Chapitre 12 : défi.
Quand mon tour arrive, on est presque tous ivres. June marche à mes côtés, ce n'est pas la plus éméchée, elle a dû boire seulement une petite dizaine de fois…. Je ne suis pas totalement ivre non plus.
-dis-moi, Quatre…t'était déjà sorti la nuit en ville ?
-nan…les altruistes font pas…ça…je désigne Zenker essayant de marché sur les mains alors qu'il est bourré.
-ah ah ! Je sais bien que vous, enfin, les altruistes font pas ça. Mais vous ne pouvez pas sortir la nuit et juste…vous promenez ?
-non, la futilité est condamnée.
-tu trouve ça agréable ?
-oui.
-il faut que t'apprenne à absorber la nuit.
De quoi elle parle ? J'écoute attentivement ce qui va suivre.
-ressent la nuit, les riches effluves du marais, les éclats de rire qui montent comme des bulles, le bleu noir du ciel et la silhouette sombre de chaque immeuble qui se détache sur lui. Les sensations de ton corps, et des autres. Si tu maitrise la nuit, rien ne te résiste ! C'est ce que disais mon père…
Je réfléchis à tout ça, je m'imprègne des alentours. J'ai mal aux jambes à force d'avoir couru, marché et escaladé, et on ne m'a toujours pas lancé de défi.
-ton père…il t'a appris beaucoup de choses ?
Je repense au mien, qui appart la violence ne m'a rien appris. Elle soupire.
-ouais…c'est lui qui m'a appris à lancer les couteaux et à tirer.
June est la meilleure dans ces domaines, elle met dans les mille à chaque fois.
-ça devait être un bon prof.
-ouais, mais bon…il est mort et tout ce qui me reste de lui c'est son blouson.
Le blouson…c'est pour ça quelle là gardé ! ce vieux blouson tout usé… Nous continuons en silence. On est presque de retour au siège des Audacieux.
— Il reste qui ? demande Lauren.
Son regard troublé par l'alcool passe sur chaque visage avant de s'arrêter sur le mien.
— Ah, le novice Altruiste avec un nom de chiffre. Quatre, c'est ça ?
— Ouais, dis-je.
— Un Pète-sec ? bredouille d'une voix avinée le garçon qui était assis familièrement à côté d'Amar dans le wagon.
Il me regarde. C'est lui qui tient la flasque, à lui qu'il revient de fixer le prochain gage. Ce soir, j'ai vu des gens escalader des immeubles, sauter dans des trous noirs, s'aventurer dans des bâtiments vides pour en rapporter un robinet ou une chaise de bureau, j'en ai vu courir nus dans des allées et se planter des aiguilles à vif dans le lobe de l'oreille. Si je devais inventer un défi, j'en serais bien incapable. Une chance que je sois le dernier.
Je sens comme un frémissement dans ma poitrine. Une tension. Que va-t-il me demander de faire ?
— Les Pète-sec sont des coincés, déclare platement le garçon, comme s'il énonçait un fait. Pour prouver que tu es devenu un vrai Audacieux… je te mets au défi de te faire tatouer.
Je vois les volutes d'encre qui s'enroulent autour de leurs poignets, leurs bras, leur cou, leurs épaules. Les piercings qui leur transpercent les oreilles, le nez, les lèvres et les sourcils. Ma peau est réparée, vierge. Mais elle ne reflète pas qui je suis ; je devrais être scarifié, marqué, comme eux, mais par des cicatrices de blessures, par ce à quoi j'ai survécu.
Je hausse une épaule.
— OK.
-heureusement qu'on a June ! lance Amar
-pourquoi ? Demandé-je.
-Elle est tatoueuse ! Et c'est surement la seule qu'on trouvera réveiller et pas bourré cette nuit !
Il me lance la flasque et je la vide, même si ça me pique les lèvres et la gorge et que le goût est amer comme du poison. J'ai confiance en June…mais je flippe quand même un peu.
On se remet en marche vers la Flèche.
Arriver chez les audacieux, nous allons près des salons de tatouages. Étrangement ils sont presque tous dans la même rue.
— Tu tiens vraiment à te faire tatouer par quelqu'un d'alcoolisée, Quatre ? me demande June. Ça ne s'efface pas, tu sais.
— Je te fais confiance.
Pas question que je me défile, après avoir vu tous les autres assurer.
— OK, fait June en s'étirant.
En chemin, je me suis creusé la tête pour trouver quoi me faire tatouer, et où. Pas moyen de décider, j'avais l'esprit trop embrouillé. Il l'est toujours.
— Entrez. On va passer par la porte du fond, précise-t-elle en nous faisant signe de la suivre.
Je traverse un salon obscur, parfaitement rangé à part une table basse couverte de photos.
Je m'arrête devant la table. Les photos sont magnifiques, c'est rare d'en voir. Mais parmi les photos, il y a un dessin. Le dessin représente les symboles de toutes les factions, sans les cercles qui les relient d'habitude. En bas, l'arbre des Fraternels, qui forme un système de racines pour l'œil des Érudits et la balance des Sincères. Au-dessus, les mains en coupe des Altruistes semblent tenir les flammes des Audacieux. Et tous les symboles sont étroitement imbriqués. Je prends la mince feuille de papier, pour la voir de plus près.
-Torii doit être ce qui se fait de plus proche d'un artiste chez les Audacieux. Me précise June.
-qui est Torii ?
-la gérante du salon.
-c'est elle qui a fait tout ça ? Demandé-je en désignant les photos.
-non.
Sur ce, elle part sans se retourner.
Les murs du studio sont couverts de dessins. Celui de la porte est entièrement consacré aux symboles Audacieux, les uns tout noirs et simples, d'autres, en couleurs, à peine reconnaissables. June allume la lumière au-dessus d'un fauteuil et dispose ses aiguilles sur un plateau juste à côté. Les autres s'installent sur des chaises et des bancs autour de nous comme pour assister à un spectacle. Je sens le rouge me monter aux joues.
— Principes de base du tatouage, m'informe June : moins on a de réserves de graisse sous la peau, ou plus une zone est osseuse, plus le tatouage sera douloureux. Pour le premier, tu ferais mieux de choisir, je ne sais pas, un bras, ou…
— …ta fesse, suggère Zenker avec un petit hennissement de rire.
June hausse les épaules.
— Ce ne serait pas la première fois. Ni la dernière.
Je regarde le garçon qui m'a lancé le défi. Il me retourne mon regard en levant les sourcils. Je sais ce qu'il pense, ce qu'ils pensent tous : que je vais choisir un petit tatouage, sur le bras ou la jambe, un truc facile à cacher. Je jette un coup d'œil sur les symboles affichés au mur. L'un des dessins attire mon attention, une représentation artistique des flammes.
— Celui-là, dis-je en le montrant du doigt.
— OK. Une idée de l'emplacement ?
J'ai une cicatrice, un léger creux dans le genou, dû à une chute sur le trottoir quand j'étais petit. J'ai toujours trouvé absurde que les souffrances que j'ai subies n'aient laissé aucune marque visible. En l'absence de preuve, avec les souvenirs qui s'embrouillaient peu à peu, j'en suis parfois venu à douter d'avoir vécu tout ça. Je veux garder une sorte de témoignage du fait que, si les blessures guérissent, elles ne disparaissent jamais totalement. Je les porte avec moi, partout, toujours ; il en va ainsi avec la vie, et avec les cicatrices.
C'est ce que ce tatouage symbolisera pour moi : une cicatrice. Et il paraît logique qu'elle atteste de mon pire souvenir de souffrance.
Je pose une main sur mes côtes en songeant aux ecchymoses qui les marquaient juste après la mort de ma mère, et à la peur de mourir que j'ai éprouvée. Mon père a passé quelques mauvaises nuits à l'époque.
— Tu es sûr ? me demande June. C'est un des endroits les plus douloureux.
Elle se rappelle surement des bleus et des traces de ceintures quelle avait découvert. Mais c'est du passé, et elle le sait, elle dit ça par amitié…je suppose.
— Alors c'est parfait, dis-je en m'asseyant dans le fauteuil.
Le groupe d'Audacieux m'acclame et commence à se passer une nouvelle flasque, plus grande que la première, et en bronze, celle-là.
— Bien, j'ai donc un masochiste comme client cette nuit. Super.
June s'installe sur un tabouret à côté de moi et enfile une paire de gants en caoutchouc.
Je me cambre en soulevant mon tee-shirt et elle me frotte les cotes avec un coton imbibé d'alcool. Sa morsure sur mon épiderme encore à vif m'arrache une grimace.
-pardon.
-pas grave.
June branche son aiguille, qui emplit l'air de son bourdonnement. Amar me lance la flasque.
L'alcool me brûle encore la gorge quand l'aiguille me touche les côtes. Je serre les dents, mais la douleur ne me gêne pas.
Je la savoure.
