Chapitre 10: Manifestation divine
Santo faisait les cent pas dans la pièce qui servait de chambre au couple. Hawke, Wellan et Onyx lui avaient finalement fermement conseillé de rentrer chez lui, dans le domaine offert par le Roi d'Emeraude à Sutton, le père de Sage. Les trois chefs de guerre avaient estimé qu'il avait encore besoin de repos pour se remettre des traumatismes qu'il avait subis. Yanné en avait été enchantée, car cela lui permettait de revoir son mari, chose que très peu de femmes de Chevaliers avaient l'occasion de faire depuis l'implantation des imagos sur le sol d'Enkidiev. Le guérisseur, lui, en était déjà moins ravi. Bien sûr, se retrouver avec son épouse et sa famille le réjouissait, mais il enrageait de ne pouvoir prendre part au combat, aux côtés de ses frères d'armes. Ses dons de guérisseur étaient essentiels dans ce genre de situations, sans compter les pouvoirs de l'Altruiste qui dormaient en lui. Qu'il était rageant de rester passif quand le temps pressait!
Ce repos forcé ne l'empêchait tout de même pas de suivre par la pensée le déroulement du combat, tandis qu'il tentait à toute force de retrouver cet élément si important qu'il avait découvert sur Irianeth et qui demeurait caché dans sa mémoire, refusant de se rappeler à son bon souvenir (sans mauvais jeu de mots).
Soudain, Santo cessa de marcher. Il avait ressenti, à travers les pensées de ses compagnons, un grand danger. Il sentit également leur inquiétude. A ce moment, un sentiment d'urgence absolue, vitale, vint à son esprit. Il savait, étant relié à ses frères d'armes par un lien quasi indestructible, que ceux-ci devaient affronter un formidable ennemi, probablement dans un combat à mort. Il entendit Wellan, Onyx et Hadrian hurler des ordres comme «Repliez-vous!», ou «Ne restez pas là!», puis sentit une vague de magie terrifiante, qui traversait chacun des Chevaliers. Puis toutes les voix se turent. Il n'avait plus aucun contact avec ses frères d'armes partis au combat! Ce silence brusque, ainsi que la probable signification de celui-ci lui donnèrent le vertige. Il se rapprocha en titubant de son lit. Yanné se rapprocha de lui, inquiète.
Que t'arrive-t-il?
Il est arrivé quelque chose aux Chevaliers, répondit-il en se massant le front où régnait à présent une douleur sourde, en plus du silence angoissant.
Qu'avait-il bien pu se passer? Ses frères avaient-ils rencontré Asbeth, ou pire? Étaient-ils tombés dans un piège? Ne pas savoir, ne pas être sûr, rendait la situation insoutenable. «J'ai bien fait de ne pas enlever mon armure», se dit-il.
J'y vais, déclara-t-il en se levant.
Tu y vas? Comment ça, tu y vas? Mais où vas-tu?
Voir ce qui se passe.
Pardon? Je te rappelle que tu dois te reposer! Si c'est pour me revenir dans un état pire que celui-là, ce n'est même pas la peine, Santo d'Emeraude!
Je ne vais pas rester là les bras croisés à attendre que l'on m'annonce que je suis le dernier Chevalier!
Sur ce, il sortit de la pièce.
A peine était-il dehors qu'il lui fallut rentrer aussitôt, sous la pression d'une gigantesque boule d'énergie qui était apparue devant leur maison. Yanné s'enfuit dans la cuisine tandis que Santo se retrouvait coincé contre le mur. Cependant, il ne tenta rien, car malgré le terrifiant pouvoir de cette manifestation surnaturelle, il ne ressentait aucune agressivité.
Soudain, la pièce fut illuminée d'un éclair aveuglant tandis que la sphère d'énergie prenait forme humaine. Le guérisseur se protégea les yeux tout en s'agenouillant, car cette apparition ne pouvait qu'être le prémisse de la venue d'un dieu du panthéon.
En effet, à présent se tenait devant lui un guerrier en armure d'une hauteur de deux mètres, auréolé d'une puissance inimaginable. Pourtant, sa légère transparence montrait que cet être se trouvait sur un autre plan. Attendant qu'il prenne la parole, le Chevalier resta courbé, les yeux baissés.
Je suis Parandar, tonna le géant. Je te fais l'honneur de t'apparaître car j'ai besoin de toi.
Commandez, seigneur, et j'obéirai, répondit Santo, gardant une position de soumission totale.
Tu es le seul Chevalier capable de libérer ma sœur, Théandras, continua le dieu.
A ce moment, le dernier fragment de mémoire se remit en place. Le guérisseur revit en quelques secondes la terrible scène dont il avait été le témoin. Dans le but de capturer la déesse, Akuretari avait voulu voler l'énergie que possédait Santo, lui expliquant que la formidable force vitale de l'Altruiste qui dormait en lui allait à elle-seule permettre de tisser un écran qui retiendrait la mère de Jenifael sur terre, là où elle serait le plus vulnérable. Seule son évasion miraculeuse avait empêché le dieu déchu de mettre son plan à exécution.
Nul doute qu'il allait réitérer sa tentative.
Santo se rappela alors les curieux Chevaliers qui l'avaient sauvé du reptile. Ces cinq jeunes hommes avaient une vingtaine d'années, et se disaient Chevaliers. Il les avait crus sans hésitation malgré leurs armures étranges, car ils lui avaient sauvé la vie.
Le guérisseur sortit de ses pensées alors que Parandar reprenait la parole.
J'ai décidé de réveiller en toi les forces de l'Altruiste.
Santo tiqua.
Pardonnez-moi, mais ne se réveillent-elles pas lorsque je porte les couleurs du bien?
Parandar eut un mouvement d'impatience.
Non. Les forces dont tu t'es servi lors du siège d'Emeraude étaient uniquement le reliquat de l'énergie du dernier Altruiste. Seul un dieu peut décider de réveiller l'Altruiste. Cependant une fois que je l'aurai ranimé, tu pourras en user à ta convenance. C'est pour cela que l'Altruiste est choisi par les dieux, qui peuvent lire l'esprit de celui à qui ils veulent confier ce terrible pouvoir.
Sur ces mots, le maître du panthéon leva ses paumes vers Santo, et lui transmit une formidable vague d'énergie. Sous le choc, le guérisseur fut projeté contre le mur, avant de s'écrouler par terre. Lorsqu'il se releva, il avait revêtu l'armure de bien, et dans ses yeux brillaient une sagesse d'un autre âge. Parandar sembla satisfait, car il fit demi-tour et s'apprêta à sortir. Santo l'arrêta.
Pardonnez mon arrogance, murmura-t-il, tremblant de tous ses membres. Mais je dois savoir... mes frères, les Chevaliers... sont-ils encore en vie?
Le dieu se retourna.
Pour le moment, oui. Mais si tu veux les sauver, fais vite, car ils sont en son pouvoir, et Akuretari les tuera avant de s'attaquer à Théandras.
Il se transforma à nouveau en sphère lumineuse et disparut comme il était venu.
