Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter.

Note : cette histoire est un pastiche de Silent Hill, une série de jeux vidéo d'horreur (dont a aussi été tiré un film) se déroulant dans l'univers de Gravitation. Il ne s'agit pas d'un crossover, et les lecteurs familiers de cet univers n'y croiseront donc pas Harry Mason, Henry Townshend ou aucun des autres personnages de la série, pas plus que les monstres qui la hantent. Son titre, Shizuka na machi, signifie « Quartiers silencieux », qui est une référence directe à la traduction en français de Silent Hill.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !

Note pour Paprika : Shûichi est très certainement le pire parolier du Japon (entre "Mon chéri à moi" et un autre chef d'oeuvre appelé "Mon petit poisson"). Mais en ce qui concerne Eiri, je suis d'accord avec lui. ^^


PARTIE III : ÉVISCÉRATION

Chapitre IX

Les ténèbres s'étaient à nouveau dissipées et le même jour gris que précédemment éclairait les lieux de sa lumière pâle. Le jardin dans lequel Shûichi se trouvait n'était qu'une étendue herbeuse plantée d'arbustes et laissée à l'abandon, semblait-il depuis des années. Des anciennes allées de terre battue ne subsistaient que des vestiges envahis d'orties et de chiendent. Des ronces buissonnaient au pied des rares arbres, retenant la brume en petits nuages cotonneux au ras du sol, et comme partout, un silence pesant régnait.

D'un pas précautionneux mais néanmoins ragaillardi, le garçon entreprit de suivre la pente douce au pied de laquelle, près d'une centaine de mètres plus loin, se dressait un vieux mur en pierre surmonté d'une grille rouillée et tordue. Après l'enfer qu'il venait de vivre et cette terrifiante descente dans les entrailles de la ville, il avait presque l'impression de faire une randonnée par un joli petit matin frais emperlé de rosée. La distance était trompeuse, cependant, à moins que, plus vraisemblablement, il ne se soit agi d'un nouveau tour de cet univers fantasmagorique où le temps et l'espace semblaient malléables ; quand il atteignit enfin la clôture, il avait marché plus d'une demi-heure et lorsqu'il se retourna, les murs de l'hôpital avaient disparu derrière un épais rideau de cèdres et de grands camélias aux branches enchevêtrées. Dans un coin, à quelques pas de lui et en partie dissimulé par un fourré, un petit dinosaure s'affairait à ronger quelque chose mais le garçon ne parvint pas à distinguer ce dont il s'agissait. Bien trop occupée, la petite créature ne remarqua pas sa présence et il longea le mur, à la recherche d'une brèche dans la grille branlante. Quelques dizaines de mètres plus loin, trois barreaux étaient descellés et il se glissa sans peine à travers, pour se retrouver en pleine rue.

L'environnement avait radicalement changé ; il ne marchait pas depuis dix minutes qu'il se retrouva au milieu d'immeubles serrés les uns contre les autres, séparés par d'étroites ruelles. Des voitures étaient anarchiquement rangées le long des trottoirs, certaines avec des vitres brisées, la malle ou des portières béantes. Des bennes à ordures gisaient, renversées, leur contenu épars dégageant une odeur prononcée de pourriture. Cheminant le long des avenues désertes, à la recherche d'une bouche de métro, Shûichi aperçut non loin une inscription qui le fit s'arrêter une bonne minute, planté sur le trottoir en face d'un petit parking rectangulaire. Quelques véhicules à l'abandon s'y trouvaient et au-dessus d'eux, sur le mur de béton granuleux, s'étalait un gigantesque « Nittle Grasper » multicolore ; les lettres géantes qui le formaient étaient vives et brillantes, et se détachaient avec netteté dans la grisaille ambiante, comme si elles avaient été peintes quelques heures auparavant. Avec un petit frisson, le garçon reprit sa marche.

Une trentaine de mètres plus loin, à l'angle d'un pâté de maisons, il trouva enfin une station de métro et, après un court instant d'hésitation, il s'engagea dans les escaliers mécaniques qui, semblait-il, étaient à l'arrêt depuis des siècles si l'on se fiait à l'épaisseur de la rouille incrustée dans les rainures des marches.

Il faisait sombre à l'intérieur de la station, sans commune mesure toutefois avec l'obscurité presque palpable qui recouvrait tout chaque fois que ce maudit sifflement se faisait entendre ; des petites veilleuses fixées à des piliers diffusaient une lumière orangée que reflétaient les parois et le sol clair de l'endroit. Jetant un coup d'œil aux panneaux des itinéraires, Shûichi constata que tout était illisible, barbouillé de peinture. De même, les distributeurs étaient cassés ou hors service. Tirant son ticket de sa poche, le jeune chanteur l'examina : il ne comportait ni les inscriptions habituelles ni le montant ; en lieu et place de la destination ne figurait qu'une suite de « X » et un malaise glaçant l'étreignit.

« Pourquoi tu hésites ? lui siffla son petit démon. Tu sais depuis le début quelle est ta destination finale et c'est ce métro qui va t'y conduire. Un aller simple pour l'Enfer ! »

Chassant la voix mauvaise de son esprit, Shûichi introduisit son ticket dans la machine à composter et franchit le portillon d'accès aux quais.

La pénombre était plus prononcée au niveau inférieur mais il y faisait toujours suffisamment clair pour qu'il n'ait pas besoin d'allumer son téléphone. Bien évidemment, il était seul, et bien qu'il préférât mille fois sa solitude actuelle à la compagnie des lycéennes hystériques et autres Kumagorô tueurs, il ne pouvait s'empêcher de se demander où étaient passées toutes ces créatures qui, à certains moments, pullulaient le long des rues.

Remontant à pas lents le quai désert, il s'arrêta devant une rangée de sièges en plastique orange fixés à la paroi. Un journal plié était posé sur l'un d'eux.

« Scoop : Ryûchi Sakuma s'envole demain pour l'Amérique où il entamera en solo une carrière d'acteur. Il a décidé de mettre de côté sa carrière de chanteur, et d'après nos informations, il aurait signé un contrat avec une grande maison de production américaine. On dit déjà qu'il devrait tourner avec la star hollywoodienne Judy Winchester. »

Le journal remontait à quelques mois et Shûichi le reposa d'un air pensif. Il n'eut cependant pas le loisir de s'étendre sur l'article – il n'y avait d'ailleurs pas grand-chose à en dire – car son téléphone se mit à sonner. Il en fut si surpris qu'il sursauta violemment et se mit en garde, affolé, avant de réaliser qu'il s'agissait du sien. Maladroitement, il s'empressa de le tirer de sa poche et décrocha.

« Allô ? »

Tout d'abord il ne perçut que des grésillements, puis une voix brouillée, grave et masculine.

« Shûichi ? »

Le choc lui faucha les jambes et il dut se retenir au dossier de l'un des sièges pour ne pas tomber.

« Yu… Yuki ! »

Sa voix s'étrangla et il porta la main à sa gorge avec une grimace. Ce monstre de Fujisaki lui avait broyé les cordes vocales avec son piano maléfique.

« Shûichi ? » reprit la voix lointaine mais néanmoins reconnaissable.

« Yuki ! répéta le garçon en dépit de la douleur. Où es-tu, Yuki ?

- … me rejoindre…

- Yuki, attends ! Où es… » Une quinte de toux lui coupa la parole et des larmes de douleur lui montèrent aux yeux.

« … viens… t'attends… »

La communication cessa. Le cœur battant à tout rompre, Shûichi demeura immobile. Yuki était vivant. Il ne savait pas trop comment il s'était débrouillé mais il avait réussi à le contacter et lui avait demandé de le rejoindre. Où ? Et comment ? Il était en train d'attendre un métro fantôme dans une station abandonnée. Devait-il longer les tunnels ? L'idée d'errer dans ces galeries noires lui arracha un frisson. Et si un train arrivait, tout à coup ?

Comme en réponse, un grondement sourd se répercuta le long des parois du tunnel et une lumière jaune perça l'obscurité d'encre, sur sa droite. Il recula de quelques pas quand le métro ralentit et stoppa à sa hauteur. Effaré, Shûichi constata qu'un énorme tag « Nittle Grasper », en lettres rouge sang bordées de jaune, recouvrait toute la longueur du wagon, y compris les fenêtres. S'il s'était trouvé n'importe où ailleurs, le jeune chanteur aurait tenu pour un parfait hasard le fait que les portes s'ouvrent juste devant lui ; mais étant donné le contexte, il ne s'agissait sans doute que d'une diablerie de plus. Nerveux, il hésita quelques instants puis monta en voiture et à peine fut-il entré que les portes se refermèrent et le métro repartit.

L'intérieur de la voiture était vide et dégageait une odeur désagréable de faux cuir brûlé par le soleil, de sueur rance et de renfermé. Certaines des banquettes étaient éventrées, des barres d'appui manquaient et des détritus traînaient sous les sièges, canettes de soda vides et emballages déchirés. Une faible lumière brillait au-dessus de la porte centrale et Shûichi, ayant constaté qu'il était bien seul, laissa tomber son sac à ses pieds et s'assit lourdement sur la banquette. Il se sentait moulu, recru de fatigue comme il ne l'avait jamais été ; accablé aussi, en dépit du coup de fil de Yuki – mais pouvait-on vraiment qualifier ces quelques mots hachés de coup de fil ? Pour dire les choses simplement, il n'en pouvait plus. Au bout de quelques instants, saisi par une torpeur incontrôlable, il sentit sa tête dodeliner au gré des cahots du wagon et sans qu'il s'en aperçoive, il sombra dans le sommeil.

« Lalihooo ! Salut Hiro ! Comment ça va ?

- Salut, Shû. Dis-moi, tu as l'air de tenir une super forme, toi.

- Oui ! Demain soir, je compte faire une surprise à Yuki.

- Une surprise ? De quel ordre ?

- J'ai décidé de lui cuisiner un bon repas ! … Hiro… pourquoi tu ne dis rien ?

- Tu… tu es certain que c'est une bonne idée ? Je veux dire… Yuki est un excellent cuisinier et ça m'étonnerait qu'une carotte accompagnée de petits pois suffise à le satisfaire…

- Oh non ! J'ai bien réfléchi et je vais lui préparer un chirashi zushi, comme ça, même si ça n'est pas très bien présenté, ça ne se verra pas. Yuki est parti hier matin pour un salon du livre à Fukuoka, ça me laisse le temps de m'entraîner toute cette soirée. Je suis sûr qu'il ressentira tout mon amour à travers ce plat !

- Si tu le dis… Fais bien attention avec les couteaux, hein ?

- Ah ah ah ! T'en fais pas, Hiro. J'y mettrai tout mon cœur et Yuki sera fier de moi ! »

Un cahot un peu plus prononcé tira Shûichi de son sommeil et il jeta un coup d'œil autour de lui, hébété, incapable de se souvenir de l'endroit où il se trouvait. Quel drôle de rêve… Il se frotta les yeux ; le métro filait toujours, aussi désespérément vide que lorsqu'il y était monté. Combien de temps avait-il dormi ? Quelques minutes sans doute, pourtant il avait l'impression de s'être assoupi des heures et il ne se sentait pas particulièrement revigoré pour autant.

Le métro commença à ralentir et, dans un crissement de freins désagréable, il s'arrêta à quai. Supposant qu'il s'agissait là de la fin de son voyage, Shûichi descendit prudemment, examinant ses alentours. La station lui paraissait vaguement familière, du moins rappelait-elle le réseau du métro de Tôkyô. Comment était-ce possible ?

Dans son dos, le train redémarra et se perdit dans la nuit des tunnels. Comme la station précédente, celle-ci était chichement éclairée par une lueur diffuse qui révélait la crasse au sol et sur les murs, mais aussi des affiches placardées à même les parois, grossièrement collées : celles du dernier album solo de Ryûichi Sakuma. Dans cet univers sordide, le beau visage du chanteur ressortait de manière frappante et son intense regard bleu, sur lequel retombaient des mèches folles, semblait le transpercer. Mal à l'aise, il se dirigea vers les escaliers conduisant à la surface.

Il s'était attendu à émerger à l'air libre, en pleine rue, mais un rideau métallique bloquait le couloir juste après les portillons de sortie. Sur les lamelles de fer piquetées par la rouille s'étalait un grand « Ryûichi » peint à la bombe en jaune citron. Dans le mur de gauche, une grille béait sur un passage empli d'ombre. Après un bref instant d'hésitation, il la poussa et se glissa à l'intérieur, éclairant son chemin à l'aide de son téléphone.

Il n'eut pas à marcher très longtemps avant de tomber sur une échelle qu'il gravit pour déboucher dans une sorte de cahute basse de plafond. Une puanteur abominable y régnait : pourriture organique, déjections et, par dessus tout, une puissante odeur animale. Le garçon la traversa à pas lents et passa avec circonspection la tête par l'étroite ouverture qui devait en être la porte. Une tête ronde, au mufle velu et disgracieux, se dressa soudain devant lui et il hurla, arrachant à ses cordes vocales meurtries un glapissement rauque à demi étranglé. Il tomba sur les fesses et se replia prestement dans le petit abri, attendant l'assaut mortel de la créature… avant de réaliser, au bout d'un instant, qu'elle aussi avait détalé. Le cœur dans la gorge, il se remit debout et, sur des jambes flageolantes, sortit de la cabane.

Le sol était boueux sous ses pieds. Il se trouvait dans une fosse ceinte de murs gris, dont le sol en terre battu était couvert par endroits d'une herbe rase, roussie et pelée. De petits quadrupèdes au poil fauve se tenaient dans un coin, rassemblés en troupeau, et l'observaient d'un air méfiant de leurs petits yeux fendus, leurs courtes oreilles rondes orientées vers lui.

« Des… des capybaras ? » constata tout haut Shûichi, stupéfait et incrédule, observant les silhouettes courtaudes des gros rongeurs. Cette vue était si incongrue qu'il gloussa en réaction avant de s'arrêter net : ces capybaras étaient peut-être des créatures sanguinaires armées de dents tranchantes et de griffes pareilles à des rasoirs. Il se replia aussitôt vers la cahute, grimpa sur son toit couvert de tôle ondulée et, d'un bond, s'agrippa au rebord de la fosse dont il parvint péniblement à s'extraire. Depuis le début de son aventure, ses capacités physiques avaient été sollicitées plus souvent qu'à leur tour mais si la somme des efforts consentis se faisait à chaque fois plus pesante, il s'en sortait remarquablement bien. En situation de crise, si son intellect avait tendance à lui faire défaut, il pouvait se reposer aveuglément sur son énergie brute !

Il se trouvait à présent sur une allée goudronnée sillonnée de lézardes et bordée de part et d'autre par une étroite bande de pelouse jaunie. Un peu plus loin, émergeant de la brume omniprésente, se dressait une cage dont la peinture verte s'écaillait ; à quelques mètres, une autre fosse, plus profonde que celle d'où il venait de sortir, était aménagée de manière à recréer un petit coin de nature, mêlant blocs de béton à l'allure de rochers et végétation buissonnante ; un bassin d'eau croupie était ménagé tout au fond.

Difficile de se méprendre sur la vocation de l'endroit ; il se trouvait dans un zoo.

Prudemment, il jeta un coup d'œil à la fosse des capybaras mais ceux-ci avaient réinvesti leur espace et ne lui accordaient plus la moindre attention. Se pouvait-il qu'il existât des animaux tout à fait normaux dans cet univers corrompu ?

« Mais si c'est le cas, il n'y a peut-être pas que des capybaras. Tu risques bien de te retrouver nez à nez avec des ours, des lions, des loups et même des crocodiles », caqueta son indésirable petit compagnon de voyage mental. Il n'avait pas tort, d'ailleurs ; bien que, en l'occurrence, un silence profond régnât sur les lieux et qu'il n'ait aperçu aucune présence en dehors de celle des rongeurs en contrebas.

« Pourquoi est-ce que Yuki m'aurait donné rendez-vous ici ? Il n'aime pas particulièrement les animaux… En fait, je crois plutôt qu'il s'en fiche mais ça revient au même. Je n'y comprends rien… » dit-il tout haut – pas trop fort à cause de sa gorge douloureuse d'une part et parce qu'il craignait un peu d'attirer des créatures indésirables de l'autre. Tout n'avait pas changé d'un seul coup, preuve en était l'omniprésente brume et la désolation des lieux. N'importe quoi pouvait jaillir de derrière un buisson, bondir par-dessus un enclos, et dans ce parc zoologique, ne pouvait-on pas imaginer trouver parmi les locataires d'un monde aussi démentiel de véritables dinosaures ? Non des peluches mais des sauriens grandeur nature, aussi rapides et agressifs que les vélociraptors du jeu vidéo Dino crisis ? Considérant désormais l'endroit comme une jungle hostile peuplée d'ennemis mortels, Shûichi se mit à trottiner le long des allées, à la recherche de la sortie, jetant de fréquents coups d'œil tout autour de lui. Son anxiété allait croissant, pénétrant insidieusement ses membres jusqu'à lui donner l'impression que ses jambes étaient faites de gelée. Son instinct l'avertissait que quelque chose était sur le point de se produire, et il doutait fort d'apprécier.

Alors qu'il passait devant ce qui avait été une buvette et qui n'offrait plus à présent que le triste spectacle de chaises renversées autour de tables vides, il aperçut une silhouette à quelques mètres sur sa droite, accoudée à la barrière qui surplombait une fosse. Une silhouette si familière et si incongrue que le garçon fut tout d'abord persuadé que ses sens lui jouaient des tours. Comment ne pas reconnaître, en effet, ce costume rose vif affublé d'une capuche à longues oreilles de lapin, complété par une salopette bleue et un nœud papillon rouge ? Une seule personne au monde osait déambuler dans cette tenue confectionnée pour elle sur mesure.

« Monsieur Sakuma ? » s'enquit-il, éberlué.

À suivre…


Prix du ticket de métro : au Japon, le prix du ticket varie en fonction de la distance effectuée.
Capybara : Le capybara est le plus gros rongeur du monde. Vivant en Amérique du Sud, il est aussi appelé cabiaï, capivara, carpincho ou chigüire suivant les régions.
La carotte aux petits pois est le plat préparé par Shûichi à l'occasion d'un concours de cuisine dans le tome 6 du manga.
Chirashi-zushi : il s'agit d'un plat composé d'un bol de riz vinaigré sur lequel sont disposés divers ingrédients au choix tels que poisson cru, omelette, algue nori, etc.