Posté le : 21 Novembre 2011.
Vinyles : Les chansons que j'ai écouté en rédigeant ce chapitre : Crazy - Gnarls Barckley. The Wolf - Eddie Vedder. Warwick Avenue - Duffy. Diamonds All Day - Elysian Fields. When our wings are cut, can we fly ? - Gustavo Santaolalla.
Bonne lecture !
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ROCKRITIC II
Chapitre 10 : RAINBOW WATERCOLOR
« - Je ne voulais pas te couper les ailes, Little Love.
- Pourtant, c'est exactement ce que tu as fait. »
You've fucked my ass,
Fucked my dreams
Fucked my life.
Al est pris en charge par un interne de l'hôpital tandis qu'un autre vérifie ma tension.
Je ris de temps à autre alors que j'entends, depuis le couloir, Al brailler des inepties aux médecins. Je crois qu'il s'est cogné la tête trop fort et manque encore d'oxygène. L'interne lève les yeux au ciel, blasé.
- Il est tout le temps comme ça ? demande l'interne alors qu'il finit son auscultation.
- Oh, encore là, il est plutôt calme. Je peux rentrer chez moi ?
- On va vous garder en observation pour la nuit, et demain matin, vous pourrez reprendre vos activités en évitant de prendre froid. Vous avez de la chance de savoir nager et de ne pas vous être fait mal dans l'eau. C'est bête, mais ça peut très vite mal tourner ce genre de choses. Enlevez rapidement vos derniers vêtements humides et allez vous reposer.
J'acquiesce et le regarde s'éloigner. J'attends que le futur médecin qui s'occupe d'Al en aie fini pour aller rejoindre la chambre que nous occupons. Dépité, l'interne sort sans un mot après avoir bredouillé quelques instructions aux infirmières.
Je saute sur mes jambes et rejoins la chambre. Al est dans un coin, fixant le mur, sa robe de chambre blanche se confondant avec le reste. On voit ses fesses et je ne peux m'empêcher de rire discrètement.
- Tu peux sortir de ta cachette, dis-je avec une pointe d'amusement. Je vais prendre une douche et aller dormir : je suis exténué. Demain, on rentre et on reprend nos vies normales loin l'un de l'autre.
Al s'assoit sur le lit en face du mien tandis que je me débarrasse de mon pantalon encore trempé.
- J'ai cru que ce toubib n'allait jamais me lâcher, marmonne-t-il. Il voulait absolument vérifier des choses sur mon compte…
- Il voulait probablement vérifier qu'à cause du froid ta queue ne s'était pas rétractée comme une tête de tortue. C'est très courant ces choses là.
- Paies-toi ma gueule, immonde créature velue et sans cœur ! N'empêche il m'a fichu la trouille. Je déteste l'hôpital. Il n'y a jamais rien à faire.
Je roule des yeux.
- Bon, on est là pour une soirée et je n'ai pas envie d'alarmer nos parents en les appelant. Donc si tu n'as pas sommeil, trouve quelque chose d'intéressant et de pas bruyant à faire. Moi, je file prendre une bonne douche tiède et je ne veux pas être réveillé par tes jérémiades dignes d'un Peter Pan hypoglycémique.
Al hausse brièvement des épaules et je prends ça pour un oui. Je me retrouve seul dans la petite salle de bain et me détends. Je mets le vêtement que l'hôpital m'a laissé et rejoins la pièce principale. Al n'est pas là. Il est sûrement parti se rafraîchir le cul à l'air…
Je soulève la couverture de mon lit et m'allonge dessous. Très vite, je commence à sentir toute la fatigue que j'ai accumulé et je m'endors profondément.
Les couloirs de l'hôpital sont uniformes et se ressemblent tous. La lumière crue balaie le visage bariolé de blessures d'Albus. Ce dernier est pieds nus et le carrelage froid remonte par salve électrique dans son corps tout entier.
Il déambule sans but précis, mais se sent obligé de se cacher des infirmières et équipes médicales pour ne pas retourner dans son lit. Alors qu'un accidenté de la route passe sur un brancard, Al fait un bond en arrière et ouvre la porte derrière lui. Il la referme aussitôt et souffle.
- Par la barbe de Saint-Mathieu, bredouille une voix.
Al fait volte-face et un prêtre semble avoir les yeux rivés sur l'endroit où se trouvait son postérieur. Gêné, Al danse sur un pied puis l'autre et regarde le décor de la petite chapelle. Elle est vide et de faux vitraux sont alignés le long des murs. Une croix immense trône au-dessus de l'autel et quatre bancs sont alignés devant.
- Il est dément le totem, lance Al pour détendre l'atmosphère en parlant du Jésus sur la croix. Ça a plus de gueule que le symbole anarchiste, et tous les autres d'ailleurs…
- Vous voulez sauver votre âme, je présume ?
- Eh bien, en fait… pas vraiment. Mais j'y réfléchirai sérieusement la prochaine fois que je me retrouverai dans une telle situation.
- Nous pouvons nous assoir et discuter si vous en avez envie. J'ai du café et des cookies.
Les lèvres d'Albus se tordent.
- Vous êtes vraiment un homme de foi ? Parce que vous savez que c'est terriblement mal de tenter quelqu'un comme moi avec des cookies ?
- Oh, vous savez, Jésus aussi a flirté avec le mal dans le désert. Et son père n'était pas mieux : il a joué avec lui. Tenez, prenez place.
Le prêtre tend une assiette remplie de cookies encore tièdes. Al en saisit un dans chaque main et les grignote.
- Mmh, j'imagine que ça doit avoir des avantages d'avoir Dieu de son côté.
- Oui, quelques-uns. Vous êtes déjà entré dans une église ?
- Oh ça non ! J'avais trop peur d'être brûlé par le regard des gargouilles en essayant. Est-ce que vous auriez du lait, par hasard ?
- Je n'ai rien hormis de l'eau bénite et du vin.
- Ne me tentez pas…, plaisante à moitié Al.
- Problème avec l'alcool ?
- Sérieux problème, je dirai. Mais je dois essayer de régler ça. C'est… compliqué, mais un jour j'y arriverai. Enfin, je dis toujours ça, mais dans deux semaines je recommencerai sûrement. Toujours le même bordel.
- Qu'est-ce qui vous pousse à boire ?
- Je ne sais pas.
- Prenons la question sous un autre angle : Qu'est-ce que vous ressentez lorsque vous avez envie de boire ?
- Eh bien, j'me sens tout bizarre. J'ai mal, mais pas mal comme maintenant sur mon corps ou à l'intérieur. J'ai mal dans ma tête. Quelque chose me pousse à boire. Et cette chose est là-dedans.
Al appuie son index sur sa tempe.
- De toute manière, reprend-il d'une voix boudeuse, on n'a plus le droit d'employer les électrochocs ou de pratiquer l'ablation d'un morceau de cerveau.
- Les souvenirs font ce que nous sommes. On ne peut pas s'en débarrasser. On peut faire le choix de rester là, les contempler, les ressasser dans tous les sens et se demandant si on aurait pu faire autrement ; ou on peut s'en servir comme des expériences puissantes pour avancer. Ce sont des électrochocs. Alors même si c'est très dur, même si parfois on préfèrerait oublier, on ne peut pas et on n'y arrivera jamais. Même un amnésique se souvient un beau jour. Peut-être pas de tout, mais de certaines choses. Le passé c'est… c'est une magie qui est en nous. Une magie certes incompréhensible, mais si vous occultiez tous vos mauvais souvenirs de votre mémoire, les bons n'auraient plus la même saveur.
- Je n'y avais pas pensé, admet Albus. C'est juste que… parfois… c'est trop dur. J'ai peur d'avoir fait les mauvais choix, de m'être trompé de voie. Et pourtant, je suis déjà trop loin pour faire demi-tour. Un gars que j'admirais énormément a pris cette route et… et ça ne l'a pas rendu véritablement heureux, au fond. Je m'en suis rendu compte seulement cette année et ça m'a fait terriblement mal. Comme lui, je me voilais la face et… et je me disais qu'il trouverait toujours une solution pour s'en sortir. Mais pas cette fois. La vie c'est comme le Monopoly : un jeu de hasard où un beau jour on va devoir payer.
- Vous ne vous reconnaissez plus dans votre modèle ?
- Non, justement, je commence à trop me reconnaître en lui. Et toute la colère que j'éprouve pour moi, je la reporte sur lui. Je ne peux plus supporter d'être dans la même pièce que lui. C'est comme me brandir un miroir devant la gueule et… c'est juste insupportable. J'aimerai vraiment passer à autre chose.
- Mais j'imagine que vous ne buvez pas que pour ça, n'est-ce pas ?
- C'est vrai… Je bois aussi parce que ça doit être symptomatique, ou une connerie du style. Je ressens énormément de culpabilité si vous saviez… De la culpabilité vis-à-vis de mon père qui m'a toujours vu comme le gentil petit garçon très intelligent qui raflait tous les prix à l'école. De la culpabilité vis-à-vis de ma mère que je n'ai pas revue depuis des années. De la culpabilité vis-à-vis de mon frère et ma sœur dont je suis jaloux. Et de la culpabilité…
Al s'arrête.
- Oui ?
- De la culpabilité vis-à-vis de la personne à qui je tiens le plus au monde, que j'ai déçu. Je risque de la perdre bientôt. Et ça me rend malade. Donc ça me donne envie de boire. Vous voyez un peu le cercle vicieux ? Je crois que je deviens fou, avec le temps. Je me créé mes propres problèmes alors que tout pourrait être réglé par un coup de baguette magique.
Tout à coup, les yeux d'Albus s'écarquillent.
- Vous pouvez m'aider avec un coup de baguette magique ?
- Le christianisme n'est pas de la magie mais une religion, rétorque le prêtre, pointilleux. Mais je vous écoute.
- Eh bien voilà… Je suis avec la personne que j'aime dans cet hôpital et… et je vais la perdre bientôt, comme je vous l'ai dit. J'aimerai que vous me bénissiez et nous mariiez.
- Rien que ça ? s'étouffe le prêtre. Pour la bénédiction, je peux bien faire quelque chose, mais un mariage, c'est toujours délicat dans un hôpital.
- Oh, ne vous en faites pas : ça sera quelque chose de très sobre et calme. Il… Il est dans le coma. On l'a… On l'a débranché de la machine parce qu'il n'y avait plus d'espoir.
Al ne cille pas un seul instant, et pour ajouter un peu de matière à son mensonge, il commence à renifler et enfouit son visage entre ses mains.
- Je vais le perdre… Le perdre… Le perdre à tout jamais.
- Allons, calmez-vous mon enfant.
- On aurait pu vivre… tant… tant de choses, sanglote faussement Albus. Et moi, je suis là, à me confier, alors que je devrais être à son chevet, à garder son image en mémoire. Depuis cet accident…
- Quel accident ?
Albus relève la tête, les yeux mouillés de larmes, exposant en évidence les marques dues aux coups de coude que lui avaient fait Scorpius dans leur baignade improvisée dans la Tamise.
- Vous comprenez, reprend-il d'une voix chargée de trémolos, c'est la seule personne qui puisse sauver mon âme. Je… Je vous en prie. Marriez-nous.
Le prêtre a un air partagé et se lève finalement.
- D'accord, mais ça ne se saura pas dans l'hôpital ou à l'extérieur, hein ?
- Promis.
- Je dois bien avoir quelques certificats et deux vieilles alliances qui traînent quelque part.
- Je vous attends, merci.
En le voyant disparaître, Albus faillit bondir de joie. Ils allaient se marier. Ça sera génial quand Scorpius l'apprendra, plus tard, à son réveil.
Le prêtre revint quelques instants après, ils parcourent quelques couloirs en catimini. Al ouvre la porte de leur chambre, priant intérieurement pour que Scorpius soit profondément endormi.
- Dites, mon père, vous n'êtes pas censé ne pas marier des couples comme ça ?
- En principe, mais j'applique le credo suivant : les hommes ne peuvent pas se juger entre eux. Seule la loi divine prédomine. Maintenant, baissez-la voix d'une octave. Nous allons commencer.
Albus, toujours les fesses à l'air, prit la main de Scorpius, le sourire radieux. Scorpius est toujours profondément endormi et ne bouge pas. Le prêtre n'y voit que du feu et commence un court sermon sur la vie dans l'au-delà et les vertus du mariage.
Pour le jeu, Al se permet une larme ou deux. Il met une alliance au doigt de Scorpius qui fronce du nez dans son sommeil, mais le prêtre est occupé à lire un psaume de la Bible. Al a eu chaud. Il enfile sa propre alliance et prononce deux fois « Oui, je le veux » aux questions du prêtre.
- Dans ce cas, je vous déclare… eh bien… époux… Jusqu'à ce que la mort vous sépare… Non ! Je ne voulais pas dire ça ! Pardonnez-moi.
- Ce n'est pas bien grave, mon père, rassure Albus. Merci pour tout.
Il signe rapidement le certificat, le prêtre aussi.
- Bon, eh bien, je vous remercie encore une fois… Je sens que la vie sera beaucoup plus facile comme ça. Si ce n'est pas trop demander, je voudrais passer un peu de temps seul avec lui, pour lui dire au revoir.
Le prêtre acquiesce et serre son épaule avant de s'en aller.
Une fois la porte close, Al contemple le visage serein de Scorpius. Il esquisse un savoureux sourire et embrasse son front.
- Fais de beaux rêves, Little Love.
Et Albus disparaît, quittant le calme froid de l'hôpital uniquement vêtu d'une robe courte et fendue à l'arrière.
Je me réveille, apaisé. Une infirmière vient vérifier mon état de santé et déclare que je peux désormais quitter l'hôpital. Al a disparu. Son lit n'a pas été défait. Frappé comme il est, il a dû prendre ses jambes à son cou et se tirer.
Je m'étire et enfile mes vêtements séchés par le service de nettoyage, les paupières encore lourdes. Comme un zombie, je me traîne au-dehors de la chambre et déboule dans le métro. Je contemple des détails sans pour autant m'y attarder.
Une fois chez moi, je prends un long bain, les yeux mi-clos. Je dois bien passer une heure à l'intérieur et l'eau commence à être fraîche. Je porte mes mains fripées à la hauteur de mon visage et mes yeux semblent vouloir sortir de leurs orbites…
J'ai une bague à l'annulaire gauche et je ne me souviens pas de son endroit de provenance.
Mon rythme cardiaque frôle les mille pulsations par minute. Mon aorte explose. Je vais imploser.
Mon cerveau réfléchit à toute allure alors que mes yeux restent rivés à cette bague. Je ne comprends pas, ou plutôt, je n'ai pas envie de comprendre. Je n'avais pas cette bague en arrivant à Londres.
Je ne l'avais pas non plus après avoir rencontré Al près de la Tamise, ni quand nous sommes montés dans l'ambulance… Je suis horrifié, tétanisé. Un élan de colère me frappe. Dans mon ventre gronde une rage sans pareille.
Je me lève et sors de la baignoire. J'attrape une serviette et glisse légèrement sur le carrelage. En moins de vingt-quatre heures, j'ai failli mourir deux fois : noyé et pour mauvaise chute. Tout ça, à cause d'Albus.
J'espère, au fond de moi, que c'est simplement une mauvaise blague. Une très mauvaise blague… J'enfile des vêtements au hasard et claque la porte de chez moi, remonté comme jamais.
Mes cheveux sont humides et pleins de savon. J'aurais dû penser à me sécher convenablement avant de sortir. Le froid d'automne me balaie jusqu'au garage. Je grimpe dans ma Corvett et fonce chez Albus.
Je monte les escaliers de son immeuble quatre à quatre et sonne à sa porte. Joane m'ouvre. Je le pousse, ulcéré, et entre.
- Où est-il ? j'hurle.
- Ta mère ne t'a pas appris la politesse ? s'énerve Joane en se postant juste devant moi. Qu'est-ce qui se passe, merde ?
- Il se passe que je me réveille avec une alliance !
- Quoi ? Mais…
Je mets ma main à quelques centimètres de son visage et Joane se décompose.
- C'est… faux, hein ? demande-t-il.
- C'est tout à fait vrai, lance la voix d'Albus en sortant de sa chambre dans un superbe costume dans lequel je ne l'avais jamais vu. Tiens, voici notre Contrat de Mariage.
Joane et moi, nous nous retournons vers lui, partagés entre la colère et la consternation.
- Pourquoi tu as fait ça ? interroge Joane.
- Mmh, eh bien, parce que ça m'amusait.
- Tu m'écœures. Je suis…
Et avant de pouvoir finir ma phrase, quelque chose remonte le long de mon œsophage et je vomis longuement. Joane nous observe un bref instant et part dans la chambre, ouvrant les placards en grands.
Je l'entends les vider avec rage. Et au milieu de tout ce bazar, Albus reste de marbre, comme si nous entretenons juste une conversation courtoise autour d'un bon repas.
- Charmant, commente Al en allumant une cigarette alors qu'il a son ordinateur portable sur ses genoux. Si tu veux tout savoir, je suis parti ce matin à la première heure à la mairie pour déclarer notre union. Tu deviens officiellement Mr Scorpius Malefoy-Potter. Ça sonne un peu dégueulasse à l'oreille, mais tu t'y feras. Je m'y suis déjà fait pour ma part. J'ai pris la liberté d'écrire un mail groupé à toutes nos connaissances. Je n'ai qu'à appuyer sur un bouton pour que tout le monde soit au courant…
Joane balance des vinyles avec fracas et l'un d'eux siffle tout près de l'oreille. Imperturbable, il tire sur sa clope avec un naturel sans-gêne. Je me rends compte que je commence à pleurer comme un gamin.
Je m'essuie les yeux, mais ça ne sert à rien. Je pleure et ça me remue profondément. Parce que Al a touché la corde sensible chez moi : s'engager en amour.
- Je n'ai jamais voulu me marier. Je ne veux pas, d'accord ? Alors arrête les conneries et… et on arrête de jouer. Je… Si c'est par rapport au pari, c'est raté. Je ne joue plus. Je ne veux plus jouer avec toi. Tu ne sais pas où t'arrêter.
- Mauvais perdant, cingle Al avec un sourire en coin. Allez, Little Love, souris un peu. Tu vas voir, ça sera marrant d'être mariés.
- Non… Tu ne comprends pas. Ça n'a jamais été mon rêve d'épouser quelqu'un. Je laisse ça pour les autres. Je n'ai que dix-huit ans. Je veux profiter de ma vie. Tu n'as pas le droit de… de trafiquer mon existence derrière mon dos.
- Tu étais consentant hier soir.
- N'importe quoi ! Je ne m'en souviens pas, alors ce mariage n'est pas valide.
- D'un point de vue juridique, c'est totalement faux. Mais d'un point de vue éthique… ça peut se défendre.
Albus gratte sa barbe de trois jours et je m'essuie une nouvelle fois le visage. Je tremble. Je sais que ma vie est entre ses mains, sous la forme d'une feuille de papier portant le nom de « Contrat de Mariage ».
- Tu as tout gâché. Tout.
- Ah ouais ? rétorque Al.
- Pourquoi est-ce que tu es obligé de tout rendre si compliqué… Je n'ai rien demandé, tu sais. Je veux juste que tu me laisses tranquille. Alors, tu sais quoi, fais ce que tu veux avec ce putain de contrat. Tu peux même l'encadrer. Mais on en restera pas là. Je déposerai plainte contre toi. Et si notre histoire doit se terminer devant un tribunal, je le ferai.
Je fais volte-face et je m'apprête à partir.
- Et tu crois que c'est moi qui vais nettoyer ta flaque de vomis ? s'écrie Albus.
- Vas te faire foutre ! Tu as tout ce que tu mérites, hurle Joane en me dépassant. Il n'y avait déjà que peu de personnes qui pouvaient t'encadrer. Maintenant, tu viens de perdre deux personnes en une seule journée. J'me tire, pauvre con. Étouffe-toi dans ton monde de détraqué mental. Je préfère partir avant de te tuer.
Sur ce, il ouvre la porte et sort. Mais, quelques secondes après, Joane revient sur ses pas et donne plusieurs coups de pied dans le juke-box qui propage un gargouillement étrange et un léger nuage de fumée.
Pour ma part, je lance à Albus un regard chargé de mépris et dépose mon alliance sur un meuble d'appoint avant de quitter l'appartement saccagé.
J'aperçois les cheveux rouges de Joane dans la cage d'escalier. Il me tient la porte de l'immeuble. Sans un mot, il s'éloigne sur la grand-rue, et moi je reste là, empêtré dans une sensation forte et étrange : l'appréhension fugace que notre vie nous échappe et prend un tournant inattendu.
Je me sens sali, violé dans mes désirs et mon intimité. Albus ne comprend rien à l'amour. Et je réalise tout doucement que jusqu'à présent, j'étais en train de tomber amoureux de lui. J'imaginais que le mail allait nous aider à nous rapprocher. Mais j'ai eu faux sur toute la ligne.
- Crétin, je murmure alors que je commence à avoir de plus en plus froid.
Je m'assois au bord du trottoir, la tête entre les bras. Il m'épuise. Il m'use. J'en ai assez de pleurer pour lui et ses conneries. Je trouve que c'est déjà trop.
Peu à peu, une odeur de tabac familière m'enveloppe. Une veste tombe sur mes épaules et je lève les yeux. Al est là, sa cigarette toujours coincée entre ses lèvres. Il contemple les londoniens se presser dans des boutiques ou dans des cafés.
- En général, dit-il, c'est ce que font les bons maris.
D'un coup d'épaule, je me débarrasse de sa veste qui a dû lui coûter une fortune et elle tombe dans une flaque d'eau. Albus pousse un petit soupir exaspéré et la récupère.
Il s'assoit lentement à côté de moi, se donnant probablement le temps de réfléchir pour choisir les bons mots. Je détourne le visage. Je n'ai pas envie de le voir mais je n'ai pas encore la force de partir non plus.
- Tu sais, ça ne se voit pas au premier abord, mais j'ai un cœur.
Je ne réponds rien, quoi que je doute de ses dires. Je me contente de renifler. Demain, j'aurais la crève à coup sûr.
- Je peux comprendre que ça te choque et que tu sois très énervé contre moi. Mais regarde le bon côté des choses, maintenant, tu n'auras plus de soucis à te faire. Je te protègerais…
J'étouffe un rire dédaigneux, pourtant Albus ne se dégonfle pas.
- Je trouvais que c'était une belle déclaration que de t'épouser. Et puis, ça me permettait de dire la vérité à Joane sans utiliser le moindre mot. Il s'en remettra. Ce n'est pas comme si j'étais le seul beau mec de Londres.
Je me lève, titubant un peu, et m'éloigne. Ma voiture est garée beaucoup plus loin - faute de place. Al trottine derrière moi dans ses chaussures italiennes. Je me demande pourquoi il s'est si bien habillé aujourd'hui.
- Tu me rends différent, dit-il. Et j'ai envie de préserver cette différence à tes côtés. Peut-être bien que ce n'est pas l'idée la plus géniale du monde, mais, au moins, tu connais maintenant la vérité. En tout cas, je ne regrette rien - pas même mon acte. J'assumerai toujours. C'est ça un homme, un vrai. Il ne se débine jamais devant l'adversité. Crois-moi ou pas, mais tu es la personne qui me fait vraiment le plus peur sur cette foutue planète. T'affronter aujourd'hui c'est beaucoup pour moi. J'essaie juste de…
- Ta gueule. Je n'ai plus envie de t'entendre et je ne vois pas ce que tu cherches à me courir après. Je n'ai jamais eu envie de me marier avec toi. Je ne t'aime pas, Albus. Tu comprends un peu ce que je te dis ? Comment veux-tu que je t'aime si tu me fais autant de coups bas ? Ne me prends pas pour plus idiot que je ne le suis. J'en ai finis avec toi, maintenant, barre-toi.
- Je n'abandonnerai pas si près du but.
- Quel but ? Que je mette fin à mes jours parce que tu auras poussé le bouchon trop loin ? Oh, ça oui, tu y es très près ! Ma vie est déjà bien assez compliquée pour que tu en rajoutes. Et tu sais quoi ? Je préférais vraiment l'époque où tu ne venais jamais à la maison et ne me parlais pas. Parce que là, au moins, j'étais tranquille.
Al baisse les yeux et déglutit. Il essore sa veste tandis que mes cheveux, encore trempés, s'égouttent le long de mes tempes et mon nez, se mélangeant alors avec mes larmes.
- On ne se marie pas seul, Albus. Jamais. Pourtant, c'est ce que tu as fait l'autre soir. Et je ne sais pas si je pourrais te le pardonner. Tu te demandais dans le mail que tu m'as envoyé quel était mon rêve de liberté. Tu veux le savoir ? Je voudrais être seul, que tu me lâche la grappe, que tu disparaisses. J'en ai assez. Tu peux comprendre que je sois fatigué ? Tu le comprends ça ? Oui ou non ?
Albus continue de fixer le sol et je n'éprouve aucune pitié pour lui, même si je sens que quelque chose se brise entre nous. La confiance que je lui accordais, sans doute.
- Je ne voulais pas te couper les ailes, Little Love.
- Pourtant, c'est exactement ce que tu as fait.
Un silence inconfortable s'étire et je reprends ma marche. Des pensées bourdonnent dans ma tête. Je m'en veux de me sentir si affecté, de ne pas être plus fort que prévu.
Sur le chemin menant jusque ma voiture, Al achète un parapluie transparent dans un bazar. Il le déploie au-dessus de moi, essayant d'être gentleman. Mais un gentleman ne baise pas une main sans la moindre autorisation. J'ouvre la portière de ma voiture et m'installe derrière le volant, Albus toujours sur mes talons.
- J'espère que tu…
Je ne le laisse pas finir sa phrase que je claque la portière. J'attache ma ceinture et démarre. J'éclabousse Al au passage et il ne devient qu'un point infime dans mon rétroviseur alors que le ciel nous nargue en devenant bleu.
