CHAPITRE X/

Camus conduisit Gaëlle dans le parc où se trouvait un grand bassin entièrement gelé. Il grimpa sur la glace et lui tendit la main avec un sourire mais la jeune fille hésita :

- Je…je n'ai jamais fait ça. Je vais avoir l'air ridicule.

- Bien sûr que non. Je vais vous aidez.

Mais Gaëlle n'allait pas laisser passer une occasion pareille. Elle repoussa une image mentale où elle se voyait déjà les quatre fers en l'air devant un Camus hilare et saisit la main tendue. A peine montée sur la glace, elle se sentit déraper mais Camus la retint fermement. Puis il la prit par les avant-bras et l'entraîna doucement en lui prodiguant des conseils :

- Redressez-vous et détendez-vous. Suivez mon rythme.

- Mais… on dirait que vous avez fait ça toute votre vie !

- Ce n'est pas faux. Je m'amusais souvent à glisser sur les lacs gelés pendant mon entraînement.

Enhardie, Gaëlle commença à patiner pour de bon tout en surveillant son équilibre. Elle se sentait incroyablement légère et sourit à l'homme en face d'elle. Camus répondit à ce sourire et elle baissa la tête pour cacher sa rougeur. Puis les mains de l'homme glissèrent le long de ses bras pour s'accrocher aux siennes et ils patinèrent plus vite. Un moment de joie pure. Gaëlle se mit à rire comme une enfant qui s'amuse et vit une lueur amusée dans les yeux de Camus qui lui dit :

- Attention, accrochez-vous !

Avant que la jeune fille ait compris ce qui allait suivre, il prit un virage serré qui les fit tourner sur place. Gaëlle cria et s'agrippa à son partenaire en riant de plus belle. Elle perdit l'équilibre et s'affaissa presque sur la glace heureuse et euphorique. Elle se rendit vite compte qu'elle était dans les bras de Camus, celui-ci l'ayant retenue dans sa chute. Elle serrait le tissu soyeux de sa chemise entre ses doigts, un tissu si léger qu'elle devinait la chaleur et la fermeté de sa peau par en dessous. Son rire s'évanouit, remplacé par un vertige. Il la contemplait, les lèvres légèrement entrouvertes. Et ses doigts… ses doigts lui caressaient les cheveux !

Toute la scène n'avait duré que deux secondes et le retour à la réalité fut brutal. Gaëlle se redressa et sortit vivement des bras de Camus, rouge de gêne, et lui tourna le dos. Ce dernier paraissait tout aussi embarrassé :

- Pardonnez-moi. J'ai eu un comportement déplacé. Je ne voulais pas vous choquer.

Une fois de plus, il se montrait un parfait gentleman et lui faisait des excuses alors qu'il n'y avait pas de quoi. A présent, Gaëlle sentait plus que jamais la profondeur du précipice au bord duquel elle se trouvait et dans lequel elle désirait si fort se laisser tomber. Elle ramena ses bras contre sa poitrine, incapable de se retourner et se faire face à Camus et dit d'une voix tremblante :

- Non, vous n'avez rien fait de mal. C'est moi….c'est moi.

Soudain, sans s'y attendre, elle craqua. Un tremblement incontrôlable la saisit et les larmes jaillirent de ses yeux. Elle l'entendit s'approcher. Non ! Il fallait qu'il s'en aille ! Elle ne pouvait plus supporter d'être près de lui et d'être obligée de se retenir. Cette fois, elle avait atteint la limite de sa résistance et l'amour qui hurlait en elle menaçait de lui briser le cœur. S'il la touchait encore une fois…

Camus s'arrêta juste derrière elle :

- Pourquoi pleurez-vous ?

- Qui vous dit que je pleure ? répliqua Gaëlle en une tentative ratée d'adopter un ton sec car sa voix tremblait beaucoup trop.

Elle voulut s'élancer loin de lui mais dans sa précipitation, elle glissa et bascula vers l'avant. Rapide comme l'éclair, Camus la ceintura par le milieu du corps et elle se retrouva brièvement serré contre lui. Cependant, il la lâcha après l'avoir remise sur ses pieds comme pour respecter son désir de rester loin de lui. Mais pour la jeune fille, ç'en était trop : elle éclata en sanglots. Camus posa une main tendre sur son épaule et se rendit compte qu'elle était une boule de nerfs sur le point d'exploser. Il ne dit rien et attendit patiemment qu'elle se décide à parler ou à partir. C'est alors qu'elle fit une chose à laquelle il ne s'attendait pas. Brusquement, Gaëlle se retourna vers lui et retira son masque qu'elle envoya valser au sol. Puis elle saisit la main droite de Camus et la serra dans les siennes.

- Mais que faites-vous ! s'écria le chevalier interloqué.

Les mots qu'elle avait si longtemps contenus sortirent enfin :

- Pardonnez-moi. Je sais que je n'en ai pas le droit. Mais je n'en peux plus… Je vous aime…

- Vous…

Gaëlle le regarda avec des yeux bouleversés et cria presque :

- Je vous aime Camus ! Depuis ce jour où je vous ai vu à la cérémonie de présentation ! Je sais que c'est interdit. Je vous ai montré mon visage, c'est la preuve de ma sincérité. Selon la loi, je devrais vous tuer ou vous aimer et… mon choix est déjà fait. Méprisez-moi ou tuez-moi si vous voulez pour avoir violé la loi, je ne me défendrais pas !

Sa voix se brisa et elle baissa la tête en tenant toujours la main de Camus. Ce dernier était comme foudroyé et bien loin d'avoir envie de la punir pour ce qu'elle avait fait. Lorsqu'il vit ce visage aux traits délicats et ces magnifiques yeux verts si expressifs, il se sentit ému comme il ne l'avait jamais été. Il comprit d'un coup tout ce qu'elle lui avait ressentir depuis qu'il la connaissait. Toute sa réserve et sa froideur fondirent comme neige au soleil devant cette jeune fille qui avait su le charmer. Lorsqu'il s'aperçut qu'elle était à bout et prête à vaciller, il l'enlaça et la serra très fort contre lui. C'était un geste qu'il n'avait jamais fait pour qui ce fût. Il ne se comprenait plus mais cela n'avait pas d'importance. Pour la première, il laissa ses émotions prendre le dessus sur la raison et fit jouer ses doigts dans les longs cheveux de Gaëlle. Comme elle était belle ! Il l'avait toujours pressenti malgré son masque mais la réalité dépassait encore ce qu'il avait imaginé.

Gaëlle se figea tant elle fut surprise par la réaction de Camus. Si c'était un rêve, elle ne voulait plus jamais se réveiller. Trop honteuse encore pour le regarder, elle enfouit timidement son visage dans la chemise de l'homme et respira pour la première fois son odeur rassurante.

- Gaëlle…

Délicatement, Camus la prit par le menton et lui fit relever la tête. Elle eut un geste de résistance pour lui cacher ses yeux humides mais il murmura :

- Non, regardez-moi…

Alors elle céda et plongea directement dans les prunelles de Camus. Le regard grave du chevalier avait pris une douceur qu'elle n'avait encore jamais vue. Grisée, elle obéit au désir qui la torturait et approcha doucement ses lèvres de celles de Camus. D'abord, elle les caressa timidement de peur qu'il ne la repousse mais l'homme la prit par la nuque et scella le baiser. La jeune fille se sentit secouée par une puissance décharge électrique. Elle crut que son cœur explosait et qu'elle allait mourir de bonheur. Elle se serra davantage contre lui avec cette envie qu'ont toutes les filles amoureuses de ne faire plus qu'un avec celui qu'elles aiment.

Lorsqu'au bout d'une éternité, ils se séparèrent, Camus se pencha à son oreille et lui murmura :

- Je vous aime…