Chapitre 10

« But I prefer to be alone

Than live a life that's not my own »


Le soleil quittait sa tanière nocturne, un peu plus lentement que d'habitude. Les oiseaux et les fées se réveillaient tandis que le courant tranquille de la rivière se faisait à nouveau entendre après une longue nuit de repos. Le silence de la forêt, si calme, fut soudainement brisé par un cri loin d'être bienvenu.

''Aaaargh!''

''Il y a un problème, Jane?''

''S'il y a un problème? C'est la cinquième libellule qui refuse de se laisser faire tirer le portrait! Si ça continue, je vais juste tout balancer à l'eau et -''

''Allons, je pense que tu peux mettre tes notes de côté pour un instant. Viens, Talutah a préparé son saumon aux noix pour le repas de ce soir.''

Lorsque Jane avait quitté le Jolly Roger, elle avait retrouvé Peter qui l'attendait de pied ferme sur l'île. Ils se retrouvèrent avec joie, échangèrent les nouvelles de leurs aventures – surtout Peter; se mirent au courant des dernières nouvelles – surtout Peter; et finalement, celui-ci lui expliqua que lorsqu'il avait vu les pirates en vadrouille, il s'était souvenu d'elle et avait envoyé Mirmeille la fée la chercher. Il s'était rappelé lui avoir promis de ne pas s'approcher du bateau, et il avait tenu sa promesse. Était-ce là une forme de respect envers une figure maternelle ou une simple forme d'attachement? Jane ne le saurait jamais vraiment.

Ils regagnèrent la cachette des garçons perdus – Jane fit la connaissance de petits nouveaux. D'autres avaient disparus; aux dires de Peter, il les avait tout simplement ''perdus en cours de route''. Ceux qu'elle connaissait lui semblaient avoir grandi: Tiny Tom n'était plus aussi petit, mais c'était le seul qui avait encore l'air de se rappeler d'elle et de ses histoires.

Bientôt, les droits de la vie avec les enfants reprit son cours, entre vadrouilles et jeux sans fin. Mais, de plus en plus fréquemment, Jane commençait à laisser ses pensées divaguer; elle se laissait distraire plus facilement et de ce fait, se faisait battre à la plupart des jeux qu'ils pratiquaient.

Une certaine lassitude montait souvent en elle; sans qu'elle ne s'en aperçoive, elle prêtait moins d'attention aux enfants: comme si son rôle de mère commençait à l'user. Ils le remarquèrent lorsqu'elle répéta la même histoire deux fois de suite à l'heure du coucher.

Parfois, elle regardait en arrière; sa vie d'avant, sa vie avec les pirates, sa vie avec les garçons perdus. Elle n'en regrettait aucune, et se satisfaisait de ce qu'elle vivait aujourd'hui. Mais elle passait ses jours à attendre que quelque chose se passe sans que rien n'arrive. Toujours les garçons affrontaient les pirates, les pirates affrontaient les indiens, et Jane s'accommodait avec les ennemis ou les amitiés que se faisaient Pan et les enfants.

Elle regarda les garçons alors qu'ils couraient au travers de la pièce après une souris qui avait eu le malheur d'empiéter sur leur terrain de jeu. A condition qu'elle s'en sorte saine et sauve, la pauvre ne s'en remettrait sans doute jamais.

Jane s'était alors levée et était sortie inaperçue de la pièce. Le silence l'apaisa et mit alors au clair toutes ses pensées. Pour une raison désormais impossible à ignorer, elle ne pouvait pas se remettre à vivre de la même façon avec les garçons perdus. Ou retourner chez les pirates. Elle était lasse. Lasse de devoir rester cloîtrée dans une seule et même catégorie.

Lasse de ce jeu de chat de la souris entre les pirates, les indiens, les garçons... ce jeu qui l'usait: elle n'avait plus envie de choisir un camp.

Comment pouvait-elle accepter de répéter les mêmes actions, jour après jour? Autour d'elle, l'île baignait dans une douce lumière bleutée tandis que les astres brillaient d'une vivacité rare. Jamais l'inconnu de la forêt lui avait semblé si accueillant. Elle prit sa décision.

Elle eut une explication avec les garçons perdus. Ceux-ci la laissèrent partir sans émettre plus de protestations qu'à son premier départ. Cette fois-ci, comme elle ne rejoignait pas les pirates, son sort leur paraissait nettement moins intéressant. Pas d'ennemis en jeu? Qu'elle fasse ce qu'elle souhaite; de toute façon, elle était devenue ennuyeuse ces derniers temps.

Elle pouvait toujours revenir leur rendre visite de temps en temps, même si elle doutait qu'à part Peter, peu se souviendraient encore d'elle la prochaine fois. Après quoi elle prit ses affaires et partit à l'aventure le lendemain.

Depuis sa séparation avec Peter, Jane avait baroudé, bourlingué tout autour de l'île pendant des mois – peut-être même un an, si elle comptait bien.

Elle jeta un œil à ses cheveux – lorsqu'elle était arrivée à Neverland, ils lui arrivaient à l'épaule. Désormais, ces mêmes cheveux lui arrivaient au coude. Cette indication vague lui permettait quelque peu de se repérer temporairement. Mais à quelle vitesse les cheveux étaient-ils censés pousser? Pour ce qu'elle savait, elle pouvait tout aussi bien avoir 19, 20, ou même 21 ans maintenant. Mais tout cela n'avait plus d'importance, décida-t-elle d'un haussement d'épaules.

Quand elle avait quitté Peter, elle avait tout d'abord marché droit devant elle, simplement. Armée de son sac à dos que les garçons avaient gardé pour elle, elle avait de quoi collecter de quoi vivre et échanger ce qu'elle avait de superflu.

Mais l'outil le plus utile de son initiation à travers la forêt de Neverland s'était avéré être le carnet de Hook. Tout d'abord, la carte, qui était plus que complète l'aidait énormément; mais elle s'appuyait aussi sur des notes diverses: quels fruits pouvait-on manger sans risques, quelles sources d'eau pouvait-on trouver dans les environs, quels chemins pouvait-on suivre sans danger.

Elle s'était longtemps interrogée sur ce carnet. Celui-ci s'interrompait soudainement au beau milieu d'un dessin des marécages; pourtant, ce livre reposait bien confortablement au fond d'une malle. Comme si quelque chose l'avait empêché de continuer ses recherches.

Et ce quelque chose était tout simplement la perte de sa main. Hook n'avait sans doute pas souhaité continuer à recenser les merveilles de Neverland alors que sa Némésis venait d'apparaître.

Lors des premiers jours de son errance, elle dormait où elle pouvait, le plus souvent à la belle étoile ou à l'abri dans une caverne.

Puis, elle rencontra sur son chemin des tribus indiennes diverses – et, juste comme ça, passait quelques jours ou quelques semaines avec eux. En hiver - quand Peter s'absentait et que toute l'île était en hibernation - ils partageaient volontiers leurs tentes, leurs vivres. En échange, elle leur apprenait des chansons, des histoires, des contes venant tout droit du monde par-delà Neverland.

Et quand à elle, elle s'était mise à noter machinalement dans le carnet de Hook ce qu'elle apprenait là-bas: quelles étaient leurs traditions? Leur dialecte? Leur régime alimentaire? Etc, etc. Bien que ressentant une pointe de culpabilité à l'idée d'écrire dans ce carnet qui n'était pas le sien, elle se fit une raison et décida qu'étoffer ce recueil était mieux que de le laisser moisir au fond d'une malle.

Elle adorait résider chez les indiens, mais depuis son séjour prolongé chez les pirates, Jane ne supportait plus rester en place trop longtemps - alors, elle reprenait la route, et le carnet s'étoffait.

Une fois, elle s'était hasardée jusqu'à une partie de l'île que même Peter et les garçons perdus ne lui avaient jamais montré: le port des pirates.

Après avoir passé la plus grande partie de son temps dans la forêt, quel choc que de découvrir cette partie de l'île, domptée par l'homme! Cela lui rappelait le monde de sa vie d'autrefois – la vie réelle, si elle osait dire.

Elle s'aventura, visita les recoins, les quartiers et les pubs, écouta ce qui se disait ça et là.

Un jour, Jane commença même à s'attarder dans un pub. Cependant, entendant le nom de son ancien camarade d'équipage parmi le brouhaha ambiant, Jane quitta bien vite l'endroit. Plus tard, elle avait échangé un vieux porte-clefs qu'elle avait retrouvé dans son sac (une fée en plastique, dont elle avait convaincu le vendeur qu'il s'agissait d'une véritable fée sous l'emprise d'un mauvais sort) contre une cape munie d'une large capuche – assez pratique pour déambuler sans être reconnue.

Après cela, Jane n'avait pas réellement osé retourner au port, préférant le silence de la jungle au vacarme humain.

Jane ne s'était rarement sentie aussi libre, aussi indépendante. Si sa vie avec les garçons perdus était construite selon un ordre dicté par Peter, et sa vie sur le Jolly Roger régie par les tâches et les corvées, la façon dont elle vivait aujourd'hui était décidée par elle seule uniquement.

A ce point du récit, Jane s'était mise à recenser la vie animale de l'île – tâche ardue s'il en est. Pourquoi le faisait-elle? Elle l'ignorait, mais cela donnait un sens à sa vie actuelle; une raison de se lever chaque jour, une découverte de plus à faire.

Au moment du dessin de la libellule, elle séjournait depuis quelques jours avec la tribu de Lily la Tigresse. Elle avait déjà tissé des liens avec la tribu du temps où elle faisait partie des garçons perdus, et aujourd'hui elle comptait parmi les invités les plus chers.

Prenant son bol de saumon, elle s'installa auprès du feu. Lily la Tigresse trônait sur l'assemblée du haut de son siège d'honneur – elle avait hérité du pouvoir après avoir fait preuve d'une témérité sans pareille au combat, une fois en âge de batailler. En plus d'être la fille du chef, elle possédait ses propres qualités, ce que Jane respectait autant que tout autre.

''Jane, qu'as-tu réussi à ajouter dans ton carnet aujourd'hui?''

C'était Talutah, la sœur cadette de Lily. Il semblait que cette dernière avait hérité de tous les traits d'une cheffe – fort caractère, tempérament décidé – pour laisser à sa petite sœur un caractère bon et serein, une humeur juste et équilibré.

En toute honnêteté, Jane était plus à son aise en compagnie de Talutah. Bien qu'assez commune physiquement, elle possédait de doux yeux noirs qui avaient l'air de sonder l'âme de son interlocuteur sans emmètre de jugement.

L'opposé, en quelque sorte, de sa grande sœur. Lily était, elle, d'une beauté digne d'être chantée par les anciens grecs – mais ses yeux étaient plus sévères, et elle ne pouvait poser son regard de cheffe sur vous sans que vous ne vous sentiez jugé pour vos crimes inavoués.

''Peu de choses, j'ai bien peur'' soupira Jane.

''Allez, montre-moi, s'il te plaît''. On ne pouvait jamais rien refuser à cette bonne âme qu'était Talutah.

Jane lui tendit son carnet. Pour la centième fois, la jeune fille le feuilleta avec une joie non dissimulée – elle adorait tout particulièrement les croquis de paysages et d'animaux. Un jour, elle s'était arrêtée sur les dessins du port pirate, intriguée.

''As-tu rencontré des pirates, Jane?'' lui avait-elle alors demandé.

''Plus qu'à mon tour! Et j'ai même connu...'' elle mima le fameux crochet de la main.

La jeune fille dissimula mal son émotion face à cette confidence.

''Le reste de la tribu n'a de cesse de dire que c'est le plus dangereux des pirates. Oh, Jane, est-ce vrai qu'il a des dents acérés et des yeux qui vous jettent du feu?''

Ce fut au tour de Jane d'être estomaquée. Rejetant sa tête en arrière, elle rit de bon cœur sans être capable de s'arrêter.

''Mais...'' répondit-elle entre deux hoquets, ''mais non, loin de là! C'est vrai qu'il est dangereux, mais ça ne se lit pas sur son physique...'' Là-dessus, elle s'arrêta un instant et enfouit son poing contre sa joue, comme était son habitude quand elle était songeuse.

''En fait, c'est plutôt dans sa présence qu'il y a quelque chose de dangereux; presque animal; presque félin...'' Jane fit une pause, continuant de chercher ses mots. ''Cela dit, il garde quand même une dignité très 'aristocratie anglaise', je trouve... Bah! Tu comprendras aussitôt ce que je veux dire, si tu le vois un jour.''

Talutah ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. ''Oh! Mais c'est que je n'ai pas envie de le rencontrer un jour, moi!''

Et Jane de la rassurer: ''Ne t'inquiète pas, va! Si ça peut te rassurer, j'ai lu quelque part qu'il a aussi un côté sensible. Il joue du clavecin, par exemple.''

''Avec un crochet pour main?

- Il faut croire.''

Ce qui laissa Talutah silencieuse pendant un long moment. Elle reprit:

''Dis-moi, Jane, s'il n'a pas des yeux qui lancent des flammes et des dents pointues, il est comment?''

Cela sembla bizarre à Jane de devoir décrire le capitaine. Pour elle, le capitaine était, et c'est là tout ce qu'il fallait savoir. Elle réfléchit un instant, cherchant les bons mots tout en visualisant l'aspect du capitaine.

''Eh bien, commença t-elle, il a des yeux très bleus – myositis, en fait. Des longs cheveux noirs bouclés, une barbe finement taillée... Des traits assez fins et réguliers... Une dentition tout à fait normale, rassure-toi... Et, dois-je préciser qu'il possède un crochet à la place d'une main?''

''Mmh. Mais dis-moi, il n'a pas l'air si terrible que ça, alors.'' Elle ajouta plus bas, d'un ton de confidence: ''Même presque beau, d'après ce que tu me décris.''

''Beau...'' En voilà, une nouvelle façon d'appréhender Hook! Pour elle, il n'avait jamais été qu'un challenger avec qui se livrer à des jeux de manipulation et d'esprit - le corps importait peu dans tout cela. Mais, maintenant que Talutah mettait le doigt dessus... ''Peut-être, oui. Mais voilà longtemps que je l'ai vu; je serais incapable de m'en souvenir précisément!''

''En tout cas, ça me donnerait presque envie de voir à quoi il ressemble en vrai, maintenant!'' avait conclu Talutah en riant.

Celle-ci avait présentement fini de feuilleter le carnet de Jane.

''Tu as raté la libellule, là.''

- Oh! S'il te plaît, ne me parle pas des libellules pour le reste de la soirée, j'en ai assez soupé!''

Le repas était fini, et les plus âgés restèrent se partager le calumet pendant que la doyenne de la tribu contait les mythes et légendes oubliés de ses aïeux.

Jane regagna sa tente, essayant de ne pas trop repenser à sa discussion avec Talutah.