Chapitre 10 : Le réveil
Certaines choses ne devraient pas arriver. Peut-être, ainsi, n'aurais-je jamais dû rencontrer Edward Cullen. Je n'avais eu besoin que d'une seconde d'incertitude pour décider d'emménager à Forks. J'avais pensé qu'il était important que je découvre la ville où mes parents avaient vécu, avant que je ne meure moi-même, mais je me connaissais assez pour savoir que cette raison ne suffisait pas à me faire quitter le soleil, et la tranquillité que j'avais obtenue auparavant. Qu'est-ce qui m'avait vraiment poussée à venir me tester dans une ville qui remplissait toutes les conditions pour être un des endroits qui me convenait le moins ?
J'étais convaincue que j'avais une dette envers lui. Il m'avait certainement sauvé la vie, en empêchant ma tête de s'écraser contre le carrelage pastel de ma cuisine. Et pourtant, c'était à lui que revenait le droit de s'expliquer. Les images de mon cauchemar –même si mon cœur me criait d'appeler cela un rêve- étaient intactes dans ma tête. Les odeurs, les nuances, les sons, les sensations. Tout était en moi, et je m'aperçus que mes doigts tremblaient encore, que mes poumons se gonflaient d'air avec difficulté.
Lorsque j'ouvris les yeux, une lueur aveuglante illumina mes iris, et je les refermais aussitôt, tandis que des tâches de couleur vive se projetaient sur mes paupières fermées Je sentis un mouvement imperceptible à ma droite et compris qu'il s'approchait de moi. Je ne pus empêcher mes lèvres de dessiner un léger sourire de contentement. Je compris immédiatement pourquoi ce moment, et la vie à Forks semblaient tellement plus agréables. J'ouvris difficilement les paupières, et me forçai à m'habituer à la clarté de cette chambre
Edward avançait vers le lit dans lequel j'étais allongée avec beaucoup de lenteur, comme s'il voulait me rassurer. Me convaincre qu'il n'allait pas me faire de mal.
Au fin fond de mon esprit, j'aurais voulu avoir peur de lui. Cela aurait peut-être éclairé mon existence douteuse. J'attendais que la peur se manifeste, j'aurai dû être effrayée. J'aurais dû le repousser. Mais je le laissais venir et je savais pertinemment pourquoi. Il s'assit sur le lit, à mes côtés. Tout près. Beaucoup trop près. Je dus utiliser toute ma volonté pour calmer mon cœur qui faisait des bonds violents dans ma poitrine. Un peu plus et il allait me déchirer la peau par son enthousiasme ahurissant. Comment pouvais-je lutter contre mes sentiments, comment pouvais-je intimer à mon cerveau de se taire, comment pouvais-je me mentir à moi-même alors que mon cœur me trahissait ? J'aurais pu avoir un doute, ne pas être sûre. Mais c'était impossible à présent. Mon corps exprimait ce que mon cerveau ne voulait pas avouer tout seul.
- Pardonne-moi, souffla-t-il.
Lui pardonner de me rendre heureuse pour la première fois depuis dix-sept longues années ? J'avais reconstitué son odeur dans mes songes, l'arôme de son corps que j'avais senti maintes et maintes fois sans m'en lasser. J'étais faible, mes rêves ne lui avaient pas rendu justice. Ce que j'avais imaginé n'était rien comparé au parfum qui me submergea. Une drogue douce. J'inspirai immanquablement.
- Je ne sais pas quoi faire, chuchota-t-il
Je dus cligner des paupières plusieurs fois avant de retrouver mes esprits.
- Que veux-tu dire ?
-Tu avais des doutes, certes, mais tu as compris maintenant que je ne suis pas… celui que je prétends être.
Cette phrase me désarçonna, j'avais pensé qu'il nierait ce que j'avais vu. J'étais certaine qu'il aurait pu me convaincre, après tout, j'avais perdu toute force et mon cerveau avait pu peindre pour moi ce que je désirais le plus au Monde. S'il avait contesté ce que j'avais cru voir, je n'aurais pas insisté de peur qu'il fuit devant mes insinuations, même si un doute serait resté gravé dans mon esprit. Mais quelque chose dans son expression, m'incita à penser qu'il était las de mentir. De me mentir ?
- C'est trop dur d'être proche de toi, sans pouvoir l'être vraiment. Il te serait dangereux de connaître ma vraie nature. Et pourtant je veux rester près de toi. Avec toi.
Mon cœur rata un battement.
- Je ne t'ai pas dit la vérité et mon cœur se déchire à chaque mensonge. Par omission, certes, mais un mensonge quand même. Je me suis confié à toi, tu me connais mieux que quiconque. Et pourtant tu me connais à peine. Tu ne devrais pas m'écouter, je suis dangereux pour toi. Mais c'est trop tard, je n'ai pas envie de te quitter.
Il soutint mon regard. Ses prunelles étaient dévastées par la souffrance. Quant à moi, pour la première fois de ma vie, je ne me sentais pas seule. Mon coeur se gonfla de sentiments en tous genres lorsque je compris qu'il partageait mon dilemme.
- Dis-moi que tu veux que je parte. Et je m'en irai, murmura-t-il en enfouissant son visage dans ma main, je ne suis qu'un monstre après tout. Je ne te mérite pas.
C'est ainsi que toutes les questions que je me posais sur mon affection envers lui se rassemblèrent dans mon esprit et se lièrent, comme sa la vérité s'imposait soudainement à moi. Je n'avais pas peur de lui, j'avais juste peur de l'aimer et d'être blessée en retour. Je l'aimais d'un amour irrévocable. Il était le point de lumière et de raison de ma vie, ce qui comptait le plus. Le reste n'avait plus aucune importance. J'aurais pu tout perdre, rien n'aurait été semblable à sa disparition. Il m'avait éveillée et m'avait insufflé le goût de vivre. Peu importe qu'il soit différent, il était dangereux probablement, mais tellement bon. Je ne l'aimais que d'avantage. Cela me semblait tellement stupide et irréalisable de lui demander de partir. Comme si je voulais effacer la seule source de bonheur de mon existence. Pour la première fois, l'idée que ma vie soit écourtée me déplaisait. Je caressai tendrement la peau sans défauts de sa joue et m'émerveillai devant sa texture parfaite. J'aurais voulu parcourir son visage dans sa totalité mais j'avais peur qu'il ne me repousse. Il releva la tête vers moi avec un pâle sourire sur les lèvres, ce qui me fit grimacer.
Je ne te résiste pas, chuchota-t-il.
Je n'ai pas envie que tu partes. Il est trop tard.
Je ne survivrai pas si je devais te faire du mal…
Bien. Tu n'as pas d'autre choix que de rester, ainsi.
Je savais pertinemment que nous ne parlions pas de la même chose, j'avais juste envie de lui faire comprendre que son départ était plus grave que tout. Plus grave que les risques que nous prenions en demeurant ensemble. Il sembla comprendre que j'avais cerné la gravité de notre échange sans toutefois mettre le doigt sur ce qu'il insinuait. C'est à ce moment précis de notre complicité, qu'une douleur si bien connue se manifesta dans ma gorge, provoquant une vague de toux, qui me plia en deux. Edward me saisit par les épaules et me redressa de sorte à être assise. Je fis à peine attention à son aide toutefois, tant le feu qui dévorait ma gorge était brûlant et douloureux. J'avais le sentiment qu'un bout de ma trachée s'arrachait à chaque toux. Mes yeux me piquaient, et des larmes salées coulaient à flot le long de mes joues tandis que les secousses me balançaient d'avant en arrière. La douleur était si insoutenable que j'entendis à peine la porte claquer à quelques mètres. Un verre empli d'une substance bleue claire entra dans mon champ de vision rétréci par les pleurs, tandis qu'une main agrippait fermement ma tête pour me forcer à boire. Le liquide visqueux coula dans ma gorge et calma instantanément les brûlures. Je repris mon souffle par le nez, et me calma peu à peu. Le docteur Cullen reposa le verre vide sur la table et remonta la couverture posée sur mes pieds jusqu'à mon cou. Je tremblais de la tête au pied, épuisée par l'effort et frigorifiée à cause des sueurs froides qui coulaient dans mon dos.
Ton état s'aggrave Bella, je crains que tu ne doives rester hospitalisée quelques jours de plus, conclut calmement Carlisle
C'... c'est, toussai-je avec difficulté, hors de question !
Je devinai aisément que je ne devais pas avoir l'air impressionnante.
Sois raisonnable Bella, tu devrais voir ta mine, intervint Edward, l'air totalement déboussolé.
Parce que tu crois peut-être que c'est en étant raisonnable que je vivrais plus longtemps ? ripostai-je, bien plus sèche que je l'aurais voulu.
Possible ! Si tu avais fait attention à ce que t'avais conseillé Carlisle, tu n'en saurais peut-être pas là... répondit-il froidement
Pas encore. Mais quelques semaines de plus ? Qu'est-ce que ça change ?
Tu pourrais profiter de quelques semaines de plus avec les gens que tu aimes ! cracha-t-il avec colère.
Je restai béate devant son état. Sa fureur était réelle et il semblait vraiment se sentir investi d'une responsabilité envers moi. Je l'examinai, tandis que ses pupilles s'assombrissaient peu à peu. Sa mâchoire serrée avec force le rendait magnifique dans sa fureur, mais je pris également conscience du danger qu'il représentait et la vitesse à laquelle il pouvait changer d'humeur. Sa peau se tendit sur ses poings crispés à faire pâlir un haltérophile.
Rien de ce que tu diras ne me fera changer d'avis, Edward. J'ai passé trop de temps dans un lit d'hôpital, et si mes jours sont comptés, j'aimerais revoir la lumière du jour avant de mourir, fis-je d'un calme titanesque.
Le concerné pesta et se détourna violemment vers l'unique fenêtre avant que la main de son père n'empoigne son bras.
Nous pourrions l'emmener chez nous, ce n'est pas la place qui manque, et elle y serait bien mieux que dans cette chambre.
Aller chez eux ? J'avais dû mal entendre, la Chance n'avait pas l'habitude de me sourire. Edward planta son regard dans les yeux de son père et soupira.
Te sens-tu prêt à prendre soin d'elle, mon garçon ?
Bien sûr, fit Edward avec un geste de la main comme si c'était une évidence.
J'avisai rapidement les deux hommes avant d'en conclure qu'ils étaient sérieux, et qu'il fallait que je profite de ce moment. J'allais découvrir la maison des Cullen, et d'Edward par la même occasion. Un lieu que mon cerveau ne s'était même pas donné la peine d'imaginer tant il semblait inaccessible.
Bien, conclut Carlisle avec un sourire confiant.
Je me relevais déjà, ne voulant pas laisser l'opportunité filer. L'enthousiasme à l'idée de passer du temps avec Edward et d'en découvrir davantage sur lui se répandit en moi comme du lait brûlant à la cannelle dans l'estomac Je ne parvenais pas à m'imaginer cette maison, elle relevait réellement du mystère. A peine avais-je posé mon pied nu sur le carrelage froid qu'un vertige me désarçonna une nouvelle fois. Edward était déjà à mes côtés le bras autour de ma hanche, le mien derrière son cou. Sa colère avait disparu aussi vite qu'elle était arrivée. A présent que je m'étais avoué à moi-même mes sentiments envers lui, ce premier contact avec son corps -et le plus conséquent aussi parmi les précédents-, me fit perdre la tête. Nouveau vertige que je mis sur le compte de la fatigue. Il me maintenait contre son torse musclé, aussi dur que du cristal, tandis que mon bras reposait sur sa nuque gelé. Ses cheveux caressaient ma peau avec rythme alors qu'il m'entraînait à la suite de son père, hors de la chambre.
