CHAPITRE 10 :
Un doigt sur la détente. Une déflagration assourdissante. Son corps qui s'arque sous la douleur aigüe et lancinante. Ses yeux qui s'ouvrent dans le cri silencieux à l'écho de son cauchemar pernicieux. Et une image, toujours la même, venant le hanter. Deux immenses yeux verts, deux prunelles émeraude, celles de son mari. C'est alors que tout lui revint. La dispute, ses recherches, des informations qui le poussent à aller toujours plus loin, à planquer pour le retrouver, puis ce coup à la tête, sa vision floue, cette arme à la main de son mari, son regard froid et apeuré, ce coup qui part, cette ombre derrière Yann qu'il n'arrive pas à définir, cette incompréhension qu'il ressent, son mari qui s'éloigne, et puis ce trou noir qui l'attire et qu'il laisse l'emporter.
Des mains sur son corps, encore. Des voix sourdes, comme des balbutiements. Une nouvelle injection… mais de quoi ? Et son cœur ralenti, ses tourments s'apaisent, son souffle se régule, une sensation de quiétude passagère s'empare de lui.
Les images devinrent plus claires, il croisa les yeux de son médecin, avant d'apercevoir Alex. Encore et toujours Alex ; qui était là, qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il était dans cet état, dans ce lieu prolongeant son trépas.
Médecin : Monsieur Laporte, vous êtes avec nous ?
Un simple signe de la tête. Il avait trop de choses à penser, trop de choses à dire, mais rien ne sortait. Il se souvenait, de tout. Du regard de son mari, froid mais horrifié, de cet homme derrière lui qu'il ne connaissait pas, mais qu'il sait avoir forcé Yann à tirer. Cette vision qui lui avait échappé dans sa peur et dans ses doutes ; et il s'en voulait d'avoir douté, ne serait-ce qu'une minute, de l'intégrité de son mari. Jamais Yann ne l'aurait fait souffrir délibérément. Le médecin lui demandant se calmer, une fois de plus. Ce corps sans force qui l'abandonnait. Mais où était Yann ? Pourquoi n'était-il pas auprès de lui ? Ne l'aimait-il plus ? Leur dispute avait-elle fini ce sur quoi il ne pourrait jamais tirer un trait ? Il ne voulait pas, ne pouvait pas y penser. Il devait savoir. Savoir ce qui s'était passé, savoir dans quoi son mari avait été embarqué, savoir ce qu'il était advenu de lui. Car ne pas l'avoir à ses côtés était comme se sentir orphelin, abandonné. Il essaya de se lever, une fois de plus. Et comme toutes les autres fois, ses forces l'ayant déchu, il s'écroula contre ce lit qui était devenu sa prison. Il savait que les médecins, tout comme ses amis, étaient inquiets de son état qui n'évoluait pas, il avait surpris, dans ses détours entre conscience et inconscience, des bribes de conversation le concernant, comme quoi, bien que réveillé, son corps ne suivait pas, que sa plaie ne cicatrisait pas, qu'il s'affaiblissait au fur et à mesures des secondes qui s'écoulaient. Il ne pouvait rien faire, ça le rendait fou.
En désespoir de cause, pour la énième fois, il se mit à interroger Alex. Son collègue, son ami, celui qui lui mentait depuis qu'il était cloué ici. Il le voyait à ses yeux fuyants, il l'entendait à sa voix se dérobant sous les mots parfois confus et hésitants. Mais cette fois, peut-être à cause de son état affligeant, peut-être à cause de remords pesants, ou tout simplement en faveur de leur amitié, Alex se mit à parler. De l'infiltration, des frères Mancorri, de l'absence de Yann depuis cette nuit-là, des nombreux appels laissés chez lui sans réponses, mais aussi de ses peurs vis-à-vis de son propre état, de leur amitié qu'il avait mise en danger, qu'il avait menti pour ne pas l'inquiéter. Et puis, comme un gamin apeuré, Alex s'était, pour la première fois, mis à pleurer.
Alex : J'aime pas te voir comme ça… Je peux pas te voir comme ça… C'est pas toi, c'est pas toi…
Ses phrases, entrecoupées, se terminaient en sanglots étouffés. Devant son état, Kévin ne put réprimer des larmes trop longtemps refoulées.
Kévin : Ca va aller, Alex. Te mets pas dans des états pareils.
Alex : Pardon…
Ce mot qui voulait tout dire, tout demander, comme pour s'acquitter de ses fautes, de ses mensonges trop longtemps dissimulés. Et devant un tel désarroi, Kévin lui serra la main, séchant ses propres larmes, dans un ultime espoir de se montrer convainquant. Cette simple pression, paume à paume, value plus aux yeux d'Alex que tous les mots dits parfois sans intérêt, un semblant d'excuse bafouée. Alors ce dernier resserra son étreinte, et le cœur plus léger d'un poids subitement envolé, il le regarda avec un amour fraternel que jamais Kévin n'avait encore connu.
Alex : Je vais te le ramener, ton Yann, parole d'Alex. Mais en attendant tu t'accroches, hein ? Parce que si tu le fais pas, je vais faire comment moi ?
Kévin : Tu deviens sentimental, Alex, ça te ressemble pas.
Un sourire éclaira enfin le visage de son ami, qui essuya les traces de larmes parsemant ses joues rougies.
Alex : C'est de votre faute aussi, là. Avec vous, Roméo et Juliette ils peuvent aller se rhabiller. J'ai pas l'habitude non plus.
Quelques mots encore échangés, et Alex prit congé, lui assurant une nouvelle fois de lui ramener son mari. Il avait tant besoin de lui. Mais à la vue de sa réaction, Kévin commençait à comprendre. Yann qui n'était pas venu, qui s'était isolé, était la preuve de toute la culpabilité qu'il ressentait. Et Kévin ne pouvait le laisser s'accuser ainsi. Car si Yann ne pouvait se pardonner, lui, l'avait fait dès qu'il s'était rappelé. Il ne pouvait pas le laisser vivre en exilé.
Le son de la télé le rappela hors de ses pensées. Et lorsqu'il vit le reportage sous ses yeux, l'annonce d'un convoi de police détourné, la fuite de trois prisonniers, les frères que Yann lui-même avait piégé, il écarquilla les yeux. Il sut à ce moment-là qu'Alex ne le trouverait pas, que Yann ne devait plus être chez eux, que, connaissant son mari, il devait déjà être parti, traquant ces monstres sans répit. Il était effrayé, il avait peur. Le caractère de son mari, son impulsivité mélangée à sa détresse comme une fatalité le conduirait à commettre un acte qui ne lui ressemblait pas, et pour lequel il paierait tout sa vie, l'éloignant à jamais de lui. Alors, animé par la seule force de l'amour qu'il ressentait pour lui, et pour la première fois depuis des jours, Kévin, avec une force insoupçonnée guidée par la peur pour cet être qui était devenue sa moitié, réussi, avec bien du mal à s'extirper de son lit. Faible, chancelant, il attrapa les premiers vêtements à portée de main, troquant cette blouse de condamné. Puis, comme un automate, espérant passer à travers les mailles du filet, il entama sa fugue précaire. Se mettant dans la peau de son amant, pensant comme s'ils ne faisaient qu'un, il adopta la logique de Yann. Il avait appris à résonner comme lui, et cette fois, il remerciait son mari. Il savait où aller, où le trouver. Et c'était à lui de l'arrêter. Le futur, leur futur, était désormais tracé.
