-On se rapproche, annonça Russell.
Le Docteur poussa un grognement en guise de réponse.
Ils avaient marché dix-huit jours à travers la forêt vierge, guidé par un point sur le radar, leur boussole et une carte d'une précision médiocre. Leurs provisions avaient tenu six jours. Ils avaient ensuite dû pêcher pour survivre. Russell s'était fait couper un doigt par un piranha. Ils s'étaient alors aperçus qu'ils n'avaient pas pensé à la trousse de secours. Le Docteur avait dû déchirer sa chemise pour lui faire un pansement, même si le tournevis sonique avait aussi aidé la plaie à se refermer. Ce dernier s'était révélé l'outil le plus utile qu'ils avaient à leur disposition. Les ondes soniques permettaient de purifier l'eau du fleuve et d'assommer les poissons pêchés pour éviter qu'ils ne s'échappent. le Docteur avait bricolé à partir de deux circuits et du tournevis sonique un répulseur sonique. Les prédateurs et autres animaux n'osaient pas s'approcher d'eux. Seul ennui, elles attiraient les moustiques. Ces derniers n'étaient cependant pas le pire mal de la jungle; la faim, la chaleur et l'humidité les supplantaient largement.
Ça avait été dur pour le Docteur au début, puis à mesure qu'ils progressaient, ses muscles devenaient plus solides, et il parvenait à composer avec le manque d'équilibre et le mal de tête. Quand il y songeait, si Rose avait été là, il aurait presque pu être heureux. C'était le soir qu'elle lui manquait le plus, quand il s'enroulait dans sa gabardine et qu'il n'avait plus à être aux aguets, ni à faire attention à l'endroit où marcher, ni aux animaux à chasser, ni au chemin à emprunter. Le jour, Rose était un simple point et un but. Il parvenait ne plus y penser. La nuit, elle visitait ses rêves et, surtout, ses cauchemars angoissés.
Le soir du dix-huitième jour, ils débouchèrent sur une vallée au fond de laquelle coulait, si ce n'était l'Amazone, un de ses bras. Le soleil couchant projetait des lumières roses et orangées sur les murs d'arbres de chaque côté du ruban vert-jaune située plusieurs dizaines de mètres plus bas. Le Docteur s'arrêta, le souffle coupé par la beauté du paysage.
-Le soleil, s'exclama Russell. J'ai l'impression de ne pas l'avoir vu depuis mille ans !
-Salut soleil ! ajouta le Docteur en riant et en faisant de grands signes à l'astre orange.
Russell éclata de rire. Le Docteur ôta son chapeau comme devant une apparition divine et passa ses doigts dans ses cheveux pour se rafraîchir. Ils avaient repoussé à toute allure et cachaient la coupure à l'arrière du crâne, à présent devenue une simple cicatrice. Parfois, quand le climat brûlant et moite leur donnait à tous deux des migraines carabinées, il en venait presque à oublier que son cerveau était doucement mais sûrement en train de se désintégrer. Il refusait de trop y réfléchir, pour ne pas se décourager.
-Rose n'a pas bougé, indiqua Russell en agitant le radar.
Depuis vingt jours de voyage, le petit point rouge ne s'était pas déplacé. Le signal était de plus en plus fort et précis. C'était mauvais signe, songea le Docteur. Il avait peur de la retrouver un peu trop « statique »pour ne pas dire un autre mot.
-Je pense qu'il faut qu'on descende jusqu'au bord du fleuve pour ensuite le longer. C'est le plus praticable.
À mesure qu'ils avançaient, le Docteur s'improvisait expert en chemins forestiers. Russell le laissait tracer leur itinéraire si ça lui faisait plaisir. De toute façon, ça finissait toujours dans la boue et les marécages, ou bien dans une végétation si touffue qu'ils devaient batailler mètre par mètre pour progresser.
Ils marchèrent encore un kilomètre le long d'un sentier. Le Docteur remit bien vite son panama : même au crépuscule, le soleil tapait dur. Quand ce dernier eut totalement disparu derrière la canopée, ils décidèrent de s'arrêter et de planter là leur camp pour la nuit. Ils prirent du bois pas suffisamment sec au goût de Russell, que le Docteur sécha et alluma grâce à son tournevis. Il leur restait des provisions de leur dernière pêche, qu'ils réchauffèrent et mastiquèrent sans enthousiasme. C'était comestible, mais le charme rustique du poisson sans sel, épices ou fines herbes n'avais pas duré plus de deux repas.
Les premières nuits, ils avaient décidé d'établir un tour de garde pour surveiller le feu et leurs affaires. Entre les jaguars, les crocodiles et les rongeurs divers, ils ne voulaient courir aucun risque. Et puis, le Docteur avait bricolé à partir de deux circuits et du tournevis sonique un répulseur sonique. Les prédateurs et autres animaux n'osaient pas s'approcher d'eux.
La routine changeait peu : le Docteur s'endormait le premier, épuisé par les efforts surhumains qu'il déployait. Russell s'occupait de nourrir suffisamment le feu pour la nuit pour éloigner les moustiques et surveillait un moment la respiration de son ami. Puis, il s'étendait à son tour et espérait que tout continue à bien aller encore le lendemain. Parfois Russell l'observait dans son sommeil. Il n'y trouvait jamais complètement le repos et donnait des coups dans le vide. Il se sentait si petit face à cet homme qui avait été presque un dieu et qui luttait à présent de toutes ses forces pour ne pas devenir poussière. Il ne se plaignait jamais, même s'il souffrait sans doute beaucoup sans aucun médicament. Ce déploiement d'énergie et de volonté était impressionnant.
Ce soir-là, les rêves du Docteur semblaient particulièrement agités. Un sursaut le mit dans une position inconfortable plein de prévenance, son ami lui remis son sac-oreiller sous le cou et referma le manteau fauve sur ses épaules. La forêt était plus silencieuse qu'à l'accoutumée. Le concert d'oiseaux nocturnes et d'insectes habituel se faisait plus ténu. Il frissonna et se roula en boule. Le sommeil ne vint pas immédiatement.
Quand Russell ouvrit les yeux, la première chose qu'il vit fut un visage.
Et ce n'était pas le visage du Docteur.
-Aaah !
L'Indien lui fit signe de se calmer et marmonna quelques mots. Il n'était pas armé. Long et mince, les cheveux noirs, la peau foncée et les yeux en amande, il arborait sous son maquillage facial une expression impénétrable. Son cri avait réveillé le Docteur, qui grogna un peu avant d'apercevoir l'indigène.
-Bonjour, fit-il en anglais.
-Que venez-vous faire ici, étranger ? lui demanda l'Indien dans une langue chantante à mille lieues de tout ce qu'avait un jour pu entendre Russell.
-Nous venons en paix, répondit le Docteur dans le même dialecte.
Russell ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. L'Indien fronça les sourcils.
-Vous parlez notre langue, remarqua-t-il.
-J'allais dire la même chose, répondit Russell en indigène. Alors tu oublies le portugais mais un obscur langage du fin fond de l'Amazonie, tu connais ? s'exclama-t-il en anglais à l'intention du Docteur.
Il réalisa alors que lui aussi comprenait et parlait leur langage. C'était très étrange. Comme si ces indiens parlaient anglais, mais pas tout à fait.
-Qu'est-ce que ça signifie ? demanda le jeune homme.
-Je crois que... c'est quelque chose que j'ai su, il y a longtemps, mais que j'ai oublié, répondit piteusement le Docteur.
-Nous voilà bien avancés.
-Cela ne répond pas à ma question, coupa l'indien. Que faites-vous ici, hommes blancs ?
-Nous venons chercher quelqu'un, répondit le Docteur.
-Oui. Une fille, ajouta Russell. Les cheveux blonds, bien en chair...
-J'aime bien ça, moi, objecta le Docteur.
-... elle s'appelle Rose et elle a été enlevée, compléta-t-il.
-Jamais entendu parler, fit l'indien. Mais vous êtes des blancs. Vous êtes loin de chez vous.
-Tu n'imagines pas à quel point, soupira Russell.
-Au fait, nous n'avons pas été présentés, interrompit le Docteur. Je suis le Docteur, et voici Russell.
Il désigna le jeune homme. L'Indien les fixa l'un après l'autre, Russell le blondinet joufflu à la langue bien pendue et le mystérieux Docteur, qui semblait infiniment plus vieux que ce qu'un premier examen pouvait laisser penser.
-Je suis Huam, dit-il enfin. Vous avez parcouru un long chemin pour retrouver votre Rose, et vous devez reprendre des forces. Ceux qui font un si long voyage pour retrouver quelqu'un qu'ils aiment méritent l'hospitalité. Venez à notre village.
-Oh, ben c'est sympa, ça ! s'exclama Russell.
Le Docteur se taisait et il sembla à Russell qu'il réfléchissait furieusement tandis que lui-même bavardait joyeusement avec l'Indien. Sur le chemin, Huam leur apprit que la tribu était celle des Astrapuetcl, qui signifie : « ceux qui regardent les étoiles dans la montagne ». Le Docteur n'écoutait qu'à moitié, tout occupé qu'il était à réfléchir au problème de la langue. Par quel miracle pouvaient-ils parler avec Huam ? Pour lui, passe encore, une réminiscence, quelque chose, mais Russell était un humain pur jus. Il n'avait jamais posé un seul pied sur le continent américain avant leur périple au fin fond de l'Amazonie. Il ne pouvait pas...
Il n'eut pas le temps d'aller jusqu'au bout de son raisonnement. Au détour d'un arbre, le chemin débouchait sur les berges du fleuve, avec un pont menant au village.
Eux qui ne s'attendaient qu'à un groupe de huttes de boue, de bois et de feuillage furent très surpris. Le « village » occupait presque entièrement la vallée de l'autre côté, avec des routes pavées, des maisons en dur, et encore plus étonnant, des ascenseurs en lévitations, le monorail et des voitures volantes.
-Waoh ! s'exclama Russell, admiratif. On a découvert les Cités d'or !
-Ne dit pas n'importe quoi, répondit le Docteur, même s'il s'était fait brièvement la même réflexion.
La ville était parvenue à un niveau de développement supérieur à celui des plus grandes mégapoles. Cela expliquait le raffinement de l'habillement et des manières de Huam, qui n'avait pas semblé effrayé. Le Docteur songea furtivement qu'il pouvait bien n'être pas désarmé : un pistolet miniature ou quelque chose dans ce genre-là aurait pu être caché sur lui.
De toute manière, tout ceci n'était pas... n'était pas bien. Ils étaient bien trop avancés pour que ce soit normal, surtout si l'on tenait compte de leur isolement et de l'absence de ressources. Quelque chose devait accélérer leur développement, mais quoi ?
-Bienvenue à Astrapuectlian, annonça Huam quand ils eurent passé le pont.
Ils avançaient sous les regards curieux mais pas hostiles de centaines de visages qui arboraient des dizaines de variantes de maquillage facial. Il était étonnant de voir que, malgré leur niveau de vie prodigieux, ils avaient conservé certaines coutumes ancestrales. Leur habitat était en fait resté très simple, de grandes maisons en bois ou plus rarement en pierre. briques ingénieusement jointées. Il y avait des arches, mais pas de portes et personne ne semblait étonné de voir débarquer des étrangers. Il y avait de nombreuses peintures avec des pigments multicolores, mais les représentations restaient assez basiques. Il ne semblait pas y avoir de boutiques ou de marché, même s'il y avait de l'animation dans les rues et que l'ensemble dégagea une impression de vie prospère et joyeuse. Chacun semblait content et affairé, comme dans un petit village. Pourtant, une telle cité ne pouvait naître sans richesse et survivre sans la protection d'armes. Il fallait des usines, des industries pour créer certains des produits utilisés ici. Et tout cela impliquait une large population, ce qui n'était pas le cas.
Il y avait donc un sacré paradoxe.
-Comment êtes-vous parvenus à tout cela ? finit par demander le Docteur.
-C'est grâce à la déesse Agyera, répondit Huam. Autrefois, nous n'étions qu'une petite tribu ignorante. Il y a mille ans, tout a changé.
-Qu'est-il arrivé il y a mille ans ?
-La déesse Agyera a envoyé sa fille, Amalya, l'œuf sacré, pour nous protéger, avec sa gardienne, Gyesha. Depuis, les bienfaits qui pleuvent sur notre communauté sont innombrables. Il est dit que lorsque l'œuf sacré s'ouvrira, la déesse Amalya descendra sur notre terre et emportera les Astrapuectl dans son sein vers le ciel et l'éternité des étoiles.
Huam plongea son regard dans le ciel illuminé des lueurs du matin pour dire cela. Russell songea que ça lui donnait une certaine classe, un peu trop exagérée cependant.
-Peut-on voir l'œuf ? demanda le Docteur.
-Non, répondit brusquement Huam. Tous les voyageurs qui sont venus ici et qui ont eu vent de notre histoire ont tenté de le voler. Ils voulaient l'emporter pour eux seuls, pour satisfaire un désir malade de possession.
-Sacrés humains, soupira le Docteur assez bas pour que ni Huam ni Russell ne l'entendent.
Pour une fois dans sa vie, il en avait assez des mythes et des histoires surnaturelles. tout ce qu'il désirait, c'était un bain, un repas constitué d'autre chose que du poisson mal cuit et une nuit de sommeil sans douleur. Et Rose. Réflexion faite, Rose passait avant. Elle lui manquait cruellement. Tout ce qu'il voulait, c'était la serrer contre lui, savoir qu'elle allait bien, et ensuite... ensuite, il lui paraîtrait peut-être moins injuste que la nature fasse son travail.
