J'adore Palmer. Et je trouve que la période entre la saison trois et la saison quatre est particulièrement propice à l'inspiration. On rajoute Tony, parce que Tony quoi, on mélange plusieurs fois, et voilà ! Le résultat n'est pas digne d'un grand restaurant, mais j'espère au moins qu'il est digeste.


A cœur ouvert

Il était presque dix-neuf heures et Jimmy Palmer n'avait qu'une envie : que ces scalpels soient enfin propres pour qu'il puisse rentrer chez lui et se reposer en paix. Des défilés de morts suspectes, accompagnés de leur lot de défilés d'agents fédéraux, n'étaient déjà pas des plus réjouissants en temps normal, mais depuis deux semaines, c'était devenu encore pire. Le départ de l'agent spécial Gibbs avait eu de sérieuses répercussions sur l'ambiance de la morgue et, il le devinait sans peine, un certain groupe de quatre bureaux. C'était surtout le docteur Mallard et sa mauvaise humeur chronique que l'assistant légiste côtoyait; ses longues anecdotes coupaient au plus court et même sa légendaire bienséance britannique pâtissait parfois. Le bruit d'un tiroir mortuaire fermé violemment fit sursauter Jimmy et confirma le fait que la contrariété du docteur n'allait pas décroissant.

Il venait de finir de nettoyer le dernier scalpel et son aîné en était déjà à récupérer son manteau lorsque les portes de la morgue laissèrent entrer DiNozzo.

« Anthony ? lança le docteur surpris de voir son collègue le visiter aussi tard. L'affaire est finie…

- Ce n'est pas pour l'affaire que je suis descendu, lâcha le récemment promu chef d'équipe.

- Oh. Tu es là pour parler. »

Son scalpel était déjà sec mais Jimmy continuait pourtant à le frotter. Les deux hommes agissaient exactement comme s'il n'était pas là, chose dont il avait l'habitude, et il n'avait pas vraiment envie de se rappeler à eux, surtout en prenant en compte le fait que le docteur était anormalement tendu et que DiNozzo semblait un peu trop las…

« Exactement Ducky.

- Je regrette Anthony, répondit le légiste d'un ton n'exprimant absolument aucun regret, mais je ne crois pas être d'humeur à discuter.

- Une prochaine fois alors, » plia humblement l'agent.

De là où il se tenait, Jimmy ne pouvait pas voir l'expression du docteur Mallard, mais en analysant la moue amère de son interlocuteur, il en déduisit qu'il lui avait muettement fait comprendre que la prochaine fois risquait de se faire attendre. Le légiste attrapa son chapeau et quitta la morgue, sans même lancer un bonsoir derrière lui.

Lorsque le tintement de l'ascenseur se fut fait entendre, et que l'agent DiNozzo se tenait toujours au même endroit devant les portes coulissantes, les bras croisés sur sa poitrine, Jimmy se sentit un peu stupide à sécher un scalpel sec depuis longtemps. Et comme son invité, enfin, l'invité du docteur Mallard, ne semblait pas décidé à partir comme il l'espérait, l'assistant légiste allait devoir encore faire étalage de sa brillante élocution.

« Discuter de quoi ? »

DiNozzo se tourna soudainement vers lui avec surprise, sans que Jimmy pût savoir s'il venait juste de remarquer sa présence ou s'il était étonné qu'il posât la question. Pour tout avouer, il en était étonné lui-même. Depuis quand simplement penser à parler le faisait effectivement ouvrir la bouche ? Toujours, il supposait.

« Gremlin, à ton avis ? » fit l'agent sans sarcasme.

Effectivement, la réponse était l'évidence même.

« De l'agent Gibbs.

- Ouais. De Gibbs.

- Je peux peut-être… enfin, si c'est pas trop… En fait, tu pourrais… Je connaissais pas trop l'agent Gibbs mais… Ce que je veux dire c'est que... »

Il allait falloir qu'il trouvât un moyen de se défaire de cette sale manie de commencer à parler sans réfléchir et de finir en marmonnant des morceaux de phrases sans queues ni têtes. Maintenant, DiNozzo le regardait avec l'air « viens en au fait » et il allait être obligé de formuler sa stupide et prétentieuse pensée qui était allée plus vite que la raison.

« Jesuislàsijamaisiltefautquelquunàquiparler, » grommela-t-il.

A sa grande surprise, le chef d'équipe n'éclata pas de rire. Il ne fit même pas un commentaire moqueur. Tout au plus haussa-t-il les sourcils et étira imperceptiblement le coin de ses lèvres. Et, histoire d'augmenter un peu plus l'ébahissement de l'assistant légiste, il répondit même :

« Pourquoi pas après tout. »

Et sans que Jimmy ne comprenne vraiment ni comment ni pourquoi, les deux collègues se retrouvèrent bientôt face à face, séparés par une table d'autopsie, et DiNozzo parlait avec ce qui sonnait aux oreilles de l'assistant légiste comme une honnêteté fascinante et presque effrayante.

« Je ne suis pas sûr de pouvoir le faire.

- Faire quoi ?

- Remplacer Gibbs. »

Un instant passa en silence tandis que Jimmy se molestait intérieurement. Ce n'était définitivement pas la peine de proposer son oreille attentive s'il était à court de mot dès la deuxième réplique. La prochaine fois qu'une brillante idée comme celle-là se présenterait, il se fit une note de se souvenir qu'écouter les discours du docteur Mallard sur le sujet ne faisait pas de lui un psychologue.

« Pourquoi ? demanda-t-il à court d'idée pertinente.

- Parce que je ne suis pas Gibbs, répondit immédiatement DiNozzo avec une teinte de ressentiment dans la voix.

- Tu n'as pas besoin d'être Gibbs pour le remplacer, rétorqua spontanément Jimmy, sans même remarquer qu'il avait fait une remarque intelligente sans avoir à y réfléchir trois heures.

- Cette équipe de prendra jamais des ordres que de lui. »

Le défaitisme que le jeune homme perçu chez son interlocuteur n'était pas sans l'inquiéter. Et ce encore plus lorsqu'il considéra que c'était la première fois qu'il le voyait ainsi, sans son assurance qui incitait tout le monde à le suivre. Et encore plus lorsqu'il comprit que ce ton résigné voulait dire que, en fin de compte, les choses n'allaient pas forcément aller en s'arrangeant du tout.

Et en même temps, l'assistant légiste se rendit réellement compte à quel point cette conversation qu'il avait générée sans y penser était importante. A quel point son rôle était soudainement devenu important. Pour l'agent DiNozzo, pour l'équipe, et potentiellement pour toute l'agence. Voir cette face du nouveau chef d'équipe faisait de lui un privilégié, mais également quelqu'un sur qui reposait une énorme responsabilité. L'agent Gibbs avait totalement secoué la maisonnée en partant, et maintenant lui, Jimmy Palmer, était investi de la lourde tâche d'aider à se ressaisir la personne qui maintenait le mobilier debout. Il n'allait pas échouer.

« Ils prennent des ordres de toi, souligna-t-il.

- Parce que j'agis comme Gibbs, soupira DiNozzo. Je me balade avec un gobelet de café, je slape McGee, j'en suis même venu à les espionner pour pouvoir reproduire ses entrées. Mais je ne suis pas Gibbs. J'ai pas son regard gibbsien, pas son instinct, pas ses talents. Et maintenant ils nous collent une bleue juste sortie du service juridique et je ne suis pas sûr de pouvoir le faire.

- Et tu ne penses pas, que… je ne sais pas, avec le temps ils apprendront à t'obéir à toi et pas à... au rôle de Gibbs que tu joues ?

- Ziva peut-être. Abby, Ducky et McGee jamais. Ils ne m'obéissent déjà pas vraiment maintenant…

- Peut-être que tu devrais… enfin… trouver un juste milieu ? Entre Gibbs et toi ?

- Ce n'est pas le problème Jimmy. En agissant comme lui ou sans agir comme lui, je ne peux pas mener cette équipe, ni aucune autre.

- Pourquoi ? »

L'assistant légiste vit DiNozzo hésiter. Il baissa les yeux vers la table, déglutit, inspira profondément avant de relever le regard. Cela ne fit que rendre le jeune homme plus alerte; ce que l'agent allait dire était quelque chose qu'il n'avait jamais avoué. Peut-être même pas à lui-même.

« Parce que je suis perdu Jimmy. Sans Gibbs, je suis perdu. Avant, c'était simple : je suivais son infaillible instinct quoi qu'il arrive. Maintenant, je n'ai plus de direction. »

Et l'assistant légiste ne sut pas quoi répondre à cela. Il ouvrit la bouche et la referma, à intervalles irréguliers, pendant quelques instants, jusqu'à ce que le chef d'équipe soupirât une dernière fois, juste avant de placarder un sourire brillant sur son visage. Le changement était impressionnant; en un claquement de doigt il passait d'un homme abattu, au bord de l'abandon, à un homme débordant d'énergie et d'assurance prêt à aller jusqu'au bout du monde. Jimmy en resta sans voix. Et avant qu'il n'eût eu le temps de rassembler ses esprits, DiNozzo avait déjà quitté la salle d'autopsie avec un vif « Merci Gremlin ! ».

Alors qu'il y a encore un quart d'heure, il n'avait qu'une envie, celle de rentrer chez lui, l'assistant légiste resta encore un long moment à la morgue, digérant tout ce qu'il venait de se passer. Ce qu'il avait appris sur l'agent DiNozzo et qu'il n'aurait jamais soupçonné. La quasi-spontanéité avec laquelle ils avaient eu cette conversation. Et surtout la confiance que le chef d'équipe devait placer en lui pour pouvoir lui parler aussi librement. Et Jimmy se fit la promesse d'être à la hauteur de cette confiance.

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Il était dix-sept heures dix, et il n'avait aucun cadavre. Le docteur Mallard était déjà parti mais Jimmy avait veillé à prendre son temps et, en prenant son courage à deux mains, il avait appelé DiNozzo pour lui demander de descendre. A son grand soulagement, celui-ci avait accepté sans poser de question. Et quand il le vit passer les portes coulissantes de la morgue, Jimmy avait pris la même place que la veille, derrière la table d'autopsie, et avait déjà sa première phrase prête depuis longtemps :

« J'ai réfléchi à ce que tu m'as dit hier. Est-ce que tu fais vraiment plus confiance à l'agent Gibbs qu'à toi-même ? »

Son interlocuteur eut un petit sourire presque triste et vint se placer de l'autre côté de la table, là où il avait été la veille.

« Je crois Jimmy, je crois bien. »