemps, la rassurai-je tout en souriant de sa question. Mais tu n'as pas encore quatre ans, Liza.

- Oui, mais ton ami il a vu... Je voulais pas...

« Seigneur tout puissant » pensai-je. Ce n'était pas le fait d'avoir fait pipi sur elle qui la gênait, mais le fait que Watson ait assisté à son malheur.

- Watson a eu aussi quatre ans, tu sais, lui expliquai-je après m'être redressé pour surveiller le lait. Ce n'est pas grave.

- Il a fait aussi pipi sur lui ? gloussa-t-elle.

- Comme tous les enfants lorsqu'ils sont petits, Elizabeth, lui confiai-je en me dirigeant vers la cuisinière. Et le fait que Watson ait été le témoin ne doit pas te gêner. C'est juste un petit incident.

- Ah, répondit-elle, pas plus rassurée que ça.

Ma fille tenait de moi, c'était sûr et certain. Cela avait dû la déranger au possible qu'il y ait eu un témoin de son incident.

Une fois que le lait fut monté, je déposai du miel dans la tasse et je remplis son bol, avant de m'en vider un aussi. Les bols étaient fumants et je lui conseillai d'attendre, tout en remuant le breuvage avec sa cuillère. Elle me regarda remuer son lait avec un petit sourire, ravie d'être le centre de mon attention.

Dix minutes se passèrent en silence. Trempant mon doigt dans son lait, je le jugeai bon à boire, ce qu'elle fit avec avidité, finissant avec le bol contre son visage, la tête basculée en arrière, ce qui lui donna une jolie moustache blanche.

Trempant un morceau de mouchoir dans de l'eau, je lui frottai la bouche.

- Il était bon, le lait ! me dit-elle. Oh, mon ti chien s'est levé.

Me précipitant vers l'animal, je l'attrapai et eu juste le temps de le déposer dehors. Malgré tout, ma main fut tout de même mouillée. Deux jours « inconscient » et voilà le résultat. Watson et Hélène n'avaient pas dû poursuivre l'éducation de cet animal et encore un peu, il faisait dans la maison.

- Tu dois le sortir pour son pipi ? fit la voix de ma fille dans mon dos.

- Retourne sur ta chaise tout de suite, toi ! lui ordonnai-je. Tu veux vraiment goûter aux tisanes infectes de ce charlatan de docteur Watson ?

Après avoir gloussé, je l'entendis cavaler vers la cuisine et remonter sur sa chaise. Le chien renifla un peu par terre et puis, il me suivi à l'intérieur en trottinant. Une fois de plus, je l'obligeai à rester assis sur le paillasson le temps que ses pattes soient sèches. Elizabeth mourait d'envie de l'appeler mais je lui fis signe que non. Ensuite, je relâchai le chien et j'allai me laver les mains.

- Elizabeth, fis-je en la voyant s'asseoir à même le parquet pour caresser le chien. Va jouer avec lui devant la cheminée pour ne pas prendre froid.

- Viens, ti chien, fit-elle en courant vers la cheminée.

L'animal couru derrière elle, essayant d'attraper les pans de sa couverture à l'aide de ses pattes. Elle s'amusa avec le chien durant plus de dix minutes, lui lançant un gros morceau de corde tressée – sans doute faite par l'homme de main – et leur jeu se termina par une légère morsure et des pleurs. Je dus ensuite lui expliquer qu'il n'avait pas voulu lui faire mal, mais que les chiots, quand ils jouaient entre eux, ils se mordillaient. De plus, ne lui avait-elle pas fait mal, tout à l'heure ?

- Oui, mais je l'ai pas fait exprès, renifla-t-elle.

- Lui non plus, fis-je en regardant le chiot qui tournait après sa queue, faisant rire Elizabeth.

- Il va devenir très grand ? me demanda-t-elle soudain. Comment tu le sais ?

- Observe bien ses pattes...

- Elles sont grosses ! fit-elle en ouvrant grands ses yeux.

- Voilà l'explication...

- Je peux encore jouer avec lui ?

- Oui, mais plus doucement...

Alors, elle se contenta de la caresser et la bête s'endormit.

- Allez, fis-je en la soulevant. Au lit, toi aussi.

- Non, m'implora-t-elle en s'accrochant à mon cou et en y enfouissant sa tête. Je veux rester ici, près de maman. En plus, tu es encore en train de dormir avec elle.

- Je ne dors pas avec ta mère, soupirai-je. Nous discutions et elle s'est endormie. Je comptais retourner dans la chambre, mais tu es arrivée.

- Je peux rester près de toi ? me demanda-t-elle en penchant la tête sur le côté.

Reculant les pieds et les jambes d'Hélène, qui prenaient toute la place, je m'assis dans le canapé et disposai ses jambes en chien de fusil. Elle ne remua même pas et se laissa faire.

Toujours drapée dans sa couverture, Elizabeth s'assit sur mes genoux, les pieds du côté de sa mère et elle s'appuya contre mon torse. Pour éviter qu'elle ne prenne froid, j'enveloppai ma fille dans sa couverture, couvrant aussi ses pieds. Sa petite main se glissa dans ma robe de chambre, se faufila sur mon épaule et je l'entendis soupirer. Ça me faisait tout drôle de l'avoir contre moi, ma fille. Le mot me fit sourire : ma fille. Avec tous ces événements, je n'avais pas encore bien pris conscience que j'avais un enfant. Ma main se posa sur ses cheveux, un sourire ému aux lèvres. Mes yeux se fermèrent et je décidai de profiter de ce moment qui ne se reproduirait pas souvent.

Ce qui me sortit de ma torpeur, ce fut l'humidité que je sentis sur le haut de mon torse. Baissant les yeux, je fixai ma fille et je l'entendis renifler.

- Pourquoi pleures-tu ? lui demandai-je doucement. Tu es malade ? Dois-je aller chercher Watson ?

- Non, renifla-t-elle, mais j'ai peur.

- Peur ? fis-je étonné. De quoi ? Tu ne crains rien, je suis là et ta maman est à côté de toi.

- Je veux pas que ma vie elle change, sanglota-t-elle.

- Mais, de quoi parles-tu, ma puce ?

- Si maman quitte mon papa, y a tout qui va changer, et moi, je veux pas perdre mon papa.

- Liza, fis-je en utilisant son diminutif. Ta mère ne va pas quitter ton père ! Où diable es-tu allé chercher pareille folie ?

- Tu as dormi avec maman, elle a pleuré après t'avoir soigné, et je pense que c'est à cause de toi, aussi. Quand tu es tombé sur mon lit, elle s'est beaucoup inquiétée pour toi...

Relevant les pans de la couverture qui avaient tendances à tomber, je l'enveloppai comme il faut et la serrai un peu plus fort.

- Liza, je n'ai pas dormi avec ta mère ! Nous étions juste dans la même pièce, et c'est tout, me défendis-je en lui mentant. Si elle a pleuré, c'est parce qu'elle avait eu très peur et que je l'ai obligé à rester calme. Quand tout a été terminé, elle a dû avoir le contrecoup et elle a pleuré, voilà. En plus, elle se faisait du souci pour ta santé. Et même Watson s'est inquiété pour moi...

Sa tête se souleva et elle me regarda, les yeux remplis de larmes.

- Je vous ai vu... Par ma porte que j'avais un peu ouverte... Je voulais déjà du lait chaud. Tu étais à genoux devant ma maman, tu la serrais très fort...

Toutes les couleurs désertèrent mon visage.

- Ensuite, fit ma fille, tu t'es levé et tu l'as embrassé sur les lèvres. Papa, il dit que les bisous entre gens mariés, c'est sur les lèvres. Même si maman, il l'embrasse sur le front où sur la joue, mais il dit qu'il le fait pas sur les lèvres devant nous... C'est privé.

Catastrophe, elle avait entrouvert sa porte au moment où il ne fallait pas.

- Tu es resté dans les bras de ma maman longtemps... Pourquoi elle va quitter mon papa ? Elle ne l'aime plus ? C'est toi qu'elle aime, alors ?

- Liza... Non, ta mère ne va pas quitter ton père.

- Tu aimes ma maman, et elle aussi, elle t'aime, fit-elle en redoublant de sanglots.

- Ma puce, il y a moyen d'aimer plusieurs personnes à la fois, sans que cela ne cause de problèmes.

- Menteur ! cria-t-elle en voulant se dégager, mais je la tenais fermement.

- Si, la preuve, tu aimes ton père, tu aimes aussi ta mère, sans oublier ton frère, Louis.

- C'est ma famille !

Tout doucement, je tentai de lui expliquer :

- Ta mère aime ton père, mais pas de la même manière qu'elle t'aime toi, et pour Louis, c'est encore un amour différent. Elle aime bien Watson, parce que c'est un ami, sans oublier le parrain de Louis, Karl.

- Oui, mais elle leur fait pas des bisous sur la bouche...

Là, je devais battre ma coulpe :

- En effet, je n'aurais pas dû embrasser ta mère ainsi, mais vois-tu, j'ai connu ta mère il y a longtemps...

- Tu étais son mari ?

- Non, ne nous sommes pas marié, lui dis-je. Mais je... l'appréciais beaucoup.

- Tu étais son fiancé, alors ?

- Non...

- T'étais juste amoureux de ma maman ?

- Liza, ce sont des histoires de grandes personnes, mais je te rassure, rien ne va changer pour toi. Tu vas juste rencontrer d'autres personnes, à Londres, des amies de ta maman. Et ton père viendra peut-être à Londres pour ses affaires, alors, vous viendrez me dire bonjour. Tu as un parrain ?

Elle hocha négativement la tête.

- Louis, il voit souvent son parrain, non ?

Elle renifla.

- Oui, Karl vient souvent faire coucou. Et puis, il y a un autre ami de maman, aussi, Harald. Il est très grand et très fort, en plus.

- Voilà, maintenant, il y en aura un en plus : moi. Vu que je ne sais pas toujours quitter Londres, c'est vous qui viendrez me faire coucou.

- T'as une madame, dans ta vie ? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux avec la manche de ma robe de chambre.

- Non, je vis seul, j'ai juste une logeuse qui s'occupe de mes repas et de ma lessive. Tu verras, elle sera contente de recevoir la visite d'une adorable petite fille, avec un grand chien...

- Et Louis ? Il pourra venir aussi ?

- Bien sûr !

- Mon papa aussi ?

- S'il le désire, fis-je en n'osant pas répondre plus, vu que je ne savais pas trop comment cela allait se passer avec lui.

- Oh, fit-elle dépitée. Le rat de mon frère, il pourra pas venir, lui.

- Mais si, fis-je en souriant. Même Jack est le bienvenu.

Au moment où je prononçais les paroles, je me mordis les lèvres.

- Comment tu connais le nom de son rat, toi ? s'écria-t-elle en se redressant.

- Ta mère m'en a parlé, quand nous longions la rivière... Elle m'a donné son nom.

Elle haussa les épaules, en signe de résignation, pas trop convaincue. Si son esprit était comme le mien, il devait fonctionner à plein régime, faisant tourner de nombreuses questions sans réponse...

- Il y a plein de choses qui clochent, me dit-elle en s'essuyant le nez avec sa manche de robe de nuit. Et pasque je suis petite, on veut rien me dire.

- Chut, fis-je en posant ma main sur sa tête. Dors, ma puce.

- Tu es qui par rapport à moi ?

- Liza, fis-je doucement en posant mon menton sur sa tête. Ne pose pas de questions, tu es trop petite. Je suis juste un vieil ami de ta mère.

- Louis, il te connaît bien ? poursuivit-elle en se blottissant plus fort contre moi.

- Arrête, lui intimai-je tout en lui essuyant ses larmes avec la paume de ma main. Tu te fais du mal. Tes parents t'aiment, tu sais.

- Mon papa me manque, me dit-elle. Je veux mon papa...

- Dès qu'il aura fini, il sera là, fis-je en soupirant. Il ne doit pas être très loin. D'ailleurs, je parie qu'il pense très fort à toi, en ce moment.

- Jamais il est parti aussi longtemps loin de moi, fit-elle en ne pouvant s'empêcher de pleurer. J'aurais dû aller avec lui et Louis aurait été avec maman.

- Ta maman ne t'aurai-elle pas manquée un tout petit peu ? lui demandai-je malicieusement, la faisant sourire malgré elle.

- Si... Mais mon papa, c'est lui que j'aime le plus, avoua-t-elle en faisant une petite moue avec les lèvres plissées qui n'était pas sans rappeler la mienne. Une fois, on était à un goûter où tout était décoré de rose, pour l'anniversaire de la fille de la baronne je-sais-plus-comment. Et bien, papa m'a expliqué tout un tas de choses que je pouvais pas dire devant les autres petites filles.

- Ah bon ? fis-je curieux.

- Je devais pas dire que papa me lisait des histoires, ni qu'il jouait avec moi, bref, je devais dire que les gouvernantes et la nounou faisaient tout. Aucunes des p'tites filles n'a de contact avec leurs papas et leurs mamans. Ou si peu. Personne ne mange dans la cuisine, mais dans la salle toute belle et aucune maman ne fait des crêpes pour ses enfants. J'ai pas aimé, me suis pas amusée. Elles peuvent même pas sauter dans les bras de leurs papas.

- C'est ainsi dans les familles nobles, lui expliquai-je tout en extirpant un mouchoir pour elle. C'est ton père qui te lit des histoires ?

- Oui, fit-elle en me regardant tout heureuse de me parler de lui. Maman aussi, mais elle, elle fait pas des allonges de lecture. L'heure du dodo, c'est l'heure du dodo. Papa, lui, il en ajoute toujours quand je lui demande. Et il sait que maman va lui crier dessus. Alors, nous, on glousse dans la chambre car il me dit que maman va lever les yeux en l'air, poser son livre et secouer la tête.

- Tu as beaucoup de chance, lui fis-je tout en pensant à ce qu'il se passait dans le monde de l'aristocratie en général.

Même au niveau de mes parents, simples propriétaires terriens, quand ma mère avait décidée de se passer de nounou pour élever Mycroft... Un petit tollé dans la région. Pour moi, elle avait remédié à la situation : la maîtresse de mon père était devenue ma gouvernante.

Elizabeth continua de me parler de son père :

- Quand papa il revient à cheval après une longue absence, je guette son retour et quand je le vois au loin, je cours dehors jusqu'à la grille, maman me suit et on va à la rencontre de papa. Il descend de son cheval et je cours vers lui, alors, il me soulève et me fait tourner dans tous les sens. Une fois, j'ai même été malade. Puis, il me met sur son cheval, si c'est un gentil, maman tient les rênes et papa me tient moi. Tu vois pourquoi il me manque ?

- Je pense que j'ai compris, fis-je en soupirant.

Il ne fallait pas se leurrer, jamais je n'aurais eu l'occasion de faire tout cela. Non, j'aurais fait autre chose, mais j'aurais été moins présent.

- Un détective, ça suit des traces au sol ? demanda-t-elle soudain en levant son petit visage vers moi.

- Oui, parfois je me dois d'examiner les traces de pas au sol pour déduire la forme de ses chaussures.

- Mon papa m'a emmené souvent en ballade et il m'a montré des traces de sangliers, de biche et tout ça ! fit-elle en remuant dans mes bras. Tu vois, moi aussi je peux reconnaître les traces. Louis m'a fait les empreintes en plâtre.

- Heu, je doute tout de même que je doive rechercher des empreintes de sangliers, fis-je doucement.

- T'en sais rien ! s'emporta-t-elle. Qui te dis que tu auras pas un sanglier dans une affaire, hein ? C'est pas pasque tu en as jamais eu que tu en auras jamais.

- La logique brillante d'une petite fille de quatre ans, déclarai-je en secouant ma tête. Implacable.

- Quand il va revenir mon papa ? fit-elle en revenant sur son sujet de prédilection. Il me manque.

- Toi aussi, tu lui manques, non ?

- Oui, j'espère qu'il est pas trop loin...

- Je parie qu'il n'est pas très loin... du moins en pensées, ajoutai-je vivement. D'ailleurs, si tu fermes les yeux en t'endormant et que te penses à lui, tu auras l'impression que c'est ton père qui te tient dans ses bras.

Son nez se posa sur la chemise que j'avais enfilée – la même que je portais lors de ma perte de conscience, mais lavée – puis, elle écarta le tissu et huma mon cou. Secouant ses cheveux châtains, elle me répondit :

- Non, tu sens pas la même odeur que lui, même si tu as sa chemise. En plus, l'odeur de ta peau n'est pas la même que la sienne. Tu sens le tabac, toi. Même en fermant les yeux, t'es pas lui. En plus, mon papa il est tout doux là (elle glissa sa main sur mon torse). Toi pas.

Son père devait être poilu sur le torse, moi très peu.

- Alors, il te faudra te contenter de mes bras et du fait que je ne suis pas « lui ».

Petit pincement dans mon ventre. Je n'étais pas « lui ».

- Tu es fâché ? me demanda-t-elle en se recroquevillant un peu plus.

Mes lèvres se posèrent sur ses cheveux.

- Non.

Comment en vouloir à une enfant d'aimer son père ? Au moins, il la traitait bien, il s'en occupait, il devait être très complice avec elle. Tout le contraire de mon père vis-à-vis de moi.

- Je sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que toi et moi, on est de la même famille...

- On a tous les mêmes ancêtres, lui fis-je pour éluder la question.

- Tout le monde dit que je ressemble maman, ils disent aussi que je ressemble papa, mais on a rien en commun, poursuivit-elle. Même pas les yeux, alors que c'est les mêmes que les tiens...

- Ma puce, ta maman parlera avec toi, si elle veut, mais moi, je ne sais rien...

- C'est pas possible que se soit toi, mon papa, quand même ? fit-elle avec des tremblements dans la voix.

- Oh non, fis-je avec ferveur. Ta mère s'est mariée avant ta naissance. Je ne la voyais déjà plus depuis fort longtemps. Ton père est bien ton père.

Terrain dangereux !

- Maman n'avait pas vingt-et-un an, quand elle s'est mariée. Tu l'as rencontrée jeune, alors ?

- Chut, il est plus que l'heure de dormir, sinon ta maman va me gronder, demain !

Elle hocha sa tête et la frotta contre ma robe de chambre pour essuyer ses larmes. Louis lui avait appris les mauvaises manières, ou alors, tous les enfants faisaient pareil.

- Oui, mais tu es encore en train de m'embrasser les cheveux...

- Pardon, jeune fille, fis-je en me reculant.

Je la sentis se blottir plus contre moi et sa main se faufila de nouveau dans ma robe de chambre, se glissant sous le tissu de ma chemise.

- Non, tu peux... Tu vois, je me suis sentie attirée par toi, dès le départ. Je dis rien quand tu me dis « ma puce » et je te laisse m'embrasser mes cheveux... Ton ami le docteur, je veux pas qu'il me dise « ma puce ». Toi, oui...

Elle resta pensive un instant.

- Pourquoi ? se demanda-t-elle tout haut, comme je savais si bien le faire.

- Je ne sais pas, fis-je en lui relevant les cheveux. Mais il est l'heure de faire dodo...

Sa respiration se calma et je la senti s'assoupir, sa tête dodelina et elle sombra dans les bras de Morphée.

Les questions qu'elle avait posées m'avaient mise mal à l'aise. Restant pensif un instant, je perdis bien vite le fil de mes pensées pour m'endormir à mon tour.