Profitant de la pause de fin de matinée lors de laquelle on leur permettait de déambuler dans le bloc, T-bag monta retrouver un autre détenu au deuxième étage, suivi de ses deux principaux seconds et, bien entendu, de Tweener. Il s'agissait de parler affaire. Lorsqu'il arriva aux abords de la cellule 53, Jaz Hoyt l'accueillit par une salutation hybride entre la poignée de main professionnelle et la tope de camaraderie. C'était un gros biker qui cachait sous ses tatouages impressionnants un visage assez boniface, et couvrait son crâne rasé d'un bandana. La rumeur voulait qu'il ait quelque bonne marchandise en magasin, de la came chère mais de bonne qualité. T-bag lui-même n'était qu'un adepte occasionnel et insistait auprès de ses hommes sur le fait qu'il ne voulait jamais en voir un raide mort pendant les heures de sortie. Mais les drogues étaient l'un des rares plaisir qu'il aurait été idiot de vouloir leur enlever. Ces voyous en avaient besoin pour continuer à prendre la vie du bon côté, et une partie de ses revenus provenait de la mise en circulation de ces petits bonbons magiques, qu'on lui vendait au prix de gros. Les négociations furent serrées mais discrètes à l'intérieur de la cellule, tandis qu'un autre motard aux longs cheveux crasseux surveillait l'entrée. Ne pas manger du pain noir de la population afro-américaine dominante présentait en l'occurrence un désavantage : cela réduisait les fournisseurs potentiels et autorisait ces derniers à se montrer plus durs sur le marchandage. Bagwell s'en tirait correctement, mais à plus de frais que les autres chefs de gangs… Du reste, Hoyt restait son grossiste favori. Peu de choses séparaient les aryens des bikers ; les deux clans étaient la plupart du temps en très bons termes et ne rechignaient pas à se faire une fleur de temps en temps. Jesus était un chicano bourru et pragmatique, mais T-bag préférait limiter le fric qu'il lui donnait aux friandises que le latino dealait à la sauvette en cuisine. John Abruzzi, quoique son partenaire dans l'ancestral contentieux qui opposait les noirs aux blancs, éprouvait pour sa personne une aversion palpable. Peut-être était-ce le fait que son ascension à Fox River avait fini par lui faire de l'ombre ou le tableau de chasse sordide qu'il traînait dans son sillage – comble de l'hypocrisie de la part d'un homme qui avait dû détruire plusieurs dizaines de familles... T-bag aimait pourtant bien John. Il avait le mérite d'être l'un des rares individus en ces lieux dont l'esprit n'insultait pas son intelligence. Theodore estimait beaucoup l'autorité latente que sa présence dégageait, tout en étant contraint de chercher à la grignoter et la remettre en cause, dans l'intérêt de sa propre puissance. Le parrain italien se montrait cependant trop dur en affaire avec lui, ce qui était dommage mais inéluctable.

Lorsque le marché fut conclu, les trois membres de l'Alliance emplirent divers replis plus ou moins douteux de leurs uniformes d'une première cargaison. Les doses en surplus furent fourrées avec la dernière désinvolture dans le caleçon d'un Tweener muet, ainsi promu au rang de caddie à commissions.

- Joli petiot, complimenta Hoyt en tamisant son vocabulaire, sachant que T-bag n'appréciait guère que l'on se réfère à ses mignons en des termes trop vulgaires.

- J'te remercie, répondit distraitement le meneur blanc en lui serrant la main. Georgie, tu patientes ici un instant avant de descendre, mon gars ? Drake, si tu pouvais te rentrer dans ta nouvelle cage jusqu'à ce qu'on aille casser la croûte, y en a pour dix minutes. Tu dispatcheras à ce moment-là.

- Okay, patron.

Bagwell jeta un coup d'œil au dehors pour vérifier que l'étage était déserté par les matons.

- Je suis quand même ébahi qu'ils t'aient collé à-côté de Scofield. Tu les as payés, pour ça ?

- Si je les avais payés, je serais dans la même cellule, répondit le costaud en se grattant la barbe.

- Oooh estime-toi déjà heureux de pouvoir t'endormir tous les soirs au son de cette voix, répliqua Theodore sur un ton gaulois. A plus tard, les gars.

T-bag sortit de la cellule, Tweener sur ses talons, et se dirigea vers le bout de l'étage de sa démarche languide. Gueule-d'Ange se tenait sur le seuil de la cellule 40, et jeta sur son passage un regard plus noir et plus glacial qu'à l'accoutumée. La beauté lui avait fait une scène le matin-même dans les douches et lui gardait sans doute encore rancune pour l'incident. Qu'elle était fielleuse ! Theodore répondit à tant d'austérité par une œillade volontairement énamourée, prolongeant la provocation jusqu'à ce qu'il l'eût dépassé tout à fait. Il descendit nonchalamment l'escalier à pas décrochés en massant pensivement sa pommette gauche un peu endolorie, et rejoignit ses hommes qui traînaient aux abords de la rangée d'en face.

Lorsque Bellick les invita à passer à table d'un tonitruant « AU GRAILLON, MESDEMOISELLES ! », les détenus se dirigèrent paresseusement vers la porte de l'aile A pour se rendre à la cantine. Tweener n'avait toujours pas bronché depuis le milieu de matinée, ce qui était une remarquable performance. Indubitablement l'enseignement allait porter ses fruits. T-bag le laissa se débrouiller avec son plateau et constata avec satisfaction que le jeune wigger, en l'absence de permission, ne lâcha pas la poche. Il s'installa à l'une de leurs tables habituelles et, lorsque Lycan prit place à-côté de lui, gratifia sa cuisse d'une tape amicale recelant deux ou trois doses immédiatement récupérées. Se saisissant ensuite de l'inévitable carafe Duralex posée sur la table, il la pressa distraitement contre la poitrine de son giton et demanda :

- Tiens, Cosette, soit mignonne : va nous chercher de l'eau.

Tweener fut aussitôt debout, prompt à répondre à l'ordre et également à se libérer de cette proximité forcée, même pour quelques instants. Dans sa hâte, sa chaise accrocha les pieds d'un autre détenu et en se levant d'un bond il heurta vivement un bras légèrement bistré, envoyant voltiger le contenu d'un plateau sur le sol. Il n'attendit pas longtemps les jurons et la baffe subséquents.

- Mais quel petit con, c'est pas vrai !

Tweener encaissa. C'était une bonne claque rustaude et excédée, mais il s'en était mangées des pires dans le quartier où il avait habité.

- Désolé…bafouilla-t-il avec son accent de la zone. T'excite pas, j'vais rama…

- Allons allons allons, inutile de s'énerver…

T-bag se levait pour s'interposer, s'adressant à l'autre membre de l'Alliance d'une voix aimable mais où perçait un reproche presque peiné :

- Ricardo tu sais bien que je suis le seul à punir ces polissons…

- Mais ton petit singe blanc est un vrai manche à couilles, regarde, y sait pas mettre un pied devant l'autre correctement ! pesta l'autre détenu.

Le sourire amène de Bagwell s'évanouit ; tout miel avait disparu de son ton lorsqu'il répliqua :

- Pour être honnête, je me soucie de ton opinion sur le sujet comme de la première culotte de ta petite sœur. Est-ce que je dois te prendre par la main pour t'expliquer que ce gosse a une fonction, et que si tu me l'abîmes toi-même il remplira mal cette fonction ? S'il t'importunes dans mon dos, tu viens me le dire, c'est aussi simple que ça. En attendant tu n'y touches pas et tu vas poser ton cul sur cette chaise, comprende hermano ?

A la table, Maël sourit derrière sa fourchette. La question rhétorique formulée en espagnol venait rappeler au métisse qu'il restait plus basané que le petit singe blanc, et qu'il était par conséquent le dernier à avoir son mot à dire sur les mauvaises habitudes africanisantes de ce dernier. Avec à peine quelques mois d'ancienneté, Maël se trouvait déjà plus estimé au sein de la famille que le pauvre Ricardo, qui en faisait partie depuis deux ou trois ans. Quand lui avait la jeunesse goulue et racée, la fibre aryenne dans l'âme et jusque dans la clarté de son physique, les promesses de débuts précoces, cet homme brun et trapu resterait à jamais le demi-mexicain mal assumé, l'hybride qu'on avait accepté par charité en récompense de services assidus, le bon gars contrarié à qui on ne pourrait malheureusement jamais tout à fait se fier… C'était injuste, mais tellement justifié ! Krone aimait bien le voir un peu rabroué : il était gratifiant de savoir qu'il avait déjà plus de valeur que certains camarades qu'il avait dû respecter religieusement à son arrivée. T-bag renvoya Tweener à sa mission en le poussant gentiment dans la direction des fontaines à eau, une main posée à l'arrière de son crâne. Apolskis fila sans demander son reste, puisque le chef semblait vouloir laisser à Ricardo la tâche de ramasser les dégâts. C'était plutôt troublant de se voir défendu par quelqu'un qui sévissait contre vous, et protégé par un groupe qui vous témoignait de l'hostilité. Pour l'heure, David n'était pas certain de se sentir plus en sécurité qu'avant de s'être offert en sacrifice au meneur de l'Alliance.

Au moment de quitter le réfectoire, Bagwell se tourna vers Samuel en extirpant un billet de sa poche droite.

- Tiens, Maël, tu peux aller demander à nos amis chicanos mes petites douceurs habituelles plus une bouteille de whisky ?

- Eh ben, j'ai bien l'impression qu'on va faire la fête, cet après-midi… déclara le blondinet en empochant l'argent.

- Hmm ça se pourrait… laissa entendre le chef de meute avec un sourire guilleret. Et tu ne nous prends pas du tord-boyaux pour l'occasion, chérubin ! Je t'ai donné assez pour nous ramener de la qualité, alors ne laisse pas ces bouffeurs de haricots te refiler la bibine qu'ils bricolent en cuisine avec les restes de soupe.

Maël sourit d'anticipation. Il n'était pas amateur d'alcool mais savait que lorsque l'on s'en procurait pour le groupe, c'était qu'un petit lynchage organisé se profilait à l'horizon. C'était moins palpitant qu'une bataille dans les règles de l'art, mais plus distrayant de par la réduction du danger. Cela atténua considérablement la légère irritation que provoquait le fait d'être toujours désigné pour aller faire les courses alimentaires de T-bag dans l'arrière-cuisine. C'était toujours à lui d'aller chercher les cacahuètes préférées de Monsieur et, quelques temps plus tôt, les esquimaux que son chouchou pourri-gâté passait son temps à sucer dans la cour les après-midi ensoleillés. Bagwell prétendait que le cuistot qui s'occupait la plupart du temps du petit commerce avait un faible pour lui, et qu'il n'imaginait pas les prix que ce Henrique lui faisait à-côté de ce que les autres devaient débourser. Quand il mettait cet argument sur le tapis, Samuel se contentait de se renfrogner et cessait de lui lancer des regards accusateurs lorsqu'il déposait quelques pièces de monnaie dans sa paume.

Un homme de main qui le connaissait désormais bien le fit entrer dans les cuisines et il alla s'accouder au petit comptoir où s'effectuaient les échanges, juste à-côté d'un immense bac à vaisselle. Il patienta quelques instants, écoutant les cris des détenus en tablier qui s'affairaient sur le carrelage glissant, jonché de quelques reliefs de nourriture. Il entendit bientôt des pas lourds arriver derrière lui et une brute mal dégrossie le bouscula, sans méchanceté, mais avec la plus totale absence de considération, grognassant :

- Un peu de place pour John Abruzzi, gamin.

Maël tituba légèrement sur le côté, mais reprit bien vite l'équilibre pour se lancer de tout son poids contre la masse qui l'avait délogé, réussissant tout juste à l'éloigner assez pour récupérer sa place. Ce n'était pas un sous-fifre bedonnant qui allait lui manquer de respect aussi facilement. Le bonhomme, un instant déconcerté par un tel toupet, l'attrapa sans ménagement par le collet et vociféra :

- Non mais dis donc y veut aller récurer les fonds de casserole avec son joli crin blond, çui-là ?

- Pussy !

La voix ferme et placide qui venait de se faire entendre appartenait à un homme grand à l'allure tranquille, qui s'avançait vers eux sans empressement, les bras ballants de chaque côté de son corps robuste mais longiligne, encadré par deux hommes de main. John Abruzzi lui-même.

- Lâche notre ami. Tu t'es montré grossier avec lui alors qu'il ne nous avait causé aucun tort. « Heureux les artisans de paix », pas vrai petit ?

Krone se dégagea de la prise relâchée du caïd et lissa dignement son tee-shirt en lui jetant un regard mauvais.

- Oui, mais « cette fois je ne serai pas coupable envers les Philistins, si je leur fais du mal »… répliqua-t-il à Abruzzi.

Le patron italien inclina la tête sur le côté avec un sourire intéressé.

- Comment tu t'appelles, petit ?

- Maël.

- Allons… ton véritable nom ? Ceux qui se présentent sous un sobriquet qui n'a pas été sanctifié par le Seigneur font tenir leur force à bien peu de chose, tu ne crois pas ?

Le jeune homme parut hésiter un instant, puis répondit :

- Samuel.

- Ah, le divin prophète. Pour ma part je m'en tiens aux classiques. Les bonnes vieilles méthodes restent souvent les meilleures… Mais toi tu sembles t'y connaître en Ecritures, à moins que tu ne touches qu'à un seul précepte… ?

La légère pique insidieuse fit sourire Maël.

- Tu serais surpris…

A cet instant Henrique apparut de l'autre côté du comptoir, un torchon à la main. Il commença par remarquer la présence de Krone et lui rendit des hommages radieux :

- Salut Maël, ça fait plaisir de t'voir !

Puis constatant aussitôt qu'Abruzzi se tenait derrière, il enchaîna :

- Ah, John, bien le bonjour. Qu'est-ce que je te sers ?

Samuel fronça le nez, mortifié. Pourquoi ce mafioso aurait-il dû avoir ainsi des passe-droits jusque dans la queue des cuisines ? En tant que représentant de T-bag il aurait tout de même mérité qu'on le prenne en compte !

- C'est bon, Henrique, fais passer le gamin, répondit le parrain.

Il n'avait pas mis dans sa voix une once de condescendance, mais cette courtoisie dénuée d'arrière-fond ne rendait que plus humiliante l'admirable noblesse avec laquelle il donnait à Maël cet « après-vous », quand le jeune homme devait ruer pour seulement tenter de se faire respecter. Le lion faisant grâce au rat…

- C'est la commande de T-bag ? demanda le latino.

- Ouais, et il voudrait une bouteille de whisky en plus. Il a insisté sur le fait que ça devait être du bon. Pas de camelote !

- Oh, tu me vexes. J'ai pas l'habitude de lui vendre de la pisse en bouteille, lança Henrique en s'éloignant vers la partie voisine des cuisines.

Là, il déplaça une étagère d'ustensiles afin de soulever l'un des carreaux du carrelage, sous lequel se trouvait une petite cache connue des cuistots seuls. Il en tira un whisky véritable acheminé en douce par les livreurs du camion de nourriture, et s'approcha ensuite du grand seau en plastique qui contenait les arachides caramélisées dont le leader de l'Alliance était friand. Il en remplit deux sachets de récupération, l'un à ras-bord, l'autre au quart, et retourna à ses clients. Krone lui paya la somme convenue, et Henrique lui dit en ajoutant les quelques cacahuètes supplémentaires qu'il avait préparées :

- Tiens, ça c'est pour la course.

Maël ne répondit rien, mais prit tout de même le sachet qui lui était destiné pour le fourrer dans sa poche avec celui de T-bag ; il remonta ensuite la fermeture de son blouson sur la bouteille d'alcool. Cette tâche avait tout de même quelque chose d'assez dégradant… Et tout ça parce que ses ganaches de gitons étaient trop peu dégourdis pour rester seuls et entiers plus de quatre minutes ! Quelle pitié.

- A bientôt, Samuel, lança John Abruzzi.

Ce sale petit gaillard arrogant lui était sympathique, en un sens. Il sentait en lui un peu le même culot et la même frustration que ceux de sa jeunesse, quand il n'était encore qu'une petite frappe pleine d'ambition mais qui devait se cantonner aux tâches ingrates sans la moindre reconnaissance à la clé. La hiérarchie était quelque chose d'un peu difficile à avaler quand on se trouvait du mauvais côté de l'échelle… a fortiori si on avait son mot à dire, comme cela semblait être le cas de ce jeune blanc-bec.

- Je suis pas sûr qu'on va se revoir de sitôt, répliqua le jeunot avec une certaine rancœur.

- Et pourquoi cela ?

- Parce qu'un protestant et un catho qui causent Bible, ça se termine souvent mal…

A ces mots, le visage mal rasé d'Abruzzi se fendit d'un sourire amusé et sourdement intimidant, découvrant les dents. Il répondit alors avec aplomb :

- Tout ça ce n'est que des peccadilles, mon p'tit gars. Rien que des petites querelles de bénitier pour occuper les curés entre deux confesses de nos bourgeoises…

Sur ce, il ôta le crucifix qu'il portait autour du cou et passa la fine chaîne dorée autour de celui de Samuel.

- Attends, qu'est-ce que tu fais ?

Le garçon n'eut même pas le temps de protester qu'il se trouvait déjà orné de l'un des effets personnels de l'ex-parrain de la mafia locale.

- Toi et moi on est sous la protection du même Dieu, c'est ça qui compte ! lança l'italien sur un ton aussi jovial que solennel, en pressant deux doigts assurés sur la croix qui pendait désormais sur la poitrine du jeune aryen, au-dessus de la bouteille d'alcool fort.

Maël resta un instant interloqué, interrogeant du regard l'expression amicale mais outrageusement autoritaire de John Abruzzi, n'osant même pas retirer le petit symbole métallique pour tenter de le restituer à son propriétaire. Il se racla la gorge et finit par balbutier quelques mots de salutation avant de prendre congé, non sans glisser le crucifix à l'abri dans son tee-shirt. T-bag lui faisait vraiment accomplir des besognes dégradantes…