L'histoire suit tranquillement son cours et j'espère qu'elle plaira toujours aux téméraires qui sont encore là pour le chapitre 10 :p
Chapitre 10 :
« Alors, verdict ? demanda Antonio.
— Pas grand-chose, j'ai été repéré assez vite à vrai dire, répondit le Français.
— Ouais… je suis au courant.
— Il marche juste sans rien faire d'autre. Quoiqu'il m'ait suspecté dès le début… Remarque, il y avait quelque chose à un moment, il a pris une affiche comme celle-ci, regarde. »
Il sortit de sa veste un papier bleu plié en quatre et lui tendit. Antonio le déplia et un gros titre sauvage en caractères gras lui sauta au visage :
CONCOURS D'ART
EXPOSITION À LA CLÉ POUR LES TRENTE PREMIERS
« C'est une fourchette assez large, dis donc. Ça pourrait être une bonne occasion…
— Pour quoi faire ?
— Pour l'aider. Pour voir ce qu'il fait et puis trouver une excuse pour qu'on se voit plus souvent, je veux dire, en dehors de la bibliothèque.
— J'avouerais qu'il est mignon, ton Romano, sourit Francis. Dommage qu'il ne sourie pas plus souvent.
— Je ne l'ai jamais vu sourire en face de moi.
— C'est pas forcément un bon départ alors, rit-il.
— Marre toi tant que tu veux, il n'empêche que je ne le laisserai pas s'en sortir comme ça. »
Un petit son s'échappa de sa poche de pantalon. Antonio prit son téléphone et lut le message qui s'y affichait.
« Zut… un refus de plus…
— Qu'est-ce que c'est ?
— Je lui ai demandé si je pouvais passer voir ses tableaux et je viens de me faire rembarrer… encore.
— C'est autorisé autant d'insultes dans un même message ? (Il se pencha vers le téléphone de l'hispanique pour suivre leur conversation.) …Pourquoi ne pas passer directement de l'étape « regarde-moi parce que j'aime ce que tu aimes » à « laisse tomber je te préfère à ce que tu fabriques », au lieu de faire un détour à la Magellan ?
— P-Parce que… balbutia Antonio… je… Je ne serais jamais capable de faire ça ! je ne sais même pas s'il est réceptif à mon intérêt pour lui. Soyons d'accord, ce n'est qu'un intérêt.
— Moui, si tu veux, Tonio. Laisse-moi te dire que ton « intérêt » est défavorable à ce que tu veux accomplir dans ce cas.
— J'ai une idée ! Pour ça il va nous falloir l'aide de Gil aussi. »
Il commença à pianoter sur son portable.
« Wow wow, « nous » ? qu'est-ce que tu as en tête cette fois ?
— Facile. J'aimerais que nous puissions trouver son atelier.
— Il n'est pas chez lui, son atelier ?
— Il m'a dit qu'il peignait autre part… et j'aimerais découvrir où…
— Tu veux encore me faire jouer les espions ? s'étonna le blond. Franchement, c'est ridicule, assume-toi un peu !
— Mais il ne veut jamais rien me dire et je suis sûr que ce qu'il fait est fantastique, si tu voyais ses croquis… !
— OK, t'es complètement gaga. Je veux bien, si c'est pour l'art italien alors je ne peux pas refuser. Mais hors de question de nous faire passer pour des voyeurs, compris ? C'est déjà assez osé comme ça. »
O ~ O ~ O
« C'est une farce j'espère ? s'écria Gilbert. T'as osé le faire passer avant moi ?
— C'était pour la forme, Gil. Comprends bien que tu n'es pas la meilleure personne pour endosser le rôle d'émissaire… répondit Antonio.
— Et puis quoi encore ? Je suis monsieur discrétion ! »
Les deux amis firent non de la tête.
« Et pas que pour ta « retenue » naturelle, Gil, mais pour ça aussi. (Francis tripota une de ses mèches de cheveux et désigna son œil du bout du doigt.) Un bonnet et des lunettes auraient fait discordant, non ?
— Admettons… Bon, bref. C'est quoi le plan, au juste, dit Gilbert en lançant un regard lourd vers Antonio.
— Trouver l'atelier de Romano. Pour cela, il faut le suivre, et j'ai besoin de vous.
— Ne me dis pas qu'il te crame toujours ? ricana Gilbert.
— … Il n'en a pas l'air mais je crois bien qu'il a des yeux derrière la tête. La seule intersection par ici est celle au Nord, et je sais qu'il repart toujours par là quand il a fini son travail. J'espère seulement que je ne me trompe pas… Le but, c'est que vous deux vous vous postiez à chacune d'elles et me disiez par où il se dirige. Le reste, je peux gérer seul. »
Francis sifflota en partageant un regard avec son compère albinos qui sourit en coin.
« Que ne ferions-nous pas pour l'amour ? » renchérit-il avec son flegme charmeur.
O ~ O ~ O
« Go ! »
C'était le top départ, Romano avait officiellement passé les portes de la bibliothèque et bifurquait vers le Nord, comme prévu. Francis caché vers la voie gauche et Gilbert à la voie droite, ils étaient au taquet pour indiquer à Antonio quelques mètres en retrait où son petit peintre déciderait de passer.
Romano marchait sans rien prévoir, et passa à droite. Aussitôt, Gilbert siffla de la manière la plus puissante qu'il put, pour venir couvrir le vacarme de la foule. L'Italien se stoppa net, l'air irrité. Sûrement venait-il de perdre foi en l'humanité. Encore. Cependant, l'Espagnol ne fut pas en reste en s'occupant d'accourir vers la droite, pour suivre le plus modestement possible celui qui l'intriguait.
Le bruit s'écartait, ainsi que la foule. Antonio ignorait le nombre de mètres qu'ils avaient parcouru ensemble, sans qu'il ne le sache. Admirant quelques fois la vue qui étirait le paysage, tout portait à croire qu'ils avaient quitté la ville pour la campagne. Néanmoins, si on observait bien, on pouvait apercevoir les maisons et immeubles qui parsemaient la périphérie. Contre toute attente, l'Italien s'enfonça vers un bosquet épais, hors du chemin principal. Avec la peur au ventre, l'Espagnol le suivit. Il slalomait de tronc en tronc pour ne pas se faire repérer comme un amateur – comme à son habitude.
Quelque chose avait changé chez Romano depuis qu'il avait franchi le bosquet. Il semblait plus relaxé, moins grincheux ses épaules s'étaient relâchées, il s'était redressé. Tout dans sa démarche portait à croire qu'il ne se cassait plus tel un défaitiste, l'échine constamment pliée en deux, et les traits tordus. Non, il semblait un autre que lui. Antonio le vit même trottiner vers une petite colline. Il ne l'avait jamais vu faire.
Il se précipita un peu plus, grimpant le volume de la terre. Antonio était coincé : il n'y avait plus un seul endroit où il aurait pu se cacher. Alors, tapis dans les brins d'herbe, il attendit que Romano passe la porte d'un cabanon clair à son sommet. Une fois qu'il fut encadré par la bâtisse, il jeta des coups d'œil inquiets autour de lui. On ne sait jamais ce qui pourrait advenir.
Ensuite, quand la porte entrouverte du cabanon fut battue par un courant d'air, révélant honteusement ses entrailles recelées, il s'aperçut que Romano ne s'y tenait plus. Aussi, il put à son tour gravir la colline.
En se contorsionnant, en faisant rouler ses épaules et gesticulant ses bras dans tous les sens possibles, il parvint à épouser le contour d'une fenêtre dans l'ombre de l'anonymat. Une vive pointe d'émotion transperça son cœur lorsqu'il avisa un bocal transparent et humide tacheté de couleurs des restes de peinture. Il avait vu juste.
Avec un grondement sans nom, ses organes se contractèrent. Son estomac s'essora lui-même et ses poumons se vidèrent de leur air. Romano venait d'ouvrir la porte du cabanon. Heureusement pour lui, il en était à l'opposé.
Mais la fenêtre, floue dans un effet recherché, gardait comme une égoïste ce qu'il désirait vraiment voir. Antonio se mouva, souple – peut-être même ridicule – de sous le châssis. Il pivota jusqu'à la porte d'entrée entrebâillée, tendit le cou, et découvrit un autre monde. Une autre facette de Romano.
Plaçant correctement son chevalet, ni trop grand ni trop incliné, choisissant avec application l'endroit parfait, Romano trimballait à la même occasion une ébauche peinturlurée dont l'alliance de couleurs d'été contrastait avec le blanc originel qui la dévorait encore à moitié. Puis, ayant trouvé l'endroit propice à sa passion, il alla dénicher quelques chiffons, pinceaux, palettes, bocaux, truelles et enfin un tabouret de secours en cas de fatigue, qui ensemble lui occupaient tellement les bras qu'on ne le voyait plus en-dessous. L'élément le plus obvie de son orchestre visuel manquait parmi ses musiciens : Romano s'en alla fouiller l'arrière de la pièce pour y ôter les tubes de peinture dont il ferait l'usage.
Antonio se crut fou, débile, insensé, abruti, aliéné, dément, mais il se leva. Oui, il se leva. Et s'avança vers l'ébauche qui patiemment attendait son créateur. Il ne sentait plus son cœur cogner contre ses côtes, ni son cerveau rosser de coups son crâne. Il leur désobéissait, tout sourire, comme un gamin testait les limites de la parentalité et de ses règles.
Chaque pas pesait plus lourd sur ses jambes. En tremblant presque, il arriva devant le tableau à peine commencé et écarquilla les yeux.
Un enfant, sur des marches, jouant avec un diabolo.
Le blanc du ciel n'était pas le blanc de la toile, mais un blanc volontaire, de telle sorte qu'un voile clair drapait sa surface, tels des nuages en infinie expansion – il lui semblait, malgré tout, distinguer un pigment bleu très pâle en retrait de cette croûte laiteuse. D'un soin infini, il effleura la peinture sèche. Il fut surpris de la brièveté des coups de pinceau, et de leur maîtrise. De microscopiques couches se superposaient, malignes, se mêlaient à leurs conjointes pour former le jaune vif du jouet, le vert des plantes et le beige des marches. L'enfant n'avait pas encore de regard, mais des joues bien rondes et rosées, un petit nez en trompette typique de cet âge, et des oreilles tout aussi charnues et lisses. Antonio fit glisser sa main vers les coins inférieurs du tableau. Pas de signature. Pas pour l'instant.
Il imaginait déjà, fiévreux, les mains de l'Italien s'affairer des heures durant autour de son œuvre.
« Qu'est-ce que tu fous là, connard ? »
Un regard de plus, et s'en était fini des doutes qui planaient au-dessus de lui. À son faible dam, Romano le fusillait de ses yeux olive et grognons.
La suite la semaine prochaine ~ portez-vous bien !
