/!/ Scène de violence dans ce chapitre /!/ J'ai beaucoup édulcoré les choses, mais je préfère prévenir pour les âmes sensibles. Il s'agit du passage en gras.
Sur ce, bonne lecture !
Chapitre 10
Cauchemar
Lorsque nous quittâmes enfin la petite maison d'Henry Kind, la nuit était déjà tombée. J'avais compté onze verres pour le vieil homme, qui semblait finalement bien tenir à l'alcool, sans doute par habitude, et huit pour Naru qui s'appuya lourdement sur la portière dès qu'il fut certain qu'Henry ne pouvait plus nous voir.
L'ancien écrivain avait ainsi vécu seul dans le manoir pendant plus de trente ans, au contact de ses secrets, et du passé qui s'y cachait. De son témoignage, je ne retenais qu'une seule chose, un seul nom, celui de Léonore Usher. L. La femme que j'avais vue dans mon rêve, celle de la montre, celle de la tombe aussi. Léonore… Amante de William, avant le mystérieux massacre de toute une famille. Et cette créature… était-ce la même que celle qui avait pénétré dans mon appartement deux soirs plus tôt, à quasiment trente ans d'intervalle ? Le plus troublant était la description de l'odeur qu'en avait fait Kind exactement la même que celle que j'avais relevée.
– Toi aussi ça t'intrigue ? » me demanda Naru en démarrant, le visage plus pâle que d'ordinaire.
– Ça concorde pour l'instant avec ce qu'on a découvert. Les morceaux commencent à se recoller…
– Il faut qu'on aille dans cette cave.
– Et pour la créature ?
– Ça on verra plus tard.
Consciencieux jusqu'au bout, Naru avait demandé à Henry s'il avait emporté avec lui des documents ou des objets qu'il avait trouvé dans la maison, comme les fameux cahiers par exemple, mais ce dernier nia obstinément, en disant qu'à part son propre mobilier, jamais il n'aurait ramené avec lui quoi que ce soit. De peur que ça le poursuive.
« Merci Monsieur Kind pour votre accueil et vos explications », avait-il alors déclaré. « Comme il se fait tard, nous n'allons pas nous éterniser, mais nous reviendrons demain afin de vous faire signer l'autorisation de destruction du manoir, si vous êtes toujours d'accord avec ça. »
« Faites donc ! » avait alors répondu le vieil homme. « Ça m'fait un peu d'compagnie ! »
– Il faut qu'on trouve un hôtel… et rapidement. » Murmura soudain Naru d'une voix étrangement pâteuse.
– Tu es sûr que ça va ?
– Ça va.
Nous nous arrêtâmes au premier hôtel qui se présenta ; un établissement petit mais correct, accolé à un pub dont s'échappaient quelques écho de verres entrechoqués et de rires.
– Je te laisserais te débrouiller avec la réception si ça ne te dérange pas », me dit Naru en me confiant une liasse de billets. « Il vaudrait mieux… pour nous que je ne parle pas… ».
Effectivement, il commençait à avoir une diction douteuse, et en le voyant se courber soudain, la tête en avant et la main plaquée contre la bouche, je commençai à comprendre.
À cause d'un mariage, l'hôtel était blindé, et ne disposait que d'une seule chambre de libre, avec un lit deux places. Vu l'état de Naru qui s'aggravait avec les minutes, je n'insistai pas et réglai avant de le trainer trois étages plus haut, nos deux bagages sur le dos et craignant de le voir rendre ses huit verres de whisky à chaque marche supplémentaire. Nous parvînmes finalement devant la porte, et à peine l'avais-je ouverte que Naru se précipita dans la salle de bain en claquant la porte. À l'écoute du bruit de déglutition et de la quinte de toux qui s'ensuivit, je me raidis.
– Ça va aller ? », tentai-je partagée entre rire et compassion.
– Ça va… » me répondit une voix faible derrière la porte. « N'entre pas ! »
J'attendis ainsi plusieurs minutes, la fenêtre ouverte et mes écouteurs sur les oreilles, avant de tenter une nouvelle approche.
– J'ai des anti-vomitifs si tu veux…
Cette fois, ce fut un long silence qui me répondit.
– Naru ?
– Donne toujours…
En sortant la boîte de sachets de mon sac, je m'aperçus que je n'avais rien, même pas une bouteille d'eau pour lui permettre de les prendre.
– Il y a des verres dans la salle de bain ?
– Attends… oui il y en a…
– Je peux entrer ?
Nouveau silence.
– Naru ?
– Tu ne diras rien à personne, c'est clair ?
– Très clair… », soupirai-je.
– Entre.
Je le trouvai avachi contre la cuvette des toilettes, le visage trempé de sueur et les lèvres encore humides de salive.
– Qu'est-ce que tu regardes ? » grogna-t-il, avant de vomir de nouveau.
– Si tu ne supportes pas l'alcool, il ne fallait pas lui en demander… » rétorquai-je en remplissant l'un des verres en plastique qui avaient été laissés sur le robinet.
– C'était le seul moyen de lui délier la langue… tu ne connais pas les vieux de ce pays.
– Tu penses vraiment qu'il n'y avait pas d'autre moyen ?
– L'alcool a deux vertus », dit-il en prenant le verre que je lui tendais et en avalant d'un trait son contenu. « Sociabiliser les gens, en particulier les solitaires, et leur délier la langue. Sans ça, je ne pense pas qu'il nous en aurait autant dit sur le manoir. »
– Toi aussi ça va te sociabiliser et te délier la langue ? » me moquai-je.
Le regard glacial qu'il me lança ne fit qu'accentuer mon envie de le taquiner.
– Et comment ça se fait que tu avais des trucs comme ça sur toi ?! », répliqua-t-il en désignant le paquet d'anti-vomitifs qui était resté dans ma main.
– C'est pour le mal des transports. Et…
– Et ?
– Yasuhara rentre souvent éméché.
– Je vois.
Je cessai de l'embêter et refermai doucement la porte de la salle de bain avant de m'effondrer sur le matelas. Si j'avais pensé un jour devoir dormir dans le même lit que Naru… Rien que d'y penser, mes joues se remirent à rosir, et je tentai de calmer les battements de mon cœur en songeant au récit d'Henry Kind.
Léonore Usher et William Simons… Pourquoi le billet figurait-il dans un cahier de musique ? Peut-être William avait-il été engagé comme précepteur, comme c'était d'usage à l'époque. Pourquoi pas… Et pourquoi la famille avait-elle finie massacrée ? Quelque chose me disait que Simons n'était pas étranger à cette histoire. Si Léonore et lui s'aimaient, si elle avait été tuée sans qu'il n'en sache rien comment se serait-il alors vengé ? Une pensée me traversa soudain l'esprit comme un éclair. Léonore aurait-elle été tuée par sa propre famille ? Cette simple question me fit frémir, et seule l'ouverture de la porte de la salle de bain parvint à m'arracher de mes réflexions.
– Quelle heure est-il ? » demanda Naru, qui avait repris quelques couleurs, et me fixait, lascivement appuyé contre le mur, et la main sur le front.
– Un peu plus de 21h », répondis-je en jetant un œil à mon portable. « Ça va mieux ? »
– Un peu mieux oui. Tu dois avoir faim.
Mon estomac criait famine depuis que nous avions quitté Henry Kind.
– Je vais me chercher à manger », déclarai-je. « Il doit bien avoir de quoi grignoter dans le pub d'en bas. Tu veux que je te ramène quelque chose ? »
– Sans façon. Mon estomac a bien assez souffert pour la soirée.
J'accueillis sa réponse par un petit rire, et enfilai mes chaussures et ma veste avant de filer.
– Je prends les clés.
– Je vais prendre une douche si jamais. » Rétorqua Naru. « Donc n'entre pas à l'improviste dans la salle de bain. »
– Aucune chance pour ça…
Enfin seul.
S'il avait su qu'il se retrouverait dans cet état il n'aurait pas autant forcé sur le whisky. Fichu système digestif. Et Mai, avec ça, devant qui il avait été contraint de se montrer dans l'une des positions les plus humiliantes qui soit. S'il avait su… il s'en serait définitivement tenu au thé.
Encore nauséeux, Naru s'assit un moment avant de fouiller son sac et d'y prendre de quoi se laver. L'eau chaude lui fit du bien, et lui permit de réfléchir plus posément à ce que leur avait raconté Henry Kind, ce curieux personnage qui avait tout de même vécu trente ans dans un manoir hanté. Par moments, il avait douté de la véracité du récit, et quelques détails l'avaient interpelé. La persistance d'articles aussi anciens mentionnant la famille Usher et l'étrange massacre dont elle avait été victime ce cahier, rare vestige du passé de la maison, et qui prouvait, par un heureux hasard, l'existence d'une relation amoureuse entre William Simons et cette fameuse Léonore s'il n'y avait eu que ça, il en aurait peut-être conclu aux élucubrations d'un ancien écrivain encore hanté par ses histoires, mais il y avait ce nom, Jacobin, le même que celui de l'homme qui les avait apparemment devancés sur la piste de Simons.
Naru ne doutait pas de l'honnêteté du vieil homme, mais ces détails l'amenaient à penser qu'on s'était joué de lui. Était-il réellement un héritier légitime de Simons, ou simplement la victime idéale à qui confier le manoir ? Après tout, s'il avait été connu à l'époque pour ses histoires de fantômes, jeune écrivain prometteur à l'imagination débordante passant son temps à rêver de lieux et de maisons hantés par les spectres d'amants déçus ou maudits, qui de mieux pour un tel endroit ? Mais pourquoi avait-il fallu que quelqu'un s'y installe soudain, après un siècle d'abandon ? L'histoire de la lettre aussi était louche, tout comme ce cabinet d'avocats. Pourquoi aurait-on eu besoin de quelqu'un pour entretenir la maison, alors qu'elle tombait en ruine depuis des années ? Y avait-il quelque chose à y protéger ? Et si on avait voulu mettre Henry sur la piste sans pour autant lui révéler les secrets de la demeure ?
Plongé dans ses réflexions, Naru s'aperçut soudain qu'il avait laissé son pyjama dans son sac, et noua une serviette autour de ses reins en espérant que Mai ne soit pas revenue. À son grand soulagement, la chambre était vide, et il put s'y glisser sans être gêné par la présence de la jeune femme pour récupérer ses vêtements. Il avait presque regagné la salle de bain, lorsque la porte s'ouvrit sur la silhouette de Mai.
J'eus à peine le temps d'apercevoir son torse et ses jambes dénudés, le grain de sa peau si pâle, et encore humide, qu'il avait déjà disparu dans la salle de bain.
– La prochaine fois, frappe avant d'entrer ! » me cria-t-il.
– Ça va… je n'ai rien vu », protestai-je en croquant dans la barre de céréales que j'avais achetée, à tout hasard, dans un distributeur.
Enfin rien… disons que j'en avais assez vu pour rougir jusqu'aux oreilles, et arriver à ce constat son corps était sublime.
Après quelques minutes, Naru sortit enfin, vêtu de son pyjama vieillot qui lui donnait tout de suite un air moins… attrayant, et me toisa d'un œil sévère.
– Tu n'as acheté que ça ?
– Oui, ça me suffira pour ce soir.
– Si tu le dis…
– Au fait », commençai-je, la bouche encore pleine. « Où est-ce que tu as trouvé ces faux-noms ? Les renseignements sur le personnel de l'agence, et la carte ? »
– J'ai interrogé la secrétaire de l'agence.
– Ne me dis pas qu'elle t'a tout déballé sans rien demander !
– Je suis doué.
Quel narcissique ! Après il se demandait comment j'avais trouvé son surnom ?
– Tu l'as draguée ?
– Oui.
– Sérieusement ?!
– Je me suis rendu à l'agence et comme la secrétaire s'ennuyait, je l'ai invitée à boire un verre.
– J'espère que cette fois-ci tu ne t'es pas retrouvé la tête au-dessus des toilettes. » Lui lançai-je sans même un sourire.
– Tsss.
– Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
– Que c'était Monsieur Valera, le patron de l'agence qui s'occupait personnellement des affaires de Monsieur Kind, mais qu'actuellement, il était préoccupé en raison des problèmes de santé de sa fille. Elle m'a dit aussi que l'agence cherchait depuis six mois un nouvel employé pour remplacer un certain Dawson, parti à la retraite, et qu'ils en étaient à leur troisième licenciement. Elle m'a enfin confié qu'Henry Kind était un monsieur discret, vieux et grabataire qui n'avait pas voulu installer le téléphone chez lui, ce qui rendait les communications avec lui très longues et agaçantes.
– Et comment est-ce qu'elle t'a donné son adresse ?
– Ça je m'en suis chargé moi-même pendant qu'elle récupérait son manteau.
– Et la carte ?
– Un simple montage. Kind n'y a vu que du feu.
– Tu sais qu'on pourrait te faire enfermer pour ça ?
– Je me contente de faire mon travail.
– Psychopathe.
Sans doute habitué à mes attaques verbales, Naru se contenta de s'asseoir, les yeux dans le vide.
– Il va falloir éclaircir cette histoire, à propos de Jacobin… » murmura-t-il, sans doute plus pour lui-même qu'à mon adresse.
– Jacobin ?
– Le nom du cabinet d'avocats qui a confié le manoir à Henry. C'est aussi celui d'un certain Andrey. Jeff m'a signalé qu'avant nous, il avait déjà recherché des informations au sujet de William Simons, et l'agence immobilière de Gravesend a fait ce même constat, en m'en livrant une description similaire.
– Hmm. Toujours la secrétaire.
– Je ne l'ai pas draguée.
– Tu as dit le contraire il y a cinq minutes !
– Je ne l'ai pas draguée. J'ai simplement bu un verre avec elle pour lui soutirer des informations.
– Si tu le dis… tu fais ce que tu veux après tout.
– On est sur une affaire, et toi tu penses à ce genre de détail ?! » rétorqua-t-il en se tournant soudain vers moi.
Intimidée par la froideur de son regard, je consentis à passer l'éponge, et à mettre ma jalousie de côté j'étais ridicule.
– Excuse moi », marmonnai-je. « C'est la fatigue. »
– Ce n'est pas grave.
– J'ai…
– Quoi ?
– J'ai un mauvais pressentiment… par rapport à tout ça. Cette histoire de massacre, cette relation entre Léonore et William, le fait qu'on l'ait enterrée vivante… J'ai l'impression qu'on s'aventure toujours plus loin dans l'horreur, et j'ai… j'ai peur de ce qu'on trouvera au bout du chemin.
– Tu peux toujours renoncer tu sais ? Je ne t'oblige pas à rester ?
– Non, mais toi tu ne renonceras pas. Donc moi non plus, parce que je te connais.
Il ne dit rien, se contenta de me regarder tandis qu'un léger sourire étirait ses lèvres.
– Pour ça, tu n'as pas changée », murmura-t-il finalement.
Alors je souris à mon tour, et lui racontai, sans savoir pourquoi, le rêve que j'avais fait chez lui. Celui où m'étaient apparus William et Léonore jeunes et heureux, assis comme deux enfants au bord de la rivière, sans doute un après-midi d'été. Il m'écouta sans m'interrompre, et lorsque j'eus terminé, il soupira longuement, le regard de nouveau perdu, indéchiffrable.
– Tout ça ne pourrait-être qu'une histoire d'amour qui a mal tourné… » dit-il finalement.
– Peut-être…
Nous nous étions assis, chacun sur un bord du lit, séparés par une frontière imaginaire que nous n'osions franchir, et qui m'apparut soudain comme une distance bien réelle, et impossible à traverser.
– J'ai moi aussi besoin d'une douche », dis-je finalement en me levant, et en récupérant mes affaires.
Lorsque je sortis de la salle de bain, propre et fin prête à dormir, je trouvai Naru endormi. Toujours assis, il s'était affaissé contre le sommier, la tête en avant, et la bouche légèrement entrouverte il avait l'air épuisé.
– Naru ?
Comme ma voix ne suffit pas à le réveiller, je le secouai doucement, et attendis qu'il ouvre les yeux.
– Tu vas attraper un torticolis comme ça », murmurai-je.
Sans prendre réellement garde à ma présence, Naru se redressa, juste assez longtemps pour écarter les draps avant de s'écrouler de nouveau sur le matelas, la tête sur l'oreiller, sans même les rabattre.
– Bonne nuit. » Dis-je finalement, en me glissant à mon tour sous les draps, et en le couvrant, avant d'éteindre la lampe de chevet. « À demain. »
Il faisait noir. C'était normal, ça devait être normal, pourtant quelque chose clochait.
Elle devait être couchée et dormir. Qui l'avait assise dans ce cas ? Pourquoi n'arrivait-elle pas à bouger ses membres ? Et son corps, si lourd, presque flasque…
Soudain, Mai remarqua que quelque chose de râpeux bloquait ses mouvements. Et Naru, où était-il ? Elle se souvenait s'être endormie avec lui pourtant ?
Elle voulut crier, l'appeler, mais quelque chose entra brusquement dans sa cuisse, et lui arracha un hurlement de douleur, tandis qu'un liquide brulant imprégnait ses vêtements. On retira la lame. Elle ne voyait toujours rien.
Puis la douleur de nouveau, quelque chose qui la brûlait, s'attaquait à ses vêtements et à sa peau, remonta le long de son dos tremblant de souffrance jusqu'à ce qu'on jette sur elle un plein sceau d'eau.
Terrifiée, elle n'osait toujours pas parler. Ses dents se mirent à claquer, et ses membres tremblaient si fort qu'elle sentait presque ses os s'entrechoquer. Et la douleur recommença, lancinante, encore et encore, sans qu'elle ne sache jamais pourquoi, sans qu'une seule parole ne soit prononcée, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus la force de crier.
Il lui sembla alors entendre quelqu'un. Une voix qu'elle avait longuement écoutée, sans pour autant la connaître. Une voix de vieillard, rauque et brisée, qui semblait supplier, elle se demanda pourquoi, puisque c'est elle qui souffrait tant.
Alors la douleur reprit, dans son bras gauche, dans sa jambe droite, dans son poignet, dans ses phalanges, dans ses ongles qu'on arracha un par un, puis ses yeux, son ventre, son dos, et jusqu'à ses dents. Elle crut devenir folle, hurla encore à s'en déchirer la gorge, supplia même, promit tout, à condition que ça s'arrête. Ça ne s'arrêtait jamais.
Dans un dernier cri, elle crut mourir lorsqu'une autre voix retentit, plus forte et plus soutenue.
« Mai ! »
C'était son nom.
« Mai ! Réveille toi ! Mai ! »
Et cette voix, elle la connaissait… Où l'avait-elle entendue déjà ?
« C'est un rêve ! Réveille-toi ! »
Une douleur vive, et pourtant différente des autres vint alors piquer sa joue, et soudain, la souffrance s'estompa en même temps que les ténèbres.
Elle ne vit qu'une lumière tamisée qui l'éblouit un peu, et la pâleur d'un visage qu'il lui semblait connaître. Une douce chaleur l'étreignit alors longtemps, et de plus en plus fort, jusqu'à ce qu'elle sombre de nouveau dans le noir, et l'apathie fiévreuse qui l'avait saisie.
Seul le bleu de ses yeux l'accompagna dans sa chute.
Quelque chose haletait, tout près de lui, souffrait, étouffait presque.
Naru crut d'abord rêver, et s'aperçut bientôt que quelque chose l'avait réveillé. La chambre était plongée dans la pénombre, et l'espace d'un instant, il fut incapable de dire où il se trouvait, lorsque son pied en rencontra un autre, petit et lisse. En s'écartant soudain, il se rappela la route, la mer, l'hôtel, le lit qu'il devait partager avec Mai, et soupira. La respiration sifflante, dans l'obscurité, c'était la sienne.
Allumant la lampe de chevet, Naru cligna des yeux, le temps de s'habituer à la clarté soudaine, et se tourna de nouveau vers la jeune femme. Elle dormait, les yeux clos, mais son souffle était saccadé, presque douloureux et son front trempé. En soulevant légèrement les draps, Naru remarqua qu'elle avait replié ses bras contre elle et les maintenaient raides, comme si elle était incapable de bouger, tout en semblant se débattre contre quelque chose. Elle devait être en train de faire un cauchemar.
– Mai ?
Elle ne réagit pas, et tourna tout à coup la tête sur le côté en gémissant, les dents serrées, tandis que sa respiration devenait de plus en plus forte et saccadée.
– Mai !
Son visage prit soudain une expression de souffrance intense, et sa poitrine se souleva brutalement avant de retomber, et de se soulever de nouveau.
– Mai ! Réveille-toi !
Ses cheveux ruisselant de sueur collaient son visage et son front, et ses lèvres s'entrouvraient parfois dans un cri silencieux, qu'elle n'arrivait pas à émettre.
Gagné par la panique, Naru finit par s'accroupir sur le matelas et la prit par les épaules.
– Mai ! C'est un rêve ! Réveille-toi ! », cria-t-il en la secouant, ce qui ne fit qu'accentuer ses gémissements.
– Réveille-toi ! »
Des larmes de terreur commencèrent à perler au coin de ses yeux et à rouler le long de ses joues. Soudain, Mai se figea, la bouche grande ouverte, le torse arquée et la tête révulsée en arrière. Ses yeux s'ouvrirent brusquement avant qu'elle n'émette un hurlement strident et continu.
– Mai !
Paniqué, Naru la soutint par la tête et la gifla, en espérant que ça la réveille cette fois pour de bon. Son geste laissa une trace écarlate sur le visage de la jeune femme qui sembla soudain se détendre tandis que son cri s'estompait. Elle cligna alors des yeux quelques secondes, et tourna lentement la tête vers lui, le souffle court, sans cesser de trembler.
– Naru… ?
Sa voix, comme son regard semblaient s'être éteints, et portaient encore les marques d'une terreur que Naru ne parvenait pas à s'imaginer. Sans savoir quoi faire, il l'aida à se redresser, et porta à ses lèvres le verre d'eau qu'elle avait laissé sur sa table de nuit.
– Bois.
Mais ses tremblements presque convulsifs l'empêchèrent d'avaler la moindre gorgée, et la laissèrent haletante contre lui. Alors, à défaut de pouvoir faire autre chose, Naru ceint ses bras autour de ses épaules brûlantes, les mains contre son dos, et la serra contre lui.
– C'est fini… » murmura-t-il. « Ce n'était qu'un cauchemar… tout va bien. Calme-toi. »
Sa tête au creux de son épaule et ses cheveux glissant entre ses doigts, il la sentit alors tressaillir et inspirer longuement, secouée par les premiers sanglots. Ses pleurs furent violents, et plusieurs fois, Naru crut que son cœur allait lâcher tant les convulsions étaient fortes, et la laissaient chaque fois plus faible et essouflée. Impuissant comme il ne l'avait jamais été, il la garda contre lui, longtemps, serrant plus fort chaque fois qu'un nouveau sanglot la saisissait, sa main contre sa tête, sa joue contre la sienne, et son cœur battant trop fort contre le sien longtemps, toute la nuit peut-être, ils restèrent enlacés, jusqu'à ce que Mai se calme enfin, et laisse sa tête chavirer contre son épaule, bercée par une respiration enfin normale. Alors seulement, Naru osa s'écarter, et poser son regard sur le visage épuisé de la jeune femme. Elle pleurait toujours, mais ses traits s'étaient apaisés, et elle finit par s'endormir de nouveau, sans doute à peine consciente de ce qu'il venait de se produire.
Avec une extrême délicatesse, Naru l'allongea de nouveau, dégagea les mèches de cheveux qui s'étaient collées sur son visage, et imbiba un mouchoir d'eau pour éponger son front, ses joues et son cou. Au bout d'un moment, elle sembla dormir de nouveau sereinement. Son cœur à lui, en revanche, ne pouvait plus s'arrêter.
