Allongée dans son lit, Neela comprit que plus rien ne serait comme avant. Elle s'apercevait petit à petit que pendant dix ans elle n'avait jamais ressenti ce bonheur qu'elle avait ressenti sur ce toit. Il lui manquait tous les jours et elle n'avait jamais vraiment pu l'oublier.
Il était 3h du matin, et elle ne pouvait pas dormir, entendant du bruit au rez de chaussée, elle décida de descendre.
Marc zappait entre les chaînes machinalement en touillant son café bouillant, il avait la fâcheuse habitude de toujours brûler le café...
- Insomnie ? Demanda Neela
- On peut dire ça...
- Qu'est ce qui ne va pas Marc ?
- Tu sais, j'aurais dû me douter de ce qui allait se passer, et pourtant je me suis dit qu'il existait encore une infime chance...
- Une chance de quoi ?
- J'ai été là pour toi et les garçons pendant dix ans, j'ai fait en sorte que ta vie ne soit pas un calvaire parce que tu ne le méritais pas, tu avais déjà assez souffert... Et pourtant tu... tu...
- Je quoi Marc ? Viens en au fait !
Neela n'était pas dupe, elle connaissait son ami, elle savait qu'il avait besoin d'évacuer ce qu'il avait sur le cœur. Elle savait à cet instant précis qu'elle aurait le cœur brisé, tout comme lui...
- Tu ne m'as jamais regardé comme tu le regardes ! Tu ne m'as jamais considéré comme tu le considères. Putain il n'était pas là, et il débarque, il prend une place qui...
- Une place qui est la sienne Marc ! Seung EST le père de Théo et Léo, et c'est moi qui la lui ai refusé, tu aurais préféré qu'ils ne le connaissent pas ? Que ce soit toi qui prenne cette place ? Mais ce n'est pas la tienne Marc ! C'est lui, il est mon premier amour, tu veux que je le voies autrement ? Dis moi que si Aurore débarquait demain tu ne réagirait pas exactement comme moi !
- Neela, qu'est ce qu'elle vient faire ici elle ?
- Tu as vécu plus de deux ans avec Aurore... Ce n'est pas la première fois que tu es vraiment tombé amoureux ?
- Je l'appréciais, mais je savais que ce n'était pas mon grand amour, toi tu l'es. Je sais quand tu tiens vraiment à quelqu'un ou pas. J'ai toujours su au fond de moi qu'aucun des garçons avec qui tu es sortie dans le passé ne ferait l'affaire.
Neela se figea et le fixa quelques secondes sans pouvoir dire un seul mot.
- Tu as toujours cru que je te verrai autrement alors...
- Oui, et c'est pour ça que j'ai voulu venir. Je me suis vite rendu compte que j'avais eu tort. C'est de lui dont tu penses avoir besoin.
- Dont je pense ? Bien sûr pour toi j'ai tort...
Il ne répondit rien à ça et se contenta de tourner les talons en direction de l'escalier, néanmoins il se tourna une dernière fois :
- Ne t'en fais pas, tu ne m'auras plus dans les pattes de retour en France. Va te reposer on se lève tôt demain matin.
Cette dernière remarque fit l'effet d'un coup de poignard dans le cœur de Neela. Des larmes de rage coulait sur ses joues.
Elle avait toujours pu compter sur Marc, c'est vrai mais elle ne l'avait jamais considéré autrement que son meilleur ami, son frère, son confident. Elle s'en voulait de lui avoir faire penser le contraire pendant cette nuit. Elle lui avait demandé de garder le secret parce qu'elle avait très vite réalisé qu'elle avait fait une erreur, et qu'elle espérait que ça ne se reproduirait pas de manière à ne pas le perdre. Là tout était cassé entre eux, détruit en quelques jours. Elle n'aurait jamais imaginé être présente dans son cœur si puissamment, elle se demandait quelle aurait été sa propre réaction si en arrivant ici, Seung avait été avec quelqu'un d'autre. Il y a quinze jours elle aurait sûrement répondu que ça n'avait aucune importance, mais voilà, maintenant, elle avait réalisé. Elle avait réalisé qu'elle n'avait jamais voulu le quitter. Qu'à cause de ce qu'elle avait signé, elle avait perdue dix ans. Dix ans qu'elle aurait pu passer à ses côtés.
A 5h elle était toujours assise dans la cuisine, elle contemplait toujours le café que Marc avait laissé sur la table, maintenant devenu complètement froid. Elle entendit quelqu'un descendre et regarda l'horloge « bon, trop tard pour aller me coucher maintenant ».
- Neela, tu es déjà debout ?
Elle se tourna et vit son père emmitouflé dans un peignoir vert foncé.
- Tu n'as pas dormi Neela ?
- Non ; répondit-elle la voix chevrotante
Son père la prit dans ses bras, elle fondit en larmes.
- Ça va aller maintenant Neela. Tu ne dois plus t'en faire, Seung a accepté, compris ce que tu as fait. Tu n'as plus à affronter ça seule.
- Je rentre en France dans 4h, il ne sera pas là ! Mes garçons vont redevenir des enfants sans père, mon meilleur ami veut sortir définitivement de ma vie parce qu'il sait que je suis encore amoureuse de lui. Et lui il sera ici, ma famille va rester ici... Et moi je pars... Papa, je vais être seule là bas.
- Mais tu vas rentrer en étant désenchaînée ! Libre de tes paroles et de tes actes, plus forte ! Tes enfants pourront dire qu'ils ont rencontrés leur père, que c'est un homme formidable encore amoureux de leur mère. Tu es libre de tous tes mouvements, et tu nous a libéré aussi ! Tu peux revenir quand bon te semble, plus rien ne t'empêche de faire ce dont tu as envie, plus personne n'empêche quiconque de se voir maintenant ! Tu te rends compte du chemin que tu as fait en seulement quinze jours ma fille ?
Neela relâcha son étreinte et regarda son père droit dans les yeux
- Pourquoi tu ne m'as jamais dit ce genre de choses à l'époque où je suis partie ?
- Ces fichus contrats... J'étais contre le fait que tu aies ces enfants, je ne trouvais aucun point positif à ton départ, et si j'avais parlé je t'aurais peut-être fait resté ici contre ton gré. Mais je me dis que ça aurait été bien mieux que tu restes ici...
- Non, heureusement que je suis partie, j'aurais trop souffert de le voir réaliser son rêve alors que le mien ne faisait que s'éloigner pour finir par disparaître complètement.
- Tu le regrettes parfois ?
- Non, plus maintenant en tout cas. Je me demande des fois, comment ça serait si j'avais continué.
- Et comment c'est ?
- Des fois c'est génial, je suis sur scène, des gens m'écoutent, je m'amuse ! Je porte même des vêtement plutôt classe !
Son père ria :
- Et les autres fois ?
- Les autres fois, je me vois rentrer le soir chez moi, retrouver un appartement vide, aucun cri pour m'accueillir, mes enfants ne sont pas là pour me raconter leurs journées. Je ne les vois pas sourire, rire, se chamailler, me demander quand est ce qu'on mange, je ne leur lis pas d'histoires, même si ça je ne le fais plus... Je ne les vois pas grandir... Et là je me dis que je ne pourrais pas vivre sans ça, je ne pourrais plus jamais le faire.
- Quelle histoire prend le dessus quand tu y penses ?
- Au début, je pensais tout le temps à la scène, et au succès qui m'attendait. Bien sûr que cette facette prenait le dessus, mais maintenant, je n'y pense plus, enfin des fois mais si je le fais, je me dis ''dieu merci j'ai mes enfants !'' Heureusement que je ne suis pas montée sur scène, ma vie serait tellement vide aujourd'hui sans eux !
- Neela, je suis tellement fier de toi ! Tu es devenue une maman extraordinaire ! Tu as eu tellement de force ! Je ne sais toujours pas de qui tu la tiens !
- De ma mère sûrement !
- Je te demande pardon ?
- Oui, ma mère, celle qui m'a élevé alors que je n'étais pas sa fille, celle qui m'a aimé alors que je devais lui rappeler tout ce qu'elle voulait oublier, tu te rends compte de la force qu'a eu ta femme toutes ces années ? M'élever de la même manière que son fils, me donner les mêmes chances que lui, ne pas m'avoir jugé pour les garçons...
- Oui, je m'en rends compte, je ne sais toujours pas aujourd'hui comment elle a pu faire tout ça. Tu as raison, tu dois tenir cette force d'elle alors !
Le reste de la petite famille se levait petit à petit et la maison s'agitait. Lorsque Marc entra dans la cuisine, il n'adressa pas un regard à Neela. Cette indifférence elle aurait du mal à s'y faire, et pourtant cela deviendrait sûrement son quotidien...
A 7h tout le monde était prêt à se rendre à l'aéroport, lorsqu'ils sortirent avec les valises, un mini van noir attendait devant la porte du jardin, Honggi étant avec eux, personne n'osa avancer. La vitre se baissa alors et Neela aperçut la coupe de cheveux blonds de Jiyong. Une fois la fenêtre complètement baissée elle aperçut Youngbae, et Seung assis aussi à l'arrière. Elle sourit et Jiyong ouvrit la porte. Elle se tourna vers sa famille et embrassa tout le monde, sachant qu'ils ne l'accompagneraient pas à l'aéroport. Les enfants firent de même et Marc serra la main du père de Neela ainsi que celle de Eun Jae. Honggi et Sora eurent beaucoup de mal à lâcher leur sœur.
Les garçons à bord du van se serrèrent et tout le monde monta à l'intérieur. Marc prit à peine le temps de saluer les garçons, se contentant de rester assis dans le silence tout le trajet. Seung et Neela ressemblaient au couple d'adolescents qu'ils étaient dix ans auparavant. Ils ne se lâchaient plus du regard, le rire des enfants à côté leur fit enfin terminer cette « bataille de regard » dont ils étaient spécialistes.
Au bout de trente minutes de trajet ils arrivèrent à l'aéroport, alors que tout le monde allait sortir, Neela prit la parole :
- Ne descendez pas, ce ne serait pas judicieux les garçons...
- Oui tu n'as peut être pas tort ajouta Youngbae
- Moi je viens quand même ; répliqua Seungyeun déjà en train de s'emmitoufler sous un bonnet et des lunettes de soleil.
Neela savait pertinemment qu'elle ne le ferait pas rester, elle capitula.
Léo et Théo embrassèrent Jiyong et Youngbae qui leurs promirent qu'ils se reverraient souvent maintenant. Neela les prit dans ses bras aussi, les larmes aux yeux elle les remercia pour ce qu'ils avaient fait pour elle et ses enfants.
Marc s'impatientait à l'extérieur du van, tout le monde se pressa alors à l'intérieur du bâtiment. Léo voulut attraper la main de Marc qui s'esquiva. Neela vit rouge :
- Marc ! Ils n'y sont pour rien tu veux !
Se rendant compte de son geste il jeta son sac sur son épaule et attrapa Léo par la main.
Seung fit de même en attrapant la main de Neela et celle de Théo. Elle avait l'impression qu'ils étaient une famille... normale. Mais en se tournant vers lui elle s'aperçut qu'elle ne pouvait pas voir ses yeux cachés derrière ses grosses lunettes de soleil. Elle réalisa alors que quoi qu'il arrive, ils ne seraient jamais une « famille normale ». Ça la rendit triste une demi seconde, mais pas le temps de s'attarder sur ce sentiment, on venait d'appeler leur vol.
Seung sentit la main de Théo se serrer sur la sienne, il lâcha Neela et se pencha sur son fils, bientôt rejoint par son frère. Théo le regarda fixement :
- Dis, on te reverra maintenant ?
- Quelle question, bien sûr, je ne vous laisse plus maintenant !
Théo le prit dans ses bras et se dirigea vers Marc. Léo les larmes aux yeux lui dit qu'il espérait vraiment qu'il puisse venir dans son école parler de son métier un jour. Seung ne comprit pas mais lui promit qu'il viendrait. Il l'embrassa et l'envoya rejoindre Marc à son tour.
Il se tourna vers Neela :
- Je sais pas de quoi il parle Léo !
- Chaque année son école organise la semaine des métiers. Les parents viennent parler de leur métier... Chaque année un professeur et là pour leur demander ce que fait leur papa...
- Oh, je suis désolé Neela.
- T'es bête c'est moi que ça rend folle cette tradition...
Elle entendit Marc l'appeler.
- Bon, je crois qu'il faut vraiment que je parte là...
- Reviens vite s'il et plaît
- Rien ne t'empêche de venir toi non plus !
- C'est vrai
Ils se serrèrent dans les bras l'un de l'autre et il déposa un léger baiser sur ses lèvres, « tu m'as manqué ».
Neela le quitta le sourire aux lèvres comme elle savait le faire tout en étant au plus bas au fond de son cœur. Seung reparti le cœur lourd, mais l'esprit léger vers son van où ses amis l'attendaient.
A la vision de cette scène, Marc détourna le regard, et avant que Neela ne l'ai rejoint il s'éloigna des garçons après les avoir serré dans ses bras.
Lorsque Neela arriva à la hauteur de ses enfants, ils étaient seuls, elle chercha autour d'elle Marc mais ne le vit pas, le dernier appel pour son vol venait de retentir et il lui fallait partir.
Elle monta dans l'avion seule, arrivés à Paris elle consulta son téléphone, Marc avait laissé un message :
« Neela, je suis désolé, je ne peux pas rentrer avec toi, je vais rester ici, ou partir je ne sais pas encore, mais j'ai besoin de faire le vide dans ma tête... Dis aux garçons que je les aime Neela...
Marc. »
