- Chapitre 10 -
Cela faisait une semaine que Jungkook avait raconté l'histoire de Byeol à Jimin. Après s'être replongé dans de tels souvenirs, il lui avait fallu un moment avant de s'en remettre, et les bras de Jimin l'y avaient beaucoup aidé. Le soir même il était resté à l'appartement, à dormir contre lui chastement. Le professeur, lui, n'avait pas dormi du tout. Il s'était rabâché cette histoire horrible toute la nuit et ne comprenait pas que les adultes à l'époque aient pu se montrer si inhumains. En revenant au lycée le lendemain, il avait commencé sa petite enquête discrètement. Il avait retrouvé le dossier scolaire de Byeol dans les archives et discuté avec ses collègues. Il leur avait bien demandé, durant ses premiers jours dans l'établissement, ce qu'il s'était passé avec ses troisièmes années deux ans plus tôt, mais personne ne lui avait répondu franchement. Il n'y avait pas de raison pour lesquelles ils lui répondraient cette fois, même s'il connaissait la vérité. Il fallait qu'il découvre leur version par des moyens détournés. Il attendrait avant d'évoquer le nom de la jeune fille.
Avant toute chose, Jimin se demanda comment celui se faisait qu'il n'ait jamais entendu parler de ce scandale. A l'époque des faits, il suivait la formation pour être enseignant à Busan. Même si c'était loin de Séoul, une telle histoire aurait dû se propager au moins sur internet. Il comprit alors à quel point la hiérarchie de l'établissement avait dû minimiser le suicide de Byeol. Était-il possible que le Ministère de l'Éducation ait joué un rôle pour étouffer l'affaire également ?
Le dimanche était consacré à Jungkook qui avait retrouvé son humeur habituelle et son goût prononcé pour les plaisirs de la chair. Goût partagé par Jimin, mais il savait moins le montrer, jusqu'à ce qu'il se lâche au lit, ce qui n'était pas pour déplaire au lycéen. Au réveil, Jimin eut la surprise de constater que son fougueux amant s'était réveillé avant lui pour le dessiner pendant son sommeil.
— C'est un tantinet louche ce que tu fais, murmura-t-il d'une voix étouffée.
— Pourtant tu es bien joli quand tu dors, ce serait un gâche de ne pas en profiter.
— Joli ?
— J'ai fait quelques croquis de tes mains aussi.
Il lui montra innocemment toute une page des petites menottes de son professeur, les doigts légèrement repliés, ou paume en l'air… combien de positions Jimin avait-il pris en dormant ?
— Tu es louche comme garçon, répéta-t-il.
— Louche d'apprécier ton corps dans ses moindres détails ? Je plaide coupable monsieur le juge.
— Reviens dans le lit au lieu de faire l'idiot.
Jungkook laissa son nécessaire à dessin sur le sol et grimpa sur le matelas sans se soucier du fait que son compagnon était confortablement installé en-dessous de lui, lui écrasant les membres sous ses genoux. Jimin jura qu'il l'avait fait exprès tout en se roulant en boule dans un râle de douleur, sous les rires de Jungkook qui s'en amusait.
— Voilà pourquoi ma mère me disait de me mettre en couple avec quelqu'un de plus âgé, se plaignit l'homme meurtri.
— Pauvre professeur maltraité, se moqua le lycéen. Mais tu vas voir, tout le bien que je vais te faire. Ça te fera oublier.
Il se glissa entre les cuisses de Jimin et commença à lui embrasser le cou, le faisant frémir. Pas rancunier, son amant répondit à ses caresses, écartant un peu plus les jambes pour le sentir contre lui avec plus d'intensité. Les longs doigts de Jungkook s'étaient entrelacés dans les siens et ses mains étaient plaquées sur l'oreiller de chaque côté de sa tête. Le lycéen l'embrassait à s'abreuver de lui, jouant avec ses lèvres fougueusement. Jimin se crispa, sentant le bas-ventre de Jungkook se frotter au sien. Le désir l'enflammait, comme à chaque fois que ce garçon le touchait. Il ne s'habituait pas à l'effet qu'il avait sur lui. Il resta allongé sur le dos, les jambes ouvertes, quand l'emprise de Jungkook diminua. Il s'était redressé au-dessus de lui, l'avait lâché et il entreprit de lui surélever le bassin en glissant un oreiller sous ses hanches. Jimin attrapa un préservatif dans le tiroir du guéridon et le lui tendit en lui gratifiant un soupir d'envie.
— Professeur Park Jimin, je ne suis pas sûr que vous soyez bien conscient de votre érotisme, commenta Jungkook.
Pour toute réponse, Jimin effleura du bout des doigts le torse de son amant. Le souffle tremblant, il attendait qu'il se décide enfin à s'occuper de lui en-dessous de la ceinture. Et Jungkook le prépara lentement, comme s'il voulait savourer le spectacle d'un homme au bord de l'explosion. Avec deux doigts il commença à lui écarter les chairs, les massant tout doucement, au rythme de sa respiration. Enfin, il se positionna devant lui, et Jimin tendit les bras pour lui attraper les cuisses. Il était las d'attendre qu'il vienne en lui. Combien de temps pourraient-ils tester encore l'endurance de chacun ? Jungkook paraissait inépuisable, et Jimin était ravi de le suivre. Le lycéen s'appuyait sur ses bras, tendus comme les piquets sur le matelas, les muscles saillants sous l'effort. Son amant se cambrait sous les coups de butoir, lui caressait les bras avec douceur, l'intimant de continuer, de s'insinuer plus profondément en lui. Le corps de Jungkook était luisant de sueur, des gouttes perlaient sur son visage. Les paupières closes et la bouches entrouverte, il restait concentré sur les sensations qui lui brûlaient le ventre. Jimin accentua son plaisir en resserrant ses doigts sur son membre. Il gémissait de plus en plus fort, et son vis-à-vis lui répondait en écho. Leurs mouvements s'intensifièrent encore et encore jusqu'à atteindre le point de non retour. Jimin vint le premier dans un cri d'extase, sur son ventre. Il était encore tremblant de son propre plaisir, retrouvant peu à peu ses esprits, lorsque Jungkook s'immobilisa enfin, le corps entièrement crispé par son orgasme.
Essoufflé, Jimin le regarda, les yeux brillants. Une main posée sur sa joue, il lui murmura, presque malgré lui :
— Je t'aime.
Jungkook lui rendit son regard et répondit par un profond baiser. Passionné. Brûlant. Ils restèrent ainsi, immobiles l'un contre l'autre, leurs respirations synchronisées. Jungkook posa sa tête contre la poitrine de Jimin qui passa ses bras autour de lui, enfonçant ses doigts dans ses cheveux humides. Ils attendirent d'avoir retrouvé un rythme cardiaque normal pour s'allonger convenablement sur le matelas et se prélasser dans les draps. Jungkook se débarrassa du préservatif tandis que Jimin essuya les effluves de leur ébat avec une serviette propre. Une fois qu'il eut terminé, son amant lui attrapa la main pour lui embrasser les doigts.
— Et si on passait le test pour se défaire des capotes ? Je ne vois personne d'autre que toi.
— C'est une sacrée responsabilité dans un couple, ce genre de chose, répondit Jimin d'une voix presque endormie.
— Je veux la prendre.
Il s'approcha du professeur pour lui embrasser la joue. Jimin s'en rendit à peine compte. Il avait du mal à suivre ce garçon, et il était perturbé par ses propres mots. Jungkook ne lui avait pas répondu, lui-même trouvait cela précipité. Il lui avait dit « je t'aime » et il le pensait, mais il n'avait pas voulu le lui dire aussi tôt. Il était d'autant plus troublé que le jeune homme lui demande la permission de ne plus utiliser des préservatifs durant leurs rapports. Il lui tourna le dos pour s'endormir et il le sentit remuer pour prendre sa position idéale pour le suivre dans le sommeil.
Jimin s'était réveillé bien avant Jungkook. Une idée fulgurante l'avait tiré du lit aux alentours de sept heures du matin. Il avait pris sa douche, s'était donné une petite gifle en se souvenant des mots qu'il avait prononcés à son amant juste après l'acte, et sans prendre de petit-déjeuner il s'était précipité sur son ordinateur pour noter tout ce qui lui était venu en tête. Bien plus tard, Jungkook le rejoignit, surpris de le voir en train de travailler. La table du salon était remplie de feuilles volantes étalées les unes sur les autres, griffonnées de notes dont la plupart étaient raturées. Vêtu d'un simple caleçon et d'un tee-shirt, le jeune homme paraissait de plus en plus perplexe.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
— Je repense à Byeol et à ce que je peux faire pour elle, pour vous, répondit simplement Jimin sans lever le nez de son écran d'ordinateur.
— Rouvrir une enquête ?
— Ce n'est pas si simple. J'essaie de me mettre à la place des professeurs à cette époque, soupira-t-il.
— Et alors ? Ils ont prouvé leur monstruosité…
— Franchement, ce serait facile pour moi de te dire que je n'aurais pas agi comme eux, que j'aurais défendu Byeol même contre les hautes sphères de l'Éducation Nationale. Mais je n'y étais pas. Bien sûr que je trouve que la manière dont ils l'ont traitée est injuste, monstrueuse, honteuse… tu l'as dit toi-même, oui ils préfèrent se protéger en premier, ce sont des êtres humains. Je ne veux pas défendre ton ancien professeur principal, Sam Dohoon, tu as dit ? Mais il a pensé à sa famille en premier. On ne peut pas rendre justice à Byeol au sens juridique du terme. L'enquête est bouclée. Mais ce que l'on peut faire, toi et moi, et ceux qui pensent encore à elle, c'est rétablir la vérité sur les raisons de sa descente aux enfers et de son décès, de l'abandon complet des adultes. Nous ne pouvons pas lui rendre la vie, mais rendons-lui son honneur et sa réputation. Montrons du doigt ce système qui ne protège pas les enfants et qui préfère les sacrifier pour garder une bonne image des institutions.
Il tendit un bloc-notes en direction de Jungkook, qui resta muet. En grosses lettres, il y avait marqué La jeune fille qui a sauté du toit, comme s'il s'agissait d'un titre.
— Je veux en faire un livre. Avec ton témoignage, celui de tes camarades de classe – enfin ceux qui voudront participer, de tous ceux qui veulent que la vérité éclate.
Jungkook s'assit sur le canapé à côté de Jimin, l'air pensif.
— Tu es sûr de vouloir t'embarquer là-dedans ?
— J'ai passé de longues heures à réfléchir sur ce qu'on pourrait faire pour elle. Oui je suis sûr.
Le lycéen le regarda, les yeux étrangement brillants. Il semblait vouloir dire quelque chose mais aucun mot ne parvenait à sortir de sa bouche. Il posa sa tête sur l'épaule de Jimin, lui cachant les émotions fortes qui marquaient son visage à cet instant.
— Je pense qu'un livre la soulagerait beaucoup, chuchota-t-il d'une façon à peine audible.
Ils passèrent la journée à parler de la façon dont ils mettraient en forme ce livre. Jimin avait une idée très concrète de ce qu'il voulait en faire : reconstruire toute l'histoire de Byeol à travers les récits des gens qui se souvenaient d'elle, poser ces différents témoignages chronologiquement, les mélanger entre eux, raconter une histoire pour que ceux qui liraient le livre comprennent les étapes de sa vie. Jungkook trouva cette vision adéquate et il commença à mettre sur papier ses propres souvenirs. Il fit également la liste des personnes qui devraient absolument témoigner à leur tour, incluant les parents de la jeune fille.
Une nouvelle semaine débuta, et Jimin essaya de voir chaque professeur à part, prenant l'air de rien. Cette fois, il les confronterait directement avec le prénom de la jeune fille dont ils ne voulaient pas parler. Il savait que Jieun n'était pas encore arrivée à l'époque des faits, et il hésitait à lui en parler. Elle était la seule collègue avec laquelle il avait noué une relation de confiance, les autres l'ignoraient ou le plaignaient d'avoir à charge cette fameuse classe terrible de troisièmes années. Le premier sur la liste était le professeur Hong qui enseignait les mathématiques. Dès le départ il s'était montré virulent envers la classe de « bons à rien ». Et Jimin fit mouche, l'évocation de Byeol le mit directement en colère.
— Je vous conseille de ne pas fouiner de ce côté-là ! Cette histoire a été une honte pour notre établissement… c'est triste qu'elle en soit arrivée là, mais elle a toujours cherché à attirer l'attention sur elle-même, à se créer ses petits dramas. Elle a voulu nuire à la réputation d'un de vos prédécesseurs.
— Je vois, répondit Jimin qui fit son possible pour paraître détaché.
Il remarqua que, plus loin, une autre de ses collègues avait suivi l'échange avec intérêt. Plus tard dans la journée, elle vint à la rencontre de Jimin pour exposer sa version des faits.
— Le proviseur nous a tous réunis le jour même où le scandale a éclaté, expliqua-t-elle d'une petite voix. Il fallait qu'on se soutienne entre nous.
— Au détriment d'une jeune fille de seize ans ?
— Nous ne pensions pas que ça irait si loin, ajouta-t-elle tristement. Vous êtes jeunes, vous vous sentez proches d'eux. La priorité du proviseur et de son adjoint c'était de maintenir une cohésion dans l'équipe pédagogique.
— Et ruiner sa réputation à elle ? Détourner la vérité ?
— Beaucoup sont partis après son suicide. Ne croyez pas que c'est facile de vivre avec la mort d'une élève sur la conscience, une jeune fille qui n'avait rien demandé et qui faisait trop confiance en l'homme qu'elle croyait aimer. C'était horrible.
Des larmes commençaient à noyer ses yeux. Jimin avait de la peine pour elle, mais il se souvint que personne du corps enseignant n'avait tendu la main à Byeol.
— Pourquoi avoir laissé faire ?
— Le manque de courage, répondit-elle avec sincérité en s'essuyant les yeux avec un mouchoir en papier en faisant attention à son maquillage. L'égoïsme. La peur d'être mise à pied si je tentais quoi que ce soit.
— Si je décide de retranscrire votre témoignage, vous m'autoriserez ?
— Vous voulez l'écrire ? s'étonna-t-elle.
Elle le regardait, les yeux ronds, avec une pointe d'inquiétude.
— Puisque ce sont les professeurs qui ont été injustes, j'ai le sentiment que c'est à moi de rectifier ce qui peut l'être, lui dit-il sur un ton déterminé.
— Je vous souhaite bien du courage, soupira-t-elle. Mais très bien, vous n'aurez sûrement pas l'accord de tout le monde, mais je vous soutiens. Vous risquez gros si cela se sait avant que vous ne puissiez le publier.
— Je compte sur votre silence alors, sourit Jimin.
Il prit sa sacoche : il devait rejoindre sa classe. Devrait-il leur en parler directement à eux également ? Ils avaient été les premiers touchés par cette histoire, mais la moitié d'entre eux n'avait pas confiance en lui et désirait plus que tout le voir partir. Il devait se mettre d'accord avec Jungkook, il était le président de la classe, il était tout à fait capable de leur faire comprendre sa démarche. Alors Jimin décida de ne pas leur faire un discours et fit sa leçon comme à la normale, mais à la fin, il prit A-Ran et Myung Hee à part, les premières qui l'avaient accepté.
— Écrire un livre sur Byeol ? s'étonna A-Ran. Comment… qui vous l'a dit ?
Jimin se souvint alors que personne n'était encore au courant de sa relation avec Jungkook.
— J'ai fait mes recherches.
— Rien de ce que vous pourrez faire ne calmera la colère de Hyeji et Bonhwa. Et Jungkook aux dernières nouvelles, ajouta-t-elle tristement.
— Même s'il s'est calmé en ce moment, la corrigea Myung Hee.
— Oui, c'est étrange…
Le professeur se mordit la lèvre inférieure. Ce n'était pas à lui de révéler aux amies de Jungkook ses petits secrets.
— Moi, j'aime l'idée d'un livre, reprit Myung Hee d'une voix assurée. C'est mieux que de ne rien faire, et tant pis si certains d'entre nous ne l'acceptent pas. Hyeji apprendra à faire son deuil, et Bonhwa… quelqu'un devrait juste lui coller son poing dans la figure.
Elle rougit à ses mots. Quelques semaines plus tôt, elle aurait été incapable de prononcer autant de phrases à la suite avec autant de détermination. A-Ran devait se faire la même remarque car elle lui ébouriffa les cheveux avec un sourire complice.
— Très bien, on vous appuiera dans ce projet, et on fera le tour des camarades qui pourraient également vous aider. La plupart d'entre eux en ont assez et verront ça comme un hommage à notre amie disparue.
— Merci beaucoup les filles, conclut Jimin. Je vous tiens au courant pour la suite, et si vous avez mon téléphone et mon mail si vous avez des informations.
xXx
Jungkook revenait de la cours extérieure à la fin de la pause. Il n'était pas pressé de retourner en classe, d'autant plus qu'il ne verrait Jimin que dans les couloirs, avec un peu de chance. Il avait hâte d'en terminer avec le lycée pour ne plus avoir à se cacher. Nombreux étaient les élèves à flâner entre les salles de classe, et il les ignora bien volontiers. Il prit les escaliers, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, laissant vagabonder ses pensées. Il aperçut Jimin à l'étage, occupé à lire ses fiches. Il se retint de le saluer quand il vit apparaître une fine silhouette qu'il connaissait bien. Au moment où Jimin s'apprêtait à descendre, Hyeji se glissa à ses côtés, barrant le passage de sa jambe. Le professeur ne l'ayant pas vu, il eut une exclamation de surprise tandis qu'il perdait l'équilibre vers l'avant. Il allait tomber la tête la première dans le grand escalier sans comprendre ce qu'il lui arrivait. Jungkook avait vu le coup venir et avait gravi les marches quatre à quatre, accourant au-devant de lui. Il tendit les bras pour attraper Jimin, et trébucha par la même occasion, son genou percutant une marche. Au moins, il avait évité à son professeur de s'étaler dangereusement dans les escaliers. Plus de peur que de mal.
Jimin s'accrochait férocement aux bras du lycéen qui le tenait contre lui, les mains sur sa taille. Hyeji était toujours au sommet des marches, regardait de haut son camarade. Ce-dernier le lui rendait bien, comme s'il la foudroyait uniquement avec ses yeux. Il sentait Jimin trembler contre lui. Toutes ses affaires avaient, elles, continué leur chute, et ses notes étaient éparpillées sur les marches.
— Tu es folle ? s'écria Jungkook. Tu veux vraiment avoir un meurtre sur la conscience ?
— Comment oses-t-il prononcer son nom… siffla-t-elle. Ce nom ne doit plus sortir de sa bouche !
Aucun autre élève n'avait assisté à ce coup d'éclat, du moins c'était ce que Jungkook pensait jusqu'à ce qu'il vit quelqu'un à l'étage du bas. Le téléphone en avant, Bonhwa les avait dans l'objectif. Visiblement, ce dont il venait d'être témoin ne lui plaisait pas du tout, et Jungkook lâcha son professeur après l'avoir aidé à se remettre debout. Qu'est-ce que Bonhwa avait compris ? Hyeji n'ajouta rien de plus et partit, se dirigeant vers les étages au-dessus, et son ami la suivit, passant devant Jungkook sans rien dire : son regard noir était suffisamment parlant. Le jeune homme comprit qu'ils allaient se retrouver sur le toit, alors il laissa un Jimin déboussolé derrière lui pour les rejoindre sans plus attendre.
Il les vit tous les deux là où ils avaient l'habitude de traîner pour prendre des décisions importantes. Elle n'était pas si loin l'époque où ils s'entendaient bien et mettaient au point des stratagèmes pour mener la vie dure aux professeurs.
— C'est quoi votre problème ? s'exclama Jungkook en se précipitant sur eux.
— C'est la question qu'on voudrait te poser, répliqua Bonhwa. Il y a vraiment quelque chose entre le prof et toi.
— Garde tes théories pour toi.
— Théories ?
Il sortit son téléphone et lui montra une photo qu'il venait de prendre quelques minutes plus tôt. On y voyait Jungkook tenir Jimin contre lui dans les escaliers. Ils avaient été enlacés l'un contre l'autre un peu trop longtemps.
— La façon dont vous vous tenez n'est pas celle de deux personnes qui éprouvent de l'animosité l'une envers l'autre. Ne me dis pas le contraire, vous l'avez vraiment fait.
Jungkook ne voyait pas comment le contredire. Il s'était rendu tout seul à son propre procès.
— Et plus encore, ajouta Hyeji qui n'avait cessé de l'observer depuis qu'il était arrivé sur le toit. Depuis quand ça dure ?
— Rien de tout cela ne vous regarde.
— Bien sûr que si, coupa-t-elle, furieusement. Tu tombes dans le même piège que Byeol.
— Celui qui a piégé l'autre ce n'est pas Park Jimin et vous le savez très bien, répondit Jungkook avec amertume.
— Donc ça a vraiment marché, comprit Bonhwa. Tu n'as juste pas eu les couilles d'aller jusqu'au bout.
— Je préfère plutôt avoir le courage de mettre fin à ce massacre. Votre acharnement est de plus en plus malsain et je ne suis plus un lâche qui se cache derrière sa douleur pour excuser ses actes immondes.
Il l'avait senti venir, de colère, Bonhwa répondit aussitôt par un coup de poing dans sa mâchoire. Jungkook ne se laissa pas perdre l'équilibre pour autant, il encaissa et le lui rendit sans aucune hésitation.
— Mets-toi dans le crâne que je ne marche plus avec tous ces plans à la con !
Pour la première fois depuis longtemps, il vit Hyeji perdre son masque de glace pour laisser paraître une expression d'inquiétude et de panique à la vue de ses deux amis qui en venaient aux mains.
— Tant pis pour toi, JK ! aboya Bonhwa.
— J'en ai assez, conclut Jungkook. Je vous laisse dans votre haine, puisque vous ne voulez écouter personne.
Il essuya le filet de sang qui coulait du coin de sa bouche où il avait reçu le coup et tourna le dos à ses deux amis. Il regrettait déjà de partir sans essayer de leur expliquer calmement que tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors n'était pas la solution, cela ne rendait pas justice à Byeol. Son cœur était douloureux. Ce n'était pas comme cela que les choses auraient dû se passer. Il ne voulait pas rompre tout lien avec eux, il savait pourquoi ils agissaient ainsi, mais il les voyait emprunter un chemin trop dangereux. Jimin aurait pu se rompre le cou dans cet escalier et le fait que Hyeji ait pu faire cela sans broncher l'effrayait. Elle n'avait tout de même pas perdu tout de son humanité après la perte de son amie, tout de même ?
Jungkook ne vit pas Jimin durant le reste de la journée, mais selon ses messages il comprit qu'il s'était vite remis de ses émotions. Peut-être vaudrait-il mieux qu'il se retrouve seul à seul face à Hyeji et puisse discuter avec elle, exposer son point de vue, loin de tout escalier ou objet tranchant. Peut-être que Jimin, lui, trouverait les mots pour la convaincre. Le lycéen sourit en imaginant son professeur réfléchir à un moyen d'apaiser les tensions. Il savait qu'il n'était pas du genre à broyer du noir alors même que quelqu'un venait d'attenter à sa vie. Le soleil commençait à se coucher quand il arriva dans son quartier. Avant de rentrer chez lui, il était passé par une supérette du coin pour ramener quelques bricoles. En remontant la rue, il eut la surprise de se retrouver face à face avec Hyeji. Il s'immobilisa soudainement, les yeux écarquillés. Il ne pouvait pas y avoir de hasard, elle ne vivait pas dans le coin. Elle paraissait calme, presque sage, dans son uniforme, enveloppée dans son manteau bleu. Avec ses cheveux noirs simplement retenus en queue-de-cheval, son sac à dos rouge décoré par divers dessins – certains avaient été faits de la main de Jungkook lui-même, d'autres de Byeol, Bonhwa, et d'autres camarades, en des temps plus heureux – elle ressemblait vraiment à une lycéenne normale, sans problème. Pourtant, Jungkook parut méfiant avant même qu'elle ait pu dire quoi que ce soit.
— Pourquoi es-tu là ? interrogea-t-il.
— Malgré nos désaccords, je m'inquiète réellement pour toi, répondit-elle doucement.
— A quel sujet ?
— Tu te souviens quand on disait à Byeol qu'elle devrait mettre un terme à sa relation avec Sam Dohoon ? Qu'elle s'embarquait sur un chemin dangereux ? Qu'il fallait mieux arrêter tout avant qu'elle ne souffre ?
Jungkook ne répondit pas. Il voyait très bien où elle voulait en venir.
— Tu es en train de reproduire ses erreurs.
— Jimin n'est pas Sam Dohoon. Il n'est pas marié. Je suis majeur et pleinement conscient de ce que je fais.
— Fais attention, Jeon Jungkook, c'est tout ce que je peux dire. Il a l'air gentil, lui aussi. On aurait donné le bon Dieu sans confession à Sam Dohoon, souviens-toi. Mais ce n'est qu'une façade. Tôt ou tard, il te lâchera.
— Et bien qu'il me lâche, de ce que nous savons toi et moi, il aurait de bonnes raisons de le faire.
Elle ne répondit pas et reprit son chemin, les mains dans les poches de son manteau. A son attitude, Jungkook jurait qu'elle serrait les poings. Elle passa à côté de lui sans le regarder et partit. Le jeune homme ne se retourna pas. Il comprenait son inquiétude, et d'un point de vue extérieur, il savait qu'entretenir une relation avec son professeur pouvait paraître malsain, surtout après ce qui était arrivé à Byeol. Mais il savait surtout que ce n'était pas de Jimin dont il fallait se méfier. Il arriva enfin chez lui, épuisé par cette journée. Son frère et sa sœur n'étaient pas dans le salon, et leur mère était encore absente, ce qui le fit soupirer. Ses cadets étaient sûrement dans leur chambre à vaquer à leurs occupations. Il n'avait pas envie de s'en soucier ce soir-là. Il déposa ses maigres courses sur la table de la cuisine et partit dans sa chambre pour aller directement se coucher sans dîner. Il remarqua avec perplexité que son ordinateur était allumé. Cela lui était déjà arrivé d'avoir oublié de l'éteindre alors il ne s'en préoccupa pas plus longtemps. Il fut sûr de l'avoir bien fermé cette fois avant de s'affaler sur son lit.
